Telle une tendre fleur qu'un matin voit éclore
Des baisers du zéphir, et des pleurs de l'aurore,
Brille un moment aux yeux et tombe avant le temps
Sous le tranchant du fer ou sous l'effort des vents.[15]
[Note 14: Virgilius, Ænæidos, lib. IX.]
[Note 15: Volt., Henriade, chant III.]
La stupeur s'empare de lui; bientôt il se ranime, et résiste avec
violence à ceux qui veulent l'entraîner loin d'un si douloureux
spectacle; égaré il s'élance sur la tombe de son ami, recouverte à la
hâte, et veut s'y ensevelir avec lui; l'affaissement survient, et il
perd le sentiment; on en profite pour l'enlever et le porter au camp...
là, il se réveilla et s'abandonna de nouveau aux pleurs et aux
gémissements... Qui n'accusa-t-il pas de la perte de son ami?... il alla
jusqu'aux imprécations de la fureur... enfin le repos, qui calme une
partie des maux des hommes, vint lui rendre la raison sans éteindre
pourtant ses regrets.
Le 17 prairial on battit la générale à neuf heures du soir, et l'armée
quitta le camp, qui était resté pendant soixante jours au sud d'une
petite chaîne de collines parallèles à la mer, à mille ou douze cents
toises de la place d'Acre.
Le 2, à une heure et demie du matin, je trouvai l'adjudant-général
Leturq, non seulement ordonnant depuis trois jours dans Haïffa les
dispositions de l'évacuation des blessés, dont quelques-uns étaient
attaqués de l'épidémie, mais chargeant lui-même les plus malades d'entre
eux sur des brancards. Cet officier supérieur fut attaqué au Kaire, à
son retour de l'expédition, d'une fièvre soporeuse très grave: à peine
l'avais-je guéri qu'il vola à de nouvelles fatigues et à de nouveaux
dangers: il fut tué à la glorieuse bataille d'Aboukir, du 7 thermidor;
et sa mémoire a été honorée par les éloges du général en chef.
L'évacuation du mont Carmel se fit aussi régulièrement; seulement
quelques malheureux, trop empressés de rejoindre le corps de l'armée,
crurent pouvoir abréger leur route en se frayant des sentiers sur un
terrain qui était impraticable; ils se précipitèrent des rochers élevés
du Carmel, et on n'en fut averti dans la faible lueur de la nuit que par
les cris et les gémissements déchirants qu'ils firent entendre avant
d'expirer.
Je renvoie encore à la narration du général Berthier pour le bel ordre
dans lequel se fit l'évacuation des malades et des blessés, à laquelle
toute l'armée, mais lui surtout, s'empressa de concourir avec ce zèle
qu'inspire un amour profond de l'humanité.
L'armée était à Tentoura le même soir.
D'Acre à Tentoura il y a près de douze heures de marche: d'abord on
traversa les marais; ensuite on passa le Keïsson à son embouchure sur un
pont que l'on avait jeté; on traversa Haïffa, petite ville fermée de
murs flanqués de tours, au midi et à cinquante toises de laquelle on
voit une grosse tour qui domine la ville; on tourna la pointe du Carmel;
on trouva un puits en face de Kineséh; plus loin les imposantes ruines
d'Atalik, château célèbre du temps des croisés; enfin la plage aride et
le mouillage de Tentoura.
Le 3, l'armée se porta en deux heures et demie de marche de Tentoura à
Kaisariéh ou Césarée; on passa deux rivières à gué: le chemin était
mauvais aux approches de cette ville, bâtie et dédiée par Hérode à
César-Auguste, et qui ne présente plus aujourd'hui que des ruines qui
attestent cependant son antique magnificence. On voit également un
château fort, bâti par les croisés, dont les fossés et les murs, bien
conservés, renferment dans leur enceinte les ruines d'une église
gothique, en face de laquelle se trouve un puits d'excellente eau.
L'armée partit de Césarée le 4 au matin pour aller coucher à
l'embouchure de l'êl-Hhadar; il y a un peu plus de huit heures de
marche: d'abord on passa une petite rivière à gué; on entra ensuite dans
un défilé dangereux; puis on s'arrêta au petit port de Mina
abou-Zaboura, où l'on trouve au pied d'un rocher une source d'eau douce:
en continuant la route on passa à gué la rivière de Hhyléh ou du
Crocodile; quittant ensuite le rivage de la mer, qui s'élève
brusquement, nous nous enfonçâmes un peu à l'est dans un pays montueux,
couvert d'arbres et d'arbustes: le vent de mer, si agréable dans nos
marches précédentes, ne s'y faisait point sentir, et la chaleur fut
accablante. Après avoir passé à la vue du village d'Omkaled, nous
arrivâmes avant le coucher du soleil aux bords de l'êl-Hhadar; cette
rivière que l'on traversa à gué, et dont les eaux sont marécageuses,
enveloppe presque de toutes parts un énorme mamelon, sur lequel l'armée
passa la nuit.
On décampa le 5 à deux heures du matin; et l'armée arriva en sept heures
de marche à Jaffa, en reprenant la route à l'ouest pour regagner le
rivage de la mer, qu'elle ne quitta plus, et en passant sur un pont
l'embouchure de la Houja.
L'armée séjourna quatre jours à Jaffa.
Le 6, au matin, il y avait dans cette place cent soixante-dix fiévreux,
et le soir deux cents cinquante, fournis dans le jour par l'évacuation
du mont Carmel et quelques traîneurs.
Il y avait le plus grand encombrement dans les établissements; tout
manquait au soulagement des malades, local spacieux, officiers de santé,
médicaments, employés et sous-employés d'administration.
Quelques militaires intelligents avaient établi d'eux-mêmes l'ombre
d'organisation qui subsistait encore. On a parlé, page 52, d'un chrétien
du pays qui fut fort utile: cet homme, presque toujours ivre, ronflait
une partie du jour, et souvent exposé au soleil, sur un banc de pierre
qui était à la porte de l'hôpital; j'ai vu des soldats, pour le tirer de
cette espèce de léthargie, le réveiller brusquement, et même le conduire
à grands coups de bâtons dans leurs salles, et se faire panser et opérer
par lui; et il est digne d'observation qu'après avoir ouvert les bubons,
ou enlevé des charbons, il essuyait légèrement ses bistouris, et les
plaçait entre son front, souvent couvert de sueur, et son turban, sans
qu'il en soit résulté aucun inconvénient.
Le commandant de la place avait désigné une maison isolée pour les
convalescents. Elle en contenait à notre arrivée près de cinquante qui
rentrèrent dans leurs corps pendant que l'armée campa devant Jaffa.
Je fis partir le même jour le citoyen Pugnet, pour qu'il prît soin d'une
cinquantaine de nos malades, que l'on évacua sur Cathiéh, sous l'escorte
d'un bataillon de la vingt-deuxième demi-brigade d'infanterie légère.
Le 7, sur deux cents malades existant dans l'hôpital, cinquante
seulement pouvaient être évacués sur des montures; le reste ne pouvait
l'être que sur des voitures ou des brancards. Parmi ces derniers un
grand nombre était sans aucun espoir de guérison, et il était probable
qu'il en périrait quinze, vingt, et jusqu'à 25 par jour. Je fis sentir à
l'autorité supérieure l'inutilité et les dangers d'une évacuation de
malades réduits à cette extrémité (nº 231 et 232 de ma correspondance.)
Ayant vu une grande quantité de soldats se gorger d'abricots verts, je
remis la note suivante au chef de l'état-major-général, qui la fit
insérer dans l'ordre du jour (nº 233 de ma correspondance).
Au camp de Jaffa, le 8 prairial an VII.
«Les fruits qui ne sont pas bien mûrs sont très nuisibles; ils
produisent au moins des digestions difficiles, souvent des
diarrhées et des dysenteries: ces indispositions ou ces maladies
jettent dans une grande faiblesse et rendent incapable de
supporter les fatigues de la guerre.»
Le soir du même jour le mouvement de l'hôpital était de cent cinquante
malades; mais d'après un examen plus attentif je déterminai vingt à
vingt-cinq hommes à rentrer au camp.
Je passai presque tout le 9 dans l'hôpital pour hâter l'évacuation des
malades qui étaient au nombre de cent.
L'état-major de l'artillerie faisait chercher de tous côtés un jeune
officier blessé à la tête au siège d'Acre: je crus le reconnaître au
signalement qu'on m'en avait donné; j'appelai des canonniers qui
roulaient des pièces sur le port; ils le reconnurent en effet, et
m'aidèrent à le tirer d'une chambre grillée et barricadée où on l'avait
laissé tout nu sur le pavé, au milieu des immondices, et ne conservant
de la vie qu'un peu de chaleur. J'avertis le général commandant
l'artillerie, qui le fit conduire dans sa tente et transporter ensuite
pendant la route sur un brancard très commode. Ce jeune homme dont le
sort intéressa tout le monde recouvra, quoique très lentement, quelque
sentiment; et ses yeux, longtemps immobiles, se ranimèrent enfin pour se
tourner avec reconnaissance sur le général Dommartin: il arriva jusqu'au
fort d'êl-A'rich où il fut confié à une femme qui reçut des avances
assez considérables en se chargeant de lui donner ses soins: mais comme
s'il était des êtres que la fatalité poursuit, sa gardienne se repentit
au bout de quelques jours de ses engagements; elle l'abandonna, s'enfuit
furtivement pour rejoindre l'armée, et l'infortuné jeune homme périt...
L'armée partit le soir de Jaffa et arriva en sept heures de marche près
d'Ebnéh; elle rencontra un passage difficile au pont du Rubia ruiné, le
lit de la rivière se trouvant encaissé.
Le 10, elle se porta par une marche d'un peu plus de sept heures du
village d'Ebnéh à celui d'êl-Mecheden.
Le 11, elle arriva à Gaza par une marche d'un peu plus de huit heures.
Les chemins que nous avions trouvés si fangeux en ventôse étaient
devenus secs et gercés; nous ne trouvâmes à notre retour sur notre route
que trois puits qui avaient jusqu'à cent pieds de profondeur, et dont il
était par conséquent très difficile de puiser de l'eau pour un aussi
grand nombre d'hommes.
L'hôpital de Gaza n'avait plus à notre passage que des convalescents, et
il reçut quelques malades, qui suivirent les uns et les autres le
mouvement de l'armée: il n'était resté personne en état de rendre un
compte bien exact de ce qui s'était passé depuis six semaines; on a
seulement su que le citoyen Bousquet, chirurgien attaché à la
vingt-cinquième demi-brigade d'infanterie de ligne, s'était chargé de la
totalité du service, et qu'il s'en était acquitté avec autant de zèle
que de succès.
L'armée quitta Gaza le 12 et vint coucher en sept heures à Kan-Iounes.
Le 13, elle se rendit de ce lieu à êl-A'rich où elle séjourna le 14: la
marche fut de plus de quinze heures, toujours dans le sable, et très
pénible; car indépendamment de ses armes et de son sac, chaque militaire
portait son bidon plein d'eau et sa provision de vivres pour quatre
jours.
Arrivés à êl-A'rich nous eûmes quelques hommes que la fatigue força de
s'arrêter; il s'établit à l'extérieur et à l'abri des murs du fort
environ cent malades ou convalescents, en comptant quelques officiers
qui s'isolèrent sous des baraques fort commodes, construites avec des
branches de palmier.
L'armée se porta le 15 d'êl-A'rich en face d'Ostracine en dix-sept
heures de marche; elle trouva de l'eau une fois.
D'Ostracine à Cathiéh, le 16, on trouva le puits dit Bir-êl-Ab, et la
marche fut de quinze heures.
La chaleur fut portée dans le sable jusqu'au quarante-quatrième degré au
thermomètre de Réaumur.
L'armée séjourna à Cathiéh le 17 et le 18.
J'eus l'honneur de remettre au général en chef le rapport suivant (nº
237 de ma correspondance).
Au camp de Cathiéh, le 17 prairial an VII.
«GÉNÉRAL,
«Il y a ici aujourd'hui environ cent fiévreux réunis sous des
baraques aux environs de l'ancienne redoute; ils ont été fournis
par les évacuations d'Acre, de Jaffa, et les hommes tombés
malades en route.
Tous ces malades confiés aux soins d'un médecin, d'un chirurgien,
et d'un pharmacien, sont dans une situation qui promet guérison à
presque tous; il y en aura la moitié susceptible d'être évacuée
le 19 ou le 20.