III

De Bougoman à Mandjafa. — Fourmis et termites. — État du pays plus en

amont ; Baïngana et Mafaling. — Marche vers la Rivière Noire. — Le

premier village païen ; la population. — Mœurs et sites du Somraï. —

Sous un figuier, à Goubougou. — Le roi Guédik et le seigneur Bousso. —

Incident de départ. — Arrivée au camp de Mohammedou. — Grande fantasia.

Bougoman compte au moins six mille habitants ; c’est la seule ville

murée un peu importante qui se trouve sur la rive ouest du Chari de

Bousso : aussi sert-elle de place de refuge aux moments de péril.

Mohammedou y avait résidé assez longtemps, quand, en février 1871, il

s’était vu chassé de Masségna. Là commencèrent à se montrer à moi nombre

de Baguirmiens : une belle race, les femmes surtout, qui me firent une

impression des plus agréables par leurs formes harmonieuses et sveltes,

leurs charmantes physionomies, et leur genre de coiffure très habillant,

formé de quatre ou cinq tresses postiches de poils de brebis ou de

fibres végétales teintes en noir, qu’elles ajoutent à leurs cheveux et

qui leur encadrent les côtés de la tête. Pour le teint, il tire en

général sur le rouge ; de noirs purs, je n’en ai pas vu à Bougoman.

Bien qu’à la suite de l’incendie on eût substitué provisoirement aux

habitations primitives, de type _bongo_, de simples huttes faites avec

le gramen que les Bornouans nomment _souko_, je n’en eus pas moins un

très bon logement, grâce au caractère politique dont on s’obstinait à me

revêtir ; que dis-je ? mon hôte me donna pour dîner trois plats de

pudding, avec d’excellents poissons du Chari, dont deux, gros comme des

brochets, étaient ce qu’il y avait de plus exquis.

Un point sur lequel les cavaliers de Marouf ne m’avaient pas menti,

c’était l’absolue pénurie de céréales qui régnait dans les localités

baguirmiennes de la grande rivière. Je dus payer un prix énorme le peu

de grain (_moudd_) nécessaire à nos chevaux et aussi à nos bœufs

sommiers, de la conservation desquels dépendait le succès de notre

voyage. C’est pourquoi, dès le jour suivant, nous poussâmes vers Miskin,

bourgade située à peu d’heures en amont, et où nous nous proposions de

compléter notre approvisionnement.

[Illustration : Miskin.]

Miskin, qui se trouve également sur la rive gauche du fleuve, est un

centre de deux milliers d’âmes, sis, mieux encore que Bougoman, au

milieu de bouquets d’arbres où domine le palmier delêb, et qui lui

forment un décor charmant. Les maisons, du type _bongo_, y sont grandes,

solidement construites et en bon état. Le fleuve, un peu moins large

qu’à Bougoman (deux cent cinquante à trois cents mètres environ), est

encaissé à l’ouest par des berges de dix mètres à peu près de hauteur,

tandis que, de l’autre côté, la rive ne dépasse que de peu le niveau des

eaux. De grain, il n’y en avait pas plus à Miskin que plus bas ; le

bourgmestre toutefois, tant par patriotisme que pour que je lui livrasse

une recette magique contre la maladie et les blessures, me recéda une

petite provision, qui me fut d’autant plus précieuse que la famine

régnait décidément devant nous. Les gens de Miskin étaient encore de

plus chauds partisans du _mbang_ que ceux de Bougoman ; l’hôtesse chez

laquelle je logeai était même une ex-femme du feu roi Abd el Kader,

lequel avait été un grand amateur du beau sexe.

Cette reine douairière n’était plus jeune ; mais, par la délicatesse de

ses formes, ses manières agréables et sa physionomie presque européenne,

c’était encore une personne fort avenante. Tout à côté de nous demeurait

une autre veuve, une Arabe choa, qui se montra d’une amabilité et d’une

prévenance vraiment sans pareilles ; toute la soirée et même une grande

partie de la nuit, cette femme ne cessa de me tourmenter pour que je

prisse conjugalement avec moi sa fille, une jolie créature de seize ou

dix-sept ans.

Jusqu’au matin, du reste, tout le voisinage demeura sur pied, et ce ne

furent que danses, réjouissances et musique. Ces gens, non plus que ceux

de Bougoman, ne paraissaient avoir l’intelligence nette de ma qualité de

chrétien ; la plupart étaient persuadés que je venais de la part du

Grand Seigneur de Stamboul, à seule fin de rétablir Mohammedou sur son

trône.

Nous nous levâmes dès l’aube le lendemain, car il nous fallait traverser

le fleuve pour gagner le jour même Mandjafa (ou Maïfa). Le passage fut

plein de difficultés. Sans avoir, comme le prétendaient les indigènes,

une profondeur de vingt toises sur le côté ouest, le chenal était tel

pourtant qu’un de mes domestiques n’en put trouver le fond en plongeant.

Tous nos bagages durent être portés à dos d’homme jusqu’au bas de la

berge escarpée où on les embarquait.

Quant aux bœufs et aux chevaux, ils franchirent la rivière à la nage,

les passeurs les tirant par les oreilles, non sans que, plus d’une fois,

celles de ces bêtes qui étaient susceptibles ou récalcitrantes n’eussent

failli, à force de gigoter, faire chavirer les embarcations. Nous

perdîmes surtout beaucoup de temps avec les ânes de marchands du Nil

(_Djellabas_) qui s’étaient joints à notre train, ces animaux faisant

montre de leur entêtement habituel, et se refusant absolument à

développer leurs talents natatoires. Enfin, après de longues heures,

toute la caravane se trouva transbordée : coût de l’opération, trois

_gabaga_ (bandes de coton), équivalant à soixante centimes, vingt perles

fausses et douze aiguilles à repriser de Nuremberg.

[Illustration : Départ de Miskin. — Passage de la rivière.]

En une heure et demie de marche sur la rive orientale, nous atteignîmes

le petit bras du Chari, qui se sépare du courant principal en amont de

Bousso, pour prendre le nom de Ba Batchikam, et rejoindre le fleuve dont

il est issu, près du village de Mébi.

Nous franchîmes ce rameau fluvial en un endroit où il n’avait que

soixante mètres de largeur sur un mètre et quart de profondeur, et,

après avoir traversé une plaine herbeuse et dépourvue d’arbres, nous

retrouvâmes, en approchant de la rivière mère, une épaisse forêt où

abondaient des vestiges d’éléphant et de rhinocéros. De là, toujours

cheminant vers le sud, nous arrivâmes, avec la brune, à Mandjafa.

L’étape avait été de huit heures.

Mandjafa, sise sur le fleuve, dont la berge orientale s’élève ici à pic

de douze mètres, est une ville murée qui, en temps de paix, compte de

quatre à cinq mille habitants. Pour le moment elle semblait complètement

déserte. J’appris toutefois que la majeure partie de la population se

tenait renfermée chez elle à cause de la famine, et, effectivement, en

fait de grains, ici, pas plus qu’en aval, je ne trouvai mon compte.

Les gens se nourrissaient des fruits de l’_hedjilidj_, de ceux du

_birguim_ et du tamarin, en tant du moins que les singes et autres hôtes

des forêts leur laissaient à glaner après eux ; fort heureusement qu’ils

avaient comme ressource supplémentaire les abondants poissons du Chari.

Le repas d’hospitalité que le bourgmestre m’envoya se composait, par le

fait, d’un énorme poisson long de près de deux mètres et d’une

circonférence respectable : il est vrai que nous étions une vingtaine de

bouches à manger là-dessus.

Pour notre logis, il semblait confortable et propre ; mais nous ne

tardâmes pas à reconnaître qu’il n’y avait pas moyen de l’habiter, à

cause des légions de fourmis qui y pullulaient. C’est là un fléau

baguirmien dont Henri Barth a déjà fait mention, et, bien que, dans

toutes ces contrées africaines, il y ait infiniment plus d’insectes que

chez nous, je dois constater que, même à ce point de vue, le Baguirmi se

distingue particulièrement. Hors des villes, ce sont les termites, qui y

sont le cauchemar éternel du voyageur ; dans les maisons, la plaie

ordinaire, ce sont les fourmis.

Parmi les termites il y a surtout deux espèces qui étonnent par leur

façon de travailler. La plus répandue est un névroptère, de taille

moyenne, au corps blanc ou grisâtre, à tête brune, qui exécute de

grandes constructions mesurant parfois une hauteur de trois à cinq

mètres. L’argile rousse semble être à cet effet son ingrédient de

prédilection ; mais il se sert aussi de terre grise ou jaunâtre.

La construction consiste en un ensemble de cônes et de pyramides

irrégulièrement juxtaposés et communiquant les uns dans les autres, à

l’intérieur duquel se trouve ménagé un labyrinthe de corridors et

d’excavations. Une autre sorte de termite, plus grosse et de couleur

brunâtre, se bâtit de petites coupoles, des dômes, n’excédant pas

quelques pieds de hauteur, et qui, dans leur coupe transversale,

présentent une sorte de crible analogue à une éponge.

Cette dernière espèce, qu’on ne voit guère de jour, travaille en

revanche la nuit avec une activité inouïe. Elle n’est pas, tant s’en

faut, aussi effilée et aussi alerte que la fourmi, dont, à cause de sa

lourdeur, elle ne devient que trop aisément la proie. Veut-on camper en

plein air, on commence, si l’on en a le loisir, par regarder avec soin

s’il ne se trouve point de termites à la place choisie, et, alors même

qu’il n’y en a point trace, on dispose, si possible, tout autour du

campement, de petits tas de bois ou certains branchages que l’insecte en

question ne peut sentir. L’ochar (_calotropis procera_) et, au désert,

le réten (_leptodenia pyrotechnica_) sont réputés souverains en ce cas.

Faute de prendre cette précaution, on s’expose souvent à voir en une

seule nuit les caisses et les boîtes gravement avariées, et il arrive

même qu’en une demi-heure le sac usuel en peau de chameau se trouve

percé de part en part.

Le principal ennemi des termites, c’est, ajoutons-le, une grosse fourmi

noire, qu’on voit dans les endroits incultes s’en aller en longues

colonnes régulières à la chasse du névroptère abhorré. Celle-là ne gêne

nullement l’homme. En revanche, un vrai fléau, c’est une autre espèce

qui, dans les maisons, là où les murailles touchent le sol, se pratique

de grandes excavations et des magasins. Cette fourmi est de moindre

taille et moins noire que l’ennemie des termites ; mais la morsure en

est excessivement douloureuse à l’homme. Sans qu’il y ait d’enflure à la

peau, ni même de rougeur, on y ressent fort longtemps une cuisson qui

dévore, et tout ce qu’on fait pour adoucir le mal ne fait que l’aviver

davantage.

C’était justement ce genre de bestiole qui pullulait dans mon logis de

Mandjafa, à tel point que je me hâtai d’en sortir. Car, que faire contre

cet insecte ? La seule ressource le plus souvent est de changer de

domicile et de fuir devant la nichée.

Il y a encore une variété de fourmis noirâtres à grosse tête qui vit au

dehors et se bâtit des magasins presque à fleur de terre, où l’on

retrouve du grain par minots ; celle-là aussi, fréquemment, est pour le

voyageur campé en plein air aussi incommode que l’espèce qui hante les

habitations.

[Illustration : Constructions des termites.]

A Mandjafa commence à se multiplier le papayer melonifère (_carica

papaya_), dont le nom local est _gounda masseri_. Il en existe aussi

quelques exemplaires isolés à Kouka, et Henri Barth dit que, plus à

l’ouest, cet arbre devient beaucoup plus répandu. Son fruit ressemble un

peu à une grosse poire, et rappelle par sa saveur et sa pulpe nos fruits

d’Europe. Les Makaris et les Baguirmiens le désignent sous le nom de

_bangou_.

L’unique préoccupation des gens de Mandjafa était de trouver de quoi

manger ; et comme le Chari constituait, pour l’instant, leur unique

espoir (car la guerre civile avait empêché toute culture), ils

cherchèrent à mettre à profit, dans cette vue, ma soi-disant science du

surnaturel.

La rivière, cette année, sera-t-elle poissonneuse ? et par quel moyen

obtenir qu’elle le soit ? Telles furent les deux questions auxquelles on

me pria de répondre. Sur le premier point, je m’appliquai à parler le

plus possible en oracle ; sur le second, tout ce que je pus faire en

faveur de ceux qui m’imploraient, ce fut de me dessaisir de quelques

noix de Gouro, fruit qui, en ce pays, passe pour avoir la vertu, jeté

par menus fragments dans les eaux, d’y attirer quantité de poissons.

Le 23 mars, après une halte d’un jour à Mandjafa, nous nous remîmes en

route parallèlement à la rivière, qui, en cet endroit, coule du sud au

nord. En cinq heures nous fûmes à Andia. Chemin faisant, dans l’épaisse

forêt qui borde ici le fleuve, j’avais aperçu pour la première fois, en

un assez grand nombre d’exemplaires, l’espèce d’euphorbe dont la sève,

en d’autres contrées, sert à empoisonner les flèches et javelots.

L’approche de la saison des pluies commençait aussi à se faire sentir :

presque chaque jour, des nuages s’amoncelaient au ciel, et parfois même

crevaient en orage.

Le village d’Andia, où nous passâmes le moment de la sieste, est situé

sur un arrière-cours d’eau (_Ngaldjam_) extraordinairement riche en

oiseaux aquatiques, ce qui nous fournit l’occasion de nous payer un

extra de canards savoureux.

L’après-midi, nous dépassâmes, en trois heures de marche, les villages

de Morlang et de Mendiri, et nous allâmes coucher à Makhalen. Toutes ces

localités, dont l’importance variait de trente à cent huttes, étaient

abandonnées de leurs habitants et à demi détruites. La majeure partie de

la population avait émigré au milieu du fleuve, dans des îlots, parfois

assez étendus, d’une nature généralement sablonneuse, peu boisés, mais

bien à l’abri d’un coup de main de l’ennemi ; là les fugitifs

s’occupaient à pêcher à force, tandis que les femmes et les enfants s’en

allaient chaque jour en masse récolter des semences de graminées sur la

rive ouest, où il n’y avait rien à craindre : ce qui n’empêchait pas que

tout ce monde n’eût fort à souffrir de la faim.

Ici, les bords du Chari, qui s’infléchit du sud-est au nord-ouest,

présentent un certain nombre de dépressions acquérant quelquefois une

étendue de plusieurs kilomètres. De place en place néanmoins, la berge

se relève, jusqu’à former une intumescence qui atteint cinquante mètres.

La largeur du cours d’eau varie de deux cents à cinq cents mètres.

Le 24 mars, nous passâmes les villages d’Onko, de Fideng, de Baleniéré,

de Mondo, ce dernier à sept heures environ de Makhalen, en ayant soin de

camper toujours au milieu du désert, où nous nous trouvions plus à

l’aise que dans les huttes infestées de punaises et de puces.

L’importance de notre caravane en hommes, en chevaux, en fusils, faisait

croire partout aux malheureux indigènes que nous venions pour les

attaquer, et nulle part nous ne pûmes obtenir l’accès en masse des

hameaux insulaires.

[Illustration : Reine douairière du feu roi Abd el Kader (voy. p. 370).]

Le 25, nous arrivâmes à Baïngana, qui, avec Moro, un peu plus en aval,

avait été jadis une des localités les plus importantes du fleuve ; elle

comptait encore plusieurs centaines de huttes. Là, nous devions repasser

sur la rive gauche, car la droite commençait à ne plus être très sûre

pour des voyageurs ; les Arabes de l’anti-roi Abd er Rahman poussaient

jusque-là leurs razzias, et, s’ils eussent eu vent de ma présence et du

nombre de chevaux de ma caravane, ils n’eussent pas manqué d’envoyer un

fort détachement se saisir de nous. Bien que nous n’eussions guère

l’espoir de trouver à Baïngana une provision considérable de grain, nous

prîmes néanmoins le parti d’y coucher, car, de toute façon, le passage

du fleuve devait nous demander quelques heures, et il se pouvait, après

tout, comme cela arrive quelquefois, que quelque stock de céréales,

provenant des pays des Mousgos, se fût égaré de ce côté. Les habitants,

toutefois, à l’aide desquels nous fûmes obligés d’avoir recours pour

opérer notre transbordement, s’opposèrent ici encore, de la manière la

plus absolue, à ce que nous pénétrassions en nombre dans leur village

insulaire ; quelques-uns des nôtres seulement furent autorisés à s’y

rendre pour voir s’il y avait moyen d’y acheter un peu de grain ; mais

tout ce qu’ils purent se procurer, ce fut une certaine quantité de

fruits de l’hedjilidj ; en revanche, le bourgmestre de l’endroit me

gratifia d’un beau poisson frais ; puis enfin, au moment de partir, je

réussis à me ravitailler d’un appoint de quatorze minots de sorgho.

Quelques-uns parmi nous opinaient pour qu’on infléchit de là au sud ou

au sud-est, par les territoires païens, afin d’éviter cet Abd er Rahman

qui paraissait décidément posté dans le voisinage de Bousso ; mais,

après bien des débats, il fut résolu finalement que l’on continuerait à

tout hasard de cheminer le long de la belle rivière.

Le 27, vers dix heures du soir, après avoir franchi différents hameaux,

qui tous, originairement, occupaient la rive opposée, nous fîmes halte

sur une plaine sablonneuse où se voyaient encore les huttes improvisées

du dernier campement royal. Le lendemain, nous étions à Mafaling, grosse

bourgade où le fleuve, plus sinueux, abondait en monstrueux crocodiles :

ce qui ne nous empêcha point de nous baigner, sans qu’il nous survînt

aucun accident. Nous eûmes alors, pour la première fois, des nouvelles

précises d’Abd er Rahman : ce prince se trouvait dans le district de

Saroua, non loin de Bousso, et près de lui était posté un capitaine

ouadaïen, du nom de Knetiché, et du titre d’_Aguide el Bahar_, que

l’anti-roi pressait fort d’exécuter une marche décisive contre son neveu

Mohammedou. Bousso et Mafaling s’étaient vus contraints, pour s’assurer

momentanément le repos, de se déclarer d’une manière ostensible contre

leur roi héréditaire.

Comme il y avait justement à Mafaling deux émissaires de l’anti-roi,

nous dûmes aviser aux moyens de filer le plus vite possible en prenant

le chemin le moins périlleux. En conséquence, je louai, moyennant huit

aunes d’étoffe (_kham_), un homme du pays pour nous servir de guide ;

nous nous adjoignîmes en outre une vingtaine de Kanouris et de

Baguirmiens, qui n’attendaient qu’une occasion sûre pour rallier le camp

de Mohammedou, et nous partîmes dans la nuit même.

Pendant plusieurs heures encore nous continuâmes de longer le Chari,

bien qu’il eût été convenu avec notre conducteur qu’il nous ferait

prendre immédiatement la direction sud. Ce ne fut qu’au village de

Lafana que nous nous mîmes à incliner vers la droite.

C’était au commencement de l’après-midi. A peine avions-nous cheminé

quelque temps, que nous donnâmes sur un hameau caché dans des bouquets

d’arbres. Notre apparition y causa un émoi effroyable : toute la partie

mâle de la population se précipita en armes au dehors, tandis que les

femmes hurlaient à tue-tête : c’était une confusion telle que personne

ni parmi nous ni parmi les habitants ne savait de quoi il s’agissait ;

des deux parts on s’imaginait être tombé sur une patrouille d’Abd er

Rahman. J’eus malheureusement occasion de reconnaître, en cette alerte

insignifiante, le peu de fond qu’il y avait à faire sur les Bornouans de

mon escorte : d’eux tous, il n’y eut qu’Almas qui demeura fidèle et

ferme à mon côté.

Bientôt après, nous touchâmes à un lac de deux kilomètres environ de

pourtour, de forme ronde, n’ayant que peu d’eau, qu’encadrait une

superbe végétation, et qui, avec ses rives verdoyantes, où s’ébattaient

toutes sortes d’oiseaux aquatiques, pélicans, hérons, canards, ibis,

offrait le coup d’œil le plus ravissant.

Vers le soir, nous atteignîmes le village abandonné d’Aloa, et trois

heures de marche encore, par des sentes forestières très entortillées,

où, dans l’obscurité, on ne voyait pas toujours à se conduire, nous

amenèrent aux bords d’un autre étang, où nous prîmes quelques instants

de repos. J’avais eu fort à me louer, dans ce trajet nocturne, du

concours de mes Baguirmiens, qui semblaient avoir des yeux de lynx, et

qui, cheminant toujours devant moi, épargnèrent par leurs avertissements

maint accroc à ma peau et à mes vêtements.

A chaque instant ils criaient dans les mauvais pas : « Gare ! une

branche là-haut ! baissez-vous ! » ou : « Une épine à gauche ! un tronc

à droite ! » ou bien : « Attention des deux côtés ! »

A minuit, nouveau branle-bas de marche. Le fourré heureusement

s’éclaircissait, les arbres à aiguillons se faisaient de plus en plus

rares, et, un peu après le lever du soleil, nous étions au village de

Gourgara, dont la population, toujours par crainte de la guerre, s’était

retirée dans les bois voisins. Ce district est riche en terre

ferrugineuse, et les habitants, qui sont Baguirmiens, s’y occupent de la

recherche du minerai. Bien que nos bœufs fussent rendus de fatigue, et

que la localité, avec ses huttes en bon état, nous invitât à entrer,

nous poussâmes néanmoins un peu plus outre, pour garantir nos chevaux du

fléau des mouches qu’engendrait près de là un cours d’eau marécageux,

appelé le _Ba Ili_ ou la Rivière Noire. Cette rivière, pour l’instant,

n’était guère qu’une agglomération de mares ; mais, à l’époque des

pluies, elle charrie une masse liquide affluant d’un côté au fleuve du

Logon, qu’elle rejoint en amont de Mouskan, et, de l’autre, au Ba

Bousso, dans lequel elle se jette près de Mafaling, par un

embranchement.

Plus encore que le Chari et le lac Tsâd, le système fluvial de l’Ili

abonde en hippopotames. Ce cours d’eau forme la frontière septentrionale

du territoire de Somraï ; en le suivant vers le nord-ouest, on rencontre

tout de suite la tribu des Kouangs, limitrophe de ces Mousgos qui sont,

je l’ai déjà dit, apparentés de près aux gens du Logon ; en suivant ses

bras qui dérivent au sud-est, on traverse le pays de Ndam, puis celui de

Toummok, ainsi que divers districts du Sara.

Après avoir franchi la rivière à un étroit gué marécageux et fait boire

nos chevaux, nous nous éloignâmes un peu de ses rives empestées pour

camper dans une futaie claire où verdoyaient de magnifiques prairies, et

où se trouvait encore un étang d’un kilomètre environ de longueur, sur

cent vingt mètres de largeur.

Les malencontreux arbres à épines avaient presque entièrement disparu ;

la végétation, très luxuriante, figurait un superbe parc naturel, où se

dressaient des fûts pleins de majesté, et dont les clairières

présentaient d’admirables tapis de verdure fort bien arrosés.

Les essences dominantes étaient, en dehors de mimosas assez maigres, le

tamarin, la mourraia, les ficoïdées, l’arbre à caoutchouc, auxquels

commençaient à s’ajouter le gigantesque cotonnier (_eriodendron_), que

dans l’Afrique nord-ouest les Anglais nomment _silk cotton tree_[6] ;

puis l’arbre au beurre (_bassia parkii_), et un autre illipé (_parkia

biglobosa_) qu’au Bornou on appelle _rouno_.

[Illustration : Cotonnier (_Eriodendron_).]

Le cotonnier, arbre d’une ampleur toute grandiose, s’élance généralement

droit, et pousse de puissants rameaux presque horizontaux, dont le

feuillage s’harmonise bien avec son bois. Il doit son nom à son fruit

fusiforme, long d’un pied, dont la coque jaunâtre et rugueuse s’ouvre à

l’époque de la maturité comme le fruit du gossampin, et laisse voir un

contenu blanc, duveté, luisant à la façon de la soie, et à brin court.

Cette matière cotonneuse sert, dans les États d’Haoussa, au Bornou, au

Baguirmi, dans l’Ouadaï et le Darfour, à rembourrer coussins et

matelas ; elle fournit aussi une ouate excellente pour les cottes de

guerre, déjà mentionnées, que l’on pique à la façon de nos courtes-

pointes. Cette bourre a l’avantage de ne jamais s’empeloter.

L’arbre au beurre donne des fruits ronds et verts, de la grosseur de

petits citrons, qui passent au jaune en mûrissant, et se composent

presque entièrement d’un noyau de la taille et de la couleur d’un marron

d’Inde, mais plus sphérique. Ce noyau est enveloppé d’une mince pulpe

molle, très savoureuse, avec une peau lisse, dans le genre de la prune.

On en tire une huile qui se fige au moindre abaissement de température,

et qui ressemble beaucoup au beurre fluide en usage dans le nord de

l’Afrique.

Le _rouno_ enfin est une superbe légumineuse dont les gousses, contenant

une substance coriaire, sont mangeables à l’état vert, et, mûres,

renferment une pâte douce, de couleur safran, où le noyau se trouve

encastré. Cette substance jaunâtre, qui forme une fine et légère farine,

donne, délayée dans de l’eau ou du lait, une bouillie qui sert à la fois

de nourriture et de remède contre les diarrhées. Quelques bouchées de ce

brouet dense suffisent à rassasier un homme, et même à lui bourrer

l’estomac ; c’est au point que les meilleurs organes digestifs ne

peuvent supporter ce genre d’alimentation, si on ne le corrige à l’aide

d’ingrédients acides.

L’arbre à girafe (en kanouri _karagué_), si fréquent au Bornou, abonde

toujours ici, mais il ne croît plus qu’à l’état isolé ; l’hyphène ne

manque pas non plus ; et quant au palmier delêb, il se multiplie jusqu’à

former de place en place l’essence dominante du fourré. Des arbres à

épines, celui qui descend le plus au sud, c’est le jujubier, _Zizyphus

spinæ Christi_. Le sol est formé d’une argile jaune çà et là mêlée de

sable.

[Illustration : Émotion dans un hameau.]

L’après-midi, nous arrivâmes au premier village païen, celui de Mofou.

Nous fîmes halte un peu en deçà, de peur d’effrayer les habitants, et

nous voulûmes envoyer à ceux-ci notre guide de Mafaling, pour les

informer du caractère tout pacifique de notre visite ; mais le Makari

nous expliqua que ce serait peine perdue : depuis des siècles que cette

population était en butte aux brigandages et aux pilleries des

Baguirmiens, elle était devenue tellement soupçonneuse, que toutes nos

paroles de paix n’obtiendraient auprès d’elle nulle créance ; bien au

contraire, pendant la nuit, elle nous attaquerait ou prendrait la

fuite ; mieux valait donc coucher en plein air, pour ne pénétrer que le

lendemain dans le village.

Le matin suivant, nous nous engageâmes entre les cultures et les groupes

épars d’habitations dont se composait la localité, pour aller établir

notre campement dans la bourgade même. Les premiers païens que nous

rencontrâmes nous reçurent avec une défiance visible ; mais, à mesure

que leur nombre augmentait et que nous continuions d’avancer, ils

paraissaient moins effarouchés ; leur gentillesse toutefois n’alla pas

jusqu’à nous fournir de l’eau.

[Illustration : Les païens de Mofou.]

Ces gens étaient noirs, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, les

uns affreusement laids de figure, les autres d’une physionomie

régulière. Les hommes portaient pour vêtement une simple lanière autour

des reins ; les femmes étaient également toutes nues. La lanière des

premiers, une peau de gazelle, de chat sauvage ou de chèvre, ne leur

constituait qu’un sauve-pudeur absolument illusoire ; car, au lieu de

ramener la bande de cuir entre leurs jambes, comme c’est la raison

d’être essentielle de cet appendice tout de décorum, la plupart la

laissaient pendre en arrière.

Les femmes portaient, pour la plupart, autour des hanches un modeste

cordon, agrémenté où il le fallait de feuillage frais coupé ; parfois ce

cordon était remplacé par une bande de cuir un peu plus large à laquelle

appendait par devant un tablier orné de franges également en cuir et

garni de coquilles de kaouri.

La coiffure du sexe mâle était aussi compliquée qu’élégante : elle

consistait soit en de longues tresses minces, avec ou sans ornement de

perles, qui leur pendaient tout autour de la tête, soit, surtout chez

les jeunes gens, en petites nattes parallèles et redressées qui leur

divisaient la chevelure, en retombant soit d’avant en arrière, soit de

gauche à droite ou de droite à gauche. D’autres encore avaient le chef

rasé d’assez près, sauf aux quatre côtés de la tête, où de petites

tresses se rebiffaient en manière de cornes ; quelques-uns enfin

coupaient et arrangeaient leur chevelure de manière à former une sorte

d’édifice conique enjolivé de plumes et de perles. La mode semblait

laisser, à ce point de vue, un champ d’essor illimité à la coquetterie

individuelle et à l’esprit d’invention de chacun.

La coiffure des femmes était, au contraire, très simple : elles avaient

le gros de la chevelure tantôt entièrement rasé, tantôt taillé court,

selon une coupe uniforme, et, dans ce dernier cas, le front haut tondu.

Comme atour, le même sexe portait, passé dans la lèvre supérieure, soit

un petit cylindre de verre, soit un morceau de bois, soit un brin

d’herbe, et autour du cou quelquefois un collier de ces fausses perles

rouges ou bleues qui, sur les marchés du Soudan, se nomment _sini_, et

sont fort en vogue dans tous les pays païens au sud de l’Ouadaï et du

Baguirmi[7]. Quelques femmes avaient les deux lèvres percées et ornées

de la manière précitée. Aux ailes du nez et aux lobes de l’oreille,

rien, ni chez un sexe ni chez l’autre.

Somme toute, les hommes étaient plus agréables de visage que les

femmes ; celles-ci, par contre, étaient de plus belle taille ; aussi,

cette différence de prestance et les fantaisies de coiffure aidant,

l’étranger était-il embarrassé, au premier abord, pour discerner un sexe

de l’autre, et ne savait-il même, au demeurant, si les échantillons de

créatures qui s’offraient à sa vue ne rentraient pas tous dans le genre

femelle.

Les habitants de Mofou parlent la même langue que ceux de Bousso ou les

Kouangs. Ils reconnaissent la suzeraineté du Somraï, mais ils ont un

chef particulier qui, au moment de notre passage, s’appelait Niamaï

Dolkor. Une fois dans le village principal, nous nous dirigeâmes en

cortège guerrier de cérémonie vers la demeure de ce personnage, en qui

nous trouvâmes un être pansu et tout noir de peau, en train de se

vautrer à l’aise dans le sable.

Il portait, lui aussi, une simple lanière, et, extérieurement, n’avait

rien qui le distinguât de ses sujets ; un homme aimable du reste, qui,

en apprenant qu’il avait affaire à un hôte de marque de Mohammedou,

lequel n’était pas encore bien loin de là, se piqua de me faire arranger

une hutte d’honneur en branchage frais coupé. A Mofou enfin, nous pûmes

nous procurer du grain (dourra), que le district, à en juger par les

vastes cultures d’alentour, semblait produire en grande quantité. Le

village possédait également des poules, et j’en achetai une pour douze

perles rouges. Les relations avec les indigènes étaient d’autant plus

faciles, que presque tous comprenaient et parlaient l’idiome baguirmien.

L’inconvénient, c’était le manque d’eau. Bien qu’on eût foré à notre

intention un certain nombre de puisards nouveaux, nous n’en dûmes pas

moins attendre jusqu’à l’après-midi avant d’obtenir un peu de breuvage

potable.

[Illustration : Une vue sur le Chari (voy. p. 374).]

Le lendemain, 1er avril, nous filâmes vers Goubougou, résidence de

Guédik, roi du Somraï. La contrée que nous traversâmes était toute en

champs cultivés, où au loin essaimaient des fermes, des hameaux nichés

dans des bouquets d’arbres. La végétation arborescente reculait de la

plaine, déjà plus nue, vers ces sortes d’oasis que nous apercevions à

l’horizon, pareilles à de longues lignes d’un vert sombre. Autour de ces

menus centres d’habitation, se voyaient des plantations de sorgho et

aussi de pois de terre. Les huttes, quelques-unes avec un soubassement

de terre, étaient de solides et avenantes constructions de chaume :

chaque métairie avait son fenil, cabane de terre où la récolte

s’engrange par en haut, à l’aide d’une ouverture qu’on peut clore ; ce

n’est que plus tard, quand on a besoin de prendre à même la provision,

que l’on pratique au grenier une baie latérale.

L’auxiliaire indispensable de ces demeures rustiques, c’est un cheval,

qui paît, attaché par un long licou, aux abords du logis. Les indigènes,

avec leurs longues jambes, enfourchent très prestement la monture, et,

saisissant l’ample longe, les voilà partis au galop. Le galop et le pas,

telles sont les seules allures que connaisse cette espèce de cheval, un

poney pie, blanc ou roux, qui a le naseau déprimé à sa racine, et le dos

artistement écorché et à vif à l’endroit de la selle.

De gros bétail, il y en a peu, et de maigre apparence ; les moutons

n’ont pas l’air ici de bien prospérer ; les chèvres en revanche

abondent ; elles sont de petite race et extraordinairement bien en

viande. Les chiens, dont la chair est très prisée (il s’en trouve dans

presque toutes les habitations), appartiennent à l’espèce niamniam que

Schweinfurth a décrite et dont l’expédition allemande du Loango a ramené

en Europe quelques exemplaires. De chats, il ne paraît pas y en avoir ;

en fait de volailles, il n’existe que des poules, en petite quantité,

mais très grosses.

Après un trajet de six heures au sud-ouest, nous vîmes la traînée éparse

des groupes de maisons s’agglomérer tout à coup en un village, où nous

nous arrêtâmes à faire la sieste chez un cousin de Guédik, un gros homme

fort aimable, qui s’abstint toutefois de se mettre en frais

d’hospitalité, et se borna à quémander de nous du tabac. Par contre, il

se prêta avec une obligeance très honnête à me recéder une poule et un

peu de grain. Puis, avant notre départ, il dépêcha un messager chargé de

prévenir son royal parent de notre arrivée.

Grâce à la dissémination des demeures par tout le pays et à la vélocité

des petits chevaux du terroir, il n’est pas étonnant que l’approche d’un

ennemi ou la nouvelle de quelque événement à un bout quelconque de la

contrée trouve immédiatement tout le monde sur pied. Chaque habitant

porte en outre, attachée au cou par un cordon, une petite corne de

gazelle ou de chèvre, forée de telle sorte qu’on en peut tirer des

résonances qui, pour n’être pas précisément mélodieuses, ne s’en

entendent pas moins au loin. A la moindre alerte, les gens les plus

rapprochés du péril jouent de leur trompe ; ceux d’à côté perçoivent le

signal, et bientôt, d’une maison à l’autre, l’appel se répand par tout

le pays. Chacun alors de monter à cheval, et, en quelques instants, tout

le monde se trouve rassemblé pour aviser au commun intérêt.

[Illustration : Habitations des environs de Mofou.]

L’après-midi, en trois heures, nous atteignîmes Goubougou, centre de la

région, et siège du roi Guédik. Ce n’est pas proprement une ville, ce

n’est pas non plus une grosse bourgade ; c’est plutôt une agglomération

de nombreux villages et hameaux. Le soleil se couchait comme nous y

arrivions. Nous nous dirigeâmes vers le point qu’habitait le haut et

unique dignitaire du pays, celui que les Baguirmiens décorent du titre

de _Fatcha_ ou _Ouzir_, et qui, de son nom, s’appelait Bousso.

Mes compagnons firent, selon l’usage, un temps de galop devant son

logis ; moi seul, je m’abstins de la démonstration, à cause de mon

caractère officiel. Néanmoins, à mon grand désenchantement, on nous

octroya pour tout logement le couvert d’un énorme figuier sauvage. Il

est vrai que le dais de verdure de cet arbre suffisait à nous abriter

tous, soixante hommes, trente chevaux et le bagage, car son tronc

mesurait dix mètres de pourtour ; mais le toit laissait à désirer, au

cas où le temps viendrait à se gâter. Or, le phénomène n’est point rare

dans la saison où nous nous trouvions ; depuis que nous avions quitté le

Chari, le vent alizé normal avait cessé de souffler pour faire place à

un régime atmosphérique plein de variations. Effectivement, à peine

étions-nous installés sous notre arbre, qu’il survint du sud-est une

pluie d’orage qui nous mit dans une situation dépourvue d’agrément. La

nuit était tombée ; nous n’avions ni eau, ni bois, ni nourriture. Tout à

coup parut un messager royal, qui, sur le ton d’un crieur public, nous

parla à peu près dans ces termes : « Vous êtes étrangers, Kanouris ou

Fellatas ; vous ne connaissez ni le pays ni les gens ; vous êtes arrivés

ici à la nuit.... Tenez-vous donc en repos sous votre arbre, et ne

pénétrez pas dans les villages.... Demain matin le roi vous recevra et

vous traitera. »

J’eus beau me fâcher, protester : rien ne fit. Le représentant du roi de

Baguirmi, que j’avais mandé pour obtenir qu’on m’octroyât un logement en

rapport avec ma dignité, s’excusa en disant qu’il n’avait été averti ni

de mon arrivée ni de ma qualité, que les messagers dépêchés en avant

n’avaient parlé que d’une caravane de Fellatas (sans doute à cause de

mon teint clair), et que c’était l’usage que les voyageurs étrangers qui

survenaient à la brune fussent cantonnés sous ce figuier. Fort

heureusement, je possédais encore la poule que j’avais achetée le

matin ; quelqu’un me la porta au village et l’y fit rôtir. J’envoyai de

même aux habitations les plus proches accommoder du sorgho pour mes

gens : le grain me revint à moitié cuit. L’adroit et énergique Almas

réussit enfin à se procurer quelque part une grande cruche de terre avec

de l’eau, moyennant quoi, et lorsque la pluie eut cessé, la situation

devint à peu près tolérable.

Le Somraï occupe un rang supérieur parmi les États païens situés au sud

du Baguirmi. Il est non seulement plus grand, plus centralisé que tous

les autres, mais encore il renferme une population plus considérable,

bien qu’à cet égard tous ces petits États ne soient pas mal pourvus. Il

s’est rendu tributaires ses plus proches voisins, et, grâce à la nature

de son sol, où domine l’argile, il a moins à craindre, durant une grande

partie de l’année, les incursions des peuplades étrangères. La région, à

peu près ronde, mesure en tous sens une étendue d’un jour à un jour et

demi de marche. Elle produit en grande quantité du sorgho, un peu de

maïs, est riche en chevaux, en menu bétail, et obéit à un prince dont

l’autorité s’exerce de la façon la plus absolue. Ce souverain dispose du

pays et de ses habitants à un degré inconnu n’importe où. Sous le

moindre prétexte, il peut dépouiller un de ses sujets de tout ce qu’il

possède, réduire sa femme et ses enfants en esclavage, et lui ôter la

vie à lui-même. Vassal du Baguirmi, et obligé, à l’approche d’une

expédition de guerre venant de ce côté, de faire une livraison de cent

esclaves, il choisit pour cela tout un village dont il est mécontent, ou

bien il laisse les chefs de l’armée baguirmienne piller à leur guise

telle localité d’un allié plus faible ou tributaire. Il régit le pays si

despotiquement que le vol y est à peu près inconnu ; presque tous les

délits entraînent la confiscation ou la peine capitale. Le genre de mort

consiste à être littéralement charcuté au moyen du javelot-épieu qu’en

kanouri on nomme _golio_ et en baguirmien _ndjigga_.

Ce peuple a l’idée d’un être supérieur, qui parle par le tonnerre,

auquel d’ailleurs il est identifié par son nom. La polygamie chez lui

est absolument en usage ; le roi est tenu d’avoir plusieurs centaines de

femmes, et le commun des citoyens plus ou moins, selon les moyens de

chacun. Le divorce n’existe pas. Si l’épouse est stérile, elle devient

esclave ; une fois qu’elle a eu cinq enfants, elle peut, si le cœur lui

en dit, retourner dans la maison paternelle. Une femme s’achète pour

quelques chevaux, une demi-douzaine de chiens, quelques esclaves, ou des

bœufs et des chèvres. Les chiens surtout, je l’ai dit, sont

culinairement très prisés, et il n’était pas jusqu’à mon lévrier

efflanqué, que j’avais amené du Fezzan, qui n’excitât la convoitise

gourmande de ces barbares. Quant au costume et à l’extérieur, ils ne

différaient en rien de ceux des gens de Mofou.

Le lendemain matin, nous nous mîmes en devoir d’aller présenter au roi

les cadeaux obligatoires de la caravane[8]. Le seigneur Bousso, que nous

vîmes à cette occasion, était un petit homme grassouillet, soigneusement

oint, avec un air de suffisance et de vanité ; malgré cela aimable.

Grâce à l’huile, sa peau noire foncée reluisait comme un vernis

magnifique. Enfourchant son poney blanc, il partit d’avance au galop

vers la bourgade que le prince habitait, après nous avoir recommandé de

tout préparer, y compris nos personnes, pour offrir à Sa Majesté la

salutation égayante de nos manœuvres équestres et de nos coups de fusil.

J’endossai, pour la circonstance, mon burnous râpé ; je mis les fameuses

lunettes bleues auxquelles j’avais dû principalement de tant imposer au

roi Marouf, et je m’enveloppai la figure d’un litham. Ainsi accoutré, je

me dirigeai vers la résidence princière.

Je trouvai le sieur Guédik accroupi dans sa cour, et, comme le dernier

de ses sujets, n’ayant pour tout costume qu’une lanière ; une douzaine

de princes étaient assis par terre en cercle autour de lui. Le roi et

les grands avaient au cou des colliers de perles, sans préjudice

d’anneaux de fer, larges et minces, au-dessus de la cheville du pied.

Quant au menu peuple, qui formait groupe à droite, à gauche, en avant et

en arrière du souverain, il était dénué de tout ornement, sauf

l’inévitable épieu sur l’épaule.

Après que les gens de ma caravane se furent acquittés de leurs devoirs

en éreintant leurs montures et en prodiguant ma poudre, posément et

majestueusement, je m’avançai à cheval vers le roi, suivi de toute mon

escorte, et je le saluai simplement, tandis que le seigneur Bousso,

debout devant son maître, remplissait l’office d’interprète.

Passablement noir de teint, et âgé au plus de quarante ans, Guédik avait

une figure imberbe assez régulière ; c’était un homme de moyenne taille

et relativement maigre. Mais le personnage le plus intéressant de

l’assemblée était, de beaucoup, Bousso, le dignitaire précité, avec son

corps trapu et bien pris, sa peau noire, huilée comme j’ai dit, sa large

et souriante figure, ses dents superbes, et sa mince moustache en croc,

qui avait bien quinze centimètres de longueur (le reste du visage

imberbe), et qu’allongeait encore un appendice de belles perles rouges

et bleues fixé à l’extrémité. Il portait au-dessus de la cheville des

anneaux de laiton qui, au lieu de se fermer, projetaient en arrière deux

pointes qui lui servaient d’éperons : somme toute, sa personne entière,

avec ses façons avantageuses, était marquée à l’empreinte du petit-

maître. Comme la plupart de ses congénères, il savait parler le

baguirmien, et ce fut en cet idiome qu’eut lieu l’entretien, d’ailleurs

fort court.

Quand nous fûmes réinstallés sous notre arbre, il s’improvisa auprès de

nous un marché assez considérable, où les belles du cru se mirent à

vendre du grain, tandis que les gens de notre caravane débitaient des

fausses perles, des coquillages et du tabac. Un orage qui éclata dans

l’après-midi mit fin à ce mouvement mercantile. Hommes et femmes,

rassemblés autour de nous, me regardaient du reste avec une curiosité

que je rendais bien aux contemplateurs.

Les hommes, d’une belle taille moyenne, généralement foncés de peau,

n’avaient pas les traits désagréables. Il y avait bien parmi eux

quelques lèvres retroussées, quelques nez en pied de marmite, aux

narines épatées, comme aussi des pommettes saillantes et des fronts

fuyants, mais c’était l’exception. Les femmes étaient peut-être,

d’ensemble, moins avenantes que les hommes ; en revanche, elles étaient

plus grandes ; certaines jeunes filles, à qui la maternité n’avait pas

encore affreusement plissé le sein, étaient vraiment de jolies

personnes, d’une proportion de formes parfaite.

Comme présent d’hospitalité, le roi Guédik m’envoya une vache, en me

faisant savoir qu’il aurait voulu qu’elle fût pour moi seul, et que les

autres gens de ma caravane fussent gratifiés de la même façon, mais

qu’il ne lui avait pas été possible de se procurer deux têtes de ce

bétail ; qu’en conséquence, je n’avais qu’à prendre ma part du morceau,

et que, l’après-midi, il m’enverrait une chèvre, qui, celle-là, serait

pour moi personnellement. Comptant sur ladite chèvre, je laissai la

vache entière à mon monde ; mais ne voilà-t-il pas que vers le soir le

représentant du Baguirmi s’en vint se plaindre de n’avoir eu qu’une

portion tout à fait restreinte de la vache, et me déclara son intention

de prendre la bique et de l’abattre ! Je ne le lui permis pas ; mais, à

la part qui, d’après l’usage, lui revenait de droit, à savoir une jambe,

l’intestin et la peau, j’ajoutai de quoi le satisfaire et au delà.

Ce jour-là encore, nous eûmes un orage, qui, sans être violent, nous

amena de la pluie jusqu’au coucher du soleil.

[Illustration : Sous le figuier sauvage, pendant l’orage.]

A la nuit, l’excellent Bousso m’envoya par un de ses gens une cruche de

bonne bière de sorgho, fortement fermentée, avec du miel et une poule,

en me faisant prier par la même occasion de vouloir bien, si c’était un

effet de mon obligeance, le gratifier de quelques perles dans le dernier

goût pour achever d’agrémenter la barbe que l’on sait. Immédiatement, je

déférai à son désir.

Notre départ était fixé au lendemain matin. Le roi Guédik avait promis

de nous donner un guide qui nous conduirait jusqu’au camp de Mohammedou.

Effectivement, avant même que le soleil fût levé, l’homme avait fait une

apparition sous notre arbre ; mais il s’était éclipsé dès que nous

avions été prêts à nous mettre en marche. Après avoir perdu pas mal de

temps à attendre son retour, nous dépêchâmes d’abord vers le

représentant baguirmien pour qu’il s’entremît dans la circonstance, puis

nous nous adressâmes au seigneur Bousso ; mais on se contenta de nous

payer de faux-fuyants et d’explications mensongères.

A la fin, Bousso arriva, plus pimpant que jamais ; sa peau n’était de la

tête aux pieds qu’un métal poli ; des anneaux artistement enroulés lui

cerclaient les jambes, et, par surcroît, il avait des sandales.

Il s’avança pédestrement jusqu’à notre arbre pour me saluer, et se mit à

se plaindre des cinquante perles, très belles cependant, selon moi, que

je lui avais envoyées. Ce ne fut que sur ma proposition de lui rendre,

s’il le voulait, son miel et sa poule, qu’il renonça à toute tentative

pour me rançonner davantage. A mon tour alors je me récriai sur les

retards inexplicables que l’on apportait à notre départ. Pour toute

réponse, il sauta sur la croupe saignante de son cheval et détala au

galop du côté de la résidence royale.

Voici quel était le mot de l’énigme. Nos coups de fusil de la veille

avaient fait germer dans la cervelle de Guédik l’idée de se servir de

nous contre ses ennemis, et c’était dans cette vue qu’il cherchait à

nous retenir, aidé en cela très ardemment par le représentant

baguirmien, qui comptait sur cette occasion de se procurer à bon marché

quelques esclaves. Effectivement, voyant que toutes ses échappatoires

échouaient auprès de moi, le prince me renvoya Bousso, pour me dire

qu’il avait l’intention de se mettre en campagne le lendemain, et qu’il

désirait que je lui prêtasse l’appui de mes armes à feu. Le dignitaire

essaya, en faisant luire devant mes yeux l’appât de quelques douzaines

d’esclaves, de me convertir aux idées de son maître ; ce fut seulement

sur ma déclaration que l’on ne réussirait à me retenir que par la force,

que l’on consentit à nous laisser partir, et en un clin d’œil alors le

guide évanoui se retrouva.

Nous filâmes au sud, à travers des champs ininterrompus de sorgho, où

essaimaient villages et hameaux ; puis, au bout de quelques heures, la

chaleur devenant plus intense, nous fîmes halte sous l’ombrage d’un

arbre à caoutchouc, où mon ami Bousso eut la complaisance de m’envoyer

encore une cruche de bière.

Nous avions nos raisons pour ne pas trop nous presser : nous approchions

du camp de Mohammedou, et il ne convenait pas que nous y arrivassions le

soir. Aussi, après une nouvelle étape de quelques heures dans l’après-

midi, nous arrêtâmes-nous pour camper au dernier village somraïen.

De chacune des habitations du chemin, toutes très propres vraiment, avec

des entourages de haies sèches, nous nous voyions salués au passage par

les jappements d’un petit chien ventru, à poil ras, aux oreilles et au

museau effilés ; au dehors paissait, à la longe, le coursier du maître

de la maison ; à l’intérieur, des femmes et des jeunes filles nues

étalaient au soleil le sorgho destiné à la _mérissa_ tant prisée ; puis

c’étaient des enfants, plus jolis de beaucoup que les adultes, qui, à

l’aspect étrange de « l’homme blanc » et de sa monture non moins

singulière, cherchaient à se cacher en poussant des cris ; ou bien

c’étaient des hommes qui étaient couchés oisivement à l’ombre, ayant à

l’épaule gauche l’inévitable javelot-épieu, et qui, apprivoisés

désormais, échangeaient avec nous quelques mots en langue baguirmienne.

Dès le point du jour, quelques-uns de nos Baguirmiens étaient partis en

avant pour le camp du _mbang_, et les membres de notre caravane

opinaient en général pour que l’on attendit, avant de pousser plus loin,

un messager d’_Abou Sekkin_ ; mais je m’y refusai obstinément.

Continuant donc d’avancer vers le sud, nous ne tardâmes pas à atteindre

le premier village des Gaberis, peuplade qui confine aux Somraïens.

C’était là que, vu la proximité de la forêt où Mohammedou se trouvait

posté, je comptais attendre un message de ce prince ; toutefois les

habitants, qui ne paraissaient pas se soucier beaucoup de notre

présence, ayant affirmé que nous étions encore loin de l’endroit, nous

nous remîmes en route à pas lents, pensant à tout moment qu’on allait

venir officiellement nous chercher.

J’étais, bien entendu, en lunettes bleues, enfoui jusqu’au nez

inclusivement dans mon turban, et revêtu de mon fameux burnous qui

montrait la corde. D’_Abou Sekkin_ ou de ses gens, pas la moindre trace.

Tout à coup apparaissent quelques cavaliers païens qui viennent à nous

et nous enjoignent de presser le pas.

Étaient-ce donc là les envoyés du prince susnommé ? Je commençais à me

sentir de mauvaise humeur, quand survint un autre groupe de guerriers à

cheval et portant cuirasse : c’était bien, cette fois, l’avant-garde

royale.

Quelques instants après, nous voyons se déployer successivement devant

nous, dans leur accoutrement disparate et baroque, les quelques

escadrons qui formaient l’armée du _mbang_ fugitif. Les voilà, tous

équipés en guerre, autant qu’ils en ont eu les moyens : quelques-uns

affublés de la houppelande ouatée, avec le bonnet rouge, où leur chef

disparaît presque en entier ; d’autres n’ayant sauvé dans leur fuite que

la redingote piquée de leurs chevaux, ou ne possédant pour tout costume

que le bonnet fourré, avec une simple chemise qui leur donne l’aspect de

vrais casse-noisettes. Celui-ci n’a sur la peau qu’un burnous de drap,

épave d’un temps plus heureux ; celui-là en est réduit à une cotte dont

la teinte gris-métal tranche d’une façon bizarre sur le noir foncé de sa

peau ; l’un arbore le luxe d’un châle de cavalier, l’autre porte enroulé

en guise de turban autour de sa tête un de ces châles de femme bleus

foncés qu’on nomme _tourkedi_.

Lesdits cavaliers baguirmiens, avec leurs grands chevaux bornouans,

pouvaient être au nombre de cinquante.

[Illustration : Les cavaliers du Mbang (voy. p. 384).]

Parmi cette escouade, qui représentait l’élément civilisé du pays,

voltigeaient deçà delà, pareils à des démons, les guerriers païens

montés sur leurs petits poneys au pied si véloce : de ceux-là, il y en

avait qui, pour tout atour, n’avaient qu’un tarbousch rouge ; d’autres

portaient une sombre _tobe_, retroussée et sanglée à la poitrine, afin

de pouvoir chevaucher plus à l’aise, le reste du corps se laissant

contempler librement à nu ; d’autres encore étaient tout nus,

abstraction faite du bonnet, à moins qu’ils n’eussent pour coiffure une

peau d’hyène enroulée.

L’ensemble composait un pêle-mêle indicible, un tableau dont la

bizarrerie me frappa réellement de stupéfaction.

Nous nous formâmes aussitôt en ordre, Kieri, le messager officiel du

cheik Omar, s’avançant en tête de la ligne de bataille, dont, de ma

personne, j’occupais le centre. Les cavaliers païens et les gens de

pied, ceux-ci munis de leur haut et étroit bouclier de peau de buffle ou

d’osier solide, voltigeaient pêle-mêle et en désordre, criant, se

démenant, hurlant, autour de notre cavalerie baguirmienne et de notre

cortège.

Puis la colonne se disloqua ; nos cavaliers firent mine de charger les

païens de l’escorte, qui, beuglant comme des diables, entrèrent dans le

jeu, feignant de se défendre pour se sauver après chaque fusillade, et

revenir ensuite de toutes parts en poussant des clameurs guerrières.

Cela dura jusqu’à ce que nous eussions atteint la lisière de la forêt où

_Abou Sekkin_ était campé. Nous pénétrâmes alors dans le fourré,

rangeant à chaque instant des groupes d’habitations gaberis, et nous

gagnâmes l’endroit où se trouvait le _mbang_.

[Illustration : Le seigneur Bousso (voy. p. 380-382).]

[Illustration : Réception chez le Mbang (voy. p. 386).]

Voyage du Bornou au Baguirmi · 第 5 / 8 题