S'il ne meurt pas.
Ce fut le mot que je me répétai en allant aux bureaux du _Courrier de
Paris_.
S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a été depuis
plusieurs années.
S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je suis affranchi de
toutes les servitudes, de toutes les hontes que j'ai dû m'imposer depuis
que je suis son ami.
Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le monde je suis
«l'ami de la maison», aussi bien celui du mari que celui de la femme; et
le monde n'a pas tort. Par ma conduite, par mon attitude tout au moins
avec M. de Solignac, j'ai autorisé toutes les insinuations, toutes les
accusations. Comment le monde, en me voyant sans cesse à ses côtés, en
apprenant certains services que je lui rendais, ou, ce qui est plus
grave encore, ceux que je me laissais rendre par lui; en trouvant nos
noms mêlés dans mille circonstances où ils n'auraient pas dû l'être,
comment le monde eût-il pu supposer que les apparences étaient
mensongères et qu'en réalité, au fond du coeur, je n'avais pour cet
homme que de la haine et du mépris?
Quel poids sa mort m'enlèverait de dessus la conscience! plus
d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lâchetés; Clotilde libre et moi
plus libre qu'elle.
Je ne serais pas sincère si je n'avouais pas que bien souvent j'avais
pensé à cette mort. Plus d'une fois je m'étais écrié: «Je n'en serai
donc jamais délivré!» Mais il était si solidement bâti, si vigoureux, si
résistant, que cette mort ne m'était jamais apparue que dans un lointain
brumeux. La réalité avait été plus vite que ma pensée. Maintenant il
était mourant.
Et pour qu'il mourût, pour que Clotilde fût libre, pour que je le fusse,
je n'avais qu'un mot à dire ou plutôt à ne pas dire.
J'étais arrivé devant les bureaux du _Courrier de Paris_, je m'arrêtai
pour réfléchir un moment; mais les passants qui allaient et venaient sur
le trottoir ne me permettaient pas d'être maître de ma pensée. Ou
plutôt le trouble qui s'était fait en moi ne me permettait pas de
peser froidement les idées qui s'agitaient confusément dans mon âme.
J'attribuais mon agitation aux distractions extérieures quand, en
réalité, c'était un bouleversement intérieur qui m'empêchait de me
recueillir.
J'allai sur le boulevard; là aussi il y avait foule; on me coudoyait, on
me poussait; je me heurtais à des groupes que je ne voyais pas.
Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonté et ma raison;
j'avais besoin de me recueillir.
L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arrêtèrent machinalement
me dit qu'il était midi dix minutes; les journaux ne se publient
qu'après la Bourse, j'avais du temps devant moi, je poussai jusqu'aux
Tuileries.
Tout se heurtait si confusément dans mon cerveau qu'une idée à peine
formée était effacée par une nouvelle, il me fallait le calme pour
descendre en moi, et avant de prendre une résolution savoir nettement ce
que j'allais faire.
Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empêché les enfants et les
promeneurs de sortir; le jardin était désert; je ne trouvai personne
sous les marronniers, dont l'épais feuillage retenait la pluie.
Je n'étais plus distrait, je n'étais plus troublé, et cependant je ne
voyais pas plus clair en moi: j'étais dans un tourbillon, et mes pensées
tournoyaient dans ma tête comme les feuilles sèches, alors que, saisies
par un vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux.
Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant de la mort
pour l'empêcher de frapper son dernier coup.
Telle était la situation; il fallait l'envisager avec calme et voir
quelle conduite elle devait m'inspirer.
Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer à ma raison
chancelante.
Cependant cette situation était bien simple et je n'étais pour rien dans
les faits qui l'avaient amenée. Elle s'était produite en dehors de moi,
à mon insu, sans que j'eusse rien fait pour la préparer. Ce n'était pas
moi qui avais conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas moi
qui avais excité sa fureur, pas moi qui l'avais frappé d'une congestion
mortelle. S'il mourait de cette congestion, c'est que son heure était
venue et que la Providence voulait qu'il mourût.
De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence et lui?
Cela ne me regardait point. Étais-je le fils de M. de Solignac? son ami?
Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il m'avait pris celle
que j'aimais, il m'avait réduit à cette vie misérable que je menais
depuis si longtemps. Il était puni de ses infamies, et Dieu prenait
enfin pitié de mes souffrances.
Et je voulais arrêter la main de Dieu! Au moment où j'allais atteindre
le but que j'avais si longtemps rêvé, je m'en éloignais. Et pourquoi?
Pour sauver un homme qui ne faisait que le mal sur la terre.
Sans doute c'eût été un crime à moi, sachant ce que Clotilde m'avait
appris, d'aller répéter partout: «M. de Solignac est dans un état
désespéré, et s'il apprend la vérité de la situation, il peut en
mourir.» Mais ce n'est point ainsi que les choses se présentent.
Je n'ai dit à personne que M. de Solignac était mourant, et j'ai eu même
la générosité de demander à celui qui pouvait répandre cette nouvelle de
la cacher.
C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal édite cette nouvelle,
si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont intérêt à la connaître, et
par eux si elle pénètre jusqu'à M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne
sera pas ma faute.
Dieu l'aura voulu.
Je n'avais rien à faire, je n'avais qu'à laisser faire, ce qui était
bien différent.
Cette conclusion apaisa instantanément le tumulte qui m'avait si
profondément troublé. Je m'assis sur un banc. Rien ne pressait plus,
puisque je n'irais pas au journal. Je me mis à regarder des pigeons qui
roucoulaient dans les branches.
Le jardin était toujours désert et les oiseaux causaient en liberté. Au
loin on entendait le murmure de la ville.
--Rien à faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra; s'il doit
guérir, il guérira; cela ne me regarde en rien. Les choses iront comme
elles doivent aller.
Toute la question maintenant était de savoir s'il vivrait ou s'il
mourrait. A son âge une congestion devait être mortelle. La mort était
donc la probabilité. Clotilde serait veuve. Enfin!
Mais à cette idée je ne sentis pas en moi la joie qui aurait dû me
transporter; au contraire.
Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus troublé peut-être
qu'au moment où je discutais ma résolution; et, cependant, cette
résolution était prise, maintenant, elle avait été raisonnée, pesée.
D'où venait donc le tumulte qui soulevait ma conscience?
--Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu que tu ne te
souviendras pas que tu avais aux mains un moyen pour empêcher cette mort
et que tu as tenu tes mains fermées? Si cette visite dont on t'a parlé
a lieu, si elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu
embrasseras ta Clotilde, qui maintenant sera bien _ta Clotilde_, un
fantôme ne se dressera-t-il pas derrière elle? En racontant cette
nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle pouvait produire; toi, tu
le connais, cet effet, et cependant tu permets qu'on publie la nouvelle.
Tu appelles cela laisser aller les choses à la grâce de Dieu. As-tu le
droit de laisser accomplir ce que tu peux empêcher? Ne tendras-tu pas la
main à l'homme qui se noie et te diras-tu que c'est Dieu qui l'a voulu?
Cet homme est ton ennemi. Mais c'est là ce qui, précisément, aggrave ton
crime. Sa mort t'affranchit de tes lâchetés de chaque jour; tu seras
libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords ne t'écrasera-t-il
pas?
J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette pensée se fut
précisée dans mon esprit, je n'hésitai plus, et, quittant aussitôt les
Tuileries, je repris le chemin du _Courrier de Paris_.
Deux heures sonnaient à l'horloge, ne serait-il pas trop tard?
Je demandai M. Sebert; on me répondit qu'il était parti après avoir
corrigé ses épreuves. Je n'avais pas prévu cela. Je demandai où
je pourrais le trouver. On me répondit: à cinq heures au café du
Vaudeville.
--Et à quelle heure paraît le journal?
--A trois heures et demie.
Je restai un moment déconcerté. Si je ne pouvais voir le rédacteur qu'à
cinq heures et si le journal paraissait à trois heures et demie, il
m'était donc impossible d'empêcher la nouvelle de paraître.
--Si c'est pour affaire de rédaction, me dit le garçon de bureau, vous
pouvez voir le secrétaire de la rédaction.
Assurément je devais le voir. J'entrai donc au bureau du secrétaire et
lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais à sa complaisance pour
qu'il ne publiât point la nouvelle de l'accident qui était arrivé à M.
de Solignac.
--Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son pince-nez pour
me regarder.
--Très-vrai.
--Alors, monsieur, je suis désolé de vous dire que je ne peux pas ne pas
le publier.
--Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit votre journal ou
si quelqu'un lui parle de votre article.
--Cela pourrait peut-être arriver si l'article était rédigé dans une
forme inquiétante. Mais cela n'est pas. Nous nous contentons d'annoncer
le fait lui-même. M. de Solignac sait bien qu'il a éprouvé un accident.
--Il faudrait qu'il fût seul à le savoir, tous les jours on se sent
malade et l'on ne s'inquiète que quand on est averti par ses amis.
--M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais tout de suite
que je vais supprimer cette nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. Mieux
que personne, puisque vous êtes l'ami de M. de Solignac, vous savez
quelle position il occupe.
--Il ne faut pas s'exagérer l'importance de cette position; ce n'est pas
parce que M. de Solignac est malade, que l'État est en danger ou que la
Bourse va baisser.
--La Bourse, non, c'est-à-dire la Rente, mais les affaires dont M.
de Solignac est le fondateur? C'est là ce qui donne une véritable
importance à cette nouvelle. La mort de M. de Solignac peut ruiner bien
des gens, car il est l'âme de ses entreprises. Excellentes tant qu'il
les dirige, ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour où il ne
sera plus là. Vous voyez donc que, sachant la maladie de M. de Solignac,
il nous est impossible de n'en pas parler. On ne fait pas un journal
pour soi, on le fait pour le public, et c'est un devoir d'apprendre
au public tout ce qui peut l'intéresser. La maladie de M. de Solignac
l'intéresse, je la lui annonce.
J'insistai; il ne se laissa point toucher.
--Le rédacteur en chef est absent pour le moment, me dit-il en manière
de conclusion; je pense qu'il va rentrer avant la mise en pages; vous
lui expliquerez votre demande, et s'il consent à supprimer la nouvelle,
ce sera bien.
--Et s'il ne rentre pas?
--Je la publierai.
J'attendis. Rentrerait-il à temps, ou rentrerait-il trop tard?
--Si j'étais venu il y a deux heures, aurais-je trouvé votre rédacteur
en chef ici? demandai-je.
--Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui.
Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'écoulèrent. Le rédacteur
en chef n'arrivait pas. Trois heures sonnèrent, puis le quart, puis la
demie. Il ne viendrait pas. La nouvelle paraîtrait.
--On va serrer la troisième page, dit un gamin coiffé d'un chapeau de
papier.
--C'est celle où se trouve le fait Solignac, me dit le secrétaire de la
rédaction.
Décidément Dieu le voulait. J'avais fait le possible.
A ce moment, la porte s'ouvrit.
--Voici le rédacteur en chef, dit le secrétaire. Et il expliqua à
celui-ci ce que je demandais.
--Vous tenez beaucoup à ce que cette nouvelle ne paraisse pas? me dit le
rédacteur en chef.
--Je tiens à faire tout ce que je pourrai pour l'empêcher.
--Eh bien! qu'on la supprime.
Il me fallut le remercier. Je tâchai de le faire de bonne grâce.
--Si vous voulez empêcher cette nouvelle d'être connue, me dit le
secrétaire de la rédaction, il faudrait voir Sebert; car il va la mettre
dans sa correspondance belge. Vous le trouverez au café du Vaudeville à
cinq heures.
J'attendis M. Sebert jusqu'à cinq heures et demie, et une fois encore je
crus que malgré mes efforts la nouvelle serait publiée; mais enfin il
arriva; on me le désigna et il me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout
d'abord il me refusa, j'insistai, il céda.
Je rentrai chez moi brisé: je trouvai un mot de Clotilde: M. de Solignac
était mort à cinq heures.
Cette fois je respirai pleinement.