* * * * *
I
Coup d’œil sur Kouka. — Mes apprêts de départ pour le Baguirmi. — Ce qui
se passait en ce pays au commencement de 1872. — Mise en marche de la
caravane. — La province bornouane de Kotoko ; mœurs, paysages et
bourgades. — Le fleuve Gambarou. — Entrée sur le territoire logonien.
De tous les États qui s’appuient à la lisière sud du Sahara, il n’en est
point qui aient été, plus souvent que le Bornou, visités par des
Européens. Des Anglais ont été les premiers qui, dans le premier quart
du siècle, ont pénétré jusqu’à cet empire ; ensuite, depuis vingt-cinq
ans, ce sont exclusivement des voyageurs allemands qui y sont allés,
savoir : les docteurs Henri Barth, Adolphe Overweg, Édouard Vogel,
Maurice de Beurmann et Gerhard Rohlfs. Le souverain du pays, le vieux
cheik Omar, prince d’humeur douce et aimable, avait accueilli ces
derniers de la façon la plus hospitalière, avait secondé leurs plans et
leur avait même prêté son aide pécuniaire. La ville de Kouka, sa
résidence, avait été pour ces explorateurs le quartier général d’où ils
dirigeaient en tous sens leurs expéditions scientifiques, et vers lequel
se reportaient ardemment leurs regards, lorsque, dans les régions
lointaines où leur noble zèle les avait conduits, ils succombaient sous
le poids des privations, des dangers, des maladies, des fatigues de
toute sorte. Aussi, pour témoigner au cheik Omar la reconnaissance du
peuple allemand, Sa Majesté le roi Guillaume de Prusse résolut-elle de
lui envoyer toute une cargaison de cadeaux de prix. Ce fut moi qui reçus
mission de porter ces dons au prince soudanien, et ce fut ainsi que
j’entamai cette série de pérégrinations qui devaient me retenir en
Afrique cinq années et plus.
Arrivé à Mourzouk vers la fin de mars 1869, je ne pus gagner Kouka,
capitale du Bornou, qu’au printemps de l’année suivante[2].
Cette ville, peuplée de cinquante à soixante mille habitants, est sise
au milieu d’une vaste plaine de sable argileux qui n’offre pas beaucoup
d’aspects riants. Reconstruite il y a une trentaine d’années, époque où
elle fut saccagée par Mohammed Scherif, roi de l’Ouadaï, elle se compose
aujourd’hui de deux parties distinctes : la ville de l’ouest (_Billa
foutébê_), résidence du cheik et des fonctionnaires, et la ville de
l’est (_Billa gedibê_), affectée surtout au menu peuple et aux
étrangers.
Les habitations, la plupart en terre, avec des murs nus et gris,
manquant de fenêtres, ont une monotonie que corrige cependant çà et là
quelque gauchissement de la rue, qui va s’évidant tout à coup pour
laisser place, soit à une ample ficoïde à la verdure sombre, soit à une
kourna élancée, soit à un hedjilidj bien branchu. Ajoutez que dans la
cour de chaque maison s’élève d’ordinaire un arbre plus ou moins
ombreux, où perchent des cigognes, des hérons, des oiseaux chanteurs :
ce qui fait que la ville, vue de loin, offre l’aspect gracieux d’un bois
clair.
C’est sur le _Dendal_ (Grand’Rue) et la place du Marché que se concentre
la vie publique ; c’est là que défilent tous les types de la population
bornouane : Kanouris ou Kânembous à pied et à cheval ; vieux nobles,
représentants de l’ancienne aristocratie (_mbârê_), avec le bâton à
pomme qui est leur attribut historique ; trafiquants tripolitains en
costume arabe ; habitants du désert le nez dans le litham ; puis les
beautés de l’endroit, flânant drapées dans le châle bornouan, et
balayant le sol de leurs traînes. Les fontaines, entourées de clôtures
d’épines, sont assiégées par des groupes babillards de femmes et de
jeunes filles qui, tout en échangeant des nouvelles, remplissent leurs
grandes cruches d’argile, pour les remporter ensuite sur leurs têtes.
Ailleurs, des esclaves, vêtus tout bonnement d’un tablier de cuir,
travaillent, sous l’œil d’un surveillant, à la réparation d’une maison.
Ailleurs encore, sous un vestibule, un instituteur primaire s’égosille à
inculquer à ses élèves les versets du Coran. Non loin de là, un lettré
lit à demi-voix des feuillets jaunis, en égrenant machinalement son
rosaire. Ici, c’est une teinturerie, toute retentissante de bruits de
foulage et de martelage ; là, c’est une officine de forgeron ; plus
loin, devant cette porte, voici une fileuse étirant à la main le coton
blanchi que le tisserand retravaillera, et dont le tailleur ou « homme
de l’aiguille » (_librâma_) confectionnera ensuite des _tobes_. Enfin,
par la baie d’une cour entr’ouverte, vous pouvez au passage jeter un
coup d’œil sur le train d’un atelier de menuiserie, ou bien, au bord
d’une glaisière, voir un potier façonner ses pots.
Tous ces artisans travaillent sur place et à domicile : le barbier, lui
(_wanzamma_), parcourt la ville en jouant de la flûte pour prévenir les
chalands. Qui a besoin de lui le convie d’entrer. A l’occasion, il
exerce aussi son art en plein air. Accroupi au milieu de la rue, il rase
hommes et femmes agenouillés devant lui, taillade selon les règles les
nécessiteux, et, par surcroît, applique des ventouses.
Ajoutez les laitières qui cheminent, leur vase sur la tête, criant leur
denrée d’une voix inintelligible, comme font en tout pays les
laitières : _Kiam ! kiam ! Kiam kili !_ (lait frais !) _Foula !_ (beurre
frais !) et les maquignons qui s’en vont caracolant par les rues ; et
les caravanes de chevaux de bât, d’ânes, de bœufs, de chameaux, chargés
de marchandises ; et enfin, au coucher du soleil, les audiences données
en plein vent par les grands, lesquels, entourés de leurs clients et de
leurs esclaves, disent en commun la prière du soir (_Maghreb_). Ce n’est
qu’à l’heure du souper que chacun rentre dans sa maison ; puis, un peu
plus tard, la jeunesse se rassemble par les rues et les places pour
danser, chanter, et il est rare que ce concert monotone, accompagné de
battements de mains rythmés, cesse avant minuit.
Ce qui fait ombre à ce tableau joyeux de la vie quotidienne à Kouka,
c’est le nombre incroyable d’aveugles, demi-nus, presque mourants de
faim, qui encombrent la voie, sollicitant d’une voie criarde la pitié
des passants, ou qui, par file de dix et plus, s’en vont tâtonnant à la
queue leu-leu, en hurlant leurs malheurs sur un mode plaintif.
Une autre plaie de la chaussée, ce sont les écoliers mendiants, venus
des pays voisins pour étudier dans la capitale du Bornou. Leurs visées,
en fait de science, ne sont pas de haut vol. Dès qu’ils sont capables de
lire couramment le Coran, ils retournent chez eux, en qualité de
mohallemins ou de foukahas, réclamer le respect des leurs pour le
privilège qu’ils ont désormais de savoir déchiffrer tant bien que mal
une lettre, et la provision de formules et de talismans qu’ils
rapportent avec eux.
Tous ces étudiants ont le même costume et les mêmes attributs : une peau
d’hyène, de léopard ou de chèvre, nouée sur une épaule ou une hanche ;
dans une main, un long bâton avec une calebasse où ils mettent les dons
récoltés ; dans l’autre main, ou pendues au flanc gauche, des tablettes
de bois avec un encrier de terre ou un petit flacon où est fichée une
plume grossière. Quelques-uns sont logés dans les vestibules des
notables, nourris et instruits avec le fils de la maison ; d’autres sont
réduits à mendier ou à gagner leur subsistance en s’acquittant, le jour,
de menus services ; dans ce cas, la nuit seule leur reste pour étudier.
Il va sans dire qu’avec un tel genre de vie beaucoup atteignent un âge
respectable avant d’avoir terminé leurs « cours » ; quelques-uns même,
après avoir mendié tout petits, continuent de mendier en cheveux
blancs : ceux-là forment, parmi les étudiants de Kouka, ce que nous
appellerions le clan des « vieux de la vieille ».
Ma mission remplie auprès du cheik Omar, je songeai tout d’abord à
gagner, vers l’est, l’Ouadaï ; mais, comme le sultan de ce pays se
trouvait en guerre avec son vassal le roi du Baguirmi, force me fut de
renoncer provisoirement à mon projet. Sur l’entrefaite, l’arrivée à
Kouka de quelques Arabes de la tribu des Ouled Soliman me donna l’idée
d’aller avec eux au Kânem, contrée qui fut le berceau de l’État
bornouan, pour remonter, de là, au Borkou, pays habité par un rameau de
la famille toubou. J’exécutai ce plan au printemps de 1871, et, neuf
mois durant, je menai une existence misérable au milieu de cette tribu
de malandrins. Le résultat le plus sérieux que je tirai de ce voyage, au
point de vue de la science géographique, ce fut de pouvoir constater que
le Bahar el Ghazal est situé plus bas que le lac Tsâd. Au retour, je
visitai la tombe de mon compatriote Maurice de Beurmann, égorgé en 1863
par des officiers du sultan de l’Ouadaï. Ce ne fut que le 9 janvier 1872
que je me retrouvai à Kouka. Immédiatement je me mis en devoir
d’entreprendre une nouvelle pérégrination. Le cheik Omar s’opposait
toujours, la tentative offrant trop de périls, à ce que je me dirigeasse
vers l’Ouadaï ; mais il jugeait parfaitement praticable une excursion au
Baguirmi, où régnait le sultan Mohammedou.
[Illustration : Le docteur G. Nachtigal.]
Le Baguirmi, région sise au sud-est du lac Tsâd, est borné au nord-ouest
par le Bornou, au nord-est par l’Ouadaï, et au midi par les territoires
qu’habitent nombre de tribus païennes. Des contrées médianes du Soudan,
c’est l’État musulman autonome qui s’avance le plus vers le sud, et
c’est aussi le plus jeune en date, abstraction faite des centres
politiques établis, au début de ce siècle, par les _Fellatas_ dans des
contrées qui, pour la plus grande partie, étaient déjà ralliées à
l’islam. Tandis que le Darfour, le Bornou (Kânem), les États d’Haoussa,
et la plupart des grands empires, aujourd’hui déchus, des districts
supérieurs du Niger, ont une histoire déjà âgée, les annales du Baguirmi
ne remontent pas à plus de trois cent cinquante ans. La tradition est
que, vers cette époque, douze frères émigrés de l’est s’établirent avec
leur suite et leurs esclaves sur le territoire au nord du Chari.
Après avoir soustrait ce district à la domination des Boulalas, et fondé
la ville de Masségna, capitale actuelle du pays, ils soumirent les
grosses bourgades qui s’échelonnaient sur le cours du fleuve,
réduisirent diverses tribus des Sokoros et des Bouas, et étendirent peu
à peu leur puissance jusque sur les contrées païennes qui forment
présentement la limite sud du Baguirmi. Depuis lors, une longue suite de
souverains ont présidé aux destinées du royaume. D’agriculture,
d’industrie, de commerce, ces princes se sont peu préoccupés ; leur
unique souci a été de guerroyer contre leurs voisins, de piller, et
surtout de se procurer des esclaves : la traite, telle a été la source
des richesses grâce auxquelles ils ne tardèrent pas à se rendre
puissants et considérés.
[Illustration : Le jeune esclave Mohammedou (seize ans) (voy. p. 342).]
[Illustration : Jeune garçon de Gamergou (douze ans) (voy. p. 344).]
Au commencement de ce siècle, le roi régnant s’appelait Abd er Rahman
Gaouranga. C’était un homme emporté, sans scrupule, ne connaissant ni
mœurs, ni lois, ni religion. En dépit des protestations des oulémas,
autrement dit des savants et légistes du pays, il en vint jusqu’à
épouser sa propre sœur. C’en était trop : la religion outragée trouva un
vengeur en la personne du sultan de l’Ouadaï, Abd el Kerim, plus connu
sous le nom de Saboun. Ce prince, observateur fervent des choses saintes
et de la justice, entra en campagne contre Abd er Rahman, prit sa
capitale Masségna, le tua, lui et son incestueuse épouse, et revint chez
lui chargé de butin, après avoir préalablement donné le trône au fils
cadet du défunt. Mais le principal capitaine du pays, qui, au Baguirmi,
porte le titre de _fatcha_, se déclara pour le fils aîné, Bourkomanda,
et renversa son jeune frère, une pauvre tête sans cervelle. Une fois
assuré du pouvoir, le nouveau roi n’eut rien de plus pressé que
d’essayer de secouer la tutelle de ce chef de guerre impérieux, mais
capable, dont le nom était Araouéli : il s’ensuivit une lutte de
plusieurs années, où Bourkomanda n’eut le dessus que grâce à l’appui des
Ouadaïens. De là date le tribut que le Baguirmi, aujourd’hui encore, est
tenu de payer au sultan son voisin, et qui consiste en une livraison
trisannuelle de cent esclaves ordinaires, plus trente _sirrien_ ou
esclaves concubines, cent chevaux et mille vêtements soudaniens.
Le successeur de Bourkomanda fut Abd el Kader, prince juste et sage, qui
sut vivre sur un bon pied avec le roi ouadaïen Mohammed Chérif. Par
malheur, il périt prématurément dans un combat contre un pèlerin
fanatique, et avec lui succombèrent les principaux officiers de sa cour.
Le _tschiroma_ lui-même, ou héritier présomptif du trône, lequel
s’appelait Mohammedou, reçut dans l’action dix-huit blessures dont il
faillit mourir, et on ne le retrouva que plus tard.
Dès qu’il alla mieux, il prit en main les rênes du pouvoir, et fut
proclamé _mbang_, c’est-à-dire roi. Il n’avait pas encore achevé de se
guérir, que des différends éclatèrent dans l’armée du pèlerin susnommé,
qui vit nombre de ses partisans l’abandonner pour retourner chez eux.
Mohammedou profita de la circonstance pour envoyer son _fatcha_ vers les
Arabes dissidents, afin de leur proposer l’_aman_, autrement dit escorte
de sûreté, avec l’oubli entier du passé et l’invitation de se rendre
auprès de lui. Les Arabes déférèrent à l’offre ; mais à peine avaient-
ils pénétré dans le palais, qu’on tomba sur eux et qu’on en fit
boucherie. Cet acte sanglant valut au prince le surnom d’_Abou Sekkin_,
ou _Père au couteau_. Mohammedou est loin de posséder l’esprit ferme et
le sens juste de son père. C’est un homme passionné, violent, hautain,
mais d’humeur aimable, généreux, et d’une souplesse de caractère qui le
rend difficile à maîtriser : bref, bien que fort redouté de ses hauts
fonctionnaires, il a le naturel qui convient à son peuple, et, au
demeurant, est fort bien vu de lui. Lorsque, à force de pilleries et de
razzias contre les tribus païennes d’alentour, à force aussi de voler
des esclaves, il eut accru suffisamment ses richesses, il commença de se
montrer fort négligent dans l’accomplissement de ses devoirs de vassal
envers l’Ouadaï ; il choisit, pour payer le tribut, tout ce qu’il y
avait de pis en esclaves et en chevaux, et se mit à poursuivre de sa
haine personnelle le sultan Ali, semant contre lui toutes sortes de
bruits de nature à le ridiculiser ou bien à le rendre méprisable, sans
avoir nullement cure des avertissements que sa manière d’agir lui
attirait de la part du suzerain. A la fin, celui-ci le prit sur un autre
ton ; au commencement de janvier 1871, il quitta sa capitale Abeché, et,
dans la seconde moitié du mois, il apparaissait devant Masségna.
Plus d’un mois durant, les Baguirmiens résistèrent avec non moins
d’énergie que de succès ; mais Ali fit creuser une mine, et, un beau
jour, toute une partie du rempart sauta en l’air. Les Ouadaïens de se
précipiter aussitôt par la brèche au cœur de la place, qui se trouva
prise. Mohammedou, escorté de quelques fidèles, réussit toutefois à se
frayer un passage, ce qui mit Ali dans une grande colère. La plupart des
habitants de Masségna furent faits prisonniers de guerre, et emmenés, au
nombre de quinze mille, dans l’Ouadaï ; le reste fut massacré.
Avant de s’éloigner, le vainqueur installa sur le trône un oncle du
_mbang_ fugitif, qui se nommait Abd er Rahman, et laissa auprès de lui,
comme soutien de son autorité, un corps de troupes avec quelques chefs.
Quant à Mohammedou, qui s’était d’abord replié vers Bougoman, il repassa
de la rive gauche du Chari sur la droite, et s’alla poster à Mandjafa
(ou Maiza), d’où il continua la lutte contre son oncle avec des
alternatives de succès et de revers. Cet état de guerre fut cause que
les gens du pays ne purent cultiver leurs terres, et que bientôt l’on
manqua de céréales : pénurie de vivres qui força le _mbang_ détrôné à se
replier plus loin vers le sud.
[Illustration : Le cheik Omar à cheval avec son escorte (voy. p.
338-344).]
Lorsque, au commencement de 1872, je revins du Kânem à Kouka, Mohammedou
se trouvait à Bousso, la localité la plus méridionale du Baguirmi
proprement dit. L’occasion pour moi était tentante de lui rendre visite
dans cette ville et d’atteindre, avec son aide, les territoires païens
qui lui sont alliés, à savoir Somraï, Ndam, la région de Sara et autres,
puis de gagner de là le cours supérieur du Chari. Le cheik Omar n’ayant,
je l’ai dit, aucune objection à faire contre ce voyage, je m’occupai
aussitôt de mes préparatifs.
Mes ressources, à la vérité, étaient épuisées, et je n’avais plus de
personnel d’escorte. Lors de mon voyage au Kânem et au Borkou, j’avais
dû déjà emprunter deux cents thalers Marie-Thérèse (mille francs), et
laisser de plus derrière moi un train de maison composé de mon brave
Mohammed de Gatroun, d’un autre domestique et d’un cheval superbe.
J’appris, de retour à Kouka, qu’il était arrivé pour moi quinze cents
francs ; mais, sur le bruit que j’avais été tué au Borkou, le porteur de
la somme, un marchand fezzanais, s’était hâté de la convertir en
défenses d’éléphant et en esclaves. Je dus encore m’estimer bien heureux
de pouvoir retransmuter cela en marchandises.
Mes dettes soldées, mes compagnons de route gratifiés à souhait, il me
restait, après un séjour d’un mois à Kouka, cinq cents francs environ,
qu’il allait me falloir laisser pour l’entretien de ma maison pendant
mon absence. Il est juste de dire que l’excellent cheik Omar, avec sa
libéralité accoutumée, m’avait singulièrement facilité l’existence dans
sa capitale : il m’avait fait cadeau de deux chevaux, d’un beau costume
blanc (_tobe_) du Bornou, d’un vêtement foncé de Noupé (_Nifé_), de
gilets de soie arabes, d’une paire de bas de coton gigantesques, de
bottines de cuir, sans préjudice de plusieurs charges de bœufs en
provisions de bouche.
[Illustration : Almas (voy. p. 344).]
La fâcheuse expérience que j’avais faite des serviteurs « libres », de
leurs prétentions, de leur répugnance à s’acquitter de travaux qui,
proprement, reviennent à des esclaves, de leur mauvaise grâce à se
soumettre aux ordres d’un chrétien, et en outre ma pénurie de
ressources, me déterminèrent à prier le cheik Omar de vouloir bien me
prêter quelques esclaves. Je lui dis qu’il savait parfaitement que dans
nos pays il n’existait point de caste servile ; que, loin de là, on se
préoccupait d’abolir d’une manière totale l’esclavage ; mais que
néanmoins, s’il voulait me donner deux garçons, d’âge à me servir déjà
utilement, et assez jeunes pour s’attacher à ma personne, il pouvait
être convaincu que plus tard, lorsqu’ils seraient devenus hommes, je les
traiterais absolument au gré de leur volonté. Je me procurai de la sorte
un adolescent de seize ans environ, appelé Mohammedou, dont le père
habitait en homme libre le district de Magomeri, — c’était à sa mère
seule, une esclave margui, que l’enfant devait sa condition misérable, —
et, en outre, un garçonnet d’une douzaine d’années, originaire de
Gamergou, qui était fils d’un chef de tribu.
[Illustration : VOYAGE DE KOUKA AU BAGUIRMI par le Doctr. GUSTAVE
NACHTIGAL.]
Pour le voyage que je projetais au Baguirmi, j’avais besoin, par
surcroît, de contracter un nouvel emprunt : je finis par trouver un
marchand de Tripoli, Hadji Mohammed el Thrabelsi, qui m’avança cent
cinquante thalers (sept cent cinquante francs) contre une reconnaissance
d’une valeur double. Mon équipement fut proportionné à mes moyens.
J’achetai quarante-deux livres de poudre de fabrication bornouane (six
thalers), un burnous de drap fin, couleur cerise (dix-huit thalers), des
balles (un thaler), des pierres à fusil (un thaler), deux livres de noix
de Gouro[3], cadeau destiné au _mbang_ Mohammedou (huit thalers), huit
costumes d’Haoussa à teinture d’indigo (vingt thalers), quatre châles de
laine rouge, comme les guerriers aiment à en porter en manière de
ceinture ou de turban (douze thalers), et divers objets (coût total,
cent trente-cinq thalers), pour le transport desquels je me procurai une
couple de bœufs sommiers, au prix de quatorze thalers les deux.
Le cheik me prêta en outre un ancien domestique d’Édouard Vogel et de
Rohlfs : c’était un homme natif du Mandara, au sud du Bornou ; il
s’appelait Almas, c’est-à-dire _la Perle_. Comme conducteur officiel,
j’eus un employé du _Kachella Bilâl_ (ainsi s’appelle le principal chef
de guerre du pays), auquel incombait le soin d’attendre et de recevoir
les correspondances entre le Logon et le Bornou : un guide de cette
espèce se nomme _kinguiam_ ; partout, dans chaque localité sise sur le
territoire de son royal maître, il a charge d’exciper de sa qualité, et
de faire préparer par le bourgmestre et les habitants repas et logis. Ce
haut fourrier connaissait parfaitement pays, gens, chemins et sentiers,
dans toute la région que je devais traverser, et promettait ainsi de
m’être fort utile.
Le cheik Omar écrivit en outre une lettre officielle à son vassal le roi
du Logon, pour lui enjoindre de m’ouvrir, à moi et à mon escorte, la
route du Baguirmi par ses terres. Après quoi, je pris congé de tout mon
monde.
Ce fut surtout avec un profond sentiment de gratitude que j’adressai mes
remerciements à l’excellent prince qui m’avait comblé de sa
bienveillance ; ses dernières paroles furent pour me donner amicalement
de sages conseils : sur toutes choses, il me recommandait de filer aussi
vite, et aussi secrètement que faire se pourrait, à travers les
districts mal sûrs que dévastait la guerre civile.
[Illustration : Une vue des bords du lac Tsâd (voy. p. 346).]
Le 25 février au soir, je fis partir de Kouka tous mes hommes, à
l’exception de l’esclave Mohammedou ; pour moi, je me mis en route le
lendemain, accompagné, un bout de chemin, de quelques personnes.
Le _kinguiam_ Kiéri restait encore en arrière ; mais j’avais avec moi
son esclave, qui portait le présent du Kachella Bilâl au roi Mohammedou,
et, de plus, un serviteur d’un autre grand personnage de Kouka, qu’on
appelait le chérif de Médine, chargé par lui d’offrir au _mbang_ fugitif
l’achat d’un beau cheval isabelle. Ce chérif lui-même devait, pendant la
durée de mon absence, gérer mes affaires.
[Illustration : Rencontre de caravanes (voy. p. 346).]
Quelle morne et triste région, que celle qui environne la capitale du
Bornou, et que nous traversâmes dans la direction du sud-est ! Des
mimosas rabougris, de maigres tamarins, avortons de leur espèce
d’ordinaire si belle, des broussailles d’hyphènes, des _calotropis
procera_, voilà le genre de végétation qui s’y offrait à l’œil,
interrompue à peine de loin en loin par des champs cultivés. Les oiseaux
seuls, qui abondent ici, égayaient quelque peu ce paysage monotone.
Au bout de trois heures de marche environ, notre chemin se rapprocha
tout à fait du lac Tsâd, et le pays devint boisé ; les mimosas se
montrèrent plus robustes et plus touffus ; des indigotiers alternaient
avec des plantations de coton, attestant à la fois la fécondité du sol
et l’activité des habitants. Il nous fallut contourner de nombreuses
anses du lac (en arabe _rédjouls_, c’est-à-dire _pieds_), et cheminer
plusieurs heures encore, avant d’atteindre Ngornou, la seconde ville
bornouane par son importance. Nous y logeâmes dans la maison du
capitaine de la garde urbaine, lequel porte le titre de _fougoma_, et
nous y trouvâmes nos gens déjà installés. Ngornou, qui ne se compose
guère que de huttes de chaume, est situé tout au bord du lac, lequel,
lors de ses hautes crues, ne laisse pas que d’y faire des dégâts,
inconvénient auquel s’ajoutent d’un autre côté les incursions des
Boudoumas ou Yédimas, habitants pillards des îles du Tsâd, aux coups de
mains desquels la localité est fort exposée.
Le lendemain, nous nous remîmes en route en infléchissant d’abord vers
l’ouest, puis, après avoir dépassé quelques villages, nous tournâmes au
sud, en laissant à droite Woutrouma et à gauche Koukia. La contrée, bien
cultivée, présentait à nos regards des champs de coton, d’indigo, de
maïs, et aussi d’oignons. A cinq heures à peu près de Ngornou, nous
touchâmes au village de Dazaoua, où notre intention était de coucher,
pour y attendre le _kinguiam_. Le jour suivant, nous filâmes au sud-est.
Le rivage que nous côtoyions est celui qui a le plus à souffrir des
débordements annuels de l’onde lacustre. Çà et là, nous apercevions des
traces d’éléphants et de buffles. Les hameaux se rapprochaient les uns
des autres, et la route était plus animée. Des caravanes de bœufs,
d’ânes et de chameaux passaient, les unes à vide, se rendant des marchés
septentrionaux de la région aux localités de la province de Kotoko,
située au midi du Tsâd, les autres chargées de grains et se dirigeant en
sens contraire. Il y avait là des forêts entières de mimosas ; en
revanche, l’acacia sajal et son frère du Nil se faisaient plus rares, au
profit de l’acacia gommifère.
Notre étape du jour, assez courte, nous conduisit à Yédi, ville murée,
aux maisons presque toutes en terre, et renfermant trois mille habitants
environ, de la race des Tibous Ngomas, branche des Kanouris qui
constitue le principal élément de population du Bornou. Là, déjà,
apparaît plus fréquent ce genre de bâtisse qui repose sur un
soubassement d’argile et qui achève de prédominer, plus loin, dans la
province de Kotoko.
Notre station suivante était Marté, où nous arrivâmes en trois heures,
et où nous fîmes un temps d’arrêt, pour rallier entièrement notre
caravane. Marté est un peu plus grand que Yédi, quoique moins florissant
d’aspect. Tandis que Yédi n’a pour administrateur qu’un bourgmestre,
Marté avec le district qui l’environne jouit d’un de ces hauts
gouverneurs indépendants qui, sous le titre kanouri de _maï_ (roi), sont
particuliers à presque toutes les villes de la province de Kotoko. Ici
encore, le fond de la population est formé de Tibous Ngomas, lesquels,
de ces deux localités, se répandent, au sud-ouest, jusque dans le cercle
d’Oudjé, habité par les Kawas ou Kawouas, autre branche kanouri, tandis
qu’au sud ils s’étendent jusqu’à Diskoa, et, à l’est, jusqu’à Ngala.
Dans le voisinage de Marté commencent à se multiplier les Arabes Choas,
qui, malgré leur grande diversité de teint, — on trouve parmi eux des
individus rouges, cuivrés et même noirs, — ont conservé pour la plupart
leur type d’origine et continuent de ne parler que l’arabe. Les femmes
sont généralement sveltes, de belles proportions et facilement
reconnaissables à leur genre de coiffure : leurs cheveux sont disposés à
plat en longues tresses minces, souvent avec un épais chignon relevé en
l’air en forme de corne ; elles portent, soit dans l’aile du nez, soit
dans la cloison médiane de l’organe, un anneau d’argent garni d’une
rangée de grains de corail, et se parent le cou de massives pendeloques
de perles d’ambre.
Marté a une enceinte de murailles. Les habitations y sont, les unes tout
bonnement en chaume, d’après le type que les Kanouris appellent _nguim_,
les autres faites d’une substruction d’argile que surmonte une coupole
de chaume (_bongo_), d’autres enfin sont des maisons carrées tout en
terre où le chaume n’entre pas. Le marché, qui se tenait justement le
jour de notre passage, était visité par un millier de personnes ; on y
vendait du sorgho, des bœufs, des ânes, des moutons, des chèvres et
quelques légumes ; en un autre endroit étaient dressés des boutiques de
mercerie et des magasins de vêtements du Bornou ; un article de commerce
consistait en une quantité incroyable de surmulots, sorte de comestible
très couru dans le pays, mais qui, vu son état de demi-putréfaction, ne
nous inspira que du dégoût.
[Illustration : Types d’habitations nguim à Marté. Scène de marché.]
A quelques heures plus au sud-est, nous entrâmes dans un de ces
marécages de couleur noire foncée, où le sol, inondé pendant la période
des pluies et encore quelques semaines après, puis desséché et fendillé
ensuite par l’action du soleil, demeure à peu près improductif. Les
Kanouris appellent _firki_ cette sorte de terrain, qu’ils utilisent
principalement pour la culture d’une variété de sorgho que l’on nomme
_masakoua_. Missené, que nous gagnâmes de là, est une ville murée, à peu
près de la grandeur de Yédi, et qui, comme Marté, possède un gouverneur
à part, du titre de _maï_. Aux Tibous Ngomas se mêlent ici, en nombre
déjà plus considérable, les Makaris. On voyait qu’il n’y avait pas
longtemps qu’on avait fauché le masakoua, et, de place en place, les
gens s’occupaient à battre les tas de gerbes ou de panicules à l’aide de
machines toutes rudimentaires, composées d’une plaque étroite où le
manche était assujetti suivant un angle de quarante-cinq degrés. Ce
genre de céréale (_sorghum cernuum_) a besoin de soixante-dix jours pour
mûrir. Dès que l’eau a évacué le terrain choisi pour cette culture, on
sème le masakoua ; puis, quand le sol est bien asséché, on arrache les
jeunes hampes l’une après l’autre, on creuse des trous d’une profondeur
suffisante, et on les y replante, en les arrosant pendant quelque temps.
C’est dans ces terrains que se fixent de préférence les rats qui se
vendent au marché de Marté. Le plaisir des enfants est de placer leurs
traquets grossiers dans ces mottes de terre rondes, épaisses et durcies,
qui s’écroulent avec tant de lourdeur que les rats qui s’y trouvent
restent étouffés dessous.
Chemin faisant, notre caravane s’était considérablement grossie. Quand
le bruit s’était répandu à Kouka que je devais passer par le Logon, et
que le cheik Omar avait ordonné formellement au roi de ce pays de me
frayer la route jusqu’au _mbang_ fugitif, nombre de personnes, qui
possédaient un ou deux chevaux, s’étaient décidées à entreprendre aussi
ce lointain voyage, afin de se rendre auprès de ce prince, qui avait la
réputation de payer généreusement, et qui disposait pour le moment d’une
quantité d’esclaves telle qu’ils étaient à un bon marché vraiment
fabuleux.
Dès Missené nous comptions avec nous seize chevaux et une vingtaine
d’hommes, et nous n’avions encore été rejoints ni par les Baguirmiens
que Mohammedou avait envoyés à Kouka porter une lettre au sultan et
acheter les provisions qui lui étaient le plus indispensables, ni par
l’officier du Kachella Bilâl auquel était confiée la haute surveillance
sur le royaume de Logon.
Nous évitâmes le chemin qui, plus à l’est, serre de près le rivage du
Tsâd, parce que les eaux ne s’étaient pas encore entièrement retirées.
Le _firki_ dont j’ai parlé est ordinairement dépourvu de toute
végétation arborescente, mais des bois luxuriants lui forment bordure ;
là où il n’est point planté en sorgho, il ne produit qu’une herbe haute
et grossière. Infléchissant ensuite de plus en plus sur notre gauche,
nous arrivâmes le lendemain 4 mars, après avoir traversé principalement
une plaine de firki que bornait à l’horizon ouest la ligne des forêts
riveraines du lac, à la petite ville murée de Djimak, puis à la cité
plus importante de Ngala. Là, le Tsâd reçoit à sa partie sud-ouest
divers affluents, et, le jour même, nous en franchîmes successivement
trois : un premier, à sec pour l’instant, qui se nomme Missenéram ; un
second, moins important encore, qu’on appelle Léba ; et enfin, entre
Djimak et Ngala, la rivière Mboulou, dont le chenal avait environ trente
pas de largeur sur un mètre de profondeur. Nous aperçûmes dans cette
section du trajet une nouvelle espèce de mimosa dont les feuilles
étaient, comme celles de l’acacia sajal, garnies de courts aiguillons,
et qui portait des siliques longues de quinze à vingt centimètres sur un
centimètre de largeur.
[Illustration : Vue de Ngala.]
Les murs de Ngala et le développement remarquable de la ville étaient
d’un effet vraiment imposant. Au-dessus d’elle se dressait, commandant
la place, le château du gouverneur, qui, à son sommet, portait une hutte
du type _bongo_. Cependant, quoique de toutes les localités que nous
eussions traversées celle-ci fût la plus importante, nous y fûmes
beaucoup plus mal reçus que dans les précédentes. Nous trouvâmes dans le
maï Omar un bonhomme décharné et crasseux, vêtu d’une _tobe_ sombre,
n’ayant d’autre insigne de sa haute dignité qu’un burnous en méchant
état, et qui ne se mit guère en frais pour nous traiter. Les six plats
qu’il nous envoya n’étaient rien moins qu’alléchants, et la brebis dont
il nous gratifia fut par sa maigreur un objet de risée pour mes gens.
Ngala compte environ mille habitations, et paraît mieux conservée
d’ensemble que les autres villes où nous avions touché. C’était jadis
une cité des Sos, tribu qui, avant la conquête de ce territoire par les
Kanouris, occupait la région la plus proche du lac, entre les fleuves
Yoobé et Chari. Ces Sos sont, dit-on, de même souche que les Boudoumas,
insulaires du Tsâd, et les Kéribinas qui mènent çà et là au Bornou une
vie de forestiers et de chasseurs et qu’on regarde comme les habitants
primitifs du pays, et les parents des Beddes, installés à la frontière
ouest de l’empire. Lorsque cette peuplade eut été refoulée, la région
tomba aux mains des Makaris, auxquels doit être aussi attribuée la
construction à Ngala d’un mausolée de terre, formant un carré de deux
mètres et demi de haut à peu près, où sont inhumés assis, chacun sous un
cône de terre cuite qui lui fait un monument funéraire, trente-cinq
chefs de tribu. Seuls, les cinq derniers maïs de Ngala ont été enterrés
simplement à la mode musulmane, et depuis lors, le mausolée tombe en
ruine ; on voit, de côté et par en haut, saillir au dehors les ossements
royaux et les débris des tertres d’argile. Ajoutons que Ngala,
aujourd’hui encore, est habitée presque exclusivement par des Makaris.
[Illustration : Le Gambarou (voy. p. 350).]
Après avoir vainement, tout un jour, attendu dans cette ville le
représentant du Kachella Bilâl, nous en repartîmes le 6 mars pour
continuer notre route au sud-est, à travers une sorte de steppe (_kala_
en arabe, _karaga_ en langue kanouri), couverte d’un haut et fort gramen
ainsi que de bouquets de mimosas, où s’ébattait une faune abondante
parmi laquelle dominaient différentes espèces d’antilopes, des gazelles
et de petites guenons. Au bout de quatre heures et demie, nous entrâmes
dans un pays où les bois devenaient plus épais ; une heure après, nous
franchissions la rivière de Féroudouma, large de seize pas et profonde
d’un mètre en moyenne, et bientôt nous atteignions la petite ville de
Tillam, la plus propre et la mieux bâtie que j’aie vue au Bornou. Là,
point de maï, mais un simple _billama_ ou bourgmestre, d’aussi bonne
mine que sa localité. Nulle part, en ces contrées, je n’ai rencontré
homme qui, dans ses manières, respirât une modestie aussi digne, une
politesse aussi exempte d’obséquiosité que ce fonctionnaire, dont la
physionomie elle-même avait un cachet tout européen.
De là, au travers d’un pays de plus en plus boisé, où, aux mimosas
toujours dominants, se mêlait une splendide végétation de tamariniers,
d’essences gommifères et de ficoïdées, nous gagnâmes, au sud-est, le
district jadis très populeux de Rangana. Son ancien chef-lieu, Ran,
après avoir été, on le voit à l’aire primitive de la ville, une localité
de l’importance de Ngala, ne se compose plus que de quelques groupes de
huttes au milieu d’une enceinte minable. Toute cette région a eu fort à
souffrir, il y a vingt années, du fait du chérif ed Din, ce pèlerin dont
j’ai déjà eu occasion de parler, et qui, ayant rassemblé une grande
multitude de Fellatas (_Foulbés, Fellans, Poulos_), les entraîna avec
lui vers la Mecque. On dit qu’à cette époque la population arabe du
Bornou diminua de moitié, et que, lorsque le pèlerin susnommé atteignit
le Baguirmi, il avait au moins autour de lui une troupe de cinquante
mille hommes. Il disposait, en tout cas, d’une force qui lui permit
d’entrer en lutte avec le _mbang_ d’alors, Abd el Kader, lequel, on l’a
vu, fut vaincu et tué dans le combat. Pour lui, sa carrière fut courte :
il périt, atteint d’une flèche empoisonnée, dans les pays païens situés
au sud de l’Ouadaï.
[Illustration : Passage d’une rivière.]
Trois heures de marche encore, et nous atteignîmes la rivière Gambarou.
Sur ses rives admirablement boisées, et dans ses clairières toutes
verdoyantes de prairies magnifiques, vivait par énormes troupes la grue
couronnée (_grus Balearica pavonina_), à l’aile et à la queue blanches,
nuancées de noir à l’extrémité, avec le cou, le corps et la tête d’un
vert sombre plein de reflets, et une superbe aigrette d’or au vertex. Le
courant d’eau, à l’endroit où nous le traversâmes, n’avait pas plus de
dix mètres de largeur sur deux tiers de mètre de profondeur, mais on
devinait, à l’ampleur du lit fluvial, quelle masse liquide y devait
rouler à certains moments. Le Gambarou naît, dit-on, sur le territoire
des Mousgos, dont les eaux se trouvent recueillies par lui, à moins
qu’il n’y constitue un rameau de dérivation du Logon. Dans son cours
lent, il reçoit sans doute le Féroudouma ; mais il n’a aucune
communication avec le Mboulou. Dans l’épaisse futaie dont était couverte
la rive droite du fleuve, et où l’essence dominante était l’_hedjilidj_
ou savonnier (_Balanites ægyptiaca_), s’ébattaient de la façon la plus
drôle des légions de petits singes de l’espèce _cercopitecus
grisoviridis_. Çà et là on apercevait quelques exemplaires isolés de
l’arbre, à fruits énormes et en forme de courges, qu’en kanouri on nomme
_bolongo_ et que j’avais déjà vu au Kânem. Au temps des pluies, le
Gambarou, aussi bien que ses nombreuses riviérettes vassales, ne peut se
franchir qu’au moyen d’embarcations. Celles-ci sont de deux sortes : ou
bien on creuse deux grandes courges qu’on attache ensemble à l’aide de
bâtons ; le voyageur, déshabillé, se met à cheval sur ces bâtons, et,
quant à ses vêtements et à ses menus bagages, il les dépose dans le
creux des courges. Ou bien on prend quatre de ces courges, et on les
assujettit les unes aux autres, de manière à former un véhicule carré,
en ayant soin d’en unir, non pas seulement les parties inférieures, qui
plongent dans l’eau, mais encore les parties supérieures, celles où se
trouvent les concavités, au moyen de baguettes placées en long et en
travers ; là-dessus on pose un bachot où le passager peut s’installer
avec ses colis sans avoir à craindre d’être mouillé. Un genre de bateau
encore plus parfait, c’est celui que l’on confectionne avec des branches
de bois de mélisse (_ambadj_) soigneusement liées ensemble, et que des
passeurs poussent devant eux en nageant.
En continuant notre route, nous eûmes le Gambarou presque constamment en
vue sur notre droite, jusqu’à ce que nous eussions atteint la ville
d’Afadé. Celle-ci est plus petite que Ngala, et sa population, au lieu
de s’élever à huit mille âmes, chiffre auquel Barth l’a estimée, ne
dépasse guère actuellement deux mille habitants. Des maisons en ruine,
de vastes places vides indiquent que c’est une localité à demi désertée.
La seule portion de la ville qui soit bien conservée, c’est la maison du
roi ou gouverneur, dont le castel, haut juché au-dessus du reste de la
cité, est une construction du type makari faite avec grand soin et d’une
ornementation de bon goût. Il se compose d’une pièce d’entrée couverte
conduisant à une cour sur laquelle s’ouvre une sorte de salle du trône
ou du conseil, peu spacieuse, mais bien aplanie, qu’occupe presque en
entier une solide estrade en terre, d’un mètre de hauteur, où se trouve,
peint en noir, le siège du gouverneur. Le reste de la pièce est
rapetissé par quatre piliers carrés qui vont s’amincissant par le haut,
et dont les parois bien polies, les arêtes bien taillées, trahissent
également le soin extrême qui a présidé à la construction. L’avant-corps
du logis, aux murs très massifs, est surmonté d’un étage, et, à côté, se
dresse une sorte de petit pavillon de terre, de forme arrondie, qui est
l’appartement privé du maï, et d’où une porte communique sur la terrasse
de la sous-construction. Toutes les portes sont encadrées de moulures
larges et noires, et les murailles ornées de cannelures partagées en
caissons noirs et jaunes. Sur les ruines de ce palais, originairement
beaucoup plus vaste, et transformées aujourd’hui en terrasse, s’élèvent
de place en place des huttes de terre (_bongo_) couvertes de chaume,
d’une architecture moins soignée et moins élégante. Au devant de
l’appartement royal se trouve un banc de terre avec un dossier élevé et
bien poli, où le maï actuel, appelé Mouzo, aime à s’asseoir. La place
qui s’étend devant l’habitation royale, et qui sert de lieu d’assemblée
aux habitants ou de champ de délibération, est entourée d’énormes
ficoïdées au feuillage touffu. Du haut de son siège, le roi écoute les
salutations, les rapports, les suppliques et plaintes de ses visiteurs
ou de ses sujets ; de là aussi il tranche les menus différends qui sont
de sa juridiction. Nous montâmes voir ce prince, en qui nous trouvâmes
un Makari plein d’amabilité et de bienveillance, et qui, à en juger par
l’air satisfait avec lequel il nous informa que le fatcha de Mohammedou
venait de battre celui de l’anti-roi du Baguirmi, devait être un chaud
partisan du _mbang_ fugitif et un ennemi de son adversaire.
[Illustration : Afadé ; la maison du roi.]
Les environs immédiats d’Afadé offrent une magnificence de végétation
extraordinaire, d’un caractère sauvage et quasi vierge ; la faune y
abonde en sangliers, en cercopithèques, en babouins ; plus d’un de ces
derniers vient même s’ébattre sans nulle crainte jusque sur les murs ou
dans l’intérieur de la ville. Parmi les arbres figurent des essences
gommifères, des ficoïdées, celles-ci de quatre espèces : l’une, qu’on
appelle _djédja_, et la seconde, du nom de _lita_, sont remarquables par
leurs jets de racines raméaires ; la troisième est la _ngaboré_ à
grandes feuilles, et la quatrième le figuier sauvage ou _Termo_. Je vis
en outre ici pour la première fois un arbre qui porte un fruit grisâtre
et amer, à peu près de la grosseur du citron ; les Arabes l’appellent
_mourr_ et les Kanouris _kaguem_.
A partir d’Afadé, l’élément kanouri disparaît entièrement des villes,
refoulé par les Makaris, qui sont les maîtres exclusifs du pays. Au lieu
de porter la coiffure en forme de crête des Tibous Ngomas, les femmes de
la région se partagent les cheveux en six grosses tresses qui, du sommet
de la tête, leur retombent à intervalles égaux par devant et derrière,
et se terminent librement en pointes.
Vu la pauvreté de sa ville, le maï Mouzo eût été enchanté que nous
poursuivissions notre route sans nous arrêter ; mais j’attendais
toujours l’arrivée de l’officier bornouan porteur de la lettre du cheik
Omar au roi du Logon, sur les terres duquel nous allions bientôt entrer.
J’avais de plus l’intention de faire un agréable cadeau aux gens de ma
caravane, en me procurant une vache de boucherie ; par malheur, je dus
reculer devant la cherté de l’emplette, la moindre tête du bétail
susnommé coûtant au moins quatre thalers Marie-Thérèse (vingt francs).
Le maï Mouzo s’efforça toutefois de nous traiter de son mieux ; le
premier soir, il nous envoya six plats et une chèvre ; le second jour,
quatre plats et un peu de fourrage pour nos chevaux ; le troisième, il
est vrai, sa générosité rabattit encore d’un plat.
[Illustration : Afadé ; le trône du maï.]
Je profitai de cette halte prolongée pour me renseigner quelque peu,
auprès des vieillards instruits de l’endroit, sur l’histoire de leur
ville et le dialecte makari. J’appris par eux qu’à l’époque où le Bornou
actuel était habité par les Kanouris, deux princes de la famille des
rois bornouans s’étaient enfuis dans la province de Kotoko, et y avaient
fondé deux États musulmans, l’un à Afadé, l’autre à Mafaté. Tout
d’abord, paraît-il, c’étaient les Sos qui occupaient le pays ; puis peu
à peu ils s’étaient vus absorbés par les Makaris, qui, outre les petits
États de Logon et de Mandara, avaient pris possession de toutes les
localités importantes de la province depuis Marté jusqu’au fleuve Chari.
C’est une chose touchante de voir comme ces vieux de l’endroit,
maintenant encore, se raccrochent à ce passé relativement florissant,
avec quelle complaisance orgueilleuse ils continuent d’environner leur
pauvre et impuissant gouverneur, réduit à un titre purement nominal,
d’un prestige opiniâtre de royauté, et avec quel soin ils ont conservé,
en dépit du néant de leurs offices, tous ces grands dignitaires de
l’ancienne cour, en qui se mélangent les mœurs des Kanouris et celles
des habitants du Logon.
[Illustration : Les cavaliers à cotte ouatée (voy. p. 357).]