Halte à Tillé. — Aspect des demeures choas. — A Méléri. — Comment
j’entrai à Logon. — Coup d’œil général sur le pays ; la chronique
locale. — Les Makaris. — La cour logonienne. — Une réception officielle.
— Comment je sortis de Logon. — Arrivée à Koultchi, puis à Bougoman.
Quelque importance qu’eût pour moi la lettre du cheik Omar que
l’officier du Kachella Bilâl devait m’apporter, je ne pouvais rester
plus longtemps à charge à ce pauvre Mouzo ; c’est pourquoi, le 10 mars,
je me remis tout doucement en route, continuant de traverser l’épaisse
forêt au terrain de firki, et ayant la rivière de Gambarou à ma droite.
Au bout de deux heures, je touchai le village de Wouni, sis à la rive
sud-ouest du fleuve. Çà et là se rencontraient des enclos de chasse,
formés d’un dédale de parcs allant de plus en plus se rétrécissant, où
les Keribinas acculent le gibier et où ils finissent par le tuer à coups
de flèches. Des deux côtés du chemin apparaissaient aussi de temps à
autre des hameaux choas presque entièrement abandonnés. Deux heures de
marche encore, et nous fîmes halte dans la petite ville murée de Tillé,
la dernière du Bornou proprement dit. Cette localité occupe un site
charmant, sur une colline au pied de laquelle coule un bras du
Gambarouram. Malheureusement, elle comptait à peine pour l’instant une
centaine de feux, et aucun de ses habitants ne fut à même de me fournir
un logis à mon usage exclusif.
Comme, dans la hutte qui me fut assignée, on venait de cuire le repas de
la maison, et qu’il n’y existait point l’ombre de ventilation, j’allai
camper en plein air, au bord du cours d’eau, sous l’ombre d’un
magnifique tamarin, où mon hôte eut l’obligeance de me faire porter à
dîner.
L’endroit était délicieux. Le fleuve, aux berges bien boisées,
s’infléchissait ici de telle sorte, que le regard, en suivant le cours
de l’onde, jouissait de la perspective entière du village qui surgissait
tout à coup en contre-haut de la rivière. Ces cabanes rustiques,
dominant l’eau limpide, avec leur avenante parure de bouquets d’arbres,
avaient pour moi, au sortir de mon long séjour au désert, un attrait
toujours nouveau, qui me consolait des privations matérielles auxquelles
on est forcément réduit dans toutes ces contrées.
Je restai longtemps à rêver, sous l’épais couvert de troncs
gigantesques, en face de cette romantique nature. Ici, c’étaient des
enfants qui jouaient par terre, de longues files de femmes qui, des
plats et des corbeilles sur la tête, traversaient à gué la rivière, pour
se rendre au marché de la ville de Djelbeï, située à une journée de
marche au sud de Tillé ; là, c’étaient des singes qui venaient, en
exécutant de mirifiques cabrioles, se désaltérer au courant du fleuve,
sur les rives verdoyantes duquel grouillaient en outre des légions de
pintades : tout était paix, abondance et grâce, en tant du moins que
l’aimable nature subvenait, pour son compte, aux frais du décor ; il n y
avait que là où l’homme entrait en scène que le tableau, cela va sans
dire, se gâtait quelque peu.
Bientôt, des gens du village survinrent pour me contempler, et, parmi
eux, des musiciens, qui me régalèrent de leur harmonie cacophone ; l’un,
qui jouait du tambour, avait la tête rasée, sauf deux minces nattes
dirigées de l’avant du chef à l’arrière. Le second était porteur d’une
flûte de pan forée d’une quantité de trous, avec une large embouchure de
métal, et une corne recourbée en dessous de l’instrument, lequel
ressemblait à peu près aux ventouses des barbiers du pays.
[Illustration : Visite de musiciens.]
Quelques heures de marche le lendemain nous conduisirent, vers le sud-
est, à la ville logonienne de Kalakafra, qui, dans ses hautes et
épaisses murailles, renferme cinq milliers d’habitants. Cette population
ne brillait pas par l’esprit de confiance et d’hospitalité, car, à notre
approche, on ferma toutes les portes de l’enceinte. Force nous fut de
camper à l’ombre d’un grand bolongo dont les énormes fruits menaçaient
de nous choir sur la tête. Quelque temps après, il est vrai, nous
reçûmes la visite du gouverneur, lequel porte le titre de calife. Ce
personnage nous promit de nous envoyer à déjeuner ; mais il ne tint pas
sa parole, de sorte que nous dûmes nous remettre en marche dans l’après-
midi, afin de pousser jusqu’à Oulf ou Alfou, la cité la plus ancienne du
Logon.
Celle-ci, mieux conservée que la plupart des villes bornouanes, avec des
murs valant ceux de Kalakafra, peut compter de six à sept mille
habitants. Elle est administrée par un fonctionnaire du titre de
_galadima_, devant la demeure duquel nous défilâmes en caracolant et en
brûlant de la poudre, sans que nos démonstrations aboutissent toutefois
à nous faire recevoir de ce haut dignitaire. Il semblait si réfractaire
à tout sentiment d’hospitalité, que nous préférâmes dresser nos tentes
en plein air. Ce fut là que j’aperçus le premier palmier delêb
(_Borassus Æthiopum_).
[Illustration : Halte à Tillé.]
Continuant toujours vers le sud, nous traversâmes le lendemain une
région où se trouvait une population pressée de Kanouris et d’Arabes
Choas. La végétation dominante était un taillis où apparaissent des
espèces de mimosas que je n’avais pas encore eu occasion d’observer ;
les villages, exposés aux inondations à certaines époques de l’année,
étaient pour la plupart environnés d’une petite levée de terre
protectrice, soutenue par des couches de roseaux.
Le fruit de l’hedjilidj (_Balanites ægyptiaca_) joue dans ces districts
un rôle alimentaire analogue à celui du noyau de coloquinte dans la zone
saharienne. Ce fruit, de la grosseur d’une petite datte et de forme
ovale, se compose, comme la plupart des fruits tropicaux, d’un noyau et
d’une coque dure entre lesquels se trouve une mince couche de pulpe
douce-amère et filandreuse. Au moyen d’une longue manipulation on rend
le contenu de ce noyau comestible, et on le garde comme en-cas pour la
saison où l’on manque de grain. A force de le faire cuire et macérer, on
lui enlève son principe amer, et on le met à sécher sur des nattes ou
des hangars : en cet état, on l’appelle _nagué_.
Dans ces régions où vit une population mixte, les gîtes préférés du
voyageur, ce sont les villages habités par les Kanouris, dont la
bienveillance lui garantit un meilleur accueil que celui qu’il trouve
chez les Choas ou les Makaris, races égoïstes et peu hospitalières.
Les bourgades des Choas particulièrement se reconnaissent à leurs
énormes huttes de roseau ou de chaume, habitations disgracieuses autant
que peu solides, mais tellement vastes que chevaux et bétail grand et
menu y logent pêle-mêle avec les humains. D’ordinaire, il y a au dedans
de ces cases, outre quelques bancs de terre, un échafaudage haut de deux
mètres à deux mètres et demi, établi sur des perches, et recouvert de
nattes, où se retire, pour coucher, la famille ; tout le reste de la
hutte, ou à peu près, est occupé par le bétail. De plus, à cause des
mouches qui pullulent dans ces parages humides et marécageux, au point
de troubler la nuit le sommeil des gens, on dresse habituellement devant
la cabane un échafaudage du même genre, qu’on fait encore plus élevé,
s’il se peut, de manière à le garantir de l’insecte importun, lequel se
tient presque constamment à fleur de terre et fuit tout courant d’air un
peu fort. Sous cette estrade extérieure, il est encore d’usage
d’entretenir un feu qu’on alimente avec du bois mal séché, pour que la
fumée achève de mettre les mouches en déroute. Le jour, ces hauts
appentis sont utilisés comme hangars d’abri contre le soleil.
Dans les huttes où bêtes et gens ne logent pas en commun, on installe
contre le fléau une haute charpente recouverte de nattes, et munie d’un
divan de deux mètres de largeur et d’une longueur proportionnée au
nombre des membres de la famille ; cette case se clôt hermétiquement de
tous côtés ; le soir seulement, on soulève un coin de natte, et chacun
se glisse par là dans le dortoir. Je laisse à penser quelle atmosphère
règne dans ces boîtes closes, où hommes, femmes, enfants, adultes, gens
de la famille et étrangers, tout le monde se trouve remisé en tas.
Les Kanouris et les Makaris, dont les cases ne sont pas assez spacieuses
pour contenir des divans de pareille taille, se défendent des mouches en
rétrécissant le plus possible leurs portes, lesquelles n’offrent que
juste l’ouverture nécessaire pour que l’on s’y faufile. Le soir venu, la
famille entière s’engouffre simultanément par la brèche, après quoi l’on
enfume consciencieusement toute la hutte, on expulse mécaniquement tous
les insectes au dehors, on allume un feu donnant de la fumée, puis on
bouche l’ouverture au moyen d’une porte fermant bien hermétiquement.
Quel supplice que celui du voyageur européen forcé de choisir entre la
suffocante atmosphère de cette case et le fléau dévorant des mouches au
dehors ! C’est en vain que, pris de désespoir, il s’évade un moment au
grand air ; il ne tarde pas, tout saignant de sa lutte inégale contre
les légions de bestioles ailées, à se renfoncer dans la boîte à fumée.
Le plus mauvais moment, à cet égard, est naturellement la saison des
pluies, et la période immédiatement postérieure, alors que le pays est
inondé ou changé en un marécage.
Lors de mon passage, le fléau était relativement modéré, et à Méleri,
village kanouri où nous couchâmes le 12 mars, il nous fut possible de
camper à l’air sous les tentes. Pour moi, je m’étais installé sous un
arbre gigantesque ; mais, pendant la nuit, force me fut de déménager,
car ma tente, le sol, mes nattes, mon corps, tout était envahi par des
milliers de punaises des bois qui avaient là leur quartier général.
A Méleri, nous fûmes enfin rejoints par un homme du Kachella Bilâl : il
est vrai que ce n’était pas celui que nous attendions avec la lettre du
cheik Omar, mais un autre, qui était parti simultanément, et qui avait
cheminé sur nos traces, tandis que son compagnon gagnait le Logon par
une autre route, dans le dessein de nous rallier à Vouli.
Vouli, où nous arrivâmes le 13, est une agglomération _choa_ entourée de
palmiers delêb, arbres majestueux et à feuillage flabelliforme, qui, à
partir de là, sans dominer encore dans la flore, commencent cependant à
devenir très fréquents. Leur fruit, de la grosseur et de la forme d’une
noix de coco, est jaune foncé quand il est mûr, et se compose presque
entièrement d’un noyau. La pulpe, à peu près jaune safran, assez dure et
très filandreuse, est remarquablement douce et savoureuse, mais on ne
peut que la sucer.
[Illustration : Intérieur d’une hutte choa.]
De l’officier du Kachella Bilâl, nulle trace encore à Vouli. En
revanche, il vint un messager du roi du Logon, chargé de me prier de
rester où j’étais jusqu’à ce que son maître m’envoyât quérir
officiellement. Il faut dire que le bruit de mon approche avait mis en
révolution toute la cour logonienne. La quantité de gens et de chevaux
qui formaient mon escorte avait confirmé certaine rumeur d’après
laquelle je n’étais censé m’être mis en route que pour assister dans sa
détresse le _mbang_ fugitif, dont le roi du Logon était l’ennemi.
Marouf, c’était le nom de ce dernier prince, était en conséquence très
inquiet, pour ne pas dire effrayé, de ma venue, et ma triple qualité
d’étranger, de chrétien et d’Européen suffisait déjà seule à expliquer
son émoi. Aussi était-il en train de concentrer dans sa capitale le plus
de cavaliers et d’armes qu’il pouvait, et cherchait-il à retarder ma
marche jusqu’à ce qu’il eût achevé ses préparatifs.
Je ne fus informé de ces circonstances que lorsque j’avais déjà promis
d’attendre à Vouli que Marouf m’y envoyât prendre.
Vers le coucher du soleil, à une heure où il n’était plus possible que
je fisse mon entrée dans la ville de Logon, je vis paraître deux
cavaliers armés tout en guerre. Ils étaient, ainsi que leurs chevaux,
revêtus de cottes ouatées. Ils me saluèrent au nom du roi, et me
demandèrent derechef de différer mon entrée jusqu’au lendemain matin,
sous le prétexte que l’on n’avait pas terminé à la cour les apprêts de
réception voulus pour un personnage de mon importance. Mais le village
de Vouli, délaissé d’une partie de ses habitants, m’offrait si peu de
ressources en vivres, et mes propres provisions se trouvaient à tel
point épuisées, que je dus insister vivement pour que le retard en
question ne se prolongeât pas au delà du terme indiqué.
Vers dix heures du matin, le jour suivant, je vis en effet revenir mes
deux cavaliers ; mais ce fut pour solliciter de moi, au nom de leur
maître, un nouveau délai, sous prétexte que l’officier du Kachella Bilâl
devait arriver d’un moment à l’autre, et que l’on désirait que, lui et
moi, nous entrassions ensemble dans la ville.
J’usai de toute ma politique et de tout mon art de séduction pour me
faire bien venir d’un de ces hommes et obtenir ainsi la possibilité de
partir au plus vite, même dans le cas où le fonctionnaire susnommé
n’arriverait pas. Je réussis effectivement à gagner le concours sincère
d’un de ces envoyés, qui était Kanouri de naissance et beau-frère du
roi. Tant que dura la grande chaleur, nous patientâmes, patientâmes
toujours ; mais, vers quatre heures, l’homme du Kachella Bilâl
continuant à ne point donner signe de vie, je déclarai que j’étais
résolu à faire mon entrée le jour même dans la capitale du Logon,
d’autant que, à Vouli, moi et mes gens nous ne trouvions rien à nous
mettre sous la dent.
En conséquence, je m’accoutrai d’une façon décente : je revêtis un
pantalon fraîchement blanchi ; par-dessus ma chemise bornouane, je
passai un burnous piqué des vers, et, après m’être enveloppé le visage
jusqu’aux yeux dans un _litham_, je me dissimulai les yeux mêmes au
moyen de lunettes bleues. Mes compagnons, de leur côté, avaient mis
leurs meilleurs habits, ceux du moins qui en avaient de rechange, et
avaient enfourché les coursiers qu’on se proposait de vendre à
Mohammedou : tels quels, au nombre de trente hommes et plus et d’autant
de chevaux, à peu près, nous formions une troupe tout à fait imposante.
Devant moi caracolaient les deux messagers royaux ; à mes côtés étaient
Almas et l’homme du Kachella Bilâl ; derrière s’avançait Kieri avec la
garde à pied, armée de fusils, et mes serviteurs ; le gros du cortège
était formé par les gens qui s’étaient joints en volontaires à la
caravane.
Au bout d’une heure, nous arrivâmes, sur la face ouest de la ville, à
une porte qui se trouvait fermée. Un des envoyés du roi y frappa avec sa
lance ; on ouvrit, et nous pénétrâmes dans la place, mais l’un après
l’autre seulement, car les portes des bourgades makaries sont tellement
étroites, que c’est tout au plus si un homme y peut passer à cheval.
Arrivés au _Dendal_ (grande place, grande rue) devant le palais, nos
cavaliers se livrèrent aux démonstrations de rigueur, tandis que mes
fusiliers brûlaient de la poudre. Pour moi, vu ma dignité, je me tenais
immobile et coi. Cela dura un quart d’heure, pendant lequel nous
restâmes sous le coup des regards scrutateurs des citadins et de la
curiosité du prince, qui nous regardait, caché quelque part.
Ensuite parut un messager royal, qui nous conduisit au logis que nous
devions occuper. Celui-ci n’était pas, à beaucoup près, aussi luxueux
que celui que Henri Barth, juste vingt années auparavant, avait reçu du
père de Marouf. A grand’peine j’y casai mes huit chevaux, et je
m’installai, pour mon compte, au sommet de la maison, dans une chambre
isolée qui en constituait à elle seule tout l’étage supérieur ;
l’escalier par lequel on y montait étant démoli, il n’y avait plus pour
y accéder qu’une poutre disposée obliquement, un vrai chemin de danseur
de corde.
Le même jour, le roi m’envoya trois poules, deux nattes, des portières,
quatre grands plats de poudding avec de la sauce au poisson et du miel,
plus, de la paille et un peu de fourrage pour les chevaux.
Je passai presque toute la nuit à prendre agréablement le frais sur le
toit de la maison, d’où je pouvais apercevoir l’étrange cité et le train
de ses habitants plus étranges encore.
Le Logon, — dans la langue locale _Loghwan_ ou _Laghwan_, — est une
région riche en eaux, et aussi par places marécageuse, qui occupe les
deux rives du fleuve du même nom. Son territoire, de forme arrondie,
peut avoir une largeur moyenne de quatre-vingt-dix kilomètres. Il
s’étend de l’est à l’ouest depuis le Chari proprement dit, ou Ba Bousso,
jusqu’au district choa de Balgé, situé au nord de Mandara ; vers le sud
et le sud-est, sa limite, assez incertaine, touche aux contrées
qu’habitent les Mousgos et les Fellatas, peuplades indépendantes qui ne
cessent d’empiéter sur lui.
Le terrain est essentiellement plat, et, dans les parties où domine
l’argile, impraticable en certaines saisons. Les seuls reliefs qui y
existent sont les intumescences rocheuses de Wâza, élevées d’environ
cent cinquante mètres au-dessus de la plaine.
Là où le sol ne reste pas submergé pendant une moitié de l’année, la
végétation arborescente prospère à merveille. Comme représentant de la
faune sauvage, on remarque surtout des éléphants, des buffles, des
hyènes, des hippopotames, des crocodiles et des sangliers ; plus rares
sont les lions, les léopards, les rhinocéros. Quant aux girafes et aux
antilopes, ils sont, cela va sans dire, en assez grand nombre, de même
que les oiseaux de marais et les volatiles aquatiques. La région enfin
est très poissonneuse.
Le fleuve Logon (_Loghwan_), qui traverse le pays du sud au nord, le
divise en deux parties inégales dont la plus vaste se trouve à l’ouest.
A un jour de marche au sud de la capitale ou _Karnak_, la rivière rallie
à droite un rameau fluvial échappé de son propre tronc sur le territoire
des Mousgos, et qu’on désigne sous le nom de Petit Fleuve (_Lrho
Matia_).
La région entière mesure mille kilomètres carrés, et peut renfermer un
quart de million d’âmes. Elle se partage en quatre provinces : celles
d’Halaka au nord, d’Hoksêvéni à l’est, de Mâzé à l’ouest, et de Zâ au
sud.
Les districts les plus considérables sont ceux de Wâza et de Djinna,
situés à la partie méridionale du royaume ; tous deux constituent
d’importants avant-postes contre les tribus remuantes des Mousgos :
aussi les administrateurs de ces cercles occupent-ils le premier rang
dans la hiérarchie militaire du Logon.
Les principales localités, en dehors de la capitale, sont, sur la rive
ouest : le bourg de Diffel, celui de Goffa, vis-à-vis duquel se place le
confluent du Petit Fleuve ; puis, au midi, jusqu’à la frontière, les
villes de Chollem (ou Hollem), de Kazerê et de Mazarâ. Au delà se
trouvent les bourgades mousgos de Mareafa, de Tekkelê, où le _Lrho
Matia_ prend, dit-on, sa course de dérivation, de Balgedi, de Mouskoun,
celle-ci à une demi-journée, semble-t-il, au sud de la ville logonienne
de Mandjafa.
Le second centre de population du pays, c’est Djinna, où se fait un
important commerce d’ivoire et d’objets de fabrication locale ; il ne
paraît être qu’à une demi-journée de marche de Tekkelê. Citons encore,
entre le Grand et le Petit Fleuve, la ville de Mâwé, plus au sud, celle
de Baram, et plus loin, au sud-ouest, Wâza. Toutes ces petites cités,
entourées de murs, peuvent compter en moyenne de trois à cinq mille
habitants.
Les Logoniens sont proches parents, d’une part des Makaris du Bornou,
et, de l’autre, des Mousgos. Ce ne sont pas les Makaris qui, d’après la
tradition, ont possédé originairement le pays. La population qui y
domina d’abord, bien avant la venue des occupants actuels, se composait,
dit-on, d’émigrants arrivés de l’extrême Orient, de la Syrie, à ce qu’il
paraît, dans les premiers temps de l’Islam, sous la conduite de deux
princes qui fondèrent ainsi un royaume aux bords du Chari. Ces émigrants
trouvèrent la contrée au pouvoir de deux souverains, dont l’un régnait
sur le fleuve et avait le monopole de la pêche, tandis que l’autre
régissait la forêt et la plaine, et, au moyen de grandes meutes de
chiens, y exerçait le privilège de la chasse.
Ces deux seigneurs, ajoute la chronique, se soumirent à la domination
des nouveaux venus, plus civilisés et plus forts ; le plus âgé des
princes émigrés renonça de son côté à la souveraineté, pour n’être que
le premier fonctionnaire du nouvel empire fondé par lui et son
compagnon. Le roi pêcheur devint, lui, le second fonctionnaire, le chef
de la ville de Logon ; et l’ex-grand maître de la chasse fut le
troisième officier en titre. Aujourd’hui encore le premier nommé de ces
dignitaires, qui a le titre d’_Iba_, est de sang royal et dispose d’une
considération et d’une richesse tout à fait princières ; près de la
moitié de l’empire lui appartient. Le second, le seigneur du fleuve,
porte le titre de _Mhraï Logon_ ; le dernier enfin, le _Mhraï Rhaâ_,
autrement dit le chef de la maison, du territoire (en arabe _Dâr_), a
conservé le train de chasse traditionnel de ses devanciers, et en use
encore de temps à autre.
Ce ne fut que plus tard, à la suite d’un combat contre les musulmans où
leur roi avait été tué, que les Makaris, actuellement en possession du
pays, arrivèrent de la région de Bousso et du haut Chari. Ces Makaris,
physiquement, diffèrent beaucoup des Kanouris. Ils sont en général plus
foncés de teint que les gens du Bornou, de forte stature, et, dans leur
pays de marécages, très enclins à l’embonpoint. Leurs traits ne sont ni
beaux ni réguliers. Dès qu’on entre dans une localité makari, on trouve
aux choses un tout autre aspect que dans les villages bornouans
limitrophes ; on est étrangement frappé de l’ampleur relativement
grandiose des constructions, de l’extérieur grave et imposant de la
population, et de l’originalité de l’ensemble.
Les demeures ici sont, les unes des huttes en terre du type _bongo_
susnommé, avec des toits de chaume en forme de dômes, et, d’ordinaire,
de hauts soubassements, à cause de l’humidité de la région. D’autres
sont de grands bâtiments pareils à des forts, avec d’épais murs
crénelés, parfois aussi des tourelles d’angle et des portes qui
habituellement sont plus larges par en haut que par en bas. D’autres
encore sont des constructions carrées, avec des toitures peu inclinées,
et de hautes portes qui vont en diminuant à leur partie supérieure ; ces
dernières demeures, bien qu’atteignant à l’élévation d’un premier étage,
ne forment néanmoins à l’intérieur qu’un vaisseau unique.
De ces trois types d’habitation, le plus curieux est le genre
forteresse, plus fréquent dans les villes du Chari situées en dehors du
Logon que dans ce pays même, et où se décèle le goût de la population
pour la solidité et le confortable. En avant des habitations se trouve
d’ordinaire une place qui sert à prier, à recevoir les visiteurs, les
subordonnés, et qu’entoure extérieurement un mur d’un pied de haut ; le
sol y est soigneusement nivelé, et recouvert d’une couche de sable ou de
paille.
[Illustration : Danse de Logoniennes (voy. p. 362).]
Dans les régions musulmanes des Masas, race dont les Makaris font
partie, le costume, l’armement, la coiffure présentent, cela va sans
dire, des différences essentielles. Le vêtement des hommes s’y compose
de bandes de coton cousues ensemble et teintes à l’indigo ; il en est de
même des mouchoirs à l’usage des femmes. Les proches parents des
Logoniens, les Mousgos, peuplade païenne également de la famille des
Masas, se contentent, eux, de porter un tablier de cuir, et leurs femmes
une étroite bride autour des reins, comme font les païens des contrées
au sud du Baguirmi, d’où les Logoniens passent pour être venus. Ces
Mousgos, eux aussi, sont une superbe et robuste race, mais avec des
traits grossiers, encore enlaidis par les plaques d’os ou de métal que
ces gens se passent dans la lèvre supérieure et dans l’inférieure, et
qui, lorsqu’ils parlent, claquent l’une contre l’autre comme des
castagnettes et donnent à leur bouche l’aspect d’une trompe. Les
Logoniens, de même que les Makaris du Bornou, qui les uns et les autres
sont musulmans, ne connaissent pas, il est vrai, ce genre
d’enjolivement. Leurs armes sont généralement celles dont se servent
tous les Bornouans : javelots, lances, poignards attachés à l’avant-
bras, et armures ouatées ; le javelot toutefois tombe de plus en plus en
désuétude ; les Mousgos, par contre, en font leur arme de prédilection,
de même que les païens qui habitent au sud du Baguirmi.
Ces Makaris, je parle toujours de ceux qui sont musulmans, se rasent le
chef et vont la plupart du temps la tête nue, sauf les savants, les
vieillards et les pèlerins, qui se coiffent d’une petite toque de coton.
Les femmes s’arrangent les cheveux en six tresses, selon la mode ci-
dessus indiquée à propos des villes du Kotoko.
Les Logoniens s’adonnent à l’agriculture, à l’industrie et à la pêche.
De leur sol gras et vigoureux ils tirent, comme produits en conséquence,
du sorgho, du coton, du tabac, quelques légumes et de l’indigo.
Leur principale industrie est le tressage de la paille, qui a atteint
chez eux un haut degré de perfection ; dans quelques localités fleurit
en outre la teinture à l’indigo. Les modèles variés de corbeilles, de
couvercles à plats, de nattes et de portières, produits dans cet art,
ont vraiment un galbe tout particulier ; et si les Bornouans ont été en
ce genre les initiateurs des Logoniens, ils sont aujourd’hui surpassés
par ceux-ci.
[Illustration : Vue de Logon, du côté de la rivière (voy. p. 363).]
Un autre talent national, c’est celui de la bâtisse, qui trouve aussi
fort à s’exercer à l’étranger, par exemple dans l’Ouadaï, où l’on n’y
entend presque rien. Les gens du Logon excellent encore à confectionner
des plats de bois d’une grandeur et d’une beauté sans pareilles dans
aucun de ces pays, et à tailler dans le bois de l’_haraza_[4] (_Acacia
albida_) des bordages d’embarcation remarquables. Ce sont des ais
d’environ seize mètres de long, sur un ou deux mètres de large, dont on
relie tant bien que mal à l’aide de cordes les hauts museaux effilés, en
bouchant les interstices au moyen de bottes de jonc.
Ce peuple se nourrit bien. La contrée est riche en miel et en tubercules
farineux, bons à manger, autres que la patate. Le poisson commence ici à
former le fond de l’alimentation ; malheureusement on ne l’accommode que
séché, avec une sauce d’une odeur nauséabonde, et adjoint à l’inévitable
poudding. Les Logoniens sont, je l’ai dit, graves, défiants, égoïstes,
avisés et calculateurs. Ils aiment les couleurs sombres, l’étrangeté,
l’énormité, et ont des manières mystérieuses. Aussi, dans tout le
Bornou, les soupçonne-t-on de sorcellerie et de mauvaises pratiques ; la
conviction de tout Kanouri, c’est que dans n’importe quel Makari il y a
un magicien, ayant spécialement le pouvoir de se changer la nuit en
hyène, dévorant la chair des morts et capable par son mauvais œil
d’occasionner toutes sortes de malheurs. Chaque localité logonienne
jouit, de ce chef, d’un renom spécial. Les Makaris du reste, cela va
sans dire, croient volontiers eux-mêmes au surnaturel chez autrui, et ce
n’était pas seulement pour conserver sa dignité, pour s’accommoder à
l’usage, ou par haine contre le _mbang_ Mohammedou, que le roi Marouf se
tenait si fort sur la défensive à mon égard, c’était encore par crainte
de mes enchantements.
Tandis que dans la province bornouane de Kotoko les institutions du
début se sont en partie perdues ou fondues dans celles de la grande
monarchie, le Logon, indépendant, a mieux gardé son originalité
politique. Sa subordination à l’État voisin est réelle, mais tout
extérieure ; elle se borne au payement d’un tribut de cent esclaves et
de cent _tobes_[5].
La forme du gouvernement est une monarchie limitée ; le roi (_Miaraï_)
ne peut rien résoudre ni rien exécuter sans l’aveu des cinq hauts
dignitaires du pays. Ceux-ci sont, outre l’_Iba_ et les deux _Mraïs_
susmentionnés, le _Madam_ ou camérier privé, qui approche de près la
personne du prince et sert d’intermediaire de confiance entre lui et le
peuple, et le _Mra-li-Rhaâ_, qui a sous sa surveillance les femmes et
les enfants du monarque, et constitue une espèce de préfet de police.
Ces grands officiers représentent en quelque sorte le ministère
logonien, et ne laissent pas que d’user, le cas échéant, de leur droit à
faire de l’opposition.
Il y a aussi des dignitaires issus des rangs de la bourgeoisie libre :
tels sont, par exemple, le _Ngar Bâ_, capitaine de port, préposé à la
navigation ; le _Tschêcho_ (dénomination tirée de l’arabe _Cheich_) ou
chef de la cavalerie royale, et divers gouverneurs civils pour les
districts intérieurs du pays. Quant aux commandants des cercles
frontières (Mraï Wâza, Mraï Djinna, Mraï Mazarâ, etc.), ils sont de
souche esclave et revêtus de pouvoirs militaires importants ; les deux
premiers marchent immédiatement à la suite du _Madam_.
Tirons à part de cette hiérarchie l’héritier du trône (_Ouleï Nghai_),
et les autres princes, qui portent le titre de _Marba_.
[Illustration : Entrée dans la capitale du Logon (voy. p. 357).]
Au moment où nous approchions de la capitale, toute la population se
trouvait mise en émoi par une querelle entre le prince régnant et son
frère, l’héritier présomptif du trône. Celui-ci avait laissé voir une
envie prématurée du pouvoir, et la peur d’être arrêté et tué par le
maître l’avait déterminé à s’enfuir à Kousseri. Le peuple et les grands
avaient pris parti pour lui, car c’était un prince brave et aimé, et ce
n’était qu’à force de sacrifices d’argent, de tobes et de festins que
Marouf était parvenu à rétablir la concorde.
Ajoutons enfin que, en dehors des dignitaires proprement dits, il existe
au Logon, comme au Bornou, tout un clan de vieilles familles nobles qui
n’ont d’autres droits que celui de paraître à la cour, pour y rendre
journellement leurs devoirs au souverain, et qui sont nourries au palais
de celui-ci. Détail à noter : dans cette cour du Logon il n’y a point de
fonctionnaires eunuques, malgré la proximité du Baguirmi, la grande
pépinière de cette sorte d’hommes pour toutes les régions du nord de
l’Afrique.
Si sérieux que soient les habitants du pays, je n’en constatai pas
moins, du haut du toit où je prenais le frais au clair de la lune, que,
de tous côtés, rues et places publiques étaient remplies de musique et
de danses. Je pus même, de mon observatoire, contempler un genre de
danse nationale dont je n’avais pas encore été témoin, du moins au
Bornou proprement dit.
Elle s’exécute par des femmes seules. Un cercle se forme ; en dehors se
place un orchestre composé d’un tambour et d’une flûte ; puis du cercle
se détache d’abord une femme qui se met à danser au milieu, au son de la
musique, en ayant l’air de défier les autres, jusqu’à ce qu’une seconde
femme, se décidant à relever le gant, entre en lice à son tour. A
plusieurs reprises, les deux danseuses passent comme un trait l’une
devant l’autre ou tournoient l’une autour de l’autre, comme si elles
recueillaient leurs forces pour le choc qui doit avoir lieu ; puis,
soudain, elles bondissent l’une sur l’autre, en se heurtant mutuellement
de la hanche droite, jusqu’à ce que la plus faible des deux se trouve
manifestement rejetée en arrière et se sauve piteusement hors du cercle,
aux éclats de rire de toutes ses compagnes ; après quoi, la ballerine
victorieuse recommence à danser, jusqu’à ce qu’une autre rivale vienne,
de la même façon, lui arracher la victoire.
Le lendemain matin, de bonne heure, reparut le bon envoyé kanouri du roi
Marouf. Je lui fis cadeau d’un thaler, pour m’assurer ses bons offices
auprès de son maître, dans le cas où le représentant du Kachella Bilâl
tarderait encore d’arriver, puis je le dépêchai au palais, avec la
mission de s’enquérir quand pourrait avoir lieu ma réception. Je lui
remis en même temps un second thaler pour qu’il l’échangeât contre la
monnaie courante au marché, à savoir des bandes de coton de trois doigts
d’épaisseur sur deux mètres de large ; pour mes cinq francs, je devais
en avoir quarante-deux.
J’achetai ensuite un peu de sorgho, du beurre, des oignons, du riz,
toutes choses que je trouvai d’un prix plus élevé que je ne l’aurais cru
dans ce pays fertile. Le roi trembleur m’envoya de son côté à déjeuner,
et six poules vivantes, en me faisant prier de l’excuser : il avait,
disait-il, à tenir d’abord le grand conseil pour terminer le différend
avec l’héritier du trône et les grands du pays ; mais il promettait de
me recevoir dès que l’accommodement serait fait.
Je me résignai donc à patienter encore, et je tuai le temps en causant
avec un esclave qui avait longtemps vécu à Tunis, ville bien connue de
moi, et qui en outre avait élargi ses horizons en faisant un pèlerinage
à la Mecque.
L’officier du Kachella Bilâl arriva enfin ; néanmoins le roi ne se
décidait toujours pas à me recevoir. Peut-être avais-je eu tort de
m’affubler de lunettes bleues pour faire mon entrée dans la ville ; cet
appendice avait sans doute mis à trop rude épreuve le courage de Marouf.
Vers le soir, n’ayant de nouvelles ni dudit Marouf ni du représentant du
Kachella, je sortis de fort mauvaise humeur, pour tâcher de me
distraire, et je m’en allai vers le palais, quoiqu’il ne fût pas
conforme à la bienséance qu’un étranger de distinction quittât sa
demeure avant d’avoir eu une audience solennelle du roi. Je traversai le
marché, qui se tient chaque jour l’après-midi, et où étaient exposés en
vente un peu de tabac, des bandes de coton, des légumes verts, des
cordes, des nattes, et je gagnai le côté sud-est de la ville, arrosé
immédiatement par le fleuve.
Les deux types d’architecture dominants étaient ici la maison massive et
la haute bâtisse à pignon qui va s’amincissant par le haut ; le reste se
composait de demeures _bongo_. La rivière, large de deux cents à deux
cent cinquante mètres, était en ce moment animée par la file des
marchands qui regagnaient le bord opposé.
Le courant, à l’endroit où se faisait ce mouvement, n’avait pas plus
d’un mètre et un quart de profondeur ; il est vrai que le lit du fleuve
était loin d’être rempli entièrement ; il y avait bien, le long de la
berge orientale, un espace à sec de près de soixante mètres. La rive, au
pied des murailles, dominait de quatre mètres environ le niveau de
l’eau, mais elle s’abaissait considérablement de l’autre côté. Je
m’assis à cette place, et j’y demeurai longtemps perdu dans la
contemplation du charmant tableau qui s’offrait à moi dans l’atmosphère
déjà sensiblement rafraîchie du soir.
A l’ombre de grands arbres à caoutchouc étaient accroupis des groupes
d’habitants qui regardaient le va-et-vient en causant des choses du
jour. Çà et là, au-dessus du mur d’enceinte, un majestueux palmier delêb
dressait son fût élancé ; puis, sur le fleuve, c’étaient d’innombrables
embarcations, du genre ci-devant décrit, des enfants, des jeunes filles
qui se baignaient, des femmes qui, la corbeille sur la tête, s’en
revenaient du marché et regagnaient leurs huttes : scène aimable, où
tout respirait la paix, l’activité, le bien-être.
La ville a sept portes et compte à peu près une douzaine de mille âmes.
Le lendemain matin, je recommençai de mettre l’épée dans les reins à mon
Kanouri, qui, bien que féru du plus humble respect pour son maître et
seigneur, ne laissait pas, d’un autre côté, de se sentir obligé envers
moi et trouvait aussi inepte qu’offensante la manière dont le souverain
me traitait. Enfin, avec le déjeuner, m’arriva l’avis que Marouf,
aussitôt après, m’accorderait audience. Encore ce prince ne put-il
prendre sur lui de me recevoir seul et à part, comme ma qualité le
voulait ; il manda du même coup toute la caravane au palais.
[Illustration : Réception dans le palais de Marouf.]
Ce palais était encore tel que Barth l’avait décrit dans sa relation.
D’un petit vestibule d’entrée nous pénétrâmes dans une cour oblongue, de
là dans un corridor plus spacieux que le vestibule, puis dans la cour
principale, longue de trente mètres environ, ensuite dans une troisième
cour, et enfin, par une simple porte de communication, dans un dernier
enclos, tout petit, au fond duquel était dressé un grand divan recouvert
de nattes. De cet endroit, le maître de céans, à travers des portières
faites de minces roseaux un peu espacés, avait vue sur la cour entière,
tout en restant caché aux regards des gens qui s’y trouvaient. Ni au
Logon, ni au Baguirmi, le roi n’a coutume de se montrer à des étrangers.
J’oubliais de dire que, dès mon entrée dans le palais, j’avais eu à me
chamailler avec l’officier introducteur, lequel insistait pour que je
parusse pieds nus devant Sa Majesté logonienne. J’avais, en cette
occurrence, usé du même biais dont je m’étais déjà servi lors de ma
réception à Kouka par le cheik Omar : j’avais tout bonnement retiré mes
socques en passant par le premier corridor, et j’avais gardé les légers
chaussons de cuir de chèvre jaune, et sans semelles, que je portais
dedans ; mais ce moyen terme avait soulevé des difficultés, et je
n’avais finalement obtenu la permission d’en agir à ma guise que sur la
menace que j’avais faite de renoncer purement et simplement à l’honneur
de l’audience.
La salle de réception était fort proprement tenue et recouverte d’une
épaisse couche de beau sable fin. Ajoutons tout de suite que l’on
n’avait pas exigé de moi que, toujours suivant la coutume du pays, je me
présentasse au souverain le torse absolument nu. Nous nous accroupîmes,
comme il le fallait, les yeux baissés, attendu qu’il n’est pas séant de
rencontrer le regard majestueux du roi, et nous effectuâmes nos
salutations.
Nos souhaits de bonheur et de longue vie formulés, je rappelai au Miaraï
la visite que mon compatriote Abd-el-Kerim (le voyageur Barth) avait
faite avant moi au Logon, et la façon libérale et courtoise dont le roi
Yousef, alors régnant, l’avait accueilli. J’exprimai mon vif désir de
retrouver en Marouf, son digne successeur, un semblable ami des
étrangers. J’ajoutai que, de même que mon devancier, il y avait de cela
vingt années, était parti de la ville de Logon pour se rendre auprès du
roi de Baguirmi Abd-el-Kadir, de même, à mon tour, j’avais le dessin, de
joindre le fils de celui-ci, Mohammedou, dit _Abou Sekkin_ ; qu’en
conséquence je le priais, lui Marouf, de me confirmer d’une manière
effective la bienveillance qu’il semblait disposé à me témoigner, en me
fournissant les moyens d’aller au Baguirmi, région dont sa vaillante
main tenait la clef.
Nous déposâmes ensuite à terre les cadeaux d’usage (_Salam_ ou
_Kofolo_), et alors le truchement du prince, placé au devant du divan
royal, de manière à pouvoir entendre les paroles du maître, sans que la
voix de celui-ci vînt à nos oreilles, me salua à son tour en langue
logonienne, ajoutant au fur et à mesure la traduction en langue kanouri.
Après s’être enquis de ma santé, m’avoir demandé si mon pays était en
paix et prospérité, et comment se portait le sultan de Constantinople,
dont il avait l’air de me regarder comme un ami tout à fait intime, le
roi adressa un compliment sommaire aux autres personnes présentes, et
l’on aborda les affaires sérieuses.
Marouf me dit qu’il avait lu la lettre du cheik Omar, que c’était un
ordre de me faciliter le passage jusqu’au _mbang_ Mohammedou ; qu’en
conséquence les chemins étaient ouverts devant moi, mais qu’il devait
néanmoins me demander si j’étais disposé à écouler sa voix et à suivre
son conseil. Je lui répondis qu’en ma qualité d’étranger, ne connaissant
ni le pays, ni ses habitants, j’avais absolument besoin de la
bienveillance des princes et des peuples. Comment, moi, qui n’étais ni
prince, ni roi, irais-je refuser de prêter l’oreille aux avis de celui
qui régnait céans et commandait à tous dans la contrée ? « Eh bien,
reprit le roi, puisque je réponds de ta sûreté, le mieux, selon moi, est
que tu restes ici à profiter de mon hospitalité, jusqu’à ce qu’on ait
reçu de Bougoman des nouvelles précises de Mohammedou.
« D’après les derniers messages, ajouta Marouf, l’anti-roi Abd er
Rahman, de beaucoup plus fort que son adversaire, vient d’établir son
camp tout près de ce dernier. La crainte d’une action décisive a déjà
fait refluer vers Bougoman nombre de fugitifs, tant vieillards que
femmes et enfants. Le roi Ali, de l’Ouadaï, s’approche même, dit-on, en
personne, et la perte d’_Abou Sekkin_ est inévitable. »
Je remerciai le prince de son insigne marque de sollicitude, mais je
repartis que le cheik Omar m’avait recommandé de faire toute diligence à
partir du Logon, et de cheminer jour et nuit, comme l’exigeait du reste
la prudence dans un pays en proie à la guerre civile ; j’ajoutai qu’il
m’était impossible de dire à ce souverain que la crainte des événements
militaires m’avait déterminé à renoncer à mon excursion ; qu’en
conséquence je m’en tenais à mon intention de me remettre en route dès
le lendemain.
Marouf fit néanmoins une nouvelle tentative pour me dissuader de
partir : il me dépeignit en termes capables de m’émouvoir la détresse
qui régnait dans le Baguirmi, l’exode misérable des habitants vers les
îles du Chari, et la famine, qui était telle, que ces gens en étaient
réduits à se nourrir de lézards et de fourmis ; il me proposa enfin de
dépêcher préalablement vers Bougoman, qui n’est qu’à deux journées de
marche de Logon, trois messagers, dont un pris dans les gens de mon
escorte, pour y savoir avec certitude des nouvelles. Mais je déclinai
l’offre, en alléguant que, vu la proximité de la ville en question, je
pouvais fort bien y aller en personne aux informations. « C’est la
volonté de Dieu, fis-je en terminant ; demain, je passe la rivière.
— Eh bien, répliqua le prince en manière de conclusion, puisque tu
refuses d’écouter mes conseils désintéressés et sincères, tu es libre de
t’en aller aujourd’hui même, si cela te convient. »
Je lui rendis grâce de son autorisation ; mais je lui fis observer que
la nécessité d’achever mes achats de provisions de route ne me
permettait pas de partir avant le lendemain. Là-dessus, Kieri, mon guide
officiel, se récria avec une sorte d’épouvante ; il dit qu’il était le
messager royal pour le Baguirmi, et qu’il ne partirait que lorsqu’il
plairait au haut, riche et bon souverain du Logon. Quant au représentant
du Kachella Bilâl, il n’avait soufflé mot durant l’entretien.
Nous sortîmes du palais assez péniblement affectés, et pleins de doute
sur la possibilité de continuer le voyage.
Incontinent, j’envoyai l’adroit et prudent Almas s’enquérir de ce que
méditait Marouf. Nous sûmes ainsi que ce prince avait immédiatement fait
retirer toutes les embarcations du fleuve, pour que je ne pusse point
gagner l’autre rive, et que non seulement l’homme du Kachella avait eu
connaissance du dessein du roi, mais qu’il avait trempé dans l’intrigue.
Ledit fonctionnaire, toutefois, n’était pas bien difficile à gagner. Je
lui envoyai le jour même un beau costume d’Haoussa teint à l’indigo, et,
le lendemain, rien ne s’opposa plus à mon départ.
Quant au roi Marouf, toujours combattu entre l’envie de me voir et la
crainte puérile de mes maléfices, il me fit dire dans la matinée qu’il
tenait absolument à me parler avant que je m’en allasse, et que, à
l’issue du grand conseil, il m’accorderait une audience. Le conseil
clos, il me pria d’attendre jusqu’après le déjeuner. L’heure de la
sieste s’étant écoulée, sans autre avis de lui, j’ordonnai de mon côté
de charger les bœufs, et je risquai nonobstant une dernière tentative
pour être reçu par ce prince fantasque ; mais vainement je lui fis
rappeler de nouveau l’accueil amical dont son père Yousef avait honoré
Henri Barth : le courage lui manqua encore au moment décisif.
Le passage du Chari, en cette saison de l’étiage, est une opération qui
n’offre aucune espèce de danger ; elle nous prit seulement beaucoup de
temps, à cause du grand nombre de chevaux que nous avions : aussi
dressâmes-nous notre campement dès que nous eûmes atteint l’autre rive.
[Illustration : Passage du Chari.]
Le soir, assez tard, je reçus encore la visite d’un messager de l’_Iba_,
ou seigneur du fleuve, qui venait, de la part de ce dignitaire, me
demander du poison et une recette contre les sortilèges. Je répondis,
comme je le faisais toujours en pareille occasion, que je n’avais point
de poison, que je ne connaissais point ces choses-là ; mais, quant à
alléguer la même ignorance en fait de recettes contre les sortilèges, il
ne fallait pas y penser, dans un pays tel que le Logon. Aussi portais-je
constamment, à cette intention, une provision respectable de camphre,
ingrédient qui, dans quelques régions de l’Islam, jouit, à ce point de
vue, d’une réputation spéciale. Les docteurs de la loi surtout en usent
à tout propos, et on lui attribue vulgairement je ne sais combien de
vertus merveilleuses.
Son parfum, sa fluidité contribuent pour beaucoup à lui faire ce renom,
et il y a mainte région de l’Afrique musulmane où il est bon que le
voyageur ait soin d’aller muni de ce viatique, dont un simple grain
suffit très souvent à lui attacher un homme corps et âme. Je ne manquais
jamais néanmoins, chaque fois que je me dessaisissais d’une portion de
cette substance, de dire que dans nos pays nous ne croyions ni aux
sortilèges, ni, partant, aux moyens de s’en garantir, mais que dans
beaucoup de contrées musulmanes le camphre était, en effet, considéré
comme un préservatif très puissant.
Le roi Marouf eut l’obligeance de nous envoyer encore à dîner, sur la
rive opposée du fleuve, et l’_Iba_ nous fournit du miel pour notre
voyage. La nuit fut admirablement claire et belle, avec une fraîcheur
qui nous faisait plaisir, au sortir de ces grandes maisons étouffées.
Comme j’étais couché, rêvant encore tout éveillé, et me forgeant un
tableau imaginaire des pays vers lesquels je me dirigeais, j’aperçus
quelques cavaliers qui passaient le fleuve dans le plus grand silence.
Arrivés sur le bord où nous nous trouvions, ils filèrent sans bruit et
rapidement dans la direction du sud-est. A leur armement, je reconnus
aisément que c’étaient des cavaliers de Marouf, et, mis en défiance
comme je l’étais, je soupçonnai tout de suite que le Miaraï, dans son
ardeur d’inimitié contre _Abou Sekkin_ (Mohammedou), envoyait prévenir
l’anti-roi Abd er Rahman de l’approche de notre caravane, afin d’ôter à
son ennemi le moyen de s’approvisionner en chevaux.
Le matin suivant, 18 mars 1872, nous prîmes au sud-sud-est, par les
plaines basses qui s’étendent entre les deux bras du Chari (la rivière
de Bousso et celle de Logon), et où parfois, à l’époque des pluies, on
éprouve des difficultés à passer. Laissant à droite le petit village
makari de Melafra, nous pénétrâmes dans un bois clair composé d’arbres
assez maigres, où je constatai, pour la première fois, la présence d’une
_gardenia_, que les Kanouris appellent _kaza_. C’est une essence qui
offre l’aspect d’un poirier rabougri, et qui porte également de petits
fruits semblables à des poires sauvages, tout aussi ligneux que celles-
ci, mais qui cependant, à la rigueur, peuvent se manger.
Quoique cet arbre n’ait point d’aiguillons, ses branches raides et
noueuses n’en menacent pas moins de plus d’un accroc, dans les étroits
sentiers de la forêt, les vêtements de coton flottants du voyageur. Les
quelques exemplaires qui s’en trouvaient là étaient presque tous garnis
de plantes parasites, dont le vert végétal contrastait d’une manière
tranchée avec l’aspect desséché des petits troncs. La végétation de
mimosas clairsemés, qu’interrompaient de place en place quelques grands
arbres à girafe (_acacia albida_) et des palmiers delêb, alternait avec
de vastes prairies où se trahissaient la présence de l’homme et l’effort
de l’activité agricole.
Après avoir dépassé plusieurs villages, nous atteignîmes, au bout de
cinq heures de marche, la petite ville de Koultchi, sise à mi-route de
Logon et de Bougoman.
Nous étant assurés, de la porte, qu’il nous était loisible d’y pénétrer
sans courir tout au moins péril de la vie, nous gagnâmes la place
publique de l’endroit, où l’officier urbain, du titre de _Galadima_, se
tenait assis à l’ombre en compagnie de ses combourgeois.
Koultchi, sorte de diminutif de Logon, quant à l’aspect et au genre de
bâtisse, compte environ trois mille habitants, presque tous de la tribu
de ces Keribinas sagittaires dont j’ai déjà parlé à propos de la
province bornouane de Kotoko. Ici encore, dans cette agglomération
relativement importante, et au milieu d’une contrée fertile, ces
Keribinas ne cultivent point le sol, mais s’adonnent exclusivement à la
chasse. Les céréales dont ils ont besoin, ils se les procurent, contre
du gibier, soit dans les localités voisines, soit sur le marché de
Logon. Une des bêtes qu’ils chassent le plus, c’est le sanglier, que les
musulmans, d’ordinaire, ont si fort en horreur, et qui abonde sur les
rives du Chari et sur celles de la rivière de Logon.
Nos Keribinas, gens sans préjugé, en dévorent la chair délibérément.
Partout, dans les huttes, on trouve des peaux de sanglier, des morceaux
de viande secs de cet animal, et aussi des défenses, talisman réputé
fort précieux contre le mauvais œil, depuis la côte méditerranéenne
jusqu’à l’Équateur. Malgré cela, les Keribinas sont bons musulmans, et
les vieux du pays, que scandalise cette infraction à la loi, ne manquent
pas de s’en prendre à la jeunesse, moins scrupuleuse au point de vue
religieux. Ajoutons, du reste, que dans beaucoup de régions du centre de
l’Afrique où l’Islam règne, et où il y a des sangliers, les docteurs se
laissent aller, sinon à déclarer pure la chair du cochon, du moins à en
atténuer le caractère immonde, en disant que celui qui en mange commet
non pas un péché (_haram_), mais une simple inconvenance (_makro_). Plus
d’une fois on m’a demandé dans le Baguirmi et l’Ouadaï si cet animal
était identiquement le même que notre cochon domestique d’Europe et le
porc de la Bible, et sur ma réponse, qu’il était d’une espèce
différente, les gens se montraient toujours très contents.
Nous retrouvâmes à Koultchi le mystérieux escadron que j’avais vu, la
nuit précédente, passer secrètement la rivière de Logon. Il chevauchait
à notre rencontre, comme ayant l’air de revenir d’un voyage au Baguirmi.
Ces hommes, fort heureusement, n’avaient aucunement reçu de leur maître
la mission de révéler notre approche à Abd er Rahman ; leur feinte avait
pour objet d’essayer de nous arrêter en chemin en nous faisant une
peinture effrayante des choses dans le Baguirmi.
Ils se mirent effectivement à nous parler dans les termes les plus
excessifs, et de la famine qui régnait de toutes parts, et de
l’épouvante dont étaient saisis tous les partisans d’_Abou Sekkin_,
devant l’imminence du combat qui allait avoir lieu entre le _mbang_
déchu et son puissant adversaire, assisté du sultan de l’Ouadaï, et
enfin de l’encombrement de fugitifs, venus du camp du prince détrôné,
qu’il y avait déjà à Bougoman.
J’écoutai sans mot dire toutes leurs descriptions, et, opposant un
flegme absolu à leurs pressantes exhortations de tourner bride, je
m’abstins de leur faire part de ma conviction, qu’ils étaient tout
bonnement envoyés par le roi du Logon pour me dire les choses que je
venais d’entendre ; puis, tranquillement, je poursuivis ma route.
De Koultchi à Bougoman, il y a pour cinq heures de marche, à travers une
forêt où la végétation devient parfois luxuriante. Aux essences déjà
citées s’en ajoutent ici de nouvelles : c’est d’abord le _diospyrus
mespiliformis_, appelé par les Arabes _djokhan_, et par les Kanouris
_birguim_ ; son bois, très dur, sert à fabriquer des selles et des
bordages d’embarcation ; c’est aussi le _sinousim_, une légumineuse, qui
se fait remarquer par d’énormes gousses d’un pied de long et larges
comme la moitié de la main ; puis, d’autres encore.
Les villages, sur tout ce parcours, avaient été pillés par _Abou
Sekkin_, durant son séjour à Bougoman, et n’offraient plus que des
ruines inhabitées. Tels étaient par exemple et le hameau de Ngoulo-
Gotelê, où se voyaient des traces encore à demi chaudes d’incendie, et
celui de Birlim, qui est, de ce côté, la dernière localité logonienne.
Chemin faisant, nous aperçûmes aussi en beaucoup d’endroits des vestiges
de salicultures ; le sel ici s’extrait, non pas de la cendre des hampes
de sorgho, comme dans la province bornouane de Kotoko, mais de celle
d’un acacia dont le nom kanouri est _Kadalabou_.
Un peu avant d’arriver à Bougoman, nous atteignîmes le bras principal du
Chari, qui, dans le Baguirmi, se nomme _Ba Bousso_, autrement dit
rivière de Bousso.
[Illustration : Arrivée à Bougoman (voy. p. 368).]
Bougoman est situé juste au bord du cours d’eau, dont la rive ouest
forme, au-dessus du fleuve, un escarpement de cinq mètres de haut.
Il a, du côté de l’eau, quatre portes relativement spacieuses, mais peu
praticables aux bêtes de somme, à cause de l’élévation à pic de la
berge ; sur le côté nord, s’ouvre une autre porte, juste assez large
pour livrer passage à un homme seul ; le mur ouest enfin est percé de
deux brèches par l’une desquelles nos bœufs purent s’introduire, après
avoir été préalablement débarrassés de leurs charges, que nos hommes
durent entrer à dos dans la ville. Celle-ci était à moitié brûlée. Sous
un vaste abri dressé sur la place du marché, au centre de laquelle se
trouvait comme parure un arbre à caoutchouc, étaient réunis pour nous
attendre la majeure partie des habitants, avec leurs chefs urbains, au
nombre de trois. Cette population, demeurée fidèle au _mbang_ fugitif,
m’accueillit d’autant plus cordialement, que la renommée n’avait pas
manqué de grossir ce que j’avais fait pour m’ouvrir le chemin du
Baguirmi, et que, en voyant le nombre des chevaux et des fusils de mon
escorte, elle crut que tout ce déploiement de forces m’appartenait et
était destiné à secourir son prince héréditaire. Ma qualité de chrétien
ne produisit pas ici son effet habituel ; auprès des gens capables d’en
juger, c’était là une considération qui s’effaçait devant le
patriotisme ; et, quant à la masse, elle ne semblait pas se faire une
idée bien nette de la différence de religion, et inclinait tout
bonnement, en raison de la couleur de ma peau, à me prendre pour un
rejeton du Prophète.
[Illustration : Koultchi ; les Keribinas sagittaires (voy. p. 366).]
[Illustration : Réception à Bougoman.]