Je reçus, le 25 ventôse an VI, ordre du ministre de la guerre de me
rendre à Toulon, où je devais recevoir des instructions ultérieures.
Le 12 germinal j'arrivai à Marseille, où je trouvai une commission
revêtue par le directoire exécutif de tous les pouvoirs nécessaires pour
l'organisation d'une grande expédition.
Cette commission me remit le surlendemain l'arrêté suivant:
Marseille, le 14 germinal an VI.
«Vu l'urgente nécessité de donner aux officiers de santé en chef
tous les moyens de se procurer les collaborateurs nécessaires
pour assurer dans le plus court délai leurs services respectifs;
«La commission ARRÊTE que le citoyen Desgenettes, médecin en chef
de l'armée d'Angleterre, est autorisé à requérir les médecins
dont il aura besoin dans les lieux où ils pourront se trouver.
«Requérons les autorités civiles et militaires de faire exécuter
ponctuellement les dispositions du présent arrêté.
«_Signé_ S. SUCY, BLANQUET-DU-CHAYLA, LEROI, et
DOMMARTIN.
«_Contre-signé par le secrétaire de la commission_
MARILLIER.»
J'adressai le 15, de Toulon, à l'inspection générale du service de santé
des armées copie de l'arrêté ci-dessus.
Le même jour j'écrivis à l'école de médecine de Montpellier pour la
prier de vouloir bien m'envoyer six médecins; et je crus que son choix
offrirait au gouvernement une ample garantie de leur capacité:
l'expédition, par cela même peut-être que le but en était moins connu,
occupait tous les esprits dans le midi de la France, et l'on se disputa
dans l'école comme une sorte de récompense l'honneur d'en faire partie.
Vous verrez dans la suite de ce rapport que les sujets présentés par
l'école se sont constamment montrés dignes de l'adoption de ce corps si
justement célèbre.
Le 17, les officiers de santé en chef mirent sous les yeux de
l'ordonnateur en chef de l'armée, 1º l'état par aperçu des médicaments,
2º celui des caisses d'instruments de chirurgie et d'appareils, 3º celui
des officiers de santé de toutes les professions et de toutes les
classes nécessaires pour l'expédition.
Le 21, ils ordonnèrent aux officiers de santé de deuxième et de
troisième classe, faisant partie de l'expédition, d'assister
(conformément à l'article II du titre IV du règlement du 5 vendémiaire
an V) pendant leur séjour à Toulon aux cours de l'hôpital militaire
d'instruction.
Le même jour les officiers de santé en chef prirent, de concert avec les
conservateurs de la santé publique, le général commandant des armes, et
les ingénieurs de la marine, les mesures convenables pour convertir en
hôpital le vaisseau de guerre _le Causse_, faisant partie de la flotte
aux ordres du vice-amiral Brueys, et qui terminait sa quarantaine au
retour de Corfou.
Je me rendis à Marseille, où je déterminai et pressai, d'après les
ordres de la commission, l'équipement des bâtiments destinés à servir
d'hôpitaux aux troupes qui devaient s'embarquer dans le port de cette
commune.
Je procédai pendant ce temps à l'examen et à la réception de nos
médicaments, conjointement avec le citoyen Rassicod, ancien pharmacien
en chef des hôpitaux militaires de Corse, homme d'une probité devenue
fort rare, et d'une expérience consommée.
Le 3 floréal, l'ordonnateur de la huitième division militaire, faisant
fonctions d'ordonnateur en chef de l'armée, demanda les états et la
répartition des officiers de santé.
Le 9, j'écrivis à l'inspection que pas un seul des médecins, déjà trop
peu nombreux, qu'elle m'avait désignés ne s'était rendu à son poste.
J'éprouvai aussi une autre contrariété; séduit par le zèle mensonger de
quelques médecins licenciés des armées, je les avais requis à leur
sollicitation réitérée: ils me prouvèrent bientôt, en refusant de
s'embarquer sous des prétextes vains, qu'ils n'avaient cherché dans
cette réquisition qu'un titre pour obtenir une prolongation de
traitement.
D'autres médecins, désignés par l'inspection, sont venus de très loin
faire à Toulon un simple acte de comparution, pour obtenir probablement
des frais de route.
Cependant cette même inspection, qui n'était sûrement pas dans la
confidence de l'expédition, s'opposait au nom du ministre, par des
lettres réitérées et très impératives, à toutes les mesures
d'organisation des officiers de santé en chef dont elle ignorait la
position et les devoirs dans cette circonstance.
Je fus donc forcé de passer outre, et m'adressai de nouveau à l'école de
médecine de Montpellier, qui m'envoya de suite six sujets d'élite; car
l'enthousiasme n'avait plus de bornes depuis que l'on avait appris que
l'expédition était commandée par BONAPARTE.
Le 24, jour où l'ordre d'embarquement fut donné, je me rendis à la
pointe du jour dans la rade, par ordre du général en chef, avec le
général d'artillerie Dommartin, et le chef de division Dumanoir, à bord
du convoi venant de Marseille, qui portait la division Reynier, afin de
visiter les différents bâtiments, et de faire un rapport sur leur
salubrité.
La commission avait arrêté que le service des vaisseaux-hôpitaux, serait
fait par la marine, et il était convenu qu'en cas d'urgence les
officiers de santé de l'armée de terre y seraient employés comme
auxiliaires.
Il y eut beaucoup d'harmonie pendant l'armement entre le comité de
salubrité navale du port de Toulon et les officiers de santé en chef de
l'armée de terre.
Trois médecins désignés par l'inspection arrivèrent à Toulon, et
s'embarquèrent du 24 au 27.
La lettre suivante, qu'écrivirent de Malte à l'inspection les officiers
de santé en chef, offre l'histoire de notre traversée (nº 34 de ma
correspondance.)
Au quartier-général de Cité-Valette, le 30 prairial an VI.