Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son jardin, me fit le
signal qui me disait que je devais l'aller voir immédiatement. Puis, au
lieu de se promener quelques instants, comme à l'ordinaire, elle rentra
vivement dans la maison.
Elle paraissait troublée et marchait avec une excitation que je ne lui
avais jamais vue.
Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal pressé?
Je l'avais quittée la veille à onze heures du soir, et notre soirée
s'était passée comme de coutume, sans que rien fit prévoir qu'il devait
arriver quelque chose d'extraordinaire.
Et cependant ce quelque chose s'était assurément produit.
Quoi?
Nous ne sommes plus au temps où nous nous inquiétions d'un rien;
l'habitude nous a rendus indifférents au danger. D'ailleurs, quel danger
pouvait nous menacer? D'où pouvait-il venir, de qui?
Je ne restai point sous le coup de ces questions et je courus chez
Clotilde.
L'hôtel, où régnait habituellement un ordre rigoureux, où chaque chose
comme chaque personne était strictement à sa place, me parut bouleversé.
Il n'y avait point de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge
m'annonçant, personne n'avait répondu.
Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde elle-même qui parut
dans le salon où j'étais entré.
--Que se passe-t-il donc?
--M. de Solignac a été rapporté hier soir dans un état très-grave.
--Hier soir?
--Aussitôt après votre départ, on est venu me prévenir que M. de
Solignac était dans une voiture de place à moitié évanoui. Je l'ai fait
porter dans sa chambre et j'ai envoyé chercher le docteur Horton.
Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'était pas celui que je
craignais, si véritablement je le craignais.
--Qu'a dit Horton?
--Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'état était fort grave.
Cependant M. de Solignac a bientôt repris sa pleine connaissance. Ce
matin, M. Horton, qui vient de partir, a été plus précis. M. de Solignac
avait été frappé par une congestion au cerveau, ce qui avait amené son
évanouissement.
--Est-ce une attaque d'apoplexie?
--Je ne sais; Horton n'en a point parlé. Il regarde cette congestion
comme une menace sérieuse....
Elle s'arrêta. Je la regardai pour lire dans ses yeux le mot qu'elle
n'avait pas prononcé, mais elle tenait ses paupières baissées et je ne
pus pas deviner sa pensée. Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la
patience d'attendre.
--Ce danger est-il imminent? dis-je à voix basse.
--Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de Solignac ne reste
pas dans un calme absolu et surtout s'il a conscience de son état et du
danger qui le menace; une émotion vive peut le tuer.
--Et qui lui donnera cette émotion? vous pouvez, il me semble, faire ce
calme autour de lui.
--Moi, oui, et je le ferai assurément; mais le trouble peut venir du
dehors.
--Vous êtes maîtresse chez vous, vous pouvez fermer votre porte.
--Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il est d'usage que
l'empereur vienne dire adieu à ses amis mourants. Je ne pourrai pas
fermer ma porte, comme vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se
présente.
--Il n'y a qu'à lui écrire quelle est la situation de M. de Solignac, et
il ne viendra pas hâter sa mort par une visite imprudente. Il me semble,
d'ailleurs, qu'il ne doit pas plus aimer à faire ces visites qu'on
n'aime à les recevoir.
--J'ai pensé à écrire cette lettre, mais j'ai été retenue par un danger
qui surgit d'un autre côté. Vous savez que M. de Solignac a entre
les mains des papiers importants qui intéressent un grand nombre de
personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de Solignac peut mourir,
on voudra avoir ces papiers; si ce n'est pas l'empereur lui-même qui
vient les chercher, ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que je
ne pourrai pas repousser.
--En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous faire?
--Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait pas qu'il est
malade, on ne s'inquiétera pas de lui, on ne voudra pas le voir et il se
rassurera. Déjà, depuis ce matin, il a demandé plusieurs fois le nom de
ceux qui s'étaient présentés pour prendre des nouvelles de sa santé. Il
m'a dit qu'il voulait qu'on écrivît régulièrement le nom des personnes
qui se présenteraient.
--Comment allez-vous faire alors, puisque précisément, par suite de vos
précautions, on ne se présentera pas?
--Je vais faire dresser un livre de faux noms que je dicterai moi-même,
car la situation est telle qu'il faut que personne ne sache la maladie
de M. de Solignac, alors que lui-même croira que tout le monde en est
informé. Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir, j'arriverai
peut-être à le tromper. On dira aux gens d'affaires qui voudront le voir
qu'il est indisposé.
--Mais si le secret est bien gardé par vous et vos gens, des
indiscrétions peuvent être commises par les personnes chez lesquelles il
a été frappé. Où a-t-il eu cette congestion?
--Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras, mais je ne sais pas
dans quelle maison et je ne peux pas le demander à M. de Solignac. Enfin
je vais faire tout ce que je pourrai pour étouffer le bruit de cette
maladie et je vous prie de n'en parler à personne.
--Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en face.
--Non, mon ami, puisque je m'ouvre à vous et vous explique les
conséquences terribles qu'une indiscrétion pourrait amener. Vous voyez
que je n'ai pas craint de mettre la vie de M. de Solignac entre vos
mains. Songez qu'il y a cinq ou six jours à peine, dimanche précisément,
parlant à table, il disait: «Pour moi, à moins d'être tué par hasard ou
d'être frappé d'apoplexie, je suis certain d'apprendre ma mort au moins
six ou huit heures à l'avance, car je recevrai une visite qui sera
plus sûre que l'avertissement du médecin ou les consolations du curé.»
Maintenant que nous nous sommes vus, laissez-moi retourner près de lui.
Revenez dans la journée autant de fois que vous voudrez; je vais donner
des ordres pour qu'on vous reçoive et me prévienne aussitôt.
Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes.
Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour ainsi dire à relever
ses paupières qu'elle tenait obstinément baissées, et à fixer ses yeux
sur les miens, je lui dis ce seul mot:
--Clotilde!
Mais elle détourna la tête, et retirant doucement sa main de dedans les
miennes, elle sortit du salon sans se retourner.
J'avais bien souvent pensé à la mort de M. de Solignac. Mais ce qui
flotte indécis dans notre esprit ne ressemble en rien aux faits
matériels de la réalité.
M. de Solignac allait mourir. Quel résultat cette mort aurait-elle sur
ma vie?
Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la certitude et la
preuve. Elle avait fait un mariage d'argent ou plutôt de position, ce
qu'on appelle dans le monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait
voulu la fortune, et elle l'avait prise où elle l'avait trouvée, sans
s'inquiéter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait servi son
calcul. M. de Solignac, en dix années, avait conquis une fortune qu'on
croyait considérable et qui lui avait créé une grande position dans la
spéculation: il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eût mis les
mains.
Les prédictions de mon camarade Poirier s'étaient réalisées, et M. de
Solignac était rapidement devenu une puissance financière avec qui
on avait dû compter; en ces dernières années, ce n'étaient plus les
aventuriers qui dînaient à sa table, des Partridge, des Torladès,
mais les grands noms du monde des affaires. Et son habileté lui avait
toujours permis de se retirer les mains pleines là où les autres
restaient les mains vides.
Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde?
J'étais en train de tourner et de retourner cette question, en suivant
la rue Moncey, pour rentrer chez moi, quand je me sentis saisir par le
bras. Je levai les yeux sur celui qui m'arrêtait, c'était Treyve.
--Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il, comment se trouve-t-il?
--M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption, mais il va
bien.
--Tout à fait bien; il ne se ressent donc pas de son attaque d'hier?
--Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque.
--Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu d'attaque hier, c'est
que vous avez vos raisons pour cela, et je ne me permets pas de les
deviner; seulement, quand je vous dis que M. de Solignac a eu une
attaque hier soir, il ne faut pas me répondre non. Je n'avance jamais
que ce dont je suis sûr, et je suis sûr de cette attaque; si vous ne la
connaissez pas, apprenez-la de ma bouche et faites-en votre profit, si
profit il peut y avoir pour vous.
--Je vous répète ce que je viens d'apprendre; on m'a dit que M. de
Solignac, que je n'ai pas vu, était indisposé, voilà tout.
--Eh bien, mon cher, la légère indisposition de M. de Solignac n'est
rien moins qu'une bonne congestion au cerveau, qui a été causée hier
soir, à onze heures, par un accès de colère. Vous voyez que je précise.
--En effet, et je commence à croire que vous êtes bien informé.
--Comment vous commencez? mais vous êtes donc le doute incarné. Eh bien,
je vais vous achever. Vous connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas?
--J'en ai entendu parler.
--Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu, beaucoup,
tendrement, en attendant que ce soit pas du tout. Lina a une nièce,
mademoiselle Zulma, une adorable diablotine de quinze uns. Zulma connaît
M. de Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en même temps
elle connaît un Arthur du nom de Polyte, qui lui veut du mal. La lutte
du bon et du mauvais principe s'est précisée hier à l'occasion d'une
lettre de cet aimable Polyte, qui est tombée entre les mains de M. de
Solignac. En se voyant trompé pour un pâle voyou, car Polyte n'est,
hélas! qu'un pâle voyou, M. de Solignac a eu un accès de colère
terrible, et il a été frappé d'une congestion chez Zulma, rue
Neuve-des-Mathurins. Frayeur de l'enfant qui perd la tête et s'adresse
en désespoir de cause à sa tante. On emballe M. de Solignac dans un
fiacre, car un illustre sénateur, un célèbre financier ne peut pas
mourir chez mademoiselle Zulma, et on l'expédie chez lui. Madame de
Solignac a dû le recevoir franco, ou le cocher est un voleur.
J'étais tellement frappé de ce récit, que je restai sans répondre.
--Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que M. de Solignac passe
sans cesse d'une Zulma à une autre, et qu'il lui faut absolument des
pommes vertes.
Mon parti était pris.
--Je crois, dis-je à Treyve, que vous ferez sagement de ne pas parler de
cette congestion. Si on cache la maladie de M. de Solignac, c'est qu'on
a intérêt à la cacher. Je peux même vous dire que cet intérêt est
considérable. Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle
Lina, et obtenez, n'importe à quel prix, qu'elles ne parlent pas de
l'accident d'hier. Il y va de la fortune de M. de Solignac, même de sa
vie.
Treyve leva les bras au ciel.
--Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire à Adrien Sebert; il
va l'arranger pour la mettre dans son journal.
--Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert?
--Un chroniqueur du _Courrier de Paris_. Comme l'histoire était drôle,
je la lui ai contée; elle sera ce soir dans son journal.
--Il ne faut pas qu'elle y soit. Où est M. Sebert?
--Il m'a quitté pour aller à son journal.
--Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller trouver; pour vous,
courez chez votre amie Lina et faites-lui comprendre qu'il ne faut pas
dire un mot de ce qui s'est passé hier.
--Ça faisait une si belle réclame à sa nièce. Enfin, je vous promets de
faire le possible et même l'impossible.
--Notez que le secret n'a d'importance que tant que M. de Solignac est
en vie; le jour de sa mort on pourra parler.
--Et s'il ne meurt pas?