LVI

M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la première à me

parler de l'avenir.

Cela pour moi résultait de nos deux positions: elle était riche et

j'étais pauvre.

Sa fortune, il est vrai, n'était pas ce qu'on avait cru, car les

affaires de M. de Solignac étaient fort embrouillées ou plus justement

fort compliquées; mais leur liquidation, si mauvaise qu'elle fût,

promettait encore un magnifique reliquat.

En tous cas cette fortune, alors même qu'elle serait diminuée dans

des proportions improbables, serait toujours une grosse fortune en la

comparant à ce que je pouvais mettre à côté d'elle, puisque mon avoir se

réduit à rien.

Bien souvent, pensant à la mort de M. de Solignac et l'escomptant, si

j'ose me servir de ce mot, je m'étais dit que, pour ce moment, il me

fallait une fortune ou tout au moins une position pour l'offrir à

Clotilde.

Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point ainsi à volonté, et par

cette seule raison qu'on en a besoin. Tous les jours, il y a des gens de

bonne foi naïve qui se disent en se levant que décidément le moment est

arrivé pour eux de faire fortune, et qui cependant se couchent le soir

sans avoir pu réaliser cette idée judicieuse. Comment aurais-je fait

fortune, d'ailleurs? Avec mes dessins, c'est à peine s'ils m'ont donné

le nécessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent de l'argent, ce

sont ceux qui joignent au talent un travail régulier, et ce n'est pas

là mon cas. Je n'ai pas de talent, et je n'ai jamais pu travailler

régulièrement, ce qui s'appelle travailler du matin au soir.

La seule chose que j'aie pu faire avec régularité, avec emportement,

avec feu, ç'a été d'aimer.

Par là, par ce côté seulement, j'ai été un artiste. En ce temps de

calme, de bourgeoisie et d'effacement, où l'amour ne semble plus être

qu'une affaire comme les autres dans laquelle chacun cherche son

intérêt, j'ai aimé. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire

d'une femme. Je me suis donné à elle tout entier, esprit, volonté,

conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un désir, elle, toujours

elle.

Durant ces huit années, la grande affaire, pour moi, n'a pas été le

Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les élections de Paris, mais

simplement de savoir le lundi si Clotilde allait à l'Opéra, et le mardi

si elle irait aux Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a été

d'aller moi-même à l'Opéra ou aux Italiens. J'ai été le satellite d'un

astre qui m'a entraîné dans ses mouvements, ne m'en permettant pas

d'autres que ceux qu'il accomplissait lui-même.

Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'à vivre ainsi on ne fait

pas fortune? C'est ce qui est arrivé pour moi.

Pécuniairement, je suis exactement dans la même situation qu'au moment

où j'ai donné ma démission. Vingt fois, peut-être cinquante fois, M. de

Solignac m'a offert des occasions superbes pour gagner sans peine de

grosses sommes qui, mises bout à bout et additionnées, eussent bien vite

formé une fortune. Mais, grâce au ciel, je n'en ai jamais profité. Il

suffisait qu'elles me vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fût

impossible de les accepter. Quant à celles qui ont pu se présenter

autrement (et dans le monde où je vivais elles ne m'ont pas manqué), je

n'ai jamais eu le temps de m'en occuper. Je ne m'appartenais pas; mon

intelligence comme mon coeur étaient à Clotilde.

Donc je n'avais rien et c'était vraiment trop peu pour demander en

mariage une femme riche.

Si vous étiez bon pour être son amant, me dira-t-on, vous l'étiez encore

pour devenir son mari. Sans doute, cet argument serait tout-puissant

si le monde était organisé d'après la loi naturelle; mais comme il est

réglé par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout d'abord

paraît excellent, se trouve en fin de compte n'avoir aucune valeur.

Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose à faire: attendre que

Clotilde me parlât de ce mariage.

Assez souvent elle m'avait dit: «Suis-je ta femme, m'aimes-tu comme ta

femme,» pour me répéter ces paroles alors qu'elles pouvaient prendre une

signification immédiate et devenir la réalité. Il me semblait qu'elle

m'aimait assez pour venir au-devant de mes espérances.

Cependant ce ne fut point cette question de mariage qu'elle aborda, mais

bien une autre à laquelle, je l'avoue, j'étais loin de penser.

Pendant son mariage, Clotilde avait été si peu la femme de M. de

Solignac, que je n'avais pas cru que la mort de celui dont elle portait

le nom dût amener le plus léger changement entre nous. Nous serions

un peu plus libres, voilà tout, et cette liberté avait été si grande,

qu'elle ne pouvait guère l'être davantage, à moins que je n'allasse

demeurer chez elle.

Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition? Que je

la connaissais peu!

--Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps après la mort de M.

de Solignac, le moment est venu de traiter entre nous une question

délicate.

--Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez la première, et

je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous voir mettre tant

d'empressement à venir au-devant de mes désirs.

Elle me regarda avec surprise; mais j'étais si bien convaincu qu'elle ne

pouvait que vouloir me parler de notre mariage, que je ne m'arrêtai pas

devant cet étonnement et je continuai:

--Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez, mais ce que je

veux répéter, c'est que rien n'est au-dessus de mon amour pour vous;

c'est cet amour qui a fait ma vie, il la fera encore. Assurément, le

rôle que joue dans le monde un homme pauvre qui épouse une femme riche

est fort ridicule, et il l'expose à toutes sortes d'humiliations, à

toutes sortes d'accusations. Personne ne veut admettre la passion, tout

le monde croit à la spéculation. Que cela ne vous arrête pas: aimé par

vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations glisseront

sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y aura place en lui que pour la

joie.

Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle m'arrêta:

--Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler, me dit-elle, nous

avons tout le temps de nous en occuper, c'est du présent. La mort de M.

Solignac m'impose des convenances que nous devons respecter.

--Ah! c'est de questions de convenances que vous voulez m'entretenir,

dis-je, tombant du rêve dans la réalité, rougissant de ma naïveté,

humilié de ma sottise, profondément blessé dans ma confiance.

--Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons pas garder maintenant

les habitudes que nous avions au temps de M. de Solignac.

--Vraiment?

--Oh! j'entends en public. Une veuve est obligée à une réserve dont une

femme est affranchie par l'usage.

--L'usage est admirable.

--Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas admirable;

il est, cela suffit pour que je désire lui obéir et pour que je vous

demande de me faciliter cette tâche... pénible. Si vous y consentez,

nous ne nous verrons donc que dans l'intimité la plus étroite. Si nous

étions maintenant ce que nous étions naguère, ce serait nous afficher

pour le présent, et en même temps ce serait donner de notre passé une

explication que le monde ne pardonnerait pas.

Je n'avais rien à répondre à cette morale mondaine, ou plutôt la

surprise, l'indignation et la douleur ne me permettaient pas de dire ce

que j'avais dans le coeur: les paroles seraient allées trop vite et trop

loin.

Je me conformai à ce qu'elle exigeait, nous adoptâmes un genre de vie

qui devait respecter ses singuliers scrupules, et bien entendu il ne fut

pas question entre nous de mariage. Nous avions le temps, suivant

son expression; ce n'était pas à moi maintenant qu'il appartenait de

s'occuper de notre avenir; l'expérience du présent m'était une trop

cruelle leçon.

Le temps s'écoulait ainsi, lorsqu'un fait se présenta qui exaspéra

encore ma réserve à ce sujet. Clotilde se trouva enceinte.

De même qu'elle m'avait souvent parlé autrefois de son désir d'être ma

femme, de même elle m'avait parlé souvent aussi de son désir d'avoir un

enfant. «Un enfant de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble,

qui porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?» Il semblait donc

que, ce souhait réalisé, elle devrait en être heureuse.

Ce fut la figure sombre et avec un véritable chagrin qu'elle m'annonça

cette nouvelle.

Mon premier mouvement fut un transport de joie; mais je n'étais

malheureusement plus au temps où je m'abandonnais à mon premier

mouvement. Avant de répondre par un mot ou par un regard de bonheur,

j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le son de sa voix

m'avait déjà indiqué.

Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue à cette situation, le

mariage. Mais telles étaient les conditions dans lesquelles nous nous

trouvions placés que je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car

aussitôt l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi pour forcer

un consentement qu'on ne donnait pas de bonne volonté.

Je ne répondis pas.

--Vous ne me répondez pas, dit-elle, en me regardant.

--Vous êtes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous m'apprenez me

donne la joie la plus grande que je puisse recevoir de vous; mais que

puis-je vous répondre? C'est à vous de parler. Que voulez-vous pour

nous? que voulez-vous pour cet enfant? que voulez-vous pour moi?

Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse:

--J'ai la tête troublée, dit-elle, je ne saurais prendre en ce moment

une résolution sur un sujet de cette importance; laissez-moi réfléchir,

nous en reparlerons.

Ce retard ne donnait que trop clairement à entendre ce que serait cette

résolution. Elle fut en effet d'attendre, attendre encore; un mariage

suivant de si près la mort de M. de Solignac était un aveu brutal. On

cacherait la grossesse, et pour cela nous irions à l'étranger.

Ce fut ainsi que nous partîmes pour l'Angleterre et que nous allâmes

nous établir dans l'île de Wight, à Ryde, où, sous un faux nom, nous

occupâmes une villa de _Brigstoche Terrace_.

J'aurais eu le coeur libre de toute préoccupation que les sept mois que

nous passâmes là auraient assurément été les plus beaux de ma vie. Nous

étions libres, nous étions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme

n'ont vécu dans une plus étroite intimité. Pour tout le monde, en effet,

nous étions mari et femme, excepté pour nous, hélas!

Cependant ces sept mois s'écoulèrent vite dans cette île charmante où

chaque jour nous faisions de délicieuses promenades, et où les jours

de pluie nous avions pour nous distraire la vue splendide qui de notre

terrasse s'étendait sur les côtes du Hampshire, le détroit du Solent et

les flottes de navires aux blanches voiles qui passent et repassent sans

cesse dans cette baie.

Quand le terme fatal arriva, nous quittâmes l'île de Wight pour Londres,

obéissant en cela à une nouvelle exigence de Clotilde.

--Vous vous êtes jusqu'à présent conformé à mon désir, me dit-elle,

et je saurai un jour vous payer le sacrifice que vous m'avez fait si

généreusement. Maintenant, j'ai une nouvelle grâce à vous demander. Il

faut que la naissance de notre enfant soit cachée. Ici, il serait trop

facile de la découvrir. Allons à Londres.

Nous allâmes à Londres où elle donna naissance à une fille que j'appelai

Valentine, du nom de ma mère.

--Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que je serai ta femme,

n'est-ce pas, et notre enfant doit te rassurer mieux que toutes les

promesses. Laisse-moi donc arranger notre vie pour assurer notre amour

sans rien compromettre.

Au bout d'un mois, nous revînmes à Paris et j'allai conduire ma fille

chez une nourrice qui m'avait été trouvée à Courtigis sur les bords de

l'Eure. La veuve d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel, habite

ce pays; c'est une très-excellente et très digne femme qui voulut bien

me promettre de veiller sur ma fille et d'être pour elle une mère en

attendant le moment où la mère véritable voudrait se faire connaître.

Clotilde Martory · 第 58 / 65 题