LVII

La naissance de ma fille fit ce que les observations, les inductions,

les raisonnements n'avaient pu faire, elle me démontra jusqu'à

l'évidence que Clotilde ne voulait pas me prendre pour mari.

Pourquoi?

Un autre que moi examinant cette question eût trouvé l'explication de sa

résistance dans des raisons personnelles, c'est-à-dire dans la fatigue

d'une liaison qui durait depuis trop longtemps. Seul peut-être je ne

pouvais accepter cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves

certaines que son amour ne s'était point affaibli et qu'il était

maintenant ce qu'il avait été pendant les premiers mois de notre

liaison. Seulement, la mort de Solignac ne lui avait pas fait faire un

pas décisif: Clotilde voulait bien être aimée par moi, elle voulait bien

m'aimer, elle ne voulait pas plus.

Ce n'était donc pas dans des raisons personnelles qu'il fallait

chercher, mais dans des raisons professionnelles, si l'on peut

s'exprimer ainsi, c'est-à-dire que le motif déterminant de son refus

était dans ma position. Elle ne voulait pas prendre pour mari, un homme

qui n'était rien et qui n'avait rien. En agissant ainsi, était-elle

entraînée par l'intérêt? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le

supposer un instant; légataire de M. de Solignac, elle était assez riche

pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un nouveau mariage. Ce qui la

dominait, c'était l'opinion du monde. Elle ne voulait pas qu'on pût dire

qu'elle avait épousé par amour un homme de rien. Que le monde, au temps

où elle était mariée, dît que cet homme était son amant, elle n'en avait

eu souci. Mais qu'il dît maintenant que de cet amant elle faisait

son mari, c'était ce qu'elle ne pouvait supporter. Étrange morale,

contradiction bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'était ainsi; et

d'ailleurs, il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres

femmes qui aient agi de cette manière.

Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne pas voir

Clotilde venir au-devant de mes désirs en me donnant ce dernier

témoignage d'amour. Mais enfin, comme elle m'aimait, comme elle me

donnait d'autres marques de tendresse, comme rien n'était changé dans

notre vie intime, je m'étais résigné à rester dans cette situation tant

qu'elle voudrait la garder: pourvu que je la visse chaque jour; pourvu

qu'elle fût à moi, c'était l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard,

s'il devait venir. J'avais son amour, et c'était son amour seul que je

voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter que les joies de

l'intérieur et du foyer.

Mais la naissance de Valentine changeait complétement la situation. Il

fallait qu'elle eût un père, une mère, une famille, la chère petite. Et

le mariage, qui pour nous n'était pas rigoureusement exigé, le devenait

pour elle; il fallait qu'elle fût notre fille, pour elle d'abord, et

aussi pour nous.

Arrivé à cette conclusion, je me décidai à forcer le consentement de

Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, un seul, conquérir un nom

ou une fortune, et, ainsi armé, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.

Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une fortune du jour au

lendemain: il faut des conditions particulières, du temps, des occasions

et encore bien d'autres choses. J'examinai le possible, et après avoir

reconnu que j'étais absolument incapable de faire fortune, je m'arrêtai

à l'idée de tâcher de me faire un nom dans la guerre d'Amérique. Il me

sembla que pour un homme déterminé qui connaissait la guerre, il y avait

là des occasions de se distinguer: les Américains avaient besoin

de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui se

présenteraient.

Sans doute, pour réaliser cette idée, il me fallait quitter Clotilde,

quitter ma fille, mais c'était un sacrifice nécessaire, et, si

douloureux qu'il pût être, je ne devais pas hésiter à me l'imposer.

Avant de partir pour l'Amérique, je voulus m'y préparer un bon accueil

et m'entourer d'appuis et de recommandations, qui pouvaient m'être

utiles. Pour cela, je songeai à m'adresser à mon ancien camarade

Poirier, qui, si souvent, m'avait fait des offres de service que je

n'avais pas pu accepter.

Devenu général, Poirier était maintenant un personnage dans l'État; il

avait l'oreille et la confiance de son maître et tout le monde comptait

avec lui; il pouvait à peu près ce qu'il voulait. Pour ce que je

désirais obtenir, cette toute-puissance n'eût pas pu cependant m'être

d'une grande utilité; mais il avait épousé une riche Américaine, et je

savais que la famille de sa femme jouissait d'une influence considérable

aux États-Unis.

Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous étions assez

souvent rencontrés, et toujours il m'avait raillé de ce qu'il appelait

«la fidélité de ma paresse;» dans les circonstances présentes, il

voudrait peut-être m'aider à m'affranchir de cette «paresse.»

Je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous; il me répondit aussitôt

qu'il me recevrait le lendemain matin, entre neuf et dix heures. A

neuf heures, je me présentai à l'hôtel qu'il occupe au haut des

Champs-Élysées.

Non content d'être devenu général et d'occuper deux ou trois fonctions

de cour qui lui font une riche position, Poirier, comme M. de Solignac

et comme beaucoup d'autres, a profité de sa situation pour faire des

affaires, et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la

main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six spéculateurs

que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. Je crus qu'il me

faudrait attendre et ne passer qu'après eux, mais quand j'eus donné mon

nom, on me fit entrer aussitôt dans le cabinet du général.

En veston du matin, Poirier était assis dans un fauteuil, et trois

enfants, dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient autour de lui, l'un

lui grimpant aux jambes, les autres se roulant sur le tapis.

--Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais je ne veux pas

déranger M. Number one.

Et comme je le regardais:

--Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai l'honneur de vous

le présenter; le voici, c'est mon fils aîné. Maintenant, voici miss

Number two, ma fille; puis Number three, mon second fils; quant à miss

Number four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les noms de

mes enfants; j'ai trouvé plus commode de les désigner par un numéro. Je

sais d'avance comment ils s'appelleront, car Number four n'est pas le

dernier. Un enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour qu'une

femme vous laisse tranquillité et liberté; elle s'occupe de sa famille,

elle se soigne elle-même et elle ne peut pas faire de reproches à un

mari aussi... bon mari. Quant à doter ou à caser tout ce petit monde,

la France y pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous assure

qu'il est bon à suivre. Venez-vous m'annoncer votre mariage?

--Je viens vous demander si vous pouvez me faire admettre dans l'armée

américaine avec mon grade de capitaine?

--Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant?

--Je suis arrivé à un âge où il faut absolument que je me fasse une

position, et je viens vous prier de m'y aider.

--Vous voulez une position et vous voulez en même temps quitter la

France! pardonnez ma surprise, mais ce que vous me dites là est

tellement extraordinaire pour quelqu'un qui vous connaît et qui vous

a suivi comme moi, que vous ne vous fâcherez pas, je l'espère, de mes

exclamations.

--Nullement; vous avez le droit d'être surpris d'une détermination qui

ne peut pas être plus étrange pour vous qu'elle ne l'est pour moi-même.

--Alors, très-bien. Mais revenons à votre affaire. Vous voulez prendre

du service dans l'armée américaine. Dans laquelle, celle du Nord ou

celle du Sud? Mon beau-père est pour le Nord et les oncles de ma femme

sont pour le Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti,

et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez un conseil,

je vous engagerai à ne prendre ni l'un ni l'autre.

--Et pourquoi?

--Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir d'avance

celui qui triomphera, et dans la guerre d'Amérique, la question, en ce

moment, est difficile. Le Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A

quoi vous servira de vous être battu pour le Nord, si c'est le Sud qui

triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours s'arranger pour

être un vainqueur; au moins, c'est ma règle de conduite, et je la crois

bonne. Je ne vous conseille donc pas de prendre du service en Amérique.

--J'aurais bien des choses à répondre à votre théorie, mais ce que

je veux dire seulement, c'est que si l'idée m'est venue d'aller en

Amérique, c'est qu'il n'y a qu'en Amérique qu'on fasse la guerre en

ce moment, et comme c'est par la guerre seule que je peux gagner la

position que je veux, il faut bien que j'aille où l'on se bat.

--Alors nous pouvons nous entendre; dès lors que c'est une affaire, une

bonne affaire que vous cherchez, j'ai mieux à vous proposer que ce que

vous avez en vue. Mais qui m'eût dit que vous seriez un jour ambitieux?

comme les hommes changent!

--Hélas!

--Je ne dis pas hélas comme vous, car comment gouverner un pays si tous

les hommes gardaient les illusions de la jeunesse? Enfin voici ce que

j'ai à vous offrir. S'il n'y a qu'aux États-Unis qu'on se batte en ce

moment, on pourrait bientôt se battre ailleurs, c'est-à-dire au Mexique.

Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France ont des réclamations

à adresser à ce pays pour des dettes qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne

s'exécute pas de bonne volonté, on l'exécutera par la force. Les choses

en sont là pour le moment, et ce qui rend une expédition assez probable,

c'est que dans les réclamations de la France, se trouve une créance qui

est une affaire personnelle pour l'un des maîtres de notre gouvernement.

En un mot, un banquier de Mexico nommé Jecker demande au gouvernement

mexicain quinze millions de piastres, et sur cette somme il abandonnera

30 pour 100 à un de nos amis, si celui-ci parvient, par un moyen

quelconque, à le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que si un

tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer parti, et que,

coûte que coûte, il la poussera jusqu'au bout?

--Jusqu'à faire la guerre?

--Jusqu'à tout. Mais cette affaire n'est pas celle que je veux vous

proposer. Le puissant associé qu'a su trouver Jecker a éveillé des

convoitises au Mexique. On a pensé ne pas s'en tenir au recouvrement des

créances, et l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent

et de diamants dans deux provinces. Ces mines, paraît-il, sont d'une

richesse extraordinaire, et elles pourraient être la source d'une

immense fortune pour ceux qui les exploiteront. Je ne puis aller au

Mexique voir ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on me raconte: voulez-vous

y aller à ma place?

--Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines.

--Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous êtes le seul homme en qui

j'aie une confiance absolue; d'avance, je suis certain que vous ne

tâcherez pas de prendre pour vous seul l'affaire que je vous offre, et

que vous vous contenterez de la part qui vous sera faite, laquelle part,

bien entendu, sera considérable. Quant à ce qui est des mines, je vous

donnerai un ingénieur que vous dirigerez et qui vous renseignera sur la

partie technique de l'affaire.

--Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que vous me proposez.

--La guerre n'était-elle pas pour vous une occasion de faire fortune?

prenez celle qui se présente, elle est moins dangereuse et plus sûre.

Pour vous montrer une partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter

à ce que je vous ai dit que j'ai l'espérance de la faire accepter

par l'empereur. Déjà il a été question pour lui d'acheter la terre

d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon affaire est beaucoup

plus belle; je crois qu'elle pourra le tenter. Il a toujours eu les

yeux tournés vers le Mexique; autrefois, il a voulu percer l'isthme de

Tehuantepec et depuis il s'est enthousiasmé pour le triomphe des races

latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraîne dans mon

projet, c'est pour nous la fortune la plus considérable qu'on puisse

rêver; c'est l'exploitation des mines du Mexique qui, pendant plusieurs

siècles, a fait la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75

millions de notre ami.

Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idée que je résume

dans ces quelques mots; puis il me donna jusqu'au lendemain pour lui

rapporter une réponse définitive.

Clotilde Martory · 第 59 / 65 题