IV

Premier salut au _mbang_ fugitif ; la réception officielle ; l’échange

de discours. — Une revue de l’armée d’Abou Sekkin. — Coup d’œil sur la

constitution politique du Baguirmi. — Us et coutumes ; le pieu sacré ;

cérémonies funéraires. — Le siège des cotonniers de Kimré. — Marche vers

l’est. — Attaque du village de Kolik ; résistance héroïque des Gaberis ;

épisodes.

La ville du souverain légitime du Baguirmi, bien que n’ayant qu’un

caractère tout provisoire, était plus grande que je ne l’avais pensé.

Jetées pêle-mêle, sans dessin de rues ni de parties distinctes, les

huttes de chaume qui la composaient étaient la plupart d’une extrême

légèreté ; très peu avaient un enclos de haie vive. Ces demeures, dont

le nombre pouvait bien être de huit cents, étaient groupées autour de la

résidence royale, établie à l’ombre d’une gigantesque mourraia, et ayant

au-devant d’elle un grand espace vide, _Facher_, place du Palais, comme

on appelle ces sortes d’emplacements dans le Darfour et l’Ouadaï. Nous

nous faufilâmes, à travers les ruelles tortueuses de la ville, jusqu’à

ce _Facher_, à l’entrée duquel je m’arrêtai. Vis-à-vis de moi, sur

l’autre côté, se trouvait l’habitation princière. Une vaste porte grande

ouverte donnait accès dans la cour, où l’on apercevait, assise sur un

banc, une forme soigneusement emmitouflée ; devant elle se tenaient

debout des porteurs d’étendards en plumes d’autruche, l’emblème royal

par excellence, et, à côté, quelques esclaves agitant, pour rafraîchir

l’air, des queues de girafes. Cette forme était l’illustre ou plutôt le

fameux _mbang_ Mohammedou. Il avait son capuchon ramené sur la tête

jusqu’aux yeux, et le bas du visage si bien enveloppé du _litham_, qu’il

était impossible de discerner le moindre de ses traits. Il s’était ainsi

posté dehors, moins pour témoigner, par cette marque d’égard, le cas

qu’il faisait de notre caravane et de ma personne, que pour examiner à

son aise, à la faveur de nos jeux équestres, les chevaux que nous lui

amenions. Ces démonstrations obligatoires accomplies, je traversai la

place obliquement, et saluai, en agitant mon fusil, la masse informe qui

représentait Sa Majesté baguirmienne. Je me fis ensuite conduire à la

hutte qui m’était assignée, ou plutôt à l’emplacement que cette hutte

devait occuper, car il n’en existait pas encore le plus petit vestige.

L’endroit dépendait de la maison du _Fatcha_, le principal dignitaire du

roi.

En voyant que rien n’était préparé pour me recevoir, j’exprimai tout

haut mon mécontentement, et, m’adressant à un quidam qui était couché

sur la paille sèche à l’ombre du toit de l’écurie du _Fatcha_, et que je

prenais pour un esclave, je le priai d’aller quérir sur-le-champ son

maître. L’homme écouta tranquillement mes reproches, après quoi il

m’éclaira sur son identité : c’était le _Fatcha_ en personne, un grand

gaillard, d’une quarantaine d’années, avec des cheveux bouclés, assez

longs, laineux, et un air bon enfant. Il parlait couramment l’arabe.

C’était lui qui, récemment, avait enlevé au _Fatcha_ de l’anti-roi

soixante chevaux et une douzaine de fusils, et il n’était pas peu fier

de cet exploit.

Il envoya aussitôt six esclaves se procurer une hutte spacieuse, en

rapport avec ma qualité, et assigna pour demeure à mes gens trois autres

cases plus petites, faisant partie de son habitation. En moins de deux

heures, j’eus ainsi un logement confortable, solide, suffisamment vaste,

qu’on clôtura le jour même d’une haie, du côté où il était le plus

exposé à l’affluence des curieux. La précaution m’agréa fort, car rien

ne m’était plus à charge que l’effronterie avec laquelle en ces pays, où

n’a point encore pénétré la politesse des musulmans du nord de

l’Afrique, les gens s’en venaient indiscrètement me déranger pendant mon

sommeil, pendant mon repas, me troubler dans mes occupations de tout

genre, pour voir l’être singulier que représente à leurs yeux un

chrétien.

Comme ma hutte, la ville tout entière avait été improvisée en un jour.

Sitôt le campement du roi installé, chacun avait envoyé ses esclaves

chercher des huttes toutes faites et du matériel de construction. Les

cases, par tous ces pays, se transportent avec la plus grande célérité

au lieu où l’on veut s’installer, et, en deux ou trois jours, un centre

d’habitation se trouve prêt.

Le lendemain, le _Fatcha_ me conduisit à la demeure royale. Comme de

coutume, je quittai mes socques à l’entrée de la première cour, et je me

mis en devoir de rendre mes civilités, chaussé de mes pantoufles en cuir

marocain. Mais les esclaves refusèrent de se prêter à cette violation de

l’étiquette ; je tins bon de mon côté et ne voulus pas entendre parler

d’ôter mes chaussons. Le cas était fort embarrassant et ne s’était pas

encore présenté. Toujours selon mon habitude, je menaçai de renoncer à

l’audience. Il va de soi que cette menace n’était pas sérieuse ; mais je

tenais à sauver mon honneur. A la fin, les esclaves me proposèrent d’en

référer, dans cette grave circonstance, au roi en personne. Après une

longue consultation, on revint m’offrir ce compromis : je pénétrerais

avec mes chaussons dans la cour particulière du prince ; mais je ne

garderais que mes bas pour me présenter devant le prince lui-même,

lequel daignait consentir à me recevoir dans ces conditions.

Là-dessus, je fus introduit. Après qu’on eut soulevé un certain nombre

de portières, je me trouvai dans un petit enclos propret et sablé, où je

vis le roi assis sur un banc à l’entrée de sa hutte. Du personnage,

affublé d’étoffes de toute sorte, on n’apercevait qu’un bout de nez

noir. A ses côtés se tenaient les porte-étendards susnommés, derrière

lui les éventeurs, et, devant la hutte, deux gardes du corps armés de

carabines.

Après le cérémonial préliminaire, que j’ai eu tant de fois occasion de

décrire, je pris la parole et tins à peu près au prince le discours que

voici :

« Il y a deux ans qu’un puissant sultan m’a envoyé vers le cheik Omar. A

Kouka, j’ai entendu parler de tes hauts faits et de la manière dont tu

as défendu Masségna contre les gens de l’Ouadaï. Avant que la guerre où

tu étais engagé fût terminée, j’ai fait un voyage au Kânem et au Borkou.

A mon retour, il y a trois mois, j’ai su que, lors de la prise de ta

capitale, tu t’étais, avec une poignée de fidèles, frayé un passage à

travers les rangs ennemis, et que depuis lors, plein de ténacité, de

vaillance, et confiant dans ton droit, tu n’avais cessé de lutter contre

le roi de l’Ouadaï et son protégé. Dans nos pays, nous prisons par-

dessus toutes choses le courage et la constance ; aussi résolus-je,

avant de retourner dans ma patrie (Dieu veuille m’accorder cette

grâce !), de te faire une visite, à toi, le valeureux défenseur de son

droit, et de voir de mes yeux un homme comme il n’y en a guère de pareil

ici. J’ai donc profité de l’occasion pour prier le cheik Omar de

m’ouvrir un chemin jusqu’à toi ; le cheik Omar (auquel le ciel accorde

longue vie !) y a consenti d’autant plus volontiers, que tu as toujours

été pour lui un voisin fidèle et qu’il a lui-même pour mère une fille de

ton pays. En conséquence, je t’amène aujourd’hui une caravane de

chevaux, dont l’appoint te sera on ne peut plus utile. Tu le vois, Dieu

n’abandonne jamais celui qui ne démord pas de son droit et se montre

valeureux et persévérant. Veuille le ciel t’accorder la victoire sur tes

ennemis ! »

Après cette harangue, qui fut plusieurs fois interrompue et soulignée

par des grognements d’approbation, Sa Majesté, d’une voix si peu

perceptible que moi-même je ne pus saisir une seule articulation de sa

bouche (l’étiquette exige d’un roi du Baguirmi que, pour l’expression de

ses volontés, il prenne le ton le plus bas possible), Sa Majesté, dis-

je, me répondit que j’avais parlé d’une manière excellente, qu’il

m’avait parfaitement entendu, qu’il me souhaitait la bienvenue, et que

je pouvais compter sur son _aman_ le plus complet. Il ajouta que c’était

une chose extraordinaire qu’un étranger, un homme issu d’un monde si

différent de celui-ci, eût bravé la longueur et les périls d’un pareil

trajet, pour venir lui offrir ses salutations, « car, conclut-il, je

savais déjà, par la lettre du cheik Omar, que ce n’est nullement l’appât

du gain qui t’a conduit dans nos régions. » Sur quoi, je me levai, et

remerciai le prince, en lui disant que je faisais des vœux pour que ma

visite lui portât bonheur, à lui et à sa fortune.

[Illustration : Les veuves baguirmiennes (voy. p. 388).]

Je revins le soir à la résidence, pour procéder à la remise des

présents. Je trouvai Abou Sekkin entouré de moins de monde, et moins

emmailloté que le matin. Autant que l’obscurité me permit d’en juger,

c’était un grand et vigoureux homme, assez noir de teint, aux traits

énergiques, avec une barbe grisonnante et relativement bien fournie. Il

me tendit la main, me souhaita de nouveau la bienvenue, et sur mon

observation, que je venais lui apporter le _salam_ (en kanouri

_koffolo_), il me répliqua, avec une courtoisie extrême, que le meilleur

présent pour lui était ma visite. Puis, comme je le priais de m’excuser

si l’importance de mes cadeaux n’était pas à la hauteur de sa renommée

et de l’illustration de sa race, il me répondit, non sans fierté, qu’il

n’avait à attendre de moi ni argent ni bien, que c’était plutôt à lui,

en sa qualité de roi, qu’il appartenait de m’enrichir. Après cet échange

de compliments, j’étalai mes cadeaux, qui, en poudre, fusils, étoffes,

noix de Gouro, représentaient, on s’en souvient, une valeur totale de

deux cent cinquante francs. A Masségna, en des temps meilleurs, ces

dons, de la part d’un chrétien, eussent paru sans doute assez maigres ;

ici, ils furent jugés très convenables.

Toute la ville sut bientôt quel accueil flatteur j’avais reçu du roi, et

qu’à l’aide de ma puissance occulte je me proposais de délivrer

Mohammedou de ses ennemis. Le soir même de mon arrivée, il était venu

d’ailleurs d’excellentes nouvelles du pays des Sarouas, où Abd er Rahman

se trouvait campé. Les gens de ce dernier avaient été repoussés par ceux

d’Abou Sekkin, qui leur avaient fait nombre de prisonniers. Toute la

nuit, à propos de ce succès, ce ne furent que coups de fusil, danses et

musique. Le matin, le roi voulut me donner le spectacle de toute son

armée, tant troupes baguirmiennes qu’auxiliaires païens, et il m’envoya

un eunuque me prier de lui prêter, pour cette revue, mon burnous blanc.

Tout son monde donc monta à cheval et se rassembla dans la plaine située

en deçà de la forêt, plaine que nous avions traversée en venant, et qui

séparait le district gaberi de Modo de celui de Broto, où pour l’instant

nous étions logés. Le coup d’œil était extrêmement varié et non moins

intéressant que la veille. C’était d’abord le groupe royal, au milieu

duquel se tenait Mohammedou, monté sur un cheval bellement caparaçonné.

Il était revêtu de mon burnous blanc, et ombragé de chaque côté par un

parasol de soie rouge aux larges franges retombantes. Devant lui

s’agitaient en cadence, brandissant en l’air les emblèmes royaux, les

porte-étendards, au nombre de douze. A droite et à gauche du prince, des

esclaves à pied et à cheval ; puis, le chef des eunuques et les hauts

dignitaires de la cour, escortés de trente cavaliers et d’autant de

fantassins ; puis le _Fatcha_, près duquel je me trouvais, et

qu’accompagnait une troupe non moins forte, sans compter les

détachements plus faibles des fonctionnaires de rang inférieur.

Venaient ensuite les tribus païennes, parmi lesquelles les Somraïs et

les Gaberis, équipés et armés de la même manière ; ici le sultan du

Ndam, à la tête de ses miliciens ; plus loin, l’escadron des Bouas de

Korbal, reconnaissables à leurs boucliers de peau de buffle poilue, à

leurs vestes de peau également poilue, et aux énormes plaques d’ivoire

passées en manière d’écus à leur avant-bras ; çà et là enfin, divers

corps saras, ayant chacun leur chef à part ; on voyait même quelques

Arabes, quelques Fellatas, et un homme d’Haoussa. Quant aux Choas du

Baguirmi, ils tenaient la plupart pour Abd er Rahman.

Chaque dignitaire défila avec son escorte par devant le souverain, et

nous autres gens du Fatcha, nous fûmes naturellement les premiers à

partir au galop, pour prendre ensuite position devant le prince.

L’ensemble des forces militaires ainsi réunies pouvait se monter à deux

milliers d’hommes.

A midi, nous étions de retour à notre quartier. Le _mbang_ me renvoya

bientôt mon burnous ; mais je refusai de le reprendre, sous prétexte

qu’il ne m’appartenait plus de le porter, depuis qu’il avait eu

l’honneur de toucher les épaules royales. Cette générosité flatta

l’amour-propre de ce prince au cœur fier, et le burnous n’en eut que

plus de prix pour lui.

Si intéressant que m’eût paru au premier abord notre lieu de campement

au milieu de la forêt, je ne tardai pas à en avoir assez. Confiné là de

longues semaines durant, je voyais les jours se succéder d’une façon

monotone, et sans profit marqué pour la science. Non loin de moi, vers

le sud-est, j’eusse eu la certitude de quelque conquête à faire :

j’eusse pu m’assurer de la connexité et peut-être découvrir la source

des deux bras du Chari ; mais le moyen de m’aventurer dans ce monde tout

à l’anarchie et à la violence, où l’on fait moins cas d’un homme que

d’un chien ou d’un cheval ? Vainement Mohammedou faisait-il luire devant

mes yeux la perspective d’une expédition prochaine au pays des Saras ;

ses projets d’entreprise me semblaient bien lents à se réaliser. Obligé

de me morfondre dans l’attente, j’essayai du moins de tromper mon

impatience en acquérant quelques idées nettes sur le Baguirmi et ses

habitants.

Le chef suprême, ou _Mbang_, exerce à lui seul toute l’autorité, sans

assistance ni contrôle d’aucun conseil. Au second rang se place la reine

mère (_maguira_), qui jouit d’une haute considération ; puis vient, dans

la famille royale, le fils aîné, héritier du trône, qui porte le titre

de _tchiroma_, et dont les pouvoirs et l’influence ne laissent pas

souvent que d’être restreints par les défiances d’un père jaloux de son

autorité. Le _tchiroma_, de même que ses frères, ceux-ci dénués de tout

crédit personnel, se partagent les gouvernements locaux, qui leur

constituent une source de revenu. Quant aux frères du prince régnant,

auxquels d’ordinaire on crève un œil, pour les rendre incapables de

gouverner, ils flânent à la cour, sans être autre chose que cinquièmes

roues à un carrosse. Les femmes du monarque, généralement au nombre de

plusieurs centaines, portent chacune le titre de _lélé_, plus des titres

particuliers empruntés à des noms de localités. Des princesses enfin

(_Mairam_ ou _Meram_, comme au Bornou), il y en a une exclusivement (la

_Tchoukotma_) qui est revêtue de la suprématie sur les autres ; celles-

ci n’acquièrent de l’autorité que par leur mariage, et en vertu de

certaines prérogatives réservées aux gendres du roi.

Le principal dignitaire est, je l’ai dit, le _Fatcha_, premier chef de

guerre ; ensuite viennent le _Ngarmané_ ou chef des eunuques, le

_Kréma_, un autre chef militaire, et divers gouverneurs provinciaux et

surveillants administratifs, entre lesquels je citerai le _Katourlili_.

Chaque tribu, ville ou village, a son chef supérieur à la cour, soit

parmi la famille royale, soit dans les rangs des dignitaires. Des

revenus que leurs fonctions rapportent à ces officiers, une partie passe

dans la caisse du roi, auquel vont en outre directement divers

revenants-bons : dîme des céréales, livraisons périodiques de gros

bétail, miel, pièces de coton, impôt foncier en nature, pêche du Chari,

et surtout les esclaves pris dans les razzias ou dus par les États

tributaires. Autrefois, les reines douairières ne se pouvaient remarier

qu’avec l’autorisation du prince. Il se trouvait à notre campement

nombre de veuves d’Abd el Kader, le roi défunt, encore jeunes et

agréables pour la plupart, mais souvent insupportables par leur

immodestie et leur honteuse cupidité : en quoi du reste elles trouvaient

des émules dans toutes les veuves baguirmiennes. Il ne se passait pas de

jour sans que l’une ou l’autre de ces dames m’envoyât faire les

ouvertures les plus séduisantes en vue d’un mariage : c’était ma modeste

garde-robe qui jouait surtout en cela le rôle d’appât. Je dois dire

d’ailleurs que les femmes baguirmiennes sont beaucoup mieux que celles

du Bornou : traits fins et réguliers, œil vif, joues à fossettes, bouche

charmante où le rire découvre deux rangées de dents blanches. Leur

costume est à peu près celui des Bornouanes.

[Illustration : Mohammedou passe ses troupes en revue.]

Abou Sekkin cependant ne se remuait guère ; il se bornait à dépêcher de

tous côtés des émissaires pour amener les localités à se soumettre sans

combat, ou pour épier des occasions favorables de coups de main. Pour

l’instant, il n’y avait pas encore péril en la demeure. Broto et Modé

étaient bien pourvus de grains, et tous les deux ou trois jours, au

signal donné avant l’aurore par une longue trompette de bois ou de

métal, un détachement de cuirassiers y allait faire, de gré ou de force,

provision de sorgho. La nécessité, qui chasse tout scrupule, m’obligeait

moi-même à faire mon profit de ces gains illicites.

Quand je me fus un peu habitué au séjour du pays, je me mis à faire

presque quotidiennement des excursions à cheval, vers les hameaux épars

de Broto et de Modé, qui n’étaient pas très éloignés de nous. Pour

commencer, les gens de Broto surtout se montrèrent fort défiants, et

cette réserve s’expliquait tout naturellement par la couleur de ma peau,

mon caractère alarmant de chrétien, ma barbe épaisse, et mon habitude de

sans cesse écrire, toutes choses qui effarouchaient les Baguirmiens eux-

mêmes. Les bruits les plus étranges se colportaient à mon sujet par

toutes les localités de la région païenne : on se racontait comme quoi

Mohammedou avait vu lui venir en auxiliaire un être bizarre, appartenant

à une nation qui dispose d’armes et de sortilèges irrésistibles, chez

qui il n’y a point d’esclaves, et dont le régal de prédilection est le

rôti d’enfant. Bientôt il me devint difficile, et finalement tout à fait

impossible, de nouer aucunes relations amicales avec les Gaberis, les

Somraïs et les Ndams, et d’obtenir d’eux des informations touchant le

pays, ses habitants et sa langue. Seuls, les Bouas et les Nyillems se

montraient plus dénués de préjugés ; en revanche, ils n’en étaient que

plus exigeants.

Mon plus grand plaisir, c’était de me soustraire l’après-midi à la

curiosité et aux assauts importuns des gens du voisinage, pour aller

passer quelques heures dans les clairières du bois, près des paisibles

habitations que les indigènes y avaient élevées sous le couvert d’arbres

gigantesques. Ces demeures rustiques, entourées de haies sèches, étaient

vraiment très avenantes d’aspect, et je trouvais un charme réel à voir

jouer là, sous les beaux ombrages, des troupes de jolis enfants, à

regarder les femmes se livrer à leurs travaux domestiques, ou à écouter

les accords primitifs, accompagnés d’un chant d’une simplicité

mélodieuse, qu’elles tiraient d’un instrument muni de cordes en boyau.

Les deux sexes portaient au cou un ou plusieurs colliers de petites

perles rouges, et les hommes fumaient de grandes pipes en terre foncée,

à peu près de la forme de celles qui sont en usage sur les côtes de la

Méditerranée. Les uniques trouble-fête de ces promenades romantiques,

c’étaient les innombrables mâtins toujours aboyant, aux petites oreilles

redressées en pointe, qui ne manquaient pas de regarder de travers

l’intrus étranger.

Toute la conception religieuse de ces tribus païennes se borne à la

croyance en un être supérieur qui, je le répète, se manifeste par le

tonnerre, et, partant, habite dans le ciel. D’idées ultra-terrestres ou

relatives à un jugement dernier, je n’en ai trouvé nulle trace ; la mort

semble être pour eux la fin finale de l’existence. La représentation

symbolique du Grand Être est un pieu sacré, une souche de bois

d’_habila_, écorcé en partie et muni de cercles, qu’on place près du

logis dans de petites niches spéciales, où les femmes et les enfants

n’entrent pas. C’est devant ce palis que s’accomplissent les sacrifices

multiples à l’Être Suprême ; c’est là que l’on dépose la peau de la tête

des animaux abattus à la chasse, là que l’on suspend le tablier de cuir

de l’ennemi tué. Jamais on n’oublie de placer à côté de ce pieu une

cruche de mérissa fraîchement préparée ; s’agit-il d’obtenir de lui une

inspiration et une aide toutes particulières, on lui sacrifie une poule,

et on l’asperge avec le sang de ce volatile. L’_habila_ est par

excellence l’arbre sacro-saint, et un serment prêté sur son feuillage

n’est jamais parjuré. Au Somraï, où cette essence n’existe pas, le même

rôle est joué par l’_haraza_.

Les thaumaturges et la sorcellerie interviennent souvent dans le train

de la vie quotidienne, et donnent lieu à des pratiques d’une

superstition toute bestiale. S’il meurt un chef de tribu, un notable, ou

seulement un cheval de prix, ce ne peut être que par l’effet de

sortilèges, et l’on a vite fait d’en découvrir l’auteur. Au Somraï, par

exemple, deux personnes prennent le mort ; l’une le tient par le bout

des pieds, et l’autre par l’extrémité de la tête. Les parents et les

devins invitent à haute voix le défunt à conduire les porteurs au logis

du coupable. Tout en ayant l’air de se ballotter de droite et de gauche,

le mort finit par prendre une certaine direction, et la foule le suit

aveuglément. Toujours de lui-même, le corps semble s’arrêter devant une

demeure déterminée, et tout le monde à l’envi d’y donner l’assaut, d’y

mettre le feu, de tuer celui qui l’habite, d’en arracher femmes et

enfants, afin de les vendre comme esclaves, et de faire main basse sur

tout ce qui s’y trouve. Chez les Saras, ce n’est pas au défunt lui-même

qu’incombe le soin de découvrir le coupable ; la révélation se fait par

l’entremise d’une bottelette d’herbe sainte placée sur la tête d’un

devin qui, tout en tremblant et en agitant le chef, se tourne de côté et

d’autre, jusqu’à ce que le faisceau d’herbes tombe sur le criminel

présumé, lequel subit aussitôt son sort. Quant aux malheureux qui sont

atteints d’épilepsie, ou qui ont des convulsions, on les tue purement et

simplement, attendu qu’ils sont bien visiblement possédés du démon.

Les morts sont inhumés dans de grands tombeaux ronds, à la face

orientale desquels est ménagée une niche assez spacieuse pour recevoir

le défunt avec tout ce qui lui appartient. On couche le corps sur un

amas de vingt ou trente _tobes_ (j’ai dit que les gens aisés possédaient

toute une garde-robe dont ils n’usaient jamais de leur vivant), on lui

attache les mains, on ramène les vêtements sur lui, et on enveloppe le

tout de bandes de coton pareilles à celles qui servent de monnaie dans

le Baguirmi. A ses pieds et à sa tête on place le cadavre d’une chèvre,

on dépose en outre près de lui quelques cruches de miel ou de mérissa,

et l’on met sur sa bouche une petite écuelle pleine de perles ou de

coquillages de Kaouri. Cette coutume d’adjoindre au mort, dans le

tombeau, des provisions de bouche et une sorte de viatique, prouve qu’en

ce peuple, sans qu’il s’en doute, vit une vague idée d’une existence

ultra-terrestre. Chez quelques tribus, par exemple chez les Nyillems,

quand un chef mourait, l’usage était autrefois d’enterrer avec lui tout

vivants un jeune garçon de douze à quatorze ans et une jeune fille à

peine nubile, chargés, disait-on, d’émoucher le défunt. Chez les tribus

riveraines du Chari, lorsqu’un homme est trépassé, on jette à l’eau tout

ce qu’il possède. Le rite funéraire varie, du reste, d’une peuplade à

l’autre. Le jour de notre arrivée à Mofou, un enfant était mort dans la

maison voisine. On creusa un trou ovale jusqu’à la hauteur des hanches

du défunt, et l’on y fourra tout bonnement le cadavre les genoux en

l’air ; puis, toute la journée, hommes et femmes hurlèrent et gémirent

devant la porte du logis, tantôt sans accompagnement, tantôt en

renforçant leurs lamentations d’un cliquetis de lances, à certains

moments restant immobiles, à d’autres se livrant à des balancements de

corps monotones. Le lendemain de l’enterrement, à ces démonstrations de

douleur succédèrent une joyeuse allégresse et un copieux festin de

mérissa.

[Illustration : Scènes rustiques dans les environs de Mofou.]

Le long séjour de Mohammedou à Broto ne lui avait pas rapporté grand

profit. Ses coups de main violents étaient loin d’être lucratifs, et ses

négociations politiques échouaient invinciblement contre la méfiance des

populations. Près de Broto, notamment, se trouvait une localité dont les

habitants s’étaient réfugiés sur des cotonniers, et qui refusaient de

prêter l’oreille aux belles paroles des Baguirmiens.

Le jour même de mon arrivée, le roi m’avait fait appeler, pour me

demander ce qu’il convenait de faire contre ces émigrés en l’air.

J’avoue que d’abord je ne m’expliquais pas cette impuissance à l’égard

de gens qui étaient simplement montés sur des arbres ; mais je ne tardai

pas à avoir le mot de l’énigme. La bourgade en question, qui s’appelait

Kimré, était à une demi-journée au sud-est. Le 14 avril, une expédition

décisive fut entreprise contre cette population réfractaire. Une heure

après minuit, la longue trompette susdite retentit ; c’était le _Fatcha_

qui avait le privilège d’en souffler en personne. Tout le monde alors de

se rassembler, quoique sans beaucoup de hâte, en dehors de la ville, et,

une heure après, s’ébranlait le corps expéditionnaire, auquel

naturellement je m’adjoignis. Après quatre heures de marche environ nous

atteignîmes la forêt de Kimré. Des colonnes de fumée s’en élevaient çà

et là, en manière de signaux d’alarme, ce qui prouvait que notre

approche avait été éventée. Les huttes du village essaimaient au loin,

sous le couvert protecteur d’une futaie magnifique, qui faisait de cette

contrée une des plus belles que j’eusse jamais vues. Les maisons, la

plupart coquettes, avec des fenils exhaussés sur un soubassement de

terre, étaient depuis longtemps désertées, et le feu en avait détruit un

grand nombre. Leurs propriétaires vivaient, je l’ai dit, juchés sur des

cotonniers, lesquels, par leur taille et leur branchage, équivalaient à

de vraies citadelles. Ce n’était qu’à la hauteur de quatre ou cinq

mètres que le tronc massif de ces arbres projetait ses premiers

rameaux : ceux-ci étaient encore trop près du sol pour pouvoir servir de

refuge ; mais à l’étage immédiatement supérieur, c’est-à-dire à quelques

mètres plus haut, c’était différent : là, sur deux branches géantes

jaillissant presque horizontalement, et reliées à l’aide de traverses,

on pouvait établir de solides entrelacs de paille, installer sur cette

base une petite cabane, ou bien en faire un lieu de refuge pour les

chèvres et les chiens, et, dans ce cas, placer plus haut contre le

tronc, en manière de hune, une forte plate-forme en clayonnage, capable

de recevoir un ou plusieurs hommes.

Dans la petite hutte se trouvaient tous les ustensiles de ménage

nécessaires, le grand mortier à piler le grain et la cruche de terre à

contenir l’eau ; sur la hune, on resserrait les armes. Parfois même, à

l’étage encore supérieur, était improvisé un logis semblable, de sorte

que plusieurs familles habitaient le même arbre, chacune ayant avec elle

ses petits objets mobiliers et même son menu bétail, si celui-ci n’était

pas trop nombreux. La nuit, quand ils croyaient n’avoir rien à craindre,

ces gens descendaient de leurs perchoirs, à l’aide d’échelles de cordes,

pour aller s’approvisionner d’eau et chercher du grain à la masse cachée

par eux, soit en terre, soit dans des fourrés presque inaccessibles. Du

haut de leur refuge, ils lançaient d’abord, le cas échéant, sur l’ennemi

qui se présentait au-dessous d’eux, leurs flèches de roseau habituelles,

engins assez inoffensifs, aiguisés à un bout comme nos plumes à écrire,

et alourdis à l’autre par une masse d’argile fuselée ; ce n’était que

lorsque l’adversaire s’offrait d’une manière sûre à leurs coups qu’ils

avaient recours à leurs javelots ; enfin, l’assaillant faisait-il mine

de grimper à l’arbre, la lance entrait en jeu à son tour.

[Illustration : Cérémonies aux funérailles d’un enfant (voy. p. 391).]

Notre troupe, à nous, se composait de toute la cavalerie d’Abou Sekkin,

quatre-vingts chevaux environ, d’une douzaine d’esclaves armés de

fusils, de cinq cents Baguirmiens munis de javelots et de lances,

auxquels s’ajoutaient les auxiliaires païens (Brotos, Bouas, Ndams,

Toummoks), en tout deux mille hommes.

Une fois dans la forêt, ces gens, se couvrant de boucliers, de morceaux

de nattes, ou de fragments de clayonnage empruntés aux huttes

kimréiennes à demi détruites, commencèrent de faire un branle-bas

d’attaque contre les nichées de rebelles. Une centaine de personnes ou

plus se mirent contre un arbre ; mais nul n’avait le courage d’en tenter

l’escalade. Quant à scier les troncs, on manquait pour cela d’outils, et

les armes dont on disposait n’étaient guère efficaces contre les

indigènes domiciliés dans leurs hauts branchages. On avait bien, je l’ai

dit, quelques fusils ; mais les esclaves qui en étaient porteurs ne

savaient ni épauler, ni ajuster, ni tirer au but. Au moyen de longues

perches où étaient fixées des fascicules de paille enflammée, on essaya

d’incendier plusieurs de ces nids ; mais les assiégés réussissaient

toujours, soit à rendre la tentative inutile, soit à éteindre

immédiatement le feu.

A mon grand chagrin, l’honneur de la journée revint à mes gens, et

principalement à Almas, qui, à l’aide de ma poudre et de mon plomb,

abattit ces pauvres gens ainsi que des moineaux, si bien que beaucoup

d’entre eux se virent contraints de mettre pied à terre. Alors commença

une véritable chasse à l’homme. On eût dit des traqueurs s’éparpillant

sous bois, chacun à la poursuite de sa pièce de gibier : de combat, il

n’y en eut pas l’ombre. Heureusement qu’Almas lui-même n’était au

demeurant qu’un tireur médiocre, et que mon autre domestique, armé comme

lui d’un fusil, n’était pas non plus d’une adresse extrême : ce qui

n’empêcha pas nombre de ces infortunés Kimréiens de payer de la vie leur

trop grande confiance en leurs habitations aériennes. Mes deux

serviteurs, qui à tout autre égard étaient de braves gens, n’avaient

aucun scrupule de descendre ces _kirdis_ (païens) comme de simples

perdrix ; que dis-je ? ils s’en faisaient même un point d’honneur : tant

il est vrai que le fanatisme religieux excelle à transformer l’homme en

brute !

Pour moi, sur qui les Baguirmiens avaient fondé en secret de si belles

espérances, je ne gagnai à cette expédition que le renom de n’être bon à

rien. Hélas ! j’avais pourtant, sans le savoir, contribué quelque peu au

triomphe, car je sus plus tard que ma longue-vue, braquée sur les

arbres, avait été une cause de panique pour les malheureux qui les

habitaient. Je me souviens que sur le premier tronc ainsi investi se

tenait un jeune homme de haute taille qui, se couvrant de son bouclier,

et encouragé par les cris des femmes qui étaient avec lui, décochait

contre nous ses traits inoffensifs, puis, après chaque coup, s’effaçait

derrière sa gabionnade en osier, ou bien, se dressant triomphalement et

à découvert, de toute sa hauteur, serrait le poing d’un air de défi en

menaçant les agresseurs.

Ce fut une des premières victimes : frappé d’une balle par Almas, il

tomba sans proférer un cri. Un second indigène, qui se trouvait dans le

branchage, atteint à son tour, se cramponna un instant aux rameaux, puis

vint s’abattre sur le sol d’une hauteur de vingt mètres. Incontinent,

toute la meute fondit sur lui, et en un clin d’œil il fut littéralement

dépecé. Un troisième, blessé lui aussi, se réfugia avec les siens à

l’étage supérieur du cotonnier, en laissant couler de longs filets de

sang du tronc jusqu’à terre. Ce malheureux était le dernier habitant

adulte de l’arbre. Aussi les assiégeants, pris d’un accès de bravoure,

se décidèrent-ils à faire l’escalade. Un instant après, chiens, poules

et chèvres, tout dégringolait ; le blessé était également jeté en bas

pour qu’on l’achevât, et femmes et enfants se voyaient tirés violemment

de leur refuge ; pas un cri, pas une plainte ne sortit des lèvres de ces

malheureux, qui se laissèrent lier en faisceau, pour s’en aller en

esclavage, l’âme brisée par la mort des leurs et l’anéantissement de

leur liberté. Le cotonnier dont on eut le plus de peine à faire la

conquête était occupé par un homme sans plus, qui, ayant vu la scène que

je viens de décrire, et renonçant dès lors à toute espérance, avait

commencé par se réfugier dans sa hutte. Celle-ci ayant pris feu, il se

retira vers la cime de l’arbre, laissant ainsi les assiégeants libres de

grimper à l’échelle flottante. Enfin, il fut blessé et tomba.

Immédiatement on le mit en pièces. Mais, à ce moment, on aperçut deux

jeunes garçons, à peine adolescents, qui battaient en retraite à leur

tour vers les hauteurs extrêmes du cotonnier. Ils restèrent là jusqu’à

ce que les vainqueurs vinssent à eux ; puis, sitôt que ceux-ci

approchèrent, avec l’héroïsme du désespoir, ils se précipitèrent en bas.

La mort leur avait paru préférable à la servitude. En les voyant rouler

de branche en branche, je ne pus m’empêcher de fermer les yeux devant

l’horreur du spectacle : une minute après, les deux pauvrets n’étaient

plus que des masses informes gisant à nos pieds, la tête coupée, et les

entrailles arrachées du corps.

On découvrit enfin l’arbre où était posté le chef du village. A un étage

inférieur se trouvait le bétail avec un homme chargé de le défendre. De

sa plate-forme d’observation, ce vaillant parait tous les brandons qu’on

lui jetait, et, à l’aide de sa lance et de ses javelots, il tenait en

respect les assaillants, qui avaient commencé de grimper au tronc. Le

chef, lui, était juché avec deux femmes et quatre petits enfants au

point d’intersection de trois grosses branches, et, de là, il décochait

ses traits. Tout ce qui nous restait de poudre et de plomb fut employé

contre cet arbre. Le chef ne laissait pas que de se découvrir très

souvent ; mais Almas lui-même, je l’ai dit, n’était pas un tireur de

première force. L’homme finit toutefois par être atteint sur sa hune, de

sorte qu’il dut se replier plus haut, et laisser les assiégeants

s’avancer de leur côté d’un étage. Le blessé, qui avait deux femmes et

quatre enfants à traîner avec lui au milieu des coups de fusil qu’on

tirait d’en bas, déploya dans ce mouvement de retraite un sang-froid et

une intrépidité incroyables. Les marmots étaient si petits, que ce ne

fut que l’un après l’autre, et la mère aidant, qu’ils purent être amenés

à la cime du tronc. Pendant ce temps, le chef, à grand renfort de

projectiles et de coups de lance, défendait la position. Heureusement

pour ce brave que les Baguirmiens vinrent à manquer de poudre et de

plomb, et que nos gens, satisfaits d’une série de succès auxquels ils

n’étaient pas accoutumés, prirent le parti de se retirer. Il était midi

quand on fit trêve à cette chasse, qui n’avait été, Dieu merci, que

toute partielle, pour retourner à Broto, où l’on arriva vers le soir.

Résultat de l’expédition, une cinquantaine de captifs. Quant aux gens de

Kimré, on leur avait détruit leurs foyers, mais on ne les avait pas

soumis. Ils en furent quittes pour se replier vers Kariatou, bourgade

située un peu plus loin au sud-ouest et entourée d’un rempart de terre.

[Illustration : Episodes du siège.]

Un autre jour, nous fîmes une expédition contre le village de Bé-Déloum,

sis à deux heures environ de notre campement. Comme toujours, les

habitants, qui avaient eu vent de notre approche, s’étaient enfuis dans

les bois ; nos cavaliers les y pourchassèrent sans merci, empoignant les

femmes et les enfants qui ne pouvaient pas se sauver assez vite,

égorgeant les hommes dans les halliers, tandis que les fantassins

pillaient et détruisaient le village.

Ces actes de brigandage faisaient de plus en plus le vide autour du

_mbang_ et de ses gens, de sorte que notre situation devenait de jour en

jour plus critique. D’autre part, des nouvelles alarmantes venaient du

Somraï et du Miltou ; on disait que les Ouadaïens et les partisans d’Abd

er Rahman avaient franchi le Chari, ce qui rendait très problématique la

fidélité des districts païens désaffectionnés par notre conduite. Pour

surcroît, le grain se faisait rare. Une petite caravane de simples

voyageurs, forte d’environ trente têtes, étant venue à passer par le

Somraï, nos gens tuèrent tout jusqu’au dernier homme, afin de se

procurer quelques provisions. Chaque jour c’était ainsi un nouveau coup

de main, d’ordinaire assez maigre comme résultat. Tout cela ne rentrait

guère dans mes vues d’explorateur scientifique. J’eusse volontiers

poussé une pointe jusqu’à Laï, bourgade située à deux ou trois journées

au sud-ouest sur le Ba Logon, ou jusqu’à Daï, au sud-est, sur le Ba

Bousso ; mais le roi ne répondait pas de ma sûreté, et il trouvait sans

cesse de nouveaux prétextes pour différer les excursions projetées. De

plus, la saison des pluies approchait, et je me voyais forcé de penser

sérieusement à mon retour au Bornou.

[Illustration : L’attaque de l’arbre du chef.]

L’arrivée d’une caravane venant de ce pays m’apporta une consolation

passagère dans la triste situation où j’étais. Au nombre des voyageurs

se trouvaient un Arabe de l’oasis de Djalo et un marabout de Gatroun,

qui me donnèrent, des pays de là-bas, des nouvelles que j’accueillis

avec autant d’émotion que j’aurais fait de messages arrivant de ma

propre patrie. Mais ce ne fut là qu’une diversion d’un instant, et je me

retrouvai face à face avec mon fâcheux destin.

Enfin la pénurie de grain décida le _mbang_ à transporter son quartier

général plus à l’est. On était dans les derniers jours de mai. Un peu

avant notre départ, survint une heureuse nouvelle : un déserteur échappé

de l’armée d’Abd er Rahman nous apprit que ce prince, abandonné par les

Ouadaïens, s’était replié vers le nord, dans la direction du lac Fitri.

Le signal de la levée du camp fut donné bien avant l’aurore. Les païens

du voisinage, altérés de vengeance, guettaient de toutes parts notre

mise en marche ; déjà même ils avaient incendié quelques huttes

éloignées et menaçaient, avec force cris, l’enclos du _Fatcha_. C’était

justement à nous de partir les derniers. Nous étions encore sur la place

du Palais, quand un de mes bœufs sommiers dérangea sa charge, de sorte

qu’il nous en fallut refaire l’arrimage. Sans le roi qui s’était aperçu

que les gens de Broto commençaient de mettre le feu au camp, et avait en

conséquence eu soin de demeurer en arrière avec son corps de troupes,

afin de couvrir la retraite, je ne sais ce qui serait advenu de nous. A

la lueur des cases enflammées, nous voyions les ennemis accourir vers

nous comme des diables ; et si le _Fatcha_ et ses cuirassiers n’eussent

fait une charge contre ces furieux, ils m’auraient surpris sur le

_Facher_ en train de recharger mon bagage.

[Illustration : Le docteur en train de recharger son bagage.]

Enfin, au soleil levant, nous eûmes, sans plus d’encombre, laissé

derrière nous le campement ; au bout d’une heure de marche environ dans

la direction de l’est, nous rencontrâmes sur le territoire de Modé le

gros des Baguirmiens réunis pour attendre le roi, et, avant midi, nous

campions dans le district de Mourki, dont les habitants sont encore

Gaberis. Le lendemain, nous étions près de Kolik, une bourgade des

Toummoks, demeurée ennemie d’Abou Sekkin, et que celui-ci se proposait

de piller au passage.

Les indigènes, prévenus de notre approche, s’étaient retirés dans leur

« village de guerre », après avoir livré aux flammes leurs huttes,

faciles à refaire. Ce que voyant, nos gens se débandèrent pour piller ce

qui restait à prendre, et moi, dont le bagage était demeuré en arrière,

je chevauchais le cœur serré au milieu de cette scène de désolation, qui

contrastait si fort avec les beautés d’une nature luxuriante. Dans ma

rêverie mélancolique, je ne m’étais pas aperçu que j’approchais d’un

terrain dangereux. J’avais bien vu le _Fatcha_ et son monde faire halte,

ainsi que le roi, mais il me semblait que le reste de la troupe

continuait de cheminer d’un air insouciant.

Tout à coup une volée de flèches de roseau, dont les unes déchirent mes

vêtements tandis que les autres s’abattent à mes pieds, vient me tirer

de mes méditations philosophiques. Je jette un regard scrutateur autour

de moi, et reconnais aussitôt la position.

Les huttes incendiées dont j’ai parlé ne constituaient en quelque sorte

que le village extérieur, et je me trouvais maintenant tout près d’un

retranchement de terre où les indigènes, absolument pareils d’aspect aux

païens de notre escorte, semblaient installés avec autant de sécurité

que s’ils n’eussent absolument eu rien à craindre sur terre. Ce

retranchement, à hauteur d’épaule, formait rempart au véritable village,

celui de l’intérieur. Là encore, tout offrait l’image d’une paix

profonde ; seulement on n’apercevait ni femmes ni enfants. A tel

endroit, c’était un groupe d’hommes qui, assis par terre, avaient l’air

de causer ; ailleurs, c’en étaient d’autres, qui, leurs javelots

négligemment posés sur l’épaule, allaient et venaient sur la large levée

de terre, en échangeant même des saluts avec des gens de notre suite qui

se trouvaient être leurs congénères. De l’autre côté du retranchement

pâturaient les petits chevaux pies de la bourgade. C’était le calme de

la résolution ferme et nette. Je ne sais si ces païens étaient aussi

convaincus qu’ils en avaient l’air de la force inexpugnable de leur

position ; mais on voyait clairement qu’ils étaient décidés à ne point

se rendre : ce que ce jour même se chargea de démontrer.

A peine Abou Sekkin eut-il fait auprès d’eux une nouvelle démarche pour

les déterminer à se soumettre, démarche à laquelle, bien entendu, ils

répondirent par un refus formel, que les choses changèrent peu à peu de

coup d’œil : sur certains points du rempart, on vit des combattants se

rassembler ; d’autres se retirèrent dans le bois de refuge situé en

dedans du retranchement, et leurs chevaux disparurent. Le rempart, bordé

d’un fossé, formait un vaste quadrilatère, ayant à chaque face une

ouverture qu’on avait soigneusement bouchée au moyen de troncs d’arbres

et de fascines. Bientôt d’innombrables flèches de roseau se mirent à

pleuvoir sur nous de la levée de terre, nous éraillant par-ci par-là le

vêtement ou la peau. Une fois seulement, car je galopais d’un groupe à

l’autre des assiégeants, je faillis être victime d’un javelot de fer

aigu et des plus dangereux. Un des Gaberis, frappé de ma tournure

étrangère, m’avait pris pour point de mire. Je vis parfaitement venir le

trait, et peut-être l’aurais-je évité, si j’avais eu de bons éperons et

si les chevaux de ce pays n’avaient point la bouche un peu dure. Je ne

pus faire faire à ma monture qu’un mouvement de côté insuffisant, de

sorte que le projectile, au lieu, il est vrai, de m’attraper la jambe,

vint seulement frapper l’étrier, mais en blessant assez grièvement mon

cheval.

Quand ceux de nos gens qui s’étaient d’abord dispersés pour piller

eurent rallié les rangs, nous commençâmes à serrer de plus près le

retranchement. Sous la protection de l’avant-garde des fusiliers, les

plus hardis de nos fantassins entreprirent d’escalader le rempart, et,

couverts par les cuirassiers, s’avancèrent jusqu’à la barricade qui

obstruait la porte nord. Devant cette agression hardie, les Gaberis

détalèrent d’un pied léger jusqu’au fourré central de la place. Celui-ci

n’était pas d’un abord facile. La main des indigènes n’y avait ménagé

vers les quatre points cardinaux que des brèches d’accès fort étroites,

protégées en outre par de petites levées de terre avec des fossés.

[Illustration : Escalade d’un rempart.]

Depuis le matin jusqu’à trois heures de l’après-midi il se livra là un

combat épique où les Gaberis soutinrent d’une façon glorieuse et

sanglante le choc d’un ennemi bien des fois supérieur. Contre ce fourré,

nos cuirassiers, d’ordinaire si redoutés des païens, ne pouvaient, à

vrai dire, absolument rien, et, sans nos armes à feu, Kolik n’eût pas

été pris ce jour-là. L’inconvénient principal, c’était que les soldats

baguirmiens ne procèdent jamais avec ensemble ni unité. La victoire

finale n’est point leur commun objectif ; chacun ne songe en première

ligne qu’à son avantage personnel ; l’essentiel, c’est de faire une

bonne prise d’esclaves (la moitié en revient au preneur), d’opérer une

razzia de chèvres, de chiens, et autre butin inanimé ou vivant, que le

vainqueur garde intégralement. C’est ainsi que, lorsqu’à coups de hache

on eut dégagé l’entrée du fourré, à l’intérieur duquel les sentiers

allaient s’élargissant, nos hommes commencèrent leurs coups de main

lucratifs. On les vit s’enfoncer de côté et d’autre dans l’épaisse

futaie, pour reparaître au bout de quelque temps, qui avec un enfant,

qui avec une bique ; sans parler de ceux qui ne revinrent pas, et qui

payèrent de la vie leur âpreté féroce au pillage.

Les assiégés cependant se trouvaient refoulés de plus en plus dans

l’intérieur du village, où leurs femmes les réconfortaient avec de la

mérissa ou de l’eau, et d’où, de temps à autre, ils revenaient

vigoureusement à la charge. Ils nous tuèrent ainsi pas mal de monde,

mais ils en perdirent eux-mêmes bien davantage par suite de nos armes à

feu et de leur propre infériorité numérique. Enfin, un Baguirmien ayant

réussi à incendier le cœur de la bourgade, la situation des Gaberis

devint tout à fait désespérée. A ce moment, j’éprouvai le désir de jeter

un regard sur le lieu de refuge de ces malheureux. Je descendis de

cheval, et, d’un pas lent et circonspect, je m’avançai par une sente

étroite jusqu’à une clairière devant laquelle les nôtres étaient postés.

Comme je rebroussais ensuite chemin, toujours sans me presser, les gens

de Kolik, par un mouvement impétueux d’offensive, forcèrent tout à coup

les Baguirmiens à se replier en désordre, et je me trouvai entraîné dans

la déroute. Dans ma course effrénée, je perdis l’unique paire de

chaussures qui me restait. Gêné à la fois par mes pieds nus, dont la

peau délicate s’accommodait mal du contact des souches et des racines

dont le sentier était hérissé, et par l’ampleur contrariante de mon

vêtement bornouan, je me laissai distancer d’une manière inquiétante par

le gros des fuyards. Pour surcroît, mes lunettes bleues, mes imposantes

lunettes bleues, dont je ne possédais pas d’exemplaire de rechange,

glissèrent de mon nez dans le sable, et mon tarbousch resta accroché par

la houppe dans le branchage. Déjà j’entendais se rapprocher derrière moi

les hurlements exaspérés de l’ennemi, déjà je voyais en imagination une

piqûre de javelot ou d’épieu mettre fin à ma fuite haletante. De temps

en temps je me retournais, et j’apercevais, gagnant à chaque instant du

terrain, et pareille à une nuée de diables grotesques, la bande acharnée

de mes poursuivants avec leurs lanières caudifères. Encore un moment, et

ils me tenaient.... Soudain, je ressentis une douleur aiguë au pied

droit, le sol me manqua, et je roulai dans le fossé d’enceinte, presque

sous le ventre des chevaux de notre escadron.... J’étais sauvé.

[Illustration : Fuite du docteur.]

Je me relevai tout confus, et, les plantes des pieds nues, la tête nue,

saignant même, car un dard m’avait quelque peu entamé la peau, je me mis

en quête de ma monture, non sans maudire ma curiosité intempestive. La

perte de mes souliers, de mes lunettes et de mon tarbousch m’était très

sensible ; fort heureusement, j’avais sauvé mon revolver. Quant à la

double chance en vertu de laquelle j’avais échappé et au dard qui avait

atteint mon cheval, et au javelot qui, postérieurement, n’avait fait que

m’effleurer légèrement, j’eus l’avantage de la voir uniquement attribuer

à ma science occulte et à ma magie.

Cependant, à mesure que leur troupe s’éclaircissait, les indigènes

survivants déployaient moins de vigueur et de courage. Bientôt le

village, avec les riches approvisionnements de grains qu’on y avait crus

si bien en sûreté, fut réduit en cendres, et les assaillants, dont

l’audace allait toujours croissant, se mirent à rôder de tous côtés,

pour capturer femmes et enfants. Le centre de la localité, changé en

fournaise, n’était plus tenable ; mais à la partie ouest du fourré on se

battait toujours, et ce fut là qu’à partir de midi l’action se

concentra. D’objets à sauver, il n’y en avait plus ; tout était brûlé,

et, quant aux chevaux et aux quelques bœufs de l’endroit, les Kolikois

les avaient ou emmenés dès le début de la lutte, ou tués de leurs

propres mains, afin de ravir cette proie à l’ennemi.

Les chemins qui rayonnaient du nord et de l’ouest vers le cœur de la

place étaient encore plus étroits et impraticables que le sentier

oriental d’approche ci-dessus mentionné : quelques hommes seulement y

pouvaient passer à la fois ; mais, comme les nôtres y refluaient d’un

autre côté, venant du point où était l’incendie, il en résulta que les

païens se trouvèrent pris entre deux feux, et que le combat toucha à son

terme. Vainement la poignée de défenseurs qui restait essaya-t-elle

plusieurs fois de se frayer désespérément une issue dans une direction

ou dans l’autre : les premiers qui, par surprise, voulurent s’ouvrir un

chemin vers la fuite payèrent la tentative de leur vie, et les autres se

faufilèrent en rampant au fin fond du taillis. Alors encore eurent lieu

sous mes yeux, avant la réduction finale du village, les scènes les plus

lamentables. Des hommes blessés, à demi morts, étaient violemment tirés

du fourré ; des femmes, des jeunes filles défaillantes étaient

brutalement traînées hors des buissons où elles se cachaient, et les

vainqueurs se battaient entre eux à qui les aurait. De tout petits

enfants étaient arrachés des bras de leur mère, butin inutile, pour

lequel encore on en venait aux mains. Ces compétitions féroces autour de

pauvres êtres qui perdaient en un jour parents, patrie, espérances de

bonheur et d’avenir, tout, hélas ! était quelque chose de plus horrible

et de plus écœurant encore que les atrocités mêmes de la lutte.

[Illustration : Les guerriers pillards (voy. p. 397).]

Vers le temps du _Dohor_, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, le

bruit se répandit enfin que les survivants consentaient à se soumettre,

et que les principaux d’entre eux comparaîtraient devant le _Fatcha_, si

celui-ci voulait faire évacuer par ses soldats ivres de sang et de

pillage l’abord septentrional du fourré. Mais le haut dignitaire n’était

plus le maître de ses hommes, en qui s’était éteinte toute humanité.

Avec une convoitise rapace, la horde assiégeait l’entrée du sentier,

prête à fondre sur chaque Kolikois qui se montrerait. Aussi les vaincus

n’osèrent-ils point venir à l’_Aman_, de peur de se voir odieusement

égorger. Les gens du _Fatcha_ réussirent pourtant à sauver de la fureur

des guerriers deux des habitants du village, et les conduisirent à leur

maître. L’un était un jeune homme vêtu d’une _tobe_, l’autre un

vieillard, blessé d’un coup de fusil à la jambe. Tous deux, en signe de

soumission, portaient le poignard attaché au cou. Ces malheureux

demandèrent encore une fois au _Fatcha_ de les protéger contre ses

soldats, afin qu’ils pussent faire sortir les leurs. Mais il était

absolument impossible de rompre et de mettre à la raison la masse

compacte des Baguirmiens et des païens qui se pressaient aux abords du

bois : aussi le _Fatcha_ se borna-t-il à faire répondre aux Kolikois

qu’ils eussent à sortir le plus vite possible, ou que, sinon, on les

massacrerait tous à coups de fusil. Les deux envoyés se retirèrent

donc ; puis, comme au bout de quelque temps les assiégés ne faisaient

point mine de se rendre, l’attaque fut reprise.

[Illustration : Les païens à la dernière extrémité.]

A partir de ce moment, il n’y eut plus pour les indigènes d’autre

alternative que la mort ou l’esclavage, et, il faut le dire à leur

honneur, ce fut la mort qu’ils choisirent. Se concentrant de plus en

plus vers l’entrée du bois, ils tentèrent de reprendre l’offensive, mais

sans la moindre chance de succès : dès que l’un d’eux paraissait, il

mordait immédiatement la poussière.

En même temps, on achevait d’arracher du fourré les femmes et les

enfants qui y étaient restés, et, comme auparavant, avec plus

d’acharnement encore, les vainqueurs se disputaient ces captifs, tirant

brutalement les bras et les jambes de tout petits enfants, au point que

parfois je craignis sérieusement que ces pauvres êtres ne se

disloquassent. Un poulain conquis de la sorte fut tellement maltraité

qu’il expira avant d’avoir pu échoir à un maître. On l’écorcha séance

tenante, on le fit rôtir, et ceux qui n’avaient point l’espoir d’autre

revenant-bon se régalèrent sur place de sa chair.

Pas un des infortunés Kolikois, homme, femme, enfant, ne poussa une

plainte, ni même un soupir ; il y eut seulement des jeunes filles qui,

les sens glacés d’épouvante, furent emportées sans connaissance hors du

champ de carnage, et de jeunes garçons que je crus voir distinctement

blêmir de terreur, malgré la teinte noir foncé de leur peau. Enfin, le

partage du butin ayant amené le gros de nos gens à se diviser quelque

peu, l’entrée de la forêt se trouva débloquée, et, à trois heures de

l’après-midi, une trentaine de Kolikois, le reste de la population mâle,

purent venir faire leur soumission. Résultat de la journée : quelques

centaines d’esclaves de plus acquis à Sa Majesté baguirmienne, et une

heureuse et prospère bourgade de moins en ce monde.

[Illustration : Le docteur soignant les blessés (voy. p. 402).]

Ce fut avec un effroi douloureux que je traversai à cheval ces ruines

fumantes, toutes jonchées de cadavres, parmi lesquels je reconnus

plusieurs des Bornouans de mon escorte. Je vis aussi une preuve horrible

du barbare héroïsme des femmes de Kolik : sur le théâtre de l’incendie,

je trouvai les corps à demi calcinés de vingt-sept enfants à la mamelle.

C’étaient sans doute leurs mères elles-mêmes qui avaient livré ces

nourrissons à une mort violente, pour leur épargner le lent trépas qui

est réservé aux orphelins dans le camp ennemi.

[Illustration : Aspect du champ de bataille.]

Pendant ce temps, mes deux petits domestiques, Mohammedou et Billama,

étaient restés à m’attendre loin du champ de bataille avec mes animaux

sommiers, et, vers le soir, tout le monde se trouva rassemblé à cette

place.

Plusieurs de mes compagnons, notamment les hommes de Ngornou et quelques

autres Kanouris, avaient grossi notre train d’un certain nombre de

femmes et de jeunes filles, qui représentaient leur part de butin. Après

un court moment de repos, durant lequel j’eus la chance de me procurer

une paire de sandales, le signal du départ fut donné. Le terme, peu

éloigné, de notre voyage était Goundi. Au soleil couchant, nous campâmes

dans un bois clair de palmiers delêb, près du village de Palem,

appartenant à la même fraction de la tribu des Toummoks.

Malgré l’_aman_ qu’Abou Sekkin leur avait garanti, les gens du lieu

avaient cru devoir mettre leurs familles en sûreté sur les arbres,

tandis qu’eux-mêmes veillaient sur leurs habitations bien palissadées et

sur leurs portes munies de barricades. Demi-hautains, demi-craintifs,

ils se tenaient en armes et les bras croisés devant leur domaine, où, du

haut de mon cheval, je pouvais apercevoir aussi les leurs, en proie à

une anxieuse attente. Au loin, dans les demeures isolées, on n’entendait

que cris poussés par des enfants et des femmes, chez qui de cyniques

maraudeurs s’introduisaient de force pour piller.

Une vilaine nuit que celle que nous passâmes là ! Le ciel était couvert

d’épais nuages, et de tous côtés retentissaient des grondements d’orage.

J’employai la moitié de mon temps à des opérations de chirurgie,

recousant les plaies à l’aide de crins de cheval ; par malheur, beaucoup

des blessés avaient l’estomac ou le ventre profondément perforé, et

expirèrent dans la nuit même.

Le lendemain matin, à huit heures, nous atteignîmes Goundi, la bourgade

principale des Toummoks, où nous nous mîmes en quête des matériaux

indispensables à l’établissement de nos huttes. Beaucoup de mes gens

étaient partis en avant dans cette vue ; mais ils ne me rapportèrent

qu’un fragment de clayonnage, et nous dûmes en conséquence nous

contenter provisoirement de cases en branchage. Les nombreux esclaves du

roi et des hauts dignitaires, qui disposaient tout ensemble de la force

et de l’expérience, avaient naturellement tout réquisitionné pour leurs

maîtres. De plus, le malheur voulait que nous eussions choisi pour nos

huttes un emplacement sous lequel se trouvait un nid de termites, et, la

nuit suivante, ces bestioles, prenant l’offensive, causèrent d’horribles

ravages dans nos colis.

Je restai ainsi plusieurs jours, en proie à de violents rhumatismes,

dans une cabane où je n’étais nullement garanti de la pluie, laquelle

tombait en abondance. Ce ne fut qu’au bout d’une semaine et demie que,

grâce à l’entremise du _mbang_, j’obtins un spacieux abri de clayonnage,

une vraie hutte modèle, où pas une goutte d’eau ne filtrait. Dès lors,

mon existence eût été à peu près supportable, si la maladie et les

déceptions ne fussent venues bientôt me réduire au découragement.

V

Mon séjour au Toummok. — Coup d’œil sur les tribus d’alentour. —

Affluence d’esclaves à notre campement, et ce qu’il en résulte. — Où la

générosité du _mbang_ m’embarrasse. — Comment je repris enfin la route

du Bornou. — Hécatombes d’esclaves. — Difficultés de trajet. —

Navigation sur le Chari. — Derniers incidents. — Arrivée à Kouka.

On m’avait dépeint le Toummok comme une sorte de pays de Cocagne, qui

regorgeait de grains de toute sorte, et où les poules se vendaient

presque rien. Nous ne nous aperçûmes point, pour commencer, de cette

abondance ; au contraire, dès le second jour, un détachement qu’on avait

envoyé au grain ne nous rapporta qu’une maigre provision de pois de

terre ; nos gens avaient même été reçus les armes à la main, et il en

fut ainsi jusqu’au bout ; chaque expédition était une razzia, où, d’un

côté comme de l’autre, il y avait mort d’homme. Les villages du Toummok,

soumis depuis longtemps à la suzeraineté de Mohammedou, acquittaient les

redevances voulues, mais, en revanche, ils s’en tenaient fermement aux

clauses du contrat qui leur garantissait sûreté pour leurs biens et pour

leurs personnes. Loin de se laisser dépouiller sans mot dire comme les

Gaberis de Broto, ils défendaient ce qu’ils possédaient avec la

conscience de leur droit formel.

Nous tirions donc, comme on dit, le diable par la queue, et cette

situation critique ne m’en rendait que plus désirable un prompt retour

au Bornou. J’avais à pourvoir à la nourriture d’une vingtaine de

personnes, car, petit à petit, mes gens s’étaient mis en possession

d’esclaves que j’étais bien obligé de leur laisser, et mes ressources

étaient épuisées. Déjà, il m’avait fallu renoncer à mon ordinaire de

volailles ; je ne mangeais plus que des soupes à la farine ou bien des

pois de terre.

Personnellement, je ne supportais point mal ces privations ; mais mes

compagnons, des hommes incultes, n’ayant que des visées terre à terre,

étaient naturellement moins enclins au renoncement. Mon unique

préoccupation de chaque jour n’était donc plus que de trouver à manger.

Peu à peu, il est vrai, il arrivait du grain au marché, mais le

difficile était de se procurer assez de javelots pour faire face aux

achats, les gens du Toummok n’acceptant pas d’autre monnaie que celle-

là. Par-dessus tout, je me voyais sur le point de manquer de ressources

pécuniaires, si je voulais aller à Daï. Abou Sekkin tenait de plus en

plus pour certaine l’exécution de ce dernier projet. « A présent, me

disait-il, que nous ne sommes plus qu’à deux journées du Sara, le chef

de ce district ne peut plus tarder bien longtemps à me venir rendre ses

hommages. »

J’ai dit que les Saras forment, à quatre journées de marche et plus, au

sud-ouest du Chari, une peuplade très nombreuse, occupant un territoire

étendu, mais dont les divers groupes ne se trouvent point reliés en

faisceau ; chaque localité, comme chez les Gaberis, possède son chef

particulier. Daï, la bourgade susnommée, est, au rapport des indigènes,

l’endroit près duquel se fait la bifurcation du Chari en Ba Logon et en

Ba Bousso. Toute cette région est essentiellement plate et unie, sauf en

deux ou trois points de l’une et l’autre rivière, où se dressent des

intumescences de roches rougeâtres peu considérables.

Plus au nord, entre les deux branches fluviales, se trouve le Somraï,

dont les habitants sont, de tous les païens soumis à la suzeraineté du

_mbang_, une des tribus qui ont conservé le plus d’indépendance. Quant

au Ndam, sa vassalité à l’égard des princes baguirmiens date de la fin

du seizième siècle.

Les alliés les plus éprouvés des souverains de Masségna sont, de ce

côté, les Bouas de Korbol, domiciliés sur la rive droite du Chari, un

peu en amont des Miltous ; il est vrai que, sur l’échelle de la

civilisation, ils occupent un rang un peu plus relevé que leurs voisins.

Ils s’habillent de _tobes_ convenables, montent des chevaux bridés, et

ont de la répugnance pour la viande de chien et de cheval. Les Bouas de

Gamkoul, dont j’avais eu occasion de voir quelques spécimens notables,

s’efforcent, eux aussi, de s’accommoder aux mœurs musulmanes, mais sans

atteindre, à cet égard, jusqu’au niveau de leurs cousins de Korbol.

Somme toute, cette gent païenne est de beaucoup la plus brave, la plus

fidèle et la plus éveillée de toutes celles dont j’ai fait mention, et

il suffit, pour s’en convaincre, de regarder les bonnes faces ouvertes

et les charpentes athlétiques des hommes de la horde. Ajoutons qu’à la

guerre ils ont le renom de rechercher préférablement les combats

singuliers, dans lesquels ils font usage de leurs larges et courts

poignards nationaux.

Outre ces deux familles de Bouas, il en existe une troisième, les Bouas

Ndjaldangs, désignés par les Ouadaïens sous le nom de Setens. C’est

même, paraît-il, la plus importante fraction de la tribu, et, grâce à la

conformation particulièrement favorable du territoire qu’elle habite,

elle a pu jusqu’à ce jour déjouer les efforts répétés de l’Ouadaï pour

achever de la réduire.

Au nord des Bouas sont établis les Sokoros, qui sont les voisins directs

du Baguirmi du côté de l’est, et égaux, dit-on, à l’autre peuplade sous

le rapport de la civilisation comme aussi de la valeur guerrière.

Plus au sud enfin, sur le Ba Bousso, sont campés les Nyillems, dont la

localité principale est le bourg de Péra. Ils paraissent être parents

des Bouas, auxquels toutefois ils sont inférieurs à tous les points de

vue. Leur chef Gambaï passait pour un fidèle partisan du _mbang_

fugitif.

Pour en revenir aux Saras, qui, par la langue, sont proches parents des

Baguirmiens musulmans et des Gaberis, c’est une agglomération

étrangement confuse, chez laquelle, je le répète, il n’existe point de

pouvoir centralisé. Chaque bourgade vit à part, agissant et se

gouvernant à sa guise. Aussi, la soumission de l’une n’est-elle

nullement, le cas échéant, le gage de la soumission de la suivante ; et

plus même le centre de population est infime, plus il faut compter avec

l’esprit ombrageux et rebelle des chefs locaux et des habitants.

Une quinzaine cependant s’était écoulée, et nous n’avions reçu aucune

nouvelle du chef sara, sans lequel mon royal hôte se refusait à me

laisser partir. Mohammedou ne voulait pas davantage entendre parler que

j’allasse chez les Nyillems et chez les Bouas, sans l’escorte des chefs

respectifs de ces tribus : je lui avais, disait-il, été confié par le

cheik Omar, et il devait répondre de ma sûreté.

Tant que dura le mois de juin, je ne renonçai pas encore à toute

espérance d’excursion lointaine ; mais quand ce mois se fut écoulé pour

moi dans l’inaction et la famine comme je l’ai dit, je ne songeai plus

qu’à rentrer au Bornou. Chaque jour je dépensais en vivres la valeur

d’une demi-_tobe_ (ou l’équivalent de deux javelots), et je pouvais

supputer avec certitude le moment où il ne me resterait plus rien.

Je me mis donc à réclamer avec énergie l’autorisation de retourner à

Kouka, et, plus d’une fois, à cet effet, dans les visites que je faisais

au roi, je me voyais forcé d’en venir aux paroles acerbes et presque aux

gros mots.

Goundi est, je l’ai dit, la bourgade maîtresse des Toummoks et la

résidence du chef de cette tribu. Ce n’est pas une localité close, comme

nous en avions vu chez les Somraïs, les Modés, les Brotos. Les maisons

toutefois n’y diffèrent en rien de celles que j’ai décrites ci-dessus.

Le chef venait d’acheter, en retour d’une redevance annuelle de cent

esclaves, le village dévasté de Kolik, moyennant quoi on lui cédait, en

vue du repeuplement de la malheureuse bourgade, tout ce qu’il y était

resté d’hommes, une vingtaine environ, dont chacun fut pourvu d’une

femme. Le sacrifice consenti en cette occurrence par Mohammedou n’était

nullement, de sa part, un acte de générosité, les hommes n’ayant, comme

esclaves, qu’une valeur médiocre, à cause de leurs éternelles tendances

à s’enfuir, du goût qu’ils affichent pour la liberté et des visées

d’émancipation qu’ils entretiennent par-dessus le marché dans l’esprit

des enfants et des femmes. C’est pourquoi, lorsqu’on attaque une

localité pour y faire une razzia d’esclaves, on a généralement soin d’y

tuer tous les hommes.

[Illustration : Goundi.]

Le chef fit tout son possible pour s’acquitter de son obligation envers

son suzerain et débarrasser son territoire de la présence des

Baguirmiens ; mais ce n’était pas chose aisée pour un chef de petite

tribu païenne, si absolu que fût son pouvoir, que de se procurer une

centaine d’esclaves. Livrer des hommes libres de sa peuplade était

affaire de grosse conséquence ; opérer une razzia violente dans les

États voisins était chose aussi fort délicate, un tel acte devant

nécessairement entraîner, après le départ des Baguirmiens, de cruelles

vengeances et engendrer pour l’avenir des guerres et des représailles

sans fin.

D’un autre côté, Abou Sekkin et ses gens tenaient à remonter vers le

nord avant que la saison des pluies fût dans son plein, et c’est

pourquoi l’on pressait énergiquement les païens de s’acquitter de leurs

obligations. Ces livraisons d’hommes, jointes aux prises que le _Fatcha_

ou les autres officiers ne cessaient de faire aux environs, avaient pour

effet d’emplir notre camp d’une quantité toujours croissante d’esclaves

qu’il fallait, coûte que coûte, nourrir, et dont la valeur marchande

diminuait au fur et à mesure que leur nombre augmentait. Les sujets d’un

âge avancé ne représentaient pas plus de trois thalers Marie-Thérèse

(quinze francs) au marché de Kouka ; les vieilles femmes, plus aptes au

travail et généralement plus gouvernables que les hommes, atteignaient

le coût de cinq thalers ; les jeunes filles étaient plus chères : on les

avait pour une somme qui était la moitié du tarif normal sur la place de

Kouka ; elles n’étaient pas toutefois, on le pense bien, une denrée

accessible au premier venu, et leurs prix ne se maintenaient que parce

que le roi et ses hauts dignitaires étaient encore en état de les payer.

Quant aux petits enfants, dont beaucoup semblaient à peine capables de

marcher, on les donnait presque pour rien, vu le manque de véhicules de

transport ; un garçon de six à huit ans, par exemple, s’acquérait

moyennant une chemise baguirmienne ou bornouane de qualité ordinaire,

tarifée un thaler à Kouka[9].

Cette agglomération d’individus sur un petit espace, où non seulement

ils n’avaient point de vivres, mais où ils restaient sans aucun abri

exposés aux rayons du soleil, et, pour surcroît, aux pluies tropicales,

en une saison où ces malheureux avaient l’habitude, dans leurs huttes

solides et proprettes, d’entretenir un feu permanent pour se garantir de

l’humidité, tout cela et surtout le chagrin de la patrie et de la

famille perdues, la mélancolique perspective de la servitude, et l’idée

d’un pénible voyage vers un but inconnu, amenèrent parmi eux des

maladies qui les décimèrent d’une façon terrible.

Sitôt qu’un de ces pauvrets était mort, on se contentait de le tirer par

les pieds hors du périmètre du camp, et de le laisser là, à la merci des

intempéries et des animaux de la forêt. Aussi l’air, tout autour de

nous, était-il empesté.

Moi-même, le 1er juin, je gagnai la diarrhée atonique courante, et,

jusqu’au jour du départ, je restai alité. La fièvre, dont j’avais eu

plusieurs accès depuis le commencement de la saison des pluies, me

rendait presque incapable de réagir contre le mal ; mes forces

diminuaient à vue d’œil, et je n’avais plus qu’un désir, qu’une pensée,

regagner le Bornou et Kouka au plus vite.

Épuisé comme je l’étais, je me faisais de temps à autre hisser sur mon

cheval, pour m’en aller, à quelques centaines de pas de là, à la hutte

royale, essayer d’émouvoir Mohammedou par la vue de mon état déplorable

et d’obtenir de lui qu’il me renvoyât sans tarder.

[Illustration : Le docteur malade allant visiter le roi.]

Un jour que je lui disais que je me sentais mourir et que mon vœu était

de ne point trépasser en terre païenne, il me répondit tout bonnement,

avec son fatalisme musulman : « Que veux-tu, chrétien ? Si Dieu a décidé

que tu mourras, qu’importe que ce soit au Bornou ou ici ? Si, au

contraire, il entend que tu vives, sois tranquille, tu recouvreras la

santé ! Dieu est grand, et notre sort, à tous, est entre ses mains ! »

Ce n’était pas seulement par le désir de tirer de moi quelque bon et

rare conseil qui lui permît de sortir triomphant des difficultés de sa

situation (on a vu qu’il m’attribuait une science surnaturelle en toutes

choses), c’était aussi par un motif de magnanimité que Mohammedou ne

consentait pas encore à me congédier.

Je lui avais, on s’en souvient, fait des présents relativement riches,

et lui, en revanche, n’avait pu jusqu’ici ni me traiter d’une manière

convenable, ni se prêter à mes projets d’excursion. Le sentiment de sa

dignité royale, qu’il possédait à un haut degré, joint à sa générosité,

fameuse à la ronde, lui rendait insupportable l’idée de me laisser

partir sans un témoignage de son hospitalité. Or, provisoirement, il

n’avait pour tout bien que des esclaves. A plusieurs reprises, il essaya

de m’en faire accepter, car, malgré mes assurances bien formelles, il ne

pouvait se mettre dans la cervelle qu’un homme n’aspirât point à

s’enrichir et se fît sérieusement scrupule d’accepter de la marchandise

humaine.

Un jour il m’envoya dix adultes mâles et femelles, qui me furent une

source d’ennuis sans nombre. L’eunuque qui me les livrait de sa part

refusa obstinément de les remmener, sous prétexte qu’il ne voyait pas

clairement la raison d’un refus qui allait tout droit à froisser le roi.

Obligé, bon gré mal gré, de garder provisoirement ces esclaves, je

courus chez mon ami et proche voisin le _Fatcha_, pour lui expliquer

comme quoi, étant donnés les principes et les coutumes de mon pays, je

ne pouvais absolument pas accepter l’octroi d’êtres humains que, par-

dessus le marché, je n’avais pas même les moyens de nourrir. Mais il se

trouvait que, depuis longtemps, cet officier s’était secrètement entendu

avec mes gens pour que le roi me fit cet envoi d’esclaves, qu’il

comptait après coup se faire adjuger à lui-même. Il me répondit donc

dilatoirement qu’il allait en parler au prince, et en attendant il me

pria de garder les esclaves. Au bout de quelques heures, voyant qu’on ne

revenait point chercher mes dix têtes, j’envoyai Almas chez le _Fatcha_.

La réponse fut encore que l’on me priait de conserver provisoirement les

esclaves. Je le crois bien, Almas était justement l’intrigant qui avait

conçu cette petite spéculation de chair humaine. Je fus cette fois ferme

dans mon refus, et je donnai ordre au susdit Almas de conduire les

esclaves à la maison du fonctionnaire baguirmien.

Almas revint néanmoins avec quatre d’entre eux, que le _Fatcha_ lui

avait, disait-il, remis pour lui-même. J’allai aussitôt trouver le

dignitaire pour m’assurer de l’exactitude de la chose, et pour protester

contre l’acceptation, au même titre que s’il se fût agi de moi.

Chez le roi enfin, j’appris le fin mot de l’affaire : le _Fatcha_

l’avait assuré que j’avais fini par consentir à recevoir quatre des

esclaves, pour les échanger contre des bœufs lors de mon départ. Les

jours suivants, j’eus avec mes gens des scènes effroyables, qui

achevèrent de m’aigrir et de m’exaspérer. Ces hommes, dont les services

m’étaient si nécessaires, ne me reprochèrent-ils pas de les empêcher de

profiter de l’aubaine que leur envoyaient la faveur du sort et la

libéralité du _mbang_ ?

Bref, je me vis obligé de leur céder, en me contentant de faire bien

savoir au roi que je n’acceptais point les susdits esclaves pour mon

compte personnel. Deux de ces esclaves échurent à Almas ; un autre fut

le partage d’Hamou, mon domestique marocain ; le Kânembou qui était

chargé de conduire mes bœufs eut le quatrième.

Un autre jour, ce furent six jeunes individus des deux sexes, de ceux

que l’on nomme _sedâsis_ (sujets ayant six ampans de hauteur), que

Mohammedou m’envoya, supposant peut-être que le premier envoi ne m’avait

pas agréé, à cause de la qualité inférieure de la marchandise. Nouveau

refus de ma part ; sur quoi, l’excellent prince, qui ne se tenait pas

encore pour battu, m’expédia.... une de ses propres femmes.

La créature possédait une garde-robe magnifique, qui, dans l’état de

pénurie où nous nous trouvions, eût été pour nous un trésor.... Ce

nonobstant, et si flatteuse que fût la marque de faveur du souverain, je

déclinai encore le présent.

[Illustration : Le roi envoie en présent une de ses femmes au docteur.]

Il ne restait plus à Mohammedou que la perspective de me dédommager en

me donnant part à une cargaison d’ivoire qu’il comptait vaguement

recevoir de Koumra. J’avais déjà dans mes bagages deux quintaux de cette

précieuse denrée, prix d’un cheval vendu par moi à Sa Majesté

baguirmienne. Aussi, comme l’ivoire attendu ne venait pas, j’assurai le

roi et le réassurai que je le tenais volontiers quitte du cadeau en

question, que l’unique chose que je lui demandais, c’était de me

faciliter au plus vite mon retour au Bornou, d’autant que lui-même ne

semblait pas appelé de sitôt à remonter vers le nord, son règlement de

comptes avec les Toummoks étant loin de marcher d’un bon pas.

Le chef de tribu, effectivement, n’avait pu parfaire encore la livraison

de cent esclaves à laquelle il s’était engagé. Le prince sara, de son

côté, qui, lui aussi, avait à livrer au _mbang_ cent esclaves ou

l’équivalent de leur valeur, demandait qu’on lui expédiât une troupe de

soldats baguirmiens, à l’effet d’opérer une razzia, moyennant laquelle

il payerait son dû. Mais c’était à quoi Mohammedou ne pouvait se

décider ; jamais encore, dans leurs expéditions personnelles, les rois

baguirmiens n’avaient dépassé vers le sud le pays des Toummoks, et,

comme l’armée d’Abou Sekkin refusait de pousser plus loin la campagne,

il était à craindre que les miliciens ne voulussent point suivre le

_Fatcha_, si celui-ci descendait vers Koumra.

Les journées s’écoulaient ainsi, lentes et fastidieuses. Les coups de

main dirigés à droite et à gauche avaient toujours un caractère tel,

qu’il ne m’était plus possible de m’y associer ; le roi d’ailleurs, je

l’ai dit, m’avait acheté mon cheval du nord, et celui que j’avais en

échange ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. De plus, mes forces

diminuaient de jour en jour.

Les pluies du mois de juin avaient accru la fièvre qui me dévorait, et,

faute de quinine, je ne pouvais me soigner. Je m’étais installé, en

guise de couchette, dans ma hutte, une haute banquette de sable, garnie

de branchage, sur laquelle j’avais étendu mes nattes et mes

couvertures ; mais les ramilles et les nattes pourrissaient ; mes effets

étaient constamment trempés, et la violence des averses emportait

parfois jusqu’à ma banquette ; sans compter que, la nuit venue, j’avais

une lutte en règle à soutenir contre ma levrette, qui avait mis bas

nombre de petits, et qui entendait que sa jeune famille eût le bénéfice

de ma propre couche.

[Illustration : Le docteur sur sa couchette dispute la place à sa

levrette.]

Malgré les désagréments de ma situation, j’eusse encore attendu

néanmoins que Mohammedou remontât vers le nord, si ce mouvement se fût

annoncé comme prochain. Malheureusement, tel n’était point le cas.

Après le règlement de ses comptes avec les princes du Toummok et de

Koumra, le _mbang_ se proposait de pousser à l’est, au delà du Chari,

jusqu’à Korbol (région des Bouas), pour obtenir du chef de ce district

une livraison d’esclaves et d’ivoire ; chemin faisant, il avait encore à

recevoir les tributs du Ndam et du Miltou. Ce n’était qu’ultérieurement

qu’il comptait revenir s’installer quelque temps à Bougoman.

Pendant le mois de juin s’était produit un incident que je dois au moins

noter au passage.

Un certain nombre de Felatas étaient arrivés à notre campement pour y

vendre une provision de beurre, et là, ayant été informés de la présence

« d’un de leurs proches parents », — c’est de cette façon qu’ils me

désignaient, — ils s’étaient empressés de me rendre visite. J’eus par

eux toutes sortes de nouvelles de ma patrie adoptive, le Bornou. Ces

gens parlaient presque tous tant bien que mal l’arabe, et offraient le

pur type de leur tribu ; la peau d’un jaune sale, la chevelure courte et

crépue, quoique beaucoup moins emmêlée que celle des nègres, le nez

droit, souvent même arqué, tels étaient nos personnages au physique.

Ajoutons que leurs questions aussi bien que leurs réponses dénotaient

chez eux une certaine dose d’intelligence. Deux cents d’entre eux

habitaient parmi les Bouas de Korbol.

La situation politique du _mbang_ s’était, je l’ai dit, bien améliorée.

L’anti-roi Abd er Rahman, délaissé par les chefs de guerre ouadaïens,

s’était retiré entre le lac Tsâd et le lac Fitri, abandonnant tout le

pays à son neveu. Restait le sultan Ali, dont l’opiniâtreté n’était que

trop connue.

Je conseillai à Mohammedou de recourir, de ce côté, aux bons offices et

à l’intervention amicale du cheik Omar, Ali, le sultan précité,

n’attendant en réalité qu’une occasion pour se réconcilier avec le

_mbang_ son vassal, dont il n’avait point intérêt à ruiner complètement

le pays. Mais Mohammedou, tout en me sachant gré d’une ouverture dont il

appréciait la portée pratique, avait le cœur trop haut pour l’accepter :

dès le début de sa lutte avec l’Ouadaï, le cheik Omar avait refusé à des

fugitifs baguirmiens l’accès de son territoire ; le _mbang_ se souvenait

de cette circonstance, et, pour rien au monde, il n’eût voulu faire, du

côté du Bornou, aucune démarche ayant l’air d’une prière.

Enfin, j’obtins de Mohammedou l’autorisation de me mettre en route, et

le 31 juillet 1872 notre caravane s’ébranlait.

Le roi avait eu la bonté de m’adjoindre : 1o un messager, chargé

d’ordonner au chef du Ndam de m’approvisionner de vivres comme il le

faudrait ; 2o le fils de l’ex-gouverneur de Mafaling, avec une lettre

circulaire enjoignant aux chefs de Mafaling, Baïngana, Mondo, Balaniéré,

Mandjafa, etc., de me bien traiter et de me fournir des embarcations

pour qu’avec ma cargaison d’ivoire je puisse descendre le fleuve jusqu’à

Bougoman, localité sise à l’entrée du Logon. Cette dernière idée était

excellente, et si les choses, dans l’exécution, laissèrent beaucoup à

désirer, la mesure, on le verra bientôt, me sauva en quelque sorte la

vie.

[Illustration : Pêcherie et festin sur le Chari (voy. p. 412).]

Notre caravane était devenue très nombreuse, grâce aux appoints d’êtres

vivants qui représentaient les prix de vente de nos chevaux ; en outre,

beaucoup de Baguirmiens avaient voulu profiter de l’occasion pour s’en

retourner aussi vers le nord. Comment notre contingent d’esclaves

résisterait-il aux fatigues de ce long et pénible voyage, c’était là

pour moi une vraie énigme.

Une moitié d’entre eux étaient atteints de diarrhée atonique, et l’autre

moitié mourait de faim. Beaucoup de nos compagnons m’assurèrent même

que, depuis des semaines, on n’avait pu donner pour toute nourriture

quotidienne à ces malheureux qu’un peu de bouillie, et je n’avais pas de

peine à le croire, car moi-même, à plusieurs reprises, j’avais dû

diminuer les rations de mon monde.

A peine eus-je changé d’air, que je commençai de me rétablir. Tout

d’abord, après une heure de chevauchée environ, je m’étais laissé aller

presque défaillant à bas de ma monture, pour demeurer couché jusqu’au

soir à l’ombre d’un arbre ; puis, la nuit venue, je m’étais installé

dans une hutte imperméable qu’on m’avait réservée, et, là, j’avais

ressenti un bien-être sensible, qui persista après mon réveil, de sorte

qu’à partir de ce moment, sauf une extrême faiblesse, mon état alla

chaque jour en s’améliorant.

Bien que Kouka soit au nord-ouest de Goundi, nous prîmes d’abord un peu

à l’est, pour éviter les terrains marécageux situés plus à gauche, et

profiter du chemin sablonneux qui côtoie le Chari. Bientôt les

habitations éparses disparurent pour faire place à des bourgs fermés,

dont les demeures entourées de cultures alternaient avec des bois et des

prés. A midi, le premier jour, nous étions au village ndam de Voulik :

là, les forces manquèrent à un certain nombre d’esclaves de la

caravane ; ni coups de bâton, ni coups de fouet à lanière en peau

d’hippopotame ne purent les faire avancer plus loin ; il fallut les

abandonner sur place.

J’étais presque tenté de m’en réjouir tout bas pour ces pauvres êtres, à

qui, de la sorte, il restait peut-être une chance d’en revenir, tandis

qu’en continuant de marcher, ils eussent été assurés de périr.

Comme je faisais part de ce sentiment à mon domestique marocain Hamou,

celui-ci se moqua de mon ignorance et m’éclaira en me disant (ici je

sens trébucher ma plume !) que ces infortunés étaient autant de victimes

que l’on allait incontinent tuer sur place pour l’avertissement de leurs

camarades.

[Illustration : Égorgement des esclaves malades.]

Je pouvais et j’osais à peine y croire ! Je savais bien que les

caravanes d’esclaves qui se rendent au nord, venant du Bornou, étaient

obligées très souvent, vu l’insuffisance de chameaux de transport par

cette route, d’abandonner sur le sol aride du désert ceux de leurs

membres dont les forces défaillaient, et que ces délaissés succombaient

alors désespérément aux tortures de la faim, de la soif, et sous les

rayons torrides du soleil ; mais que, de sang-froid, comme on ferait

d’une chèvre ou d’une poule, un homme égorgeât, achevât son semblable,

cela ne pouvait m’entrer dans l’esprit, et pourtant c’était la vérité

pure.

Quand, malgré les coups de gourdin, un esclave mâle ou femelle ne

pouvait décidément plus avancer, et se laissait choir d’un air résigné,

sans que nulle violence le remit sur pied, son maître, le plus décemment

du monde, restait alors un peu en arrière, puis, tirant tranquillement

son couteau, il coupait la gorge au traînard et lui ouvrait les artères.

La première fois que je fus témoin de cette horrible exécution, ce fut

par le fait du Bornouan que le cheik Omar, au départ de Kouka, m’avait

donné comme escorte officielle : j’arrivai juste au moment où cet homme,

qui du reste n’était point méchant, essuyait son coutelas ensanglanté,

en constatant mélancoliquement cette chose regrettable, qu’avec ces

païens, gens sans foi ni loi, il n’y a absolument rien à gagner et

qu’ils vous glissent sans cesse dans les mains : tant il est vrai que le

préjugé religieux est souverain pour anéantir chez l’homme toute espèce

de sentiment de justice ! Par la suite, j’en devais voir bien d’autres,

car ces scènes se renouvelaient presque journellement, et je ne sais

rien de plus cruel que l’obligation d’assister sans mot dire à de

pareils spectacles.

Le village de Voulik était extraordinairement riche en sorgho, en canne

à sucre (_sabadou_), en maïs et en courges. Après toutes sortes de

contestations avec les habitants, dont nos gens affamés avaient été à

plusieurs reprises piller l’approvisionnement de comestibles, nous

campâmes moitié en plein air, moitié sous des hangars d’abri où se

trouvaient des restes de fonderie, car les couches de sol ferrugineuses

s’étendent en ce district jusque près du Chari.

Les fourneaux, de forme conique, avaient un mètre et quart environ de

hauteur, et présentaient à la partie supérieure une petite cavité

communiquant par un étroit orifice avec l’intérieur du cône. On emplit

la chambre interne de charbon, et l’on place dans la bouche d’en haut

des morceaux de terre ferrugineuse ; à la base du cône se trouvent des

canaux avec des conduits qui amènent un courant d’air continu dans

l’intérieur de la cavité, et le métal ainsi obtenu se rassemble à la

partie inférieure du trou.

Le lendemain, au prix d’une étape pénible à travers un terrain d’argile

inondé, où bêtes et gens glissaient et tombaient à chaque instant, et

où, pour ma part, je sombrai avec mon cheval dans une mare bourbeuse,

d’où il fallut plusieurs hommes pour me retirer, nous arrivâmes à la

résidence du prince du Ndam.

[Illustration : Misères du voyage.]

En dépit de la lettre royale et d’un bonnet jaune de l’Atlas dont je

gratifiai moi-même ce prince, je ne pus obtenir de lui un

approvisionnement de grains, et je dus, à un prix exorbitant, faire

acheter à Borg par mes Bornouans de quoi empêcher mon monde de mourir de

faim.

On affirmait qu’au Baguirmi proprement dit on ne dénicherait pas un

minot de grain. Aussi plusieurs de mes compagnons, pour quelques mesures

de ladite provende, se défirent-ils immédiatement de ceux de leurs

esclaves qui étaient malades.

Notez que, par une sorte d’ironie du sort, les terres basses que nous

traversâmes ensuite, la faim aux dents, du côté du village de Koussi,

présentaient de splendides champs de céréales n’attendant que la faux du

moissonneur ; aussi avions-nous grand’peine à empêcher nos gens, presque

réduits à l’état de spectres, de se livrer dans ces plaines luxuriantes

à des razzias qui nous eussent coûté cher vu l’hostilité des

populations.

Le 5 août, nous franchîmes la Rivière Noire, qui, en cet endroit, avait

à peu près cent pas de largeur, avec de l’eau jusqu’à nos épaules, et,

nous dirigeant au nord-est à travers un pays bien boisé, nous gagnâmes

la bourgade de Gourgara, qui, depuis notre premier passage, avait été

saccagée par Abd er Rahman. Le 6 fut une des journées les plus pénibles

de tout le voyage. Le peu d’ensemble avec lequel cheminait notre

caravane et aussi le défaut de guide nous amenèrent à nous diviser en

deux détachements, dont l’un prit vers le nord, tandis que l’autre,

mieux au courant de la voie à suivre, décrivait un circuit à l’ouest

pour éviter les terres d’argile détrempées. Mon destin voulut que je

fisse partie de la colonne qui, avec les animaux sommiers, se dirigea

vers le nord.

De ma vie je n’oublierai ce trajet. Outre que le cheval de bât, toutes

les cinq minutes, faisait au milieu des fondrières des chutes dont il

était très difficile de le relever ; outre que moi-même, à plusieurs

reprises, je m’abattis avec ma monture épuisée qui, depuis quinze jours,

n’avait pas eu un grain à mâcher, si bien qu’à la fin, de désespoir,

j’ôtai mes souliers et mon pantalon pour mener la pauvre bête par la

bride, en louvoyant comme je le pouvais dans cette fange visqueuse ;

outre cela, dis-je, nos bœufs, d’ordinaire si sûrs de leur pied dans ce

sol pâteux, paraissaient ne plus savoir où ils en étaient. A tout

instant il me fallait repêcher ma charge d’ivoire chavirée, et la faire

porter à dos d’homme par un endroit un tant soit peu plus sec.

Pour mon cheval de bât notamment, je crus qu’il ne s’en tirerait jamais.

A l’approche de chaque mauvais pas, nos bêtes n’avançaient plus qu’en

tremblant, sûres qu’elles étaient des chutes et des volées de coups qui

les attendaient. Plus d’une fois, j’eus envie de planter là mon ivoire,

de charger le reste du bagage sur les bœufs, et d’enfourcher un de ces

ruminants, tant mes pauvres genoux flageolaient, et tant, à force de

patauger dans toute cette bouillie, je craignais de succomber à la fin.

Vers une heure de l’après-midi seulement, nous fîmes halte dans un

village de fondeurs abandonné, dont les environs offraient l’aspect le

plus luxuriant : gazons, herbes fourragères, arbres multiformes, vignes

sauvages même, on y voyait de tout.

Le lendemain, malheureusement, ne fut qu’une réédition amplifiée des

tribulations de la veille ; enfin nous ralliâmes l’autre moitié de la

caravane au lieu de rendez-vous convenu, et, le jour suivant, après

avoir traversé un terrain sablonneux, sillonné encore de nombreuses

fondrières, nous arrivâmes en vue du Chari, dont l’aspect suffit à me

réconforter, encore que je fusse d’autant plus faible que la fièvre

recommençait à me miner.

Le 9, il nous fallut tout d’abord franchir le petit affluent qui du Ba

Ili vient se jeter ici dans le grand fleuve. Lors de l’aller, nous

avions trouvé ce cours d’eau de jonction complètement à sec ; à présent,

au contraire, nous y avions de l’eau jusqu’au-dessus des aisselles, et

ses flots roulaient comme ceux d’un torrent.

Vers midi enfin, nous campions vis-à-vis de Mafaling, où, pour mon

compte, j’espérais trouver un terme à mes maux et à mes fatigues. Mais,

bien que j’eusse dépêché aussitôt au chef de la ville le messager de

Mohammedou avec la lettre dont il était porteur, ce ne fut que le

lendemain qu’arriva l’embarcation destinée à me prendre, moi et mon

bagage.

Pendant tout ce temps, il n’avait cessé de pleuvoir à verse. Il y avait

là, sur la rive, des Arabes choas de l’armée d’Abd er Rahman, qui, grâce

à la façon peu respectueuse dont Almas parla de Mohammedou (le _mbang_,

selon lui, ne l’avait pas traité comme il l’eût dû), se montrèrent

bientôt nos meilleurs amis.

Un d’entre eux particulièrement intéressa ma curiosité. C’était un homme

encore jeune, qui vivait depuis son enfance parmi les Kouangs et qui s’y

était tout assauvagi. Sous un reste de vêtement, il portait la lanière

de cuir en usage chez ses compatriotes d’adoption, avait la chevelure

tressée à la mode fashionable de ceux-ci, et l’on voyait, à ses allures

et à ses mouvements, qu’il était devenu à demi païen. Il n’y avait plus

que par le langage, qui, à travers toutes les migrations, se conserve

des siècles parfois, inaltéré et immuable chez ces Arabes, que l’étrange

personnage se rattachait encore à sa famille ethnique d’origine.

L’après-midi, mon canot partit à force de rames, et, à huit heures, nous

touchions à une pêcherie dont les hôtes temporaires nous offrirent le

réconfort d’un bon feu et d’un souper de poisson. Aussi eus-je besoin de

tout mon reste d’énergie pour résister aux sollicitations de mes rameurs

qui voulaient atterrir à tous les villages riverains, où ils comptaient

trouver festoyer.

Le lendemain soir, à sept heures, nous étions à Baïngana, terme de cette

étape aquatique, non sans avoir perdu beaucoup de temps en route par

suite de la nécessité de changer à chaque village de chaloupe et de

canotiers, relayage qui n’allait pas sans complications, car tantôt

c’étaient les barques qui manquaient, tantôt c’étaient les rameurs que

l’on ne trouvait pas ; d’autres fois c’était le chef du village qui

était sur ses terres de l’autre côté, ou qui n’avait pas assez

d’autorité pour déterminer les rameurs à m’emmener.

Entre Mafaling et Baïngana, le Chari infléchit d’abord au nord-ouest,

pour reprendre ensuite une direction générale nord ; son cours ici, semé

de bas-fonds et d’îles sablonneuses, abonde, je l’ai dit, en

hippopotames et en crocodiles ; la nappe d’eau y avait pour l’instant

plus de largeur que lors de notre premier passage. Ses îles, les unes

plates, les autres formant de hautes intumescences, étaient assez

grandes et couvertes de gramens et de roseaux.

A Baïngana, le jour suivant, nous fûmes ralliés par la caravane, qui

arriva demi-morte de faim. Heureusement que je trouvai à me procurer,

sur la place, neuf minots de sorgho (coût, un beau costume), qui

pouvaient nous suffire jusqu’à Bougoman. Mon cheval de bât mourut ici,

bien qu’on l’eût débarrassé de sa charge ; et quant à celui que je

montais, il était dans le plus triste état.

Le bourgmestre (_ngaré_), qui m’avait reçu lors de l’aller, m’accueillit

encore avec sa bienveillance accoutumée, sans me régaler toutefois aussi

largement que la première fois, car, au lieu de m’envoyer quatre gros

poissons, il ne m’en fit tenir que trois, et à grand’peine pus-je lui

arracher celui qui manquait au compte.

A Baïngana, la caravane passa sur la rive orientale du fleuve (depuis

Mafaling, elle avait dû suivre l’autre rive, à cause des Choas qui

tenaient la campagne), tandis que, moi, je continuai mon chemin par le

fleuve.

A Mandjafa[10], on se rallia de nouveau. Les esclaves d’Almas et d’Hamou

étaient atteints d’une ophtalmie qui, chez plusieurs, s’était tournée en

cécité ; d’autres souffraient de maux divers, quelques-uns étaient

morts ; d’autres encore s’étaient enfuis ; le reste était réduit à

l’état de squelettes. Ma fidèle chienne Saïda elle-même, que j’avais

amenée du Fezzan, était passée de vie à trépas.

A Mandjafa, la caravane reprit la rive gauche du fleuve jusqu’à

Bougoman, où j’arrivai le 20 août, en canot. La plupart de ceux qui la

composaient poursuivirent leur route sans s’arrêter, les désertions

d’esclaves augmentant au fur et à mesure que ces malheureux

s’éloignaient de leur pays. Quant à moi et à mes gens, nous prîmes de là

pour gagner Logon un peu plus à l’est que nous n’avions fait en venant.

La région par laquelle nous traversâmes le royaume présentait de

superbes champs de céréales ; la moisson était commencée, et aux huttes

s’enlaçaient des courges dont les fruits touchaient également à la

maturité.

Les indigènes n’avaient qu’un espoir, c’était d’achever leur récolte

avant que le _mbang_ détrôné revint sur Bougoman et dévastât peut-être

le pays. De toutes parts dans les cultures se dressaient de hauts

échafaudages sur chacun desquels se tenait un veilleur, et d’où

rayonnaient par la plaine des cordons où étaient appendus des tessons et

des loques. De temps à autre l’homme de garde criait à tue-tête en

agitant ce système de fils, afin d’effaroucher les oiseaux.

[Illustration : Vue sur le Logon.]

A Logon, je descendis derechef dans la maison où j’avais laissé Isa, le

représentant du haut dignitaire bornouan qui porte le titre de _Kachella

Bilâl_. J’y retrouvai encore le personnage, qui me dépeignit le

ressentiment dont était animé contre moi le roi Marouf, auquel la

renommée, grossissant les choses, avait insinué que j’étais allé

ravitailler son ennemi, le roi baguirmien, de tout un quintal de poudre

anglaise, de je ne sais combien de milliers de balles et de pierres à

fusil, sans compter mille noix de Gouro, et le reste.

C’était là, me dit Isa, un trait que ce prince trembleur n’entendait me

pardonner de sa vie. Effectivement, durant les deux jours que je passai

dans la capitale du Logon, Marouf s’acquitta bien envers moi des devoirs

essentiels de l’hospitalité ; mais je ne pus, cette fois, obtenir de lui

une audience privée : ce qui n’empêcha pas que, lors de la réception

officielle à laquelle je fus invité avec tous les membres de la

caravane, je lui fis cadeau, pour ne point paraître devant lui les mains

vides, de six feuillets de papier à écrire, toute la provision qui me

restait, et de vingt aiguilles à repriser de Nuremberg, engins fort

utiles en ces pays pour coudre les cottes de guerre ouatées.

Le 26 août, je quittai la capitale du Logon, et le lendemain j’arrivai à

Kala-Kafra. On se souvient que, lors de l’aller, cette ville nous avait

fermé ses portes au nez ; cette fois, on nous fit excellent accueil. Le

matin suivant, il manqua nombre d’esclaves à l’appel, et le gouverneur

eut beau s’en mêler, on n’en put retrouver un seul. En pareil cas, soit

dit en passant, voici la procédure qu’on emploie : un fonctionnaire

public, le Coran à la main, va de maison en maison, de porte en porte,

faire jurer à chacun sur le livre saint qu’aucun des esclaves perdus ne

se trouve chez lui et qu’il ignore leur lieu de retraite.

Le 28, nous touchions la frontière proprement dite du Bornou, et nous

gagnions Afadé, où je demeurai un jour à me reposer, et où, contre des

_tobes_ d’emprunt, je me procurai un peu de céréales, ainsi que j’avais

déjà fait à Logon. Par malheur, le précédent gouverneur avait été

changé ; son successeur ne nous traita point, tant s’en faut, aussi bien

que son devancier ; il se contenta de nous envoyer une corbeille d’épis

de maïs.

Quant à la ville, elle n’offrait plus cet air d’abandon complet que nous

lui avions trouvé quelques mois auparavant ; non seulement elle semblait

contenir plus d’habitants, mais encore elle avait un aspect moins

minable, grâce aux champs de céréales qui couvraient maintenant tous les

espaces libres en dedans des murailles.

Dans l’étape suivante, après avoir cheminé d’abord sur un sol

sablonneux, nous finîmes par rencontrer un terrain inondé, où, jusqu’au

coucher du soleil, nous marchâmes immergés presque jusqu’au ventre. A ce

moment, nous entendîmes non loin de nous les cris des veilleurs préposés

à la garde des récoltes, ce qui nous rendit le courage et nous permit

d’attraper un chemin moins mauvais, par lequel nous atteignîmes le

village d’Otcho, où nous couchâmes.

Le lendemain, avant de repartir, j’achetai à crédit un cheval, pour dix-

sept thalers (quatre-vingt-cinq francs). De bonne heure, dans la

matinée, nous passions devant la ville murée de Kouda, et, à midi, nous

campions au village arabe de Mossio, où, malgré l’abondance de gros et

de menu bétail qui s’y trouve, nous fûmes assez mal traités. Je n’y pus

même pas obtenir un peu de lait additionné d’eau. Autant les Arabes du

nord de l’Afrique sont hospitaliers, autant leurs congénères du Soudan

se montrent réfractaires à l’exercice de cette vertu.

Le jour suivant, nous arrivâmes à Lekariri, sur la rivière de Gambarou.

Cette rivière, je l’ai déjà dit, passe pour venir des territoires

marécageux des Mousgos, où elle n’est vraisemblablement qu’une branche

détachée du Chari de l’ouest ou Chari de Logon. Dans ce cas, elle ne

serait autre chose qu’un des innombrables canaux par lesquels le grand

fleuve baguirmien se déverse dans le lac Tsâd. A quinze ou vingt

kilomètres en deçà de son embouchure, elle reçoit, disent les uns, un

autre _komodougou_ (rivière), appelé le Ferendouma, tandis que les

autres affirment que ce dernier cours d’eau, qui a sa source à part dans

l’ouest du Logon, aboutit aussi directement au vaste récipient bornouan.

Mais j’opinerais volontiers, pour ma part, en faveur de la première

assertion, car l’endroit où, cette fois encore, près de Lekariri, nous

franchîmes la rivière de Gambarou est tout à fait voisin de son

embouchure, et cependant nous n’apercevions nullement le Ferendouma,

que, lors de l’aller, j’avais traversé à dix-huit ou vingt kilomètres

plus au sud.

De même, je suis peu porté à croire que ce cours d’eau ait sa source à

lui, attendu qu’au milieu du mois de mars, alors que tous les autres

courants tributaires du Tsâd nés dans la même région étaient presque

entièrement à sec, il charriait, lui, une masse liquide plus

considérable que celle de la rivière Gambarou elle-même, à savoir de dix

mètres de large sur un mètre de profondeur. Il est plus probable, selon

moi, que l’un n’est qu’un rameau de dérivation de l’autre, et qu’ils se

rallient avant l’embouchure.

Le 3, nous gagnâmes Hobio, après avoir franchi le Mboulou. Là, à ma

grande joie, je retrouvai d’anciens amis ; aussi fis-je une halte de

quarante-huit heures.

Le _komodougou_ Mboulou, qui sort du territoire des Margui, à la

frontière sud du Bornou, a, ce semble, un cours de deux cents kilomètres

environ. A une trentaine de kilomètres avant le lac Tsâd, il reçoit un

affluent qui lui arrive de l’ouest, du district d’Oudchê dans le

Gamergou.

En venant, c’est-à-dire au commencement de mars, le Mboulou, dont le lit

a trente mètres de largeur, m’avait présenté un chenal liquide de vingt

mètres à peu près de superficie, sur un mètre de profondeur tout au

plus. Cette fois, au contraire, il avait complètement inondé ses rives,

et offrait un courant de soixante mètres de largeur, que nous ne pûmes

franchir qu’au moyen des embarcations ci-dessus décrites. Il est vrai

qu’en d’autres saisons ce cours d’eau n’est plus qu’une suite de mares

bourbeuses. La pente y est si faible, que je me souviens que des objets

que nous y fîmes flotter au printemps ne purent point, par le vent d’est

régnant, arriver jusqu’à l’embouchure.

Le 4 septembre seulement, nous nous remîmes en route, et traversâmes les

deux petites rivières de Léba et de Missenéram, qui, au lieu d’être à

sec comme la première fois, avaient à présent de l’eau jusqu’à la

hauteur de nos selles.

Ces deux rivières, elles aussi, ont une déclivité fort insignifiante, au

point que les uns prétendent qu’elles courent du sud au nord, pour

aboutir soit au lac Tsâd, soit aux bouches de Mboulou, tandis que les

autres affirment qu’il n’y a là que des dépressions de terrain

(_ridchoûls_) remplies au temps des hautes eaux par des débordements de

l’onde lacustre. Toujours est-il que, même à l’époque de notre retour,

alors que les deux petites rivières contenaient un volume liquide d’un

mètre et demi à deux mètres de profondeur (en mars, nous les avions

trouvées entièrement à sec), il était absolument impossible d’y

découvrir la moindre trace de courant.

Le même jour, 4 septembre, nous atteignîmes au milieu de l’après-midi le

gros bourg de Deboua. Les gens de l’endroit ne se montrant pas très

hospitaliers, nous poussâmes une petite demi-heure plus loin pour camper

dans un hameau dépendant de la bourgade. J’y descendis, pour ma part,

chez une veuve qui avait deux filles, et dont l’accueil aussi simple

qu’aimable compte parmi mes meilleurs souvenirs de voyage.

Le 5 septembre, nous gagnâmes Koukia, non sans avoir été obligés de

laisser en route dans un village nos bœufs harassés.

Avant que nous fussions arrivés, Almas, dont le contingent de chair

humaine s’était déjà considérablement fondu tant par les désertions que

par la mort, eut une jeune esclave qui tomba de défaillance. Après

l’avoir cruellement fouettée, il l’abandonna à la nuit tombante sur la

route inhabitée, en disant tout bonnement qu’il espérait bien que les

hyènes n’en feraient qu’une bouchée.

Heureusement, le cheval que je venais d’acheter à crédit était assez

fort pour que j’y pusse mettre en croupe cette infortunée.

[Illustration : Le docteur sauve une esclave (voy. p. 416).]

Si à Koukia, où commandait un beau-frère du cheik Omar, nous fûmes mal

reçus, en revanche, à Ngornou, le lendemain, on nous traita de la façon

la plus confortable.

Nous repartîmes de cette dernière ville le 7 septembre, à sept heures du

matin, cheminant avec beaucoup de lenteur, attendu que nos bœufs, bien

qu’ils n’eussent plus à porter les bagages qu’on avait laissés en dépôt

à Koukia, avaient à peine la force de marcher. L’après-midi, nous étions

en vue de Kouka, après laquelle j’aspirais comme si c’eût été ma cité

natale.

L’usage ne permettant pas que j’y fisse mon entrée en plein jour, je

campai jusqu’au soir à l’ombre d’un tamarin, et, le soleil une fois

couché, nous pénétrâmes dans la ville hospitalière, où, comme toujours,

je reçus du cheik Omar l’accueil le plus bienveillant et le plus

paternel.

Traduit sur le manuscrit du Dr Nachtigal,

par Jules GOURDAULT.

[Illustration : La caravane traversant la rivière de Léba (voy. p.

414).]

* * * * *

Voyage du Bornou au Baguirmi · 第 6 / 8 题