LIII

Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux troubles qui

la porte, et longtemps encore sans doute il m'eût entraîné dans son

courant, si tout à coup je ne m'étais brusquement trouvé arrêté et forcé

de revenir en arrière, au moins par la pensée, en mesurant le chemin

parcouru.

Le gouvernement impérial, après avoir fait la guerre de Crimée pour

réhabiliter l'armée et noyer dans la gloire militaire les souvenirs de

Décembre, avait entrepris la guerre d'Italie.

Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au moment où

l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait vers la gare de Lyon

pour aller prendre le commandement des troupes. J'avais accompagné son

cortège et j'avais vu l'enthousiasme de la foule.

Assis dans une calèche découverte, ayant l'impératrice près de lui, il

avait été acclamé sur tout son passage. En petite tenue de général de

division, il saluait le peuple, et jamais souverain, je crois, n'a

recueilli plus d'applaudissements. Les maisons étaient pavoisées de

drapeaux français et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient

unis dans une même pensée d'espérance et de confiance: l'armée de la

France allait affranchir un peuple.

La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais vues pendant

les journées de Décembre mornes et ensanglantées, étaient encombrées

d'une population enthousiaste qui battait des mains et qui, du balcon,

des fenêtres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses saluts

celui qui, quelques années auparavant, l'avait fait mitrailler.

Comme ces souvenirs de Décembre étaient loin! Qui se les rappelait en

cette belle soirée de mai, si ce n'est Napoléon lui-même peut-être, et

aussi sans doute quelques-uns de ceux qui avaient été écrasés par le

coup d'État et rejetés en dehors de la vie de leur pays?

J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant intérêt,

non-seulement comme un Français qui pense à sa patrie, mais encore

comme un soldat qui est de coeur avec son ancien régiment: les sabres

brillaient au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi,

dans mon atelier, courbé sur mon papier blanc, je maniais le crayon.

J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne, en lisant les

bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta, de Melegnano, j'eus des

moments cruels de doute. Plus d'une fois le journal m'échappa des mains

et je restai pendant de longues heures plongé dans des réflexions

douloureuses.

Qui avait eu raison? Mes camarades qui étaient restés à l'armée, ou moi

qui l'avais quittée? Ils se battaient pour la liberté d'une nation, ils

étaient à la gloire, et moi j'interrogeais ma conscience, ne sachant

même pas où était le bien et où était le mal. La France avait absous

l'homme du coup d'État; la France s'était-elle trompée dans son

indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine et dans leur

rancune ne se trompaient-ils pas?

La paix de Villafranca vint dissiper ces inquiétudes qui, pendant deux

mois, m'avaient oppressé, et me rendre moins amers mes regrets de

n'avoir point pris part à cette campagne. Cette guerre, qui m'avait

paru entreprise pour une noble cause, n'avait été, en réalité, qu'une

nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient déjà été

poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui fût propre, l'Empire

avait été obligé d'agir; et il s'était laissé embarquer sur le principe

des nationalités sans trop savoir où cela le conduirait.

Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous peine de

mourir; il avait fait la guerre en parant son ambition personnelle d'un

principe qu'il était incapable de comprendre et d'appliquer. Puis,

lorsqu'il avait eu assez de gloire pour redorer son prestige, il s'était

subitement arrêté sans souci de ses engagements ou de son principe. Il

avait gagné deux grandes batailles, de plus il avait acquis Nice et la

Savoie, que lui importait le reste? Il y avait danger à aller plus

loin, mieux valait revenir en arrière. Il n'y a que les idées qui nous

entraînent aux extrêmes, les intérêts savent raisonner et ne faire que

le strict nécessaire; l'idée avait été le prétexte dans cette guerre,

l'intérêt dynastique la réalité.

Je voulus cependant assister à la rentrée triomphale des troupes dans

Paris, car, si désillusionné que je fusse par cette paix malheureuse, je

n'en étais pas moins fier de l'armée: ce n'était pas l'armée qui avait

fait cette politique tortueuse, et ce n'était pas elle qui avait demandé

à s'arrêter avant d'avoir atteint l'Adriatique.

Dans les dispositions morales où je me trouvais, j'aurais aimé à

assister seul à cette entrée des troupes victorieuses, mais celle qui

est maîtresse de ma vie et de ma volonté en disposa autrement.

--Je pense que vous voudrez voir le défilé des troupes, me dit-elle.

--Sans doute.

--Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un appartement sur

les boulevards.

--N'avez-vous pas une place réservée dans les tribunes du monde

officiel?

--Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai retenu une fenêtre

sur le boulevard, à un premier étage, et j'ai pensé qu'il vous serait

agréable de m'accompagner.

Nous n'étions plus au temps où je ne pouvais que difficilement

l'approcher; maintenant, le monde parisien est habitué à me voir presque

partout à ses côtés, cela est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en

pense, car on n'a jamais osé m'en parler, mais enfin personne ne s'en

étonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le défilé des troupes,

nous allâmes occuper le balcon que Clotilde avait retenu.

D'instinct je déteste tout ce qui est théâtre et mise en scène.

Cependant, quand je vis s'avancer les blessés traînant la jambe, le

bras en écharpe, la tête bandée, j'oubliai les mâts vénitiens, les

oriflammes, les arcs de triomphe en toile peinte, les larmes me

montèrent aux yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains.

Pendant mes dix années passées dans l'armée je m'étais naturellement

trouvé en relation avec bien des officiers; mes chefs, mes camarades,

mes amis. J'en vis un grand nombre défiler devant moi et mes souvenirs

de jeunesse allèrent les chercher et les reconnaître en tête ou dans les

rangs de leurs soldats. Les uns étaient devenus généraux ou colonels

et j'étais heureux de leurs succès; les autres étaient restés dans des

grades inférieurs et je me demandais les raisons de cette injustice ou

de cet oubli.

Les drapeaux passaient noircis par la poudre et déchiquetés par les

balles, les musiques jouaient, les tambours-majors jetaient leur canne

en l'air, et au milieu des applaudissements et des cris d'orgueil de

la foule, les régiments se succédaient régulièrement, les uns en grand

uniforme comme pour la parade, les autres en tenue de campagne, portant

dans leurs tuniques trouées et leurs képis poussiéreux les traces

glorieuses de la fatigue et de la bataille.

Tout à coup, une commotion me frappa au coeur: au milieu des éclairs des

sabres, au loin, j'avais vu paraître un régiment dont l'uniforme m'était

bien connu,--le mien.

Clotilde posa sa main sur mon bras.

--Voyez-vous là-bas? dit-elle. Cet uniforme vous parle-t-il au coeur?

C'était celui que vous portiez quand nous nous sommes rencontrés.

Pour la première fois, je restai insensible à ce souvenir d'amour;

d'autres souvenirs m'étreignaient, m'étouffaient.

Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avançaient, et les uns après

les autres je les retrouvais. Quelques-uns manquaient. Où étaient-ils?

qu'étaient-ils devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment a-t-il

pu arriver à ce grade? Danglas n'est encore que capitaine et il n'est

même pas décoré. Comme les hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur

régiment de l'armée.

Ils passent, ils sont passés.

--Pourquoi n'êtes-vous pas à leur tête? me dit Clotilde; vous seriez

leur colonel.

Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jeté au milieu du

tourbillon de mes souvenirs m'écrasa. Je quittai le balcon et j'allai

m'asseoir dans un coin de la chambre; que m'importait ce défilé

maintenant, je n'étais plus dans le présent, j'étais dans le passé,

j'étais avec ceux au milieu desquels ma jeunesse s'était écoulée.

L'antiquité a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme s'attache

à la peau comme cette robe légendaire, et quoi qu'on fasse on ne peut

pas l'arracher.

Je voulus les revoir, et, au lieu de rester à dîner chez Clotilde, comme

je le devais, je m'en allai à Vincennes.

Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le grand espace

dénudé compris entre le château et le fort de Gravelle.

Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regardèrent avec

indifférence ou dédain ce pékin qui venait rôder autour de leur

campement; mais les vieux voulurent bien me reconnaître et me faire

fête.

Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut: je m'étais

arrêté devant lui; il me regarda d'un air goguenard en me lançant au

nez quelques bouffées de tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche

s'ouvrit, son visage s'épanouit; vivement, il retira sa pipe de ses

lèvres, et, portant la main à son képi:

--Holà, c'est le _gabidaine_.

Que de choses s'étaient passées depuis que j'avais quitté le régiment!

Que de questions! Que de récits!

La soirée s'écoula vite; puis après la soirée, une bonne partie de la

nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer à Paris, et je couchai sous la

tente roulé dans une pelisse qu'on me prêta.

En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tête pleine de récits et

de souvenirs, le coeur ému, je rêvai que j'étais soldat et que je devais

dormir d'un sommeil léger pour être prêt à partir le lendemain matin en

expédition.

Le froid de l'aube me réveilla, car j'avais perdu l'habitude de coucher

en plein air; mais mon rêve se continua.

Pourquoi ce rêve ne serait-il pas la réalité? Ils allaient partir,

pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique? Pourquoi ne pas

redevenir soldat?

C'était au régiment qu'était le calme moral, la tranquillité de

l'esprit, la vie que j'aimais.

Qu'étais-je à Paris? L'amant d'une femme qui m'avait trahi, rien de

plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais été hier, son amant, rien de

plus.

J'avais quitté l'armée pour obéir à ma conscience. Mais depuis, dans

combien de luttes cette conscience, fière autrefois, lâche maintenant,

avait-elle succombé, entraînée par les faiblesses de la passion!

Et les unes après les autres toutes ces faiblesses me revinrent. Chaque

fois, j'avais voulu résister et toujours j'avais succombé.

Sacrifie ton honneur au mien avait été le mot que chaque jour _elle_

m'avait répété.

Quel rôle que le mien dans le monde parisien où je n'étais plus

«Guillaume de Saint-Nérée,» mais seulement «l'amant de madame de

Solignac.»

Mais la clarté du soleil levant dissipa les ombres de la rêverie; je

quittai mes amis pour rentrer à Paris.

J'avais rêvé. Avec le jour ma vie reprenait son cours.

Clotilde Martory · 第 55 / 65 题