LII

Et qui vous force à supporter cette vie? me diraient les gens

raisonnables, si je les prenais pour confidents de ma folie. Vous n'êtes

point heureux, allez-vous-en. Vous avez à vous plaindre de celle que

vous aimez, ne l'aimez plus; et s'il vous faut absolument un amour au

coeur, aimez-en une autre.

Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement c'est

celui que je donnerais à l'ami qui me conterait des peines semblables

aux miennes.

--Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre volonté et votre

dignité d'homme. Il n'y a que le premier effort qui soit douloureux.

C'est une dent à arracher, rien de plus; l'os de la mâchoire cassé, la

dent vient facilement, et l'on est heureux d'en être débarrassé. Un peu

de poigne.

Voilà bien le malheur; on se fait arracher les dents dont on souffre:

on ne se les arrache pas soi-même. Le dentiste qui déploie une belle

solidité de poigne sur votre mâchoire serait beaucoup moins ferme sur la

sienne propre; au premier craquement, il lâcherait la clef de Garangeot.

C'est ce qui m'est arrivé chaque fois que j'ai voulu m'arracher

mon amour; j'étais bien décidé; je saisissais solidement la clef,

j'appliquais le crochet; mais au moment où il s'agissait de faire opérer

le mouvement de bascule, la douleur était plus forte que la volonté et

je n'allais pas jusqu'au bout.

Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manqué pourtant; car, bien

que je n'aie pas parlé de mon amour et n'aie point pris mes camarades

pour confidents, ceux-ci se sont bien vite aperçus des changements qui

se faisaient dans ma vie, tout d'abord si régulière et si calme.

Le jour même de la visite de Clotilde, ils m'ont raillé pendant le dîner

sur ce qu'ils ont appelé en riant mon dévergondage.

--Vous savez qu'il est arrivé aujourd'hui un fait très-grave; une femme

a passé sur notre palier, et comme elle n'est pas venue chez moi....

--Ni chez moi.

--Elle est allée chez Saint-Nérée; j'ai entendu le frou-frou de sa robe

à son arrivée et à son départ.

--C'était peut-être la grand'mère de notre ami.

--Ou sa soeur.

--Notre ami n'a ni grand'mère, ni soeur, mais il a un caractère

sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie, oeil sentimental,

oreilles rouges et pas de maîtresse, c'était invraisemblable. Pendant

plusieurs mois, il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la

vérité; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler.

Comme je ne répondis rien à ces plaisanteries, elles n'allèrent pas

plus loin ce jour-là; mais elles recommencèrent bientôt. Puis, quand on

m'entendit rentrer à une heure presque toutes les nuits et me mettre au

travail dès cinq heures; quand on me vit exagérer les économies de mon

dîner déjà si maigre, les plaisanteries se changèrent en avertissements

discrets, et l'on me reprocha doucement de trop travailler.

--Vous n'y résisterez pas, me dit-on, l'homme qui travaille de l'esprit

a besoin de plus de sommeil que celui qui ne travaille que des jambes:

il faut que la tête se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait.

Travaillez moins le matin, ou plutôt amusez-vous moins le soir.

Le conseil était bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je rentrais tard,

c'était pour rester avec Clotilde, et si je me levais tôt, c'était pour

faire un plus grand nombre de dessins. Les fauteuils d'orchestre coûtent

cher; les gants blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes

dépenses, si économe que je fusse, excédaient mes recettes.

Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y prirent d'une

autre manière. Nous étions en été, et depuis assez longtemps mes

camarades parlaient d'aller faire des études en province. La veille de

leur départ, je vis entrer dans mon atelier, à sept heures du matin,

Gabriel Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours témoigné le plus

de sympathie.

--Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je viens au nom de nos

camarades vous proposer de partir avec nous. Au lieu de rester à vous

ennuyer ici tout seul, vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera

peut-être pas inutile.

Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient à Paris.

--Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je vous assure que

je n'en veux pas provoquer, pas plus que je ne veux être indiscret.

Cependant, laissez-moi vous dire que vous avez tort de repousser ma

proposition. Vous souffrez, et d'un autre côté, vous travaillez beaucoup

trop; vous vous userez dans cette double peine. Venez avec nous; nous

vous distrairons.

Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me décider, mais

naturellement ses efforts furent inutiles, je ne quittai point Paris,

et n'ayant plus personne autour de moi pour me distraire, je m'enfonçai

plus profondément dans ma passion et m'y enfermai étroitement.

Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre pleinement heureux

auprès d'une jeune fille qu'on aime et de se contenter des joies

immatérielles d'un amour pur. Je ne veux même pas dire qu'il n'y ait pas

des femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de ce genre.

Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde n'est plus cette

jeune fille et qu'elle n'est pas cette femme. Dans sa beauté vigoureuse,

dans son regard ardent, dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa

personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue que celle de

l'âme. Malgré qu'on veuille et qu'on fasse, on ne peut pas rester près

d'elle sans être entraîné dans un tourbillon d'idées où ce n'est pas

l'esprit qui commande en maître.

Quand j'ai passé une heure dans sa loge, quand son pied s'est posé sur

le mien, quand sa main a cherché et serré la mienne dans une furtive

caresse, quand, sous prétexte de me dire un mot à l'oreille, ses

lèvres ont effleuré ma joue, je ne suis point dans des dispositions à

m'agenouiller devant elle et à l'adorer de loin respectueusement.

Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de la trouver

seule; quand je l'ai tenue serrée dans une longue étreinte, mes yeux sur

ses yeux, son souffle mêlé au mien; quand de sa voix vibrante, en me

regardant jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot qu'elle

me répète souvent: «Suis-je votre femme, Guillaume, est-ce comme votre

femme que vous m'aimez et m'estimez?» quand, pendant ces visites qui se

prolongent longtemps, chaque mot a été un mot d'amour, chaque regard une

caresse, chaque sourire une promesse; quand, pendant de longs silences,

la main dans la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restés

frémissants, enivrés, liés puissamment l'un à l'autre par ce courant

magnétique que la chair dégage et transmet, je ne peux pas rentrer

calme chez moi, et me mettre tranquillement au travail en me disant que

Clotilde est un ange.

Femme au contraire; femme ou démon: c'est la femme que j'aime; c'est le

démon qui allume la fièvre dans mes veines, que j'adore et que je désire

ardemment. Je ne suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et,

comme dit Lindet, je suis un officier de cavalerie.

Malgré tout, les choses eussent pu durer longtemps ainsi, sans un

incident qui tout d'abord semblait devoir désespérer mon amour et qui au

contraire fit son bonheur.

L'été arrivé, M. de Solignac avait trouvé qu'il ne pouvait pas rester à

Paris. Ce n'était pas qu'il eût des goûts bucoliques qui l'obligeassent

à aller respirer l'air pur des champs. Ce n'était pas non plus que

Clotilde aimât beaucoup la campagne, car, ainsi que presque toutes les

femmes qui ont été menacées de vivre à la campagne, elle adorait Paris.

Mais les lois du monde commandaient, et il était inconvenant de rester à

Paris quand les gens marquants étaient dans leurs terres.

N'ayant ni terre ni château héréditaire, M. de Solignac avait loué une

maison sur le coteau qui s'étend entre Andilly et Montmorency, et il

avait fait aux convenances le sacrifice de s'établir pour trois mois,

dans cette maison, une des plus charmantes de ce charmant pays.

Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais été désolé. Comment

vivre pendant trois mois sans voir Clotilde chaque matin! Comment rompre

mes habitudes de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois,

c'était impossible!

Pour m'adoucir cette désolation, Clotilde m'avait fait inviter à dîner

tous les mercredis à Andilly; et comme je n'étais plus au temps où

certains scrupules m'arrêtaient, j'avais accepté avec bonheur.

Le troisième mercredi qui suivit cette installation à la campagne, je

vis venir Clotilde au-devant de moi quand j'entrai dans le jardin. Elle

était souriante, et il y avait dans son regard quelque chose de gai qui

me frappa.

--Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main, nous sommes

libres, nous sommes seuls. M. de Solignac est parti hier à l'improviste

pour Londres. Je devais vous en prévenir; _j'aurai_ oublié. Nous

avons deux heures avant le dîner: que veux-tu en faire? Tu es maître,

commande.

--D'abord je veux ton bras.

Elle se serra contre moi.

--Comme cela?

--Tes yeux.

Elle pencha sa tête en arrière et me regarda longuement.

--Comme cela?

--Maintenant, allons droit devant nous.

--J'avais prévu ton désir, j'ai la clef du bois.

Et par la porte qui ouvre sur la forêt, nous sortîmes. Ce que fut cette

promenade en plein bois, seuls, libres, serrés l'un contre l'autre,

parlant sans retenir notre voix, nous regardant sans souci des importuns

ou des jaloux,--un émerveillement, un rêve. Comme le soleil était

radieux; comme l'ombre était fraîche; comme la musique de la brise

dans le feuillage des trembles était douce, se mêlant aux chants des

fauvettes qui voletaient çà et là sous les taillis!

Ces deux heures passèrent comme un éclair, et Clotilde, qui n'avait pas

perdu au même degré que moi le sentiment de la vie ordinaire, me ramena

à la maison.

--Et dîner! dit-elle. Comme je _devais_ être seule, je n'ai pas pu

ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant, tout en commandant un

dîner pour moi, je crois que je suis arrivée à le faire faire au goût de

mon ami. Nous allons voir si j'ai réussi.

Le couvert était mis sous une véranda qui prolonge la salle à manger

jusque dans le jardin.

--Suis-je madame de Saint-Nérée? me dit-elle à voix basse en nous

asseyant.

Et pendant tout le temps que dura le dîner, elle prit plaisir à jouer

ce rôle; et ce qu'il y eut de particulier, c'est que, par des nuances

pleines de finesse, elle sut très-bien préciser cette situation: elle ne

fut pas madame de Solignac, elle fut madame de Saint-Nérée: j'étais son

mari, elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens qui

reprochent la tromperie aux femmes!

La soirée comme la journée s'écoula avec une rapidité terrible, et, à

mesure que l'heure marcha, la tristesse m'envahit.

--Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle.

--Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez.

--Faut-il donc que vous attristiez cette journée de bonheur, et

voulez-vous me faire repentir de ma confiance en vous?

A dix heures, on vint me prévenir que la voiture m'attendait pour me

conduire à la station d'Ermont. Je partis.

Mais à Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin de fer, je revins

rapidement à Andilly et j'entrai dans le jardin par le saut de loup que

j'escaladai. Doucement et à pas étouffés je me dirigeai vers la maison.

Une lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur le jardin

par une porte-fenêtre.

Je m'approchai avec les précautions d'un voleur. Assise dans l'ouverture

de la porte, Clotilde respirait la fraîcheur du soir: la nuit était

admirable, douce et sereine, l'air était chargé du parfum des roses et

des héliotropes.

Je restai longtemps à la contempler; puis, irrésistiblement attiré, je

sortis de la charmille où je m'étais tenu caché.

--C'est vous, Pierre? dit-elle.

D'un bond, je fus près d'elle et la pris dans mon bras, tandis que, de

l'autre main, j'éteignais la lampe.

Malgré mon étreinte, elle put se dégager et elle me supplia de

m'éloigner. Elle se jeta à mes genoux, et tout ce qu'une femme peut

dire, elle le trouva: prières, menaces, caresses. La lutte fut longue;

mais comme toujours, elle triompha.

Je fis quelques pas pour m'éloigner.

--Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu m'épargnes; tu pars;

eh bien! reste.

Et elle se jeta dans mes bras.

Clotilde Martory · 第 54 / 65 题