«Nous sommes partis le 30 floréal au soir de la rade de Toulon,
et, après vingt-un jours de navigation, nous sommes arrivés à la
hauteur de Malte.
Quelques jours avant notre départ, une division d'environ six
mille hommes, partie de Marseille, et commandée par le général
Reynier, était venue nous joindre dans la rade de Toulon; mais
deux bâtiments-hôpitaux, qui en faisaient partie et qui devaient
porter trois médecins, douze chirurgiens, et huit pharmaciens,
des chefs, des employés et sous-employés de l'administration, des
effets, et la presque totalité des médicaments, n'ont pas suivi,
par des retards dont nous ignorons la cause.
Avant d'être à la hauteur du Cap-Corse nous fûmes encore joints
par un convoi considérable, portant une division d'environ huit
mille hommes, sortie du port de Gênes, et commandée par le
général Baraguai-d'Hilliers; deux ambulances bien organisées, et
établies sur deux bâtiments de transport, suivaient cette
division; chacune avait deux médecins, six chirurgiens, et quatre
pharmaciens; elles étaient bien approvisionnées en médicaments et
en effets. D'après le compte qui nous a été rendu, la division
entière a fourni cent vingt malades seulement, et elle n'a perdu
que trois hommes dans la traversée de Gênes à Malte.
Un convoi de douze à quinze cents hommes, parti d'Ajaccio,
escorté par une frégate et un brick, est venu nous joindre le 8
prairial; il ne portait que des troupes, des munitions, des
vivres, et n'avait pas de malades.
Nous avons trouvé devant Malte la division du général Desaix,
partie de Civita-Vecchia; elle avait deux bâtiments-ambulances,
avec deux médecins, douze chirurgiens, et huit pharmaciens. Cette
division, composée d'environ six mille hommes, n'a guère fourni
plus de soixante-dix malades: nous n'avons pas obtenu les détails
que nous désirions.
Le 21, nous étions à la hauteur de Malte et à la vue du port.
Le lendemain 22, les troupes descendirent au lever du soleil sur
différents points de l'île. D'abord elles n'éprouvèrent presque
aucune résistance; mais s'étant avancées jusque sous les glacis
de Cité-Valette, le canon des remparts blessa encore douze
hommes.
Le 23 au matin, les assiégés demandèrent une suspension d'armes,
qui fut conclue pour vingt-quatre heures, et à minuit on signa à
bord de _l'Orient_ une convention définitive.
L'armée est entrée en conséquence dans la place le 24, et a pris
possession des forts.
Le 25 à midi, l'escadre est venue mouiller dans le port, et l'on
a descendu à terre, et transporté nos malades dans le grand et
magnifique hôpital de Cité-Valette, monument respectable des
antiques institutions de l'ordre, et où nous avons trouvé les
chevaliers malades confondus avec les soldats, les matelots, les
pauvres habitants de l'île, et des étrangers, tous soignés sans
autres préférences que celles qu'exigeait la gravité de leurs
maux.
Le mouvement du 29 a donné cent soixante-dix-huit fiévreux,
soixante-quinze blessés, et soixante-cinq vénériens; ce qui forme
un total de trois cents dix-huit malades pour plus de quarante
mille hommes.
Il y a eu dans la traversée, à bord du _Causse_, trois
petites-véroles confluentes, qui se terminent heureusement.
Les maladies prédominantes consistent dans quelques inflammations
de poitrine, des fièvres gastriques, des intermittentes, des
diarrhées bilieuses, et un petit nombre de dysenteries muqueuses.
Parmi les blessés il y en a peu qui le soient grièvement.
L'ancienne administration de l'hôpital, fort bien organisée,
continuera ses fonctions.
Nous laissons à Malte deux médecins, un chirurgien de première
classe, un de deuxième, et quatre de troisième. Par un ordre
exprès de l'ordonnateur en chef l'ancien pharmacien de
l'établissement est conservé, et aura sous ses ordres quatre
pharmaciens de l'armée, dont un de deuxième classe, et les autres
de troisième.
Le général en chef a ordonné qu'il serait fait dans l'hôpital de
Malte des cours d'anatomie, de médecine, et d'accouchements.
En quittant cette île nous prescrivons aux officiers de santé en
chef que nous y laissons de correspondre directement et
fréquemment avec vous, de vous demander une confirmation ou des
mutations, car nous pressentons que nous allons nous éloigner
d'eux de manière à ne plus conserver de rapports de service.
_Signés_ les officiers de santé en chef.
P. S. Cette lettre, expédiée double sous l'enveloppe du ministre
de la guerre, est envoyée par la frégate _la Sensible_.»
En laissant à Malte une garnison, on emmena à-peu-près un nombre
équivalent de troupes de terre et de mer.
On évaluait, le 1er messidor, jour de notre départ, l'armée de terre à
trente mille hommes, et celle de mer à douze mille.
François Ygré, second maître canonnier sur la galiote à bombes
l'_Hercule_, offrit au général en chef, par une lettre du 12 du même
mois, ses services dans le traitement de la peste, avec laquelle il se
disait très familiarisé. J'ai conservé son nom, parce que, quoiqu'il
n'ait point eu de mission spéciale, il a, d'après la voix publique,
assisté à Alexandrie, pendant tout notre séjour en Égypte, beaucoup de
pestiférés avec assiduité, courage, et même une sorte de
désintéressement.
Le 13, l'armée débarqua à la vue d'Alexandrie; le lendemain la place fut
emportée.
En mettant pied à terre nos troupes furent extrêmement inquiétées par la
piqûre des scorpions, qui sont plus gros que ceux d'Europe; je remis en
conséquence et sur sa demande au général de division Berthier, chef de
l'état-major-général, l'avis suivant, qui fut inséré dans l'ordre du
jour de l'armée du 15 (nº 56 de ma correspondance.)
«La piqûre du scorpion dans le pays où nous sommes est peu
dangereuse; jamais, quoi qu'on en ait pu dire, l'expérience n'a
prouvé qu'elle fût mortelle. Cette piqûre produit tout au plus
une douleur assez vive, suivie d'inflammation, d'enflure, et
quelquefois d'un léger mouvement de fièvre, qui se termine assez
généralement par des sueurs. Au reste, si ces piqûres étaient
très douloureuses ou multipliées dans le même individu, on peut
les toucher avec l'ammoniac (alcali volatil) ou le nitrate
d'argent fondu (pierre infernale) si l'on est à portée de s'en
procurer; un moyen plus actif, même violent, mais le plus sûr et
le plus à portée de tous, c'est de les brûler avec le fer».
Notre propre expérience a démontré depuis, que cette piqûre abandonnée à
elle-même n'était jamais suivie d'accidents sérieux, et que par
conséquent on pouvait se dispenser de donner et surtout de suivre l'avis
ci-dessus.
Le 18, jour où je quittai Alexandrie pour m'embarquer sur la flottille
aux ordres du chef de division Perrée, destinée à remonter le Nil,
j'écrivis à l'école de médecine de Montpellier la lettre suivante (nº 39
de ma correspondance.)
Au quartier-général d'Alexandrie, le 18 messidor an VI.