«Le général Bonaparte m'a chargé de vous remercier de
l'empressement avec lequel vous avez fourni des médecins à
l'armement des côtes de la Méditerranée.
«J'ai dû attendre pour vous transmettre l'assurance de l'estime
et de la reconnaissance du général en chef que le but de
l'expédition fût plus déterminé.
«Recevez de nouveau le témoignage de mon respectueux
attachement.»
Le général de division Dugua se porta sur Rosette, s'en empara, et
protégea l'entrée de la flottille dans le Nil. Les troupes sous les
ordres de ce général eurent peu à souffrir: j'organisai du 21 au 24
l'établissement des hôpitaux de cette place.
Le corps d'armée précédé depuis plusieurs jours par l'avant-garde aux
ordres du général de division Desaix se mit en mouvement le 18 et le 19
pour se rendre au Kaire; il arriva le 20 à Damenhour après une traversée
de quinze lieues d'un désert affreux.
L'armée se remit en marche le 22 au lever du soleil pour aller à
Rahmanyéh. À neuf heures et demie on aperçut le Nil; et tout le monde
courut avec des cris de joie s'y précipiter pour étancher sa soif.
Le général Berthier a suffisamment fait connaître, dans son histoire de
l'expédition, ce que l'armée eut à souffrir dans ces circonstances, soit
de la fatigue des marches, soit de celles inséparables de la bataille et
du combat naval de Chébreisse, de la bataille des Pyramides, et des
actions de tous les jours et de tous les instants avec cette nuée
d'Arabes qui voltigeaient autour de l'armée comme des vautours: mais il
y eut des faits particuliers relatifs à notre objet.
Quelques hommes se portèrent au dernier désespoir, et d'autres, s'étant
abandonnés à des accès de fureur, se trouvèrent subitement saisis d'un
affaissement qui les arrêta dans leur marche. L'exemple du général en
chef, celui de son état-major, et de tous les chefs bravant les mêmes
fatigues et les mêmes privations, soutint la patience de l'armée.
L'excès avec lequel plusieurs hommes avaient bu les incommoda; mais ils
furent plus affectés par l'intempérance avec laquelle ils se gorgèrent
de pastèques (_cucurbita_, _citrullus_, Lin.) qui ont au reste nourri et
sauvé l'armée. Les hommes attaqués de ces indigestions étaient saisis
d'une sueur surabondante, à la suite de laquelle ils semblaient presque
asphyxiés; leur pouls était faible, lent, et presque imperceptible, leur
bouche était écumeuse, et leur prodigieux affaissement n'était
interrompu que par des tremblements tels que ceux qui se manifestent
dans les accès d'épilepsie; souvent il y avait un léger vomissement. Les
cordiaux agirent avec succès.
Après la bataille des Pyramides on établit un hôpital à Gizeh dans une
portion de la vaste maison de plaisance de Mourad-bey, et on y reçut les
blessés, les fiévreux presque tous dysentériques, et les hommes déjà
très nombreux attaqués d'inflammation des yeux.
Le général en chef fit son entrée victorieuse au Kaire le 7 thermidor;
et on s'occupa de suite avec beaucoup d'activité à former des
établissements pour recevoir nos malades dans les plus belles maisons
des beys fugitifs.
J'adressai le 25 une circulaire aux médecins de l'armée sur un plan
propre à rédiger la topographie physique et médicale de l'Égypte.[1]
[Note 1: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Le général en chef avait établi en arrivant dans cette contrée une
administration destinée à faire exécuter, autant que les circonstances
et les localités pourraient le permettre, les règlements sanitaires
adoptés dans plusieurs ports de la Méditerranée. Il avait placé à la
tête de cette administration, sous le titre d'ordonnateur des lazarets,
le citoyen Blanc, un des anciens conservateurs du lazaret de Marseille,
le plus vaste, le plus commode, et le mieux administré de l'Europe. Les
sous-chefs furent particulièrement choisis parmi les anciens capitaines
du commerce, et les gardes de santé parmi les marins de tout grade, tous
habitués à la navigation du levant.
On créa à-peu-près dans le même temps une commission, puis un bureau de
santé particulier pour les villes du grand Kaire, du Vieux-Kaire, et de
Boulak. Je me fis rendre compte, pendant leur durée, de leurs
délibérations par l'un des médecins de l'armée, qui y était attaché, et
j'eus souvent occasion de me réunir à eux pour l'exécution de plusieurs
mesures utiles qu'ils avaient proposées.
Le conservateur de la santé publique à Alexandrie fit passer au chef de
son administration au Kaire trois procès-verbaux, du 27 messidor, 21 et
22 thermidor, desquels il résultait authentiquement:
1º Que le Juif Raphaël, logé maison du rabin Mouza, près du marché au
poisson, étant mort assez subitement, on avait trouvé sur son cadavre
un large bubon ecchymose à la partie supérieure de l'avant-bras
(extrait du procès-verbal du 27 messidor, signé DUSSAP, chirurgien de la
frégate _la Léoben_, et MATHIEU-DAVID, conservateur de la santé
publique). Une apostille de l'ordonnateur des lazarets porte que, peu
avant notre arrivée, six personnes, savoir, la femme, la belle-soeur,
deux fils, une fille, et une domestique de Raphaël, étaient mortes de la
peste dans la même maison.
2º Que le 21 thermidor au soir le fils et la fille d'un nommé
Campagnini, soupçonnés de peste, étaient, le premier, dans un abattement
extrême, la seconde, dans le délire (extrait du procès-verbal du 21,
signé ALEX. GISLENI, docteur en médecine, et MATHIEU-DAVID, conservateur
de la santé publique). Une apostille de l'ordonnateur des lazarets
apprend que Campagnini était connu dans la ville pour acheter les hardes
des pestiférés.
3º Le 22, de midi à midi et demie, le frère et la soeur Campagnini
expirèrent. Les assistants déclarèrent que la fille portait constamment
les mains dans l'aine droite, où l'on n'a observé qu'une rougeur sans
tumeur (extrait du procès-verbal du 22 thermidor, signé ALEX. GISLENI,
docteur en médecine, et MATHIEU-DAVID, conservateur de la santé
publique).
Les procès-verbaux mentionnés ci-dessus indiquaient que les précautions
d'usage avaient été prises pour la mise en quarantaine des personnes ou
des choses qui avaient approché et touché les décédés.
Je fis insérer à l'ordre du jour de l'armée les avis suivants, dont le
second est tiré d'un travail destiné pour l'armée d'Italie, par
l'inspection et publié par ordre du ministre de la guerre dans l'an IV
(nº 61 et 67 de ma correspondance).
Au quartier-général du Kaire, le 29 thermidor an VI.
«Depuis le débordement périodique du Nil les nuits sont plus
fraîches qu'elles ne l'étaient auparavant: ce changement
remarquable de l'état de l'atmosphère exige quelques précautions
relatives aux vêtements: il est devenu indispensable d'être bien
couvert pendant la nuit. Ceux qui pendant ce temps s'exposent à
l'air, en chemise ou peu couverts, éprouvent facilement des
dérangements dans la transpiration, qui peuvent produire
plusieurs maladies, entre autres des inflammations des yeux, qui
sont fort incommodes, fort douloureuses, et même susceptibles
d'entraîner la perte de la vue.»
Au quartier général du Kaire, le 12 fructidor an VI.
«Les bains sont un des meilleurs moyens d'entretenir la santé et
de préserver des maladies inflammatoires; mais quand ils sont
pris inconsidérément ils peuvent devenir la source de beaucoup de
maux; ils sont dangereux, et même mortels au moment de la
fatigue et de la chaleur; ils sont nuisibles pendant la
digestion; ils le sont au lever du soleil, et longtemps après son
coucher. Il faut éviter soigneusement de se baigner dans l'eau
stagnante, comme celle qui couvre Birket-el-fil pour en citer un
exemple. Il est à désirer que les militaires se baignent dans une
eau courante, bien exposée à l'air, et point trop profonde;
l'heure la plus convenable pour se baigner, est celle qui précède
le repas du soir».
Le 15 fructidor, je reçus du citoyen Bruant, l'un des médecins de
l'armée envoyés par l'école de Montpellier, une notice sur l'ophtalmie
régnante.[2]
[Note 2: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Dans les derniers jours complémentaires, le citoyen Carrié, médecin de
l'armée, également envoyé par l'école de Montpellier, m'adressa une
notice sur la topographie de Ménouf, ville du Delta.[3]
[Note 3: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Il entra douze à quinze cents malades dans les hôpitaux, dans l'an VI,
et il en mourut environ soixante.
Le citoyen Bruant me remit le 9 vendémiaire an VII des observations sur
les maladies, et en particulier la dysenterie régnante en fructidor an
VI.[4]
[Note 4: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Je fis mettre à l'ordre du jour l'avis suivant (nº 87 de ma
correspondance).
Au quartier-général du Kaire, le 15 vendémiaire an VII.
«L'armée a déjà été prévenue à une autre époque du danger qu'il y
avait à passer les nuits mal couverts. Le matin, le soir, les
nuits, sont encore plus froids qu'ils ne l'étaient alors, et
peuvent donc produire plus de dérangements dans la santé.
Un grand nombre de personnes ont éprouvé dans la transpiration
des variations qui ont occasionné deux ou trois accès de fièvre,
qui se terminent généralement par une transpiration abondante, ce
qui rétablit l'équilibre interrompu.
Il faut encore avertir l'armée que les brouillards qui s'élèvent
maintenant le soir, et se prolongent dans la nuit, et le matin
sur les terrains couverts d'eau, et dans les environs, peuvent
devenir dangereux, et qu'il faut se soustraire, quand il est
possible, à leur action».
Damiette a offert les seconds accidents de fièvres pestilentielles ou
contagieuses, accompagnées communément de bubons, souvent de charbons et
de pétéchies, et que je nommerai toujours dorénavant l'_épidémie_.
Je dois au général Vial, qui a le goût, l'habitude, et le talent de
l'observation, les faits suivants:
Il arriva à Damiette dès le 19 thermidor an VI, et il ne fut question
dans cette place de maladies alarmantes que le 12 vendémiaire an VII.
Une femme du pays, et chrétienne, fut saisie à cette époque d'une fièvre
violente, accompagnée d'un bubon; elle guérit sans que sa maladie se
communiquât à aucun de ceux qui l'environnaient, et lui avaient donné
des soins assidus.
Le même jour, un garde-magasin des vivres fut attaqué d'une grande
fièvre, le 15, il fut transporté à l'hôpital militaire; il avait le
délire, les yeux enflammés, une grande prostration des forces
musculaires, un bubon volumineux dans l'aine droite, les extrémités
livides, le scrotum enflammé; les yeux devinrent de plus en plus fixes,
et la faiblesse augmenta aussi graduellement: le 18, au matin, le malade
mourut.
Dans l'examen du cadavre, on observa que les paupières, les ailes et la
pointe du nez, les lèvres et le menton, étaient livides. Les régions
lombaires, toute l'étendue des téguments qui recouvrent l'épine dorsale,
le scrotum, et le bubon, paraissaient sphacélés. Les recherches ne
furent pas portées plus loin.
On dressa procès-verbal de cette visite, par un ordre exprès du général
Vial; mais les avis ayant été violemment partagés sur la nature de la
maladie, entre des officiers de santé qui, par la distinction de leurs
fonctions, et leurs grades, n'auraient pas dû être consultés
contradictoirement, le général en chef m'adressa cette pièce le 22
vendémiaire, et je lui fis le lendemain le rapport suivant (nº 95 de ma
correspondance).
Au quartier-général du Kaire, le 23 vendémiaire an VII.