Cette invitation à dîner à l'hôtel de Solignac n'était pas faite pour me
plaire.
C'était la menace d'une intimité qui m'effrayait; car, si je pouvais
garder jusqu'à un certain point l'espoir d'éviter la présence de M.
de Solignac dans mes visites à Clotilde, j'allais maintenant subir
le supplice de l'avoir devant les yeux pendant plusieurs heures. Il
parlerait à _sa_ femme, elle lui répondrait, et je serais ainsi initié,
malgré moi, à des détails d'intérieur et de ménage qui ne pouvaient être
que très-pénibles pour mon amour.
Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie qui
souffriraient dans cette intimité.
J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule d'aimer Clotilde,
malgré qu'elle soit la femme d'un autre. Je l'aimais jeune fille, je
l'aime mariée, sans me considérer comme coupable envers son mari, et je
trouve que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enlevé celle
que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le méprise et le hais.
Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste avec M. de
Solignac dans les termes où nous sommes. Si je vais chez lui, si je
mange à sa table, si je deviens le familier de la maison, les conditions
dans lesquelles je suis placé se trouvent changées par mon fait; je n'ai
plus le droit de le haïr et de le mépriser. Si je garde cette haine
et ce mépris au fond de mon coeur, je suis obligé à n'en laisser rien
paraître et à afficher, au contraire, l'amitié ou tout au moins la
sympathie.
La situation deviendra donc intolérable pour moi,--honteuse quand je
serai avec Clotilde et son mari,--cruelle quand je serai seul avec
moi-même.
Il y a une question que je me suis souvent posée: la perspicacité de
l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement dit, est-il bon, lorsque
nous nous trouvons en présence d'une résolution à prendre, de prévoir
les résultats que cette résolution amènera?
Il est évident que si cet examen nous permet de prendre la route qui
conduit au bien et d'éviter celle qui nous conduirait au mal, c'est le
plus merveilleux instrument, la plus utile boussole que la nature nous
ait mise aux mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence
déterminante sur notre direction, il n'a plus les mêmes qualités.
L'homme bien portant qui tombe écrasé sous un coup de tonnerre, n'a pas
l'agonie du malheureux poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamné
à une mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'échappera
pas à son sort.
Le cas du poitrinaire a été le mien: j'ai vu clairement, comme si je les
touchais du doigt, toutes les raisons qui me défendaient d'aller chez
M. de Solignac, et cependant j'y suis allé. Sachant d'avance à quels
dangers et à quels tourments ce dîner m'exposerait, je n'ai pas eu la
force de résister à l'impulsion qui m'entraînait. Mon esprit me disait:
n'y va pas, et il me présentait mille raisons meilleures les unes que
les autres pour m'arrêter. Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne
motivât son ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporté.
Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon, me paya
ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de ces trois jours
d'incertitude.
--J'étais inquiète de vous, me dit-elle en me serrant la main, votre
lettre me faisait craindre de ne pas vous avoir.
--Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-même de ne pouvoir pas venir.
--Nous aurions été désolés, dit M. de Solignac, intervenant, si vous
aviez été empêché.
Nous étions entourés et nous ne pouvions, Clotilde et moi, échanger un
seul mot en particulier, mais les paroles étaient inutiles entre nous;
dans son regard et dans la pression de sa main il y avait tout un
discours.
J'étais curieux de voir le monde que Clotilde recevait; sortant du
cercle formé autour de la cheminée, j'allai m'asseoir sur un canapé au
fond du salon.
Quelques personnes étaient arrivées avant moi; je pus les examiner
librement. Les deux dames assises auprès de Clotilde présentaient entre
elles un contraste frappant: l'une était jeune et fort belle, mais avec
quelque chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une médiocre
idée de sa naissance et de son éducation; l'autre, au contraire, était
laide et vieille, mais avec une physionomie ouverte, des manières
discrètes, une toilette de bon goût qui inspiraient sinon le respect, au
moins la confiance et une certaine sympathie. On se sentait en présence
d'une honnête femme qui devait être une bonne mère de famille.
Les hommes n'avaient rien de frappant qui permît un jugement immédiat
et certain: cependant l'ensemble n'était pas satisfaisant; parmi eux
assurément il ne se trouvait pas une seule personnalité remarquable,
mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes affaires ou de la
haute finance, mais de la chicane et de la coulisse.
On annonça «le baron Torladès» et je vis entrer un Portugais qui, à son
cou et à la boutonnière de son habit, portait toutes les croix de la
terre; «le comte Vanackère-Vanackère», un Belge majestueux; «sir Anthony
Partridge», un patriarche anglais; «le prince Mazzazoli», un Italien
presque aussi décoré que le Portugais.
C'était à croire que M. de Solignac, ministre des affaires étrangères,
recevait à dîner le corps diplomatique: allions-nous remanier la carte
de l'Europe?
Au milieu de ces convives qui parlaient tous un français de fantaisie,
Clotilde montrait une aisance parfaite; pour chacun elle avait un mot de
politesse particulière, et à la voir libre, légère, charmante, jouant
admirablement son rôle de maîtresse de maison, on n'eût jamais supposé
que son éducation s'était faite en répétant ce rôle avec quelques
pauvres comparses de province dont j'étais le jeune premier, le général,
le père noble, et M. de Solignac, le financier.
Je me trouvais fort dépaysé au milieu de ces étrangers et restais isolé
sur mon canapé quand la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer un
convive qu'on n'annonça pas. C'était un artiste, un pianiste, Emmanuel
Treyve, que je connaissais pour avoir dîné plusieurs fois avec lui à
notre restaurant.
Après avoir salué la maîtresse et le maître de la maison, il promena un
regard circulaire dans le salon et, m'apercevant, il vint vivement à
moi.
--En voilà une bonne fortune de vous trouver là, me dit-il à mi-voix;
au milieu de ces magots décorés, le dîner n'eût pas été drôle. Quelles
têtes! Regardez donc ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait
fendre le nez pour y passer une croix... ou une bague?
--C'est un Portugais, le baron Torladès.
--Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au Palais-Royal!
Clotilde vint à nous.
--Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte de Saint-Nérée,
dit-elle au pianiste; je vais vous faire mettre à côté l'un de l'autre,
vous pourrez causer.
Puis elle nous quitta.
--C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air étonné.
--Quoi donc?
--Vous n'êtes pas un comte de Batignolles? Vous êtes un vrai comte?
Pourquoi vous en cachez-vous?
--Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare pas non plus. Ne
serait-il pas plaisant que la bonne de notre gargote me servît en
disant: «La portion de M. le comte de Saint-Nérée!»
--Eh bien! vous savez, votre noblesse me fâche tout à fait.
--Parce que?
--Parce que, en vous apercevant, je me suis flatté que vous étiez invité
dans cette honorable maison pour faire le quatorzième à table, tandis
que je l'étais, moi, pour mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut
perdre cette illusion, c'est moi le quatorzième.
--Où voyez-vous cela? nous sommes treize précisément.
--Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un; vous verrez que tout
à l'heure nous serons quatorze. Ah! mon cher, nous sommes dans un drôle
de monde.
Treyve se montrait bien léger, bien étourdi, et j'étais blessé de ses
propos qui atteignaient Clotilde jusqu'à un certain point; cependant je
ne pus m'empêcher de lui demander quel était ce monde qu'il paraissait
si bien connaître.
--Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues oreilles, il y en a
peut-être de fines.
Ses prévisions quant au quatorzième se réalisèrent, on annonça «le
colonel Poirier» et je vis paraître mon ancien camarade, le nez au vent,
les épaules effacées, la moustache en croc, en vainqueur qui connaît ses
mérites et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements sur
son passage: le succès lui avait donné des ailes; il planait, et s'il
voulut bien serrer les mains qui se tendaient vers lui, ce fut avec une
majesté souveraine.
Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et, quand il
m'aperçut, il écarta le vénérable Partridge qui lui barrait le passage,
planta là le Portugais qui s'attachait à lui, ne répondit pas au prince
Mazzazoli qui lui insinuait un compliment et vint jusqu'à mon canapé les
deux mains tendues.
L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement produit
aucun effet, mais celui de Poirier me fit considérer comme un
personnage. Personne ne m'avait regardé, tout le monde se tourna de mon
côté.
--Vous connaissez M. le comte de Saint-Nérée? demanda M. de Solignac.
--Si je connais Saint-Nérée, s'écria Poirier, mais vous ne savez donc
pas que je lui dois la vie?
Et il se mit à raconter comment j'avais été le chercher au milieu des
Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti d'un service rendu avec cette
superbe jactance: j'étais un héros, mais Poirier!
On passa dans la salle à manger. Poirier, bien entendu, offrit son bras
à la maîtresse de la maison, et à table il s'assit à sa droite, tandis
que le vénérable Partridge prenait place à sa gauche.
J'avais pour voisins Treyve, d'un côté, et de l'autre, un jeune homme à
la figure chafouine qui me menaçait d'un entretien suivi.
Après le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant à mi-voix, en
mâchant ses paroles de manière à les rendre à peu près inintelligibles:
--Voulez-vous le menu du dîner? dit-il. Le potage m'annonce d'où il
vient: c'est signé Potel et Chabot. Nous allons voir sur cette table ce
qu'on sert à cette heure dans dix autres maisons: la même sauce noire,
la même sauce blanche, la même poularde truffée, le même foie gras, les
mêmes asperges en branches. J'ai déjà vu dix fois cet hiver les pommes
d'api qui sont devant nous. Je vais en marquer une et je suis certain
de la retrouver la semaine prochaine dans une autre maison du genre de
celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais, tout
est de Batignolles; ça manque d'originalité.
Mais la conversation générale étouffa les réflexions désagréables du
pianiste.
--Il n'y a qu'à _Parisss_ qu'on _s'amouse_, dit le baron portugais.
_Parisss_ provoque _l'émoulation_ du monde entier.
--Si Paris est redevenu ce qu'il était autrefois, dit le prince italien,
et s'il promet de prendre un essor nouveau, il ne faut pas oublier que
nous le devons aux amis fidèles, aux dévoués collaborateurs du prince
Louis-Napoléon.
Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier.
--Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas de politique, je
vous en prie; nous avons ici un représentant de la vieille noblesse
française, un grand nom de notre pays--il se tourna vers moi en
souriant--qui a quitté l'armée pour ne pas s'associer à l'oeuvre du
prince. Respectons toutes les opinions.
--Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde.
--Décidément, me dit Treyve, après un moment de silence, je suis bien le
quatorzième à table; vous, vous êtes «un grand nom de notre pays.» Nous
faisons chacun notre partie dans ce dîner; moi, je rassure ces étrangers
superstitieux, en apportant à cette table mon unité; vous, vous les
éblouissez en apportant «votre vieille noblesse française.» Quel drôle
de monde! C'est égal, le sauterne est bon; je vous engage à en prendre.