Si je ne disais pas, à chaque instant, comme le pianiste: «Quel drôle de
monde,» je n'en faisais pas moins mes réflexions sur les convives de M.
de Solignac.
Bien souvent, dans les premières années de ma vie de soldat, alors que
je parcourais les garnisons de la France, il m'était arrivé de dîner
chez des fonctionnaires dont les convives réunis par le hasard se
connaissaient assez peu pour qu'il y eût à table une certaine réserve,
mêlée quelquefois d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant ne
ressemblait en rien à ce que j'avais vu alors.
Évidemment les invités de M. de Solignac avaient eux aussi été réunis
par le hasard, mais ce n'était point de l'embarras qui régnait entre
eux, c'était plutôt de la défiance; à l'exception de Treyve qui s'était
ouvert à moi en toute liberté, chacun semblait se garder de son voisin;
c'était à croire que ces gens qui paraissaient ne pas se connaître,
se connaissaient au contraire parfaitement et se craignaient ou se
méprisaient les uns les autres. Quand on prononçait le nom du baron
Torladès, le prince Mazzazoli avait un sourire indéfinissable, et quand
le Portugais s'adressait à l'Italien, il avait une manière d'insister
sur le titre de prince qui promettait de curieuses révélations à celui
qui eût voulu les provoquer.
N'y avait-il là que des princes, des barons et des comtes de fantaisie?
La question pouvait très-bien se présenter à l'esprit. En tous cas, que
ceux qui prenaient ces titres en fussent ou n'en fussent pas légitimes
propriétaires, il y avait une chose qui sautait aux yeux, c'est qu'ils
avaient tous l'air de parfaits aventuriers, même le patriarche anglais
dont la respectabilité, les cheveux blancs, les gestes bénisseurs
appartenaient à un comédien «qui s'est fait une tête.»
La politique bannie de la conversation on se rabattit sur les affaires
et tous ces nobles convives révélèrent une véritable compétence dans
tout ce qui touchait le commerce de l'argent.
Si curieux que je fusse de connaître les relations de M. de Solignac par
ces conversations, et d'éclaircir ainsi plus d'un point obscur dans sa
vie, je me laissai distraire par Clotilde.
Tout d'abord je m'étais contenté d'échanger avec elle un furtif regard,
mais bientôt je remarquai qu'elle était engagée avec Poirier dans une
conversation intime qui à la longue me tourmenta.
Pendant que le vénérable Partridge répliquait au baron portugais ou un
comte flamand, Clotilde penchée vers Poirier s'entretenait avec lui dans
une conversation animée. De temps en temps ils tournaient les yeux, à
la dérobée, de mon côté, et bien que la distance m'empêchât d'entendre
leurs paroles, je sentais qu'il était question de moi.
Que disaient-ils? Pourquoi s'occupaient-ils de moi? Quand leurs regards
rencontraient le mien, il est vrai qu'ils me souriaient l'un et l'autre,
mais il n'y avait pas là de quoi me rassurer, bien au contraire. Ceux
qui ont aimé comprendront par quels sentiments je passais.
--Nous parlons de vous, me dit Clotilde répondant à un coup d'oeil.
--Et que dites-vous de moi?
--Du bien, cher ami, répliqua Poirier en levant son verre.
--Et du mal, continua Clotilde en me souriant tendrement.
--Mais enfin?
--Plus tard, plus tard, répondit Poirier en riant; vous êtes trop
ardent; il faut savoir attendre et ne pas toujours prendre la vie au
tragique.
--La vie est une comédie, dit sentencieusement le prince italien.
--Un mélodrame, dit le baron portugais, où le rire se mêle aux larmes.
Il n'était pas possible de continuer sur ce ton. Il fallut attendre.
Le plus tard de Poirier arriva après le dîner; lorsque nous fûmes
rentrés dans le salon il vint me prendre par le bras et m'emmena dans le
jardin pour fumer un cigare.
--Vous êtes curieux de savoir ce que nous disions de vous, n'est-ce pas?
--Cela est vrai.
--Vos yeux me l'ont dit. Ils sont éloquents vos yeux. Peut-être même le
sont-ils trop.
--Comment cela?
--En disant des choses qu'il ne serait pas bon que tout le monde
entendit. Heureusement je ne suis pas tout le monde, et je n'ai pas
l'habitude de raconter ce que j'apprends ou devine.
L'entretien sur ce ton ne pouvait pas aller plus loin, je voulus le
couper nettement.
--Vous avez beaucoup trop d'imagination, mon cher Poirier, et vous lisez
mieux ce qui se passe en vous que ce qui se passe au dehors.
--Toujours la tragédie; vous vous fâchez, vous avez tort, car je vous
donne ma parole que je ne trouve pas mauvais du tout que madame de
Solignac vous ait touché au coeur: elle est assez charmante pour cela,
et Solignac de son côté est assez laid et assez vieux pour expliquer les
caprices de sa femme.
--Est-ce pour cela que vous m'avez amené dans ce jardin?
--C'est «expliquer» qui vous blesse, mettons «justifier» et n'en parlons
plus.
--N'en parlons plus, c'est ce que je demande pour moi autant que pour
madame de Solignac.
--Vous êtes plus bégueule qu'elle ne l'est elle-même; car je vous assure
que, pendant tout le dîner, elle a eu plaisir à me parler de vous.
--Et que vous disait-elle?
--Elle m'a raconté comment vous étiez devenu l'ami de son père, et...
le sien. Si je me trompe dans l'ordre des faits, reprenez-moi, je vous
prie; faut-il dire que vous êtes devenu d'abord l'ami de mademoiselle
Martory et ensuite celui du général, ou bien faut-il dire que vous avez
commencé par le général et fini par mademoiselle Martory; mais peu vous
importe, n'est-ce pas?
--Parfaitement.
--Je m'en doutais. Je continue donc. Après m'avoir parlé de votre
intimité, elle m'a dit comment vous aviez donné votre démission, et
c'est là ce qui a singulièrement allongé notre entretien, car j'avoue
que bien que vous m'ayez prouvé que nous ne jugions pas les choses de ce
monde de la même manière, j'étais loin de m'attendre à ce qu'elle m'a
appris. Comment diable, si vous désapprouviez le coup d'État, et je
comprends cela de votre part, n'êtes-vous pas resté à Paris et pourquoi
êtes-vous retourné à Marseille où vous étiez exposé à marcher avec votre
régiment?
--Vous avez donné la raison de ma détermination tout à l'heure, je ne
juge pas les choses de ce monde comme vous.
--Enfin, vous vous êtes mis dans la nécessité d'abandonner votre
détachement, pour ne pas faire fusiller vos amis par vos soldats.
--C'est cela même.
--Savez-vous que vous vous êtes tiré de cette affaire très-heureusement
pour vous; il y a des officiers détenus dans la citadelle de Lille pour
en avoir fait beaucoup moins que vous, car ils ont simplement refusé de
prêter serment.
--Je n'ai rien demandé, et je serais allé au château d'If sans me
plaindre, s'il avait plu au général de m'y envoyer.
--Dieu merci, cela n'est point arrivé; mais enfin il n'en est pas moins
vrai que vous voici sorti de l'armée, ce qui n'est pas gai pour un
officier comme vous, amoureux de son métier. J'ai été à peu près dans
cette position pendant un moment et je sais ce qu'elle a de triste.
--Il ne fallait pas faire le 2 Décembre; sans votre coup d'État je
serais toujours capitaine.
--L'intérêt du pays.
--Il n'y a rien à dire à cela; aussi je ne dis rien.
--Sans doute, mais vos amis disent pour vous.
--Mes amis parlent trop.
--Vos amis répondent aux questions d'un autre ami qui les interroge.
Croyez-vous que je n'ai pas pressé de questions madame de Solignac quand
j'ai su que vous aviez donné votre démission? Croyez-vous qu'il ne me
désolait point de ne pouvoir pas vous être utile, alors que dans ma
position, il me serait si facile de vous servir?
--Je vous remercie, mais vous savez que je ne peux rien demander à votre
gouvernement et que je ne pourrais même en rien accepter, alors qu'il me
ferait des avances.
--Je ne le sais que trop. Aussi je ne veux pas vous faire des
propositions que vous ne pouvez pas écouter. Non, ce n'est pas cela qui
me préoccupe; c'est votre situation. Madame de Solignac m'a dit que vous
faisiez des dessins, des illustrations pour la maison Taupenot. Cela
n'est pas digne de vous.
--Et pourquoi?
--Je ne veux pas dire que vous n'êtes point digne d'être artiste, je me
rappelle des dessins de vous qui étaient très-remarquables et que je
vous ai vu faire avec une facilité étonnante. Ce que je veux dire c'est
que cela ne peut vous conduire à rien.
--Cela me conduit à vivre, ce qui est quelque chose, il me semble.
--Mais après?
--Après ces illustrations d'autres, à moins cependant que je ne....
--Ah! ne vous arrêtez pas; à moins que vous ne soyez réintégré dans
votre grade par le gouvernement qui remplacera celui-ci, n'est-ce
pas? c'est là ce que vous voulez dire et ce que vous ne dites pas par
politesse. Eh bien! moi, je serai moins poli, et je vous dirai que ce
gouvernement en a au moins pour quinze ou vingt ans, ce qui est la
moyenne des gouvernements en France. Dans vingt ans, vous aurez
cinquante ans et vous ne quitterez pas le crayon pour reprendre le
sabre. Voilà pourquoi je voudrais vous voir le quitter tout de suite.
--Pour prendre quoi?
--Avec quoi, croyez-vous, que M. de Solignac entretienne le train qu'il
mène? Ce n'est pas avec ses appointements de sénateur, n'est-ce pas? Un
hôtel comme celui-ci, trois voitures sous les remises, cinq chevaux dans
les écuries, un personnel convenable de domestiques, tout cela, sans
compter les toilettes de madame et les dépenses de monsieur, ne se
paye pas, vous le savez bien, avec trente mille francs. Ajoutons que
mademoiselle Martory s'est mariée sans dot, et que Solignac était
bas percé, extrêmement bas il y a quelques mois. Vous ne croyez pas,
n'est-ce pas, que Solignac ait reçu du prince quelques-uns des nombreux
millions volés par nous à la Banque? Non. Eh bien! le mot de ce mystère
est tout simplement qu'il fait des affaires. Un âge nouveau a commencé
pour la France, c'est celui des affaires et de la spéculation. Solignac
l'a compris, et il s'est mis à la tête de ce mouvement qui va prendre
un essor irrésistible. Aujourd'hui, vous avez vu à sa table un prince
Mazzazoli, un baron Torladès, un comte Vanackère, un Partridge, et deux
ou trois autres personnages qui valent ceux-là. Et cette réunion de
convives ne vous a pas, j'en suis certain, inspiré une bien grande
confiance. Vous vous êtes dit que c'étaient là des aventuriers, des
intrigants, des fruits secs des gouvernements antérieurs.
--Je me suis trompé?
--Je ne dis pas cela; mais revenez dîner ici dans un an, jour pour jour,
et, à la place de ces aventuriers cosmopolites, vous verrez les rois de
la finance qui écouteront bouche ouverte les moindres mots de Solignac.
Qui aura fait ce miracle? L'expérience. Aujourd'hui Solignac en est
réduit à se servir de gens qui, j'en conviens, ne méritent pas l'estime
des puritains; il débute et il n'a pas le droit d'être bien exigeant.
Mais dans un an, tout le monde saura qu'il a fait attribuer des
concessions de chemin de fer, de mines, de travaux, à ces aventuriers,
et l'on comptera avec lui. Je vous assure que M. de Solignac est un
homme habile qui deviendra une puissance dans l'État. Rien que son
mariage prouve sa force. Pour la réussite de ses projets, il avait
besoin d'une femme jeune et belle qui lui permît d'avoir un salon et
surtout une salle à manger. A son âge et dans sa position, cela était
difficile. Cependant il a su en trouver une qui réunit toutes les
qualités exigées pour le rôle qu'il lui destinait: jeunesse, beauté,
naissance, séduction; n'est-ce pas votre avis?
Je fis un signe affirmatif.
--Eh bien, mon cher, servez-vous de Solignac, faites des affaires avec
lui, cela vaudra mieux que de faire des dessins. Vous avez un beau nom,
vous êtes décoré, vous exercerez un prestige sur l'actionnaire, et
Solignac sera heureux de vous avoir avec lui.
--Il vous l'a dit?
--Non, mais avec la connaissance que j'ai de lui, j'en suis certain;
dans deux ou trois ans, vous serez à la tête de la finance, et alors si
certaines circonstances se présentent, par exemple si vous voulez vous
marier, vous pourrez épouser la femme que vous voudrez. C'est un conseil
d'ami, un bon conseil.
L
Il est inutile de rapporter la réponse que je fis à Poirier; elle fut ce
qu'elle devait être.
Mon nom, s'il avait une valeur, «un prestige sur l'actionnaire,» comme
disait Poirier, devait m'empêcher de faire des bassesses, il ne devait
pas m'aider à en commettre. C'est là, il me semble, ce qu'il y a de
meilleur dans les titres héréditaires; si par malheur nous sommes trop
faibles, dans des circonstances critiques, pour nous décider nous-mêmes,
nous pouvons être très-utilement influencés par le souvenir de
nos aïeux, par notre nom. On ne devient pas un coquin ou un lâche
facilement, quand on se souvient qu'on a eu un père honnête ou brave.
Alors même que je n'aurais pas eu cette raison pour fermer l'oreille aux
propositions de Poirier, j'en aurais eu dix autres.
Il est certain que le pays est en proie à la fièvre des affaires.
Pendant les quinze années de la Restauration et les dix-huit années de
règne de Louis-Philippe, la richesse publique s'est considérablement
accrue: la bourgeoisie a gagné beaucoup et le paysan a commencé à
amasser. Il y a une épargne qui ne demande qu'à être mise en mouvement.
Jusqu'à présent cette épargne est restée dans les armoires et au fond
des vieux bas de laine, parce qu'on n'a pas su aller la chercher et
qu'elle était trop timide pour venir elle-même s'offrir aux hauts barons
de la finance. On l'employait prudemment en placements à 4-1/2 sur
première hypothèque, ou bien en achats de terre, et ces placements
faits on recommençait à économiser sou à sou jusqu'au jour où une somme
nouvelle était amassée.
Mais ce mode de procéder a changé. Aux barons de la finance, qui
restaient tranquillement chez eux, attendant qu'on leur apportât
l'argent qu'ils daignaient à peine accepter, sont venus se joindre des
spéculateurs moins paresseux.
Le coup d'État a amené sur l'eau un tas de gens qui pataugeaient dans
la boue et qui comprennent les affaires autrement que les financiers
majestueux du gouvernement de Juillet. Ils ont prêté leur argent et
leurs bras à l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un bon
chef de troupe, et maintenant que cet homme, poussé par eux, est arrivé,
ils demandent le payement de leur argent et de leur dévouement. Il est
bien probable que Louis-Napoléon serait heureux de se débarrasser de ses
complices exigeants; mais, grâce à Dieu, le châtiment de ceux qui ont eu
recours à l'intrigue est d'être toujours exploités par l'intrigue. Vous
vous êtes servi des gredins, les gredins à leur tour se serviront de
vous et ne vous lâcheront plus. L'appui que vous leur avez demandé en
un jour de détresse, vous serez condamné à le leur rendre pendant vos
années de prospérité.
Ces gens sont d'autant plus pressés de profiter de la position qu'ils
ont su conquérir brusquement et inespérément, qu'ils ont attendu plus
longtemps. Ils ne sont point, comme leurs devanciers, restés derrière le
grillage de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet pour
ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris la peine d'aller
eux-mêmes à la recherche de cet argent, et tous les moyens, toutes les
amorces, tous les appâts leur ont été bons pour le faire sortir. La
révolution de 1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui
donnant le suffrage universel, le coup d'État le fait entrer dans la
spéculation.
Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je sois
terriblement irrité contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse
d'absoudre l'auteur du Deux-Décembre, mais, la spéculation universelle,
je n'en veux à aucun prix, et je n'irai pas me faire un de ses agents et
de ses courtiers. Le beau résultat quand la contagion des affaires aura
pénétré jusque dans les villages et quand le paysan lui-même aura souci
de la cote de la Bourse: la fièvre de l'or est la maladie la plus
effroyable qui puisse fondre sur un peuple.
Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce sujet et s'il ne
croit pas, au contraire, que les meilleurs gouvernements sont ceux qui
développent la fortune publique. Mais peu importe; il suffit que mon
sentiment sur l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empêcher de m'associer
à ses spéculations pour la part la plus minime, alors même que j'aurais
la preuve de l'honnêteté parfaite du spéculateur.
L'associé de M. de Solignac, moi!
Cette idée seule me fait monter le sang de la honte au front.
L'associé d'un homme que je méprise et que je hais: divisés par notre
amour, réunis par notre intérêt.
C'est déjà trop de honte pour moi que la lâcheté de ma passion me fasse
aller chez lui et m'oblige à lui serrer la main, à manger à sa table, à
l'écouter, à lui sourire.
Mon amour m'est jusqu'à un certain point une excuse; mais l'intérêt?
Pendant que Poirier m'exposait son plan, je me demandais comment il en
avait eu l'idée, s'il en était le seul auteur, et si Clotilde ne le lui
avait point suggéré. Je voulus l'interroger à ce sujet, mais je n'osai
le faire directement, et mes questions timides n'eurent d'autre résultat
que d'amener chez mon ancien camarade une chaleureuse protestation de
dévouement: il avait voulu m'être utile, et son expérience de la vie en
même temps que son amitié pour moi lui avaient inspiré ce moyen.
Je fus heureux de cette réponse et m'en voulus presque d'avoir pu croire
Clotilde capable d'une pareille idée; incontestablement elle n'avait pu
naître que dans l'esprit d'un homme comme Poirier, absolument débarrassé
de tous préjugés, qui, dans la vie, ne voit que des intérêts, et ne
s'inquiète plus depuis longtemps des moyens par lesquels on arrive à les
satisfaire.
La réflexion me confirma dans cette croyance. Aussi je fus bien surpris
le mercredi suivant lorsque Clotilde me demanda tout à coup si j'avais
pensé aux conseils du colonel Poirier.
Afin d'être seul avec elle, j'étais arrivé de bonne heure pour lui faire
ma visite, et ce fut pour ainsi dire son premier mot.
Je la regardai un moment sans répondre tant j'étais étonné de sa
question.
--Ainsi, c'est vous qui avez eu cette idée? dis-je à la fin.
--Cela vous étonne?
--Je l'avoue.
--Vous croyez donc que je ne pense pas à vous et que je ne fais pas
sans cesse des projets auxquels je tâche de me rattacher par un lien
quelconque. C'est là ce qui m'a inspiré cette idée.
--De l'intention, je suis vivement touché, chère Clotilde, car elle est
une preuve de tendresse; mais l'idée?
--Eh bien, qu'a de mauvais cette idée? Elle vous blesse dans votre
fierté de gentilhomme? J'avoue que je n'avais pas pensé à cela. Je
savais que vous ne pensiez pas comme ces hobereaux qui se croiraient
déshonorés s'ils se servaient de leurs dix doigts ou de leur
intelligence pour faire oeuvre de travail. Vous travaillez; passez-moi
le mot: «Vous gagnez votre vie,» qu'importe que ce soit en faisant
des dessins ou que ce soit en faisant des affaires; c'est toujours
travailler. Seulement les dessins vous obligent à travailler vous-même
pour gagner peu, tandis que les affaires vous permettent de faire
travailler les autres pour gagner beaucoup, voilà tout.
--Vous n'avez vu que cela dans votre idée?
--J'ai vu encore autre chose, et je suis surprise que vous ne le voyez
pas vous-même. J'ai vu un moyen d'être réunis sans avoir rien à craindre
de personne. Si vous étiez intéressé dans les affaires de M. de
Solignac, vous seriez en relations quotidiennes avec lui. Au lieu de
venir ici une fois par hasard en visite ou pour dîner, vous y viendriez
tous les jours, amené par de bonnes raisons qui défieraient les
insinuations et les calomnies. Je voudrais tant vous avoir sans cesse
près de moi; je serais si heureuse de vous voir toujours, à chaque
instant, toute la journée, du matin au soir. Tout d'abord, j'avais eu un
autre projet. Faut-il vous le dire et ne vous en fâcherez-vous pas?
--Du projet peut-être, mais en tout cas je suis bien certain que je
n'aurai qu'à vous remercier de l'intention.
--Puisque vous le voulez, je me confesse. Quand vous m'avez dit que vous
aviez été forcé d'accepter ce travail de dessinateur, l'idée m'est venue
de vous proposer un autre genre de travail qui serait moins pénible et
qui aurait le grand avantage de nous réunir. Pourquoi ne serait-il pas
le secrétaire de M. de Solignac? me suis-je dit.
--Moi! vous avez pu penser?
--Laissez-moi vous dire ce que j'ai pensé et dans l'ordre où je l'ai
pensé. D'abord, je n'ai songé qu'à une chose: notre réunion. Je vous
voyais tous les matins, je descendais dans le cabinet de M. de Solignac
pendant votre travail; je vous voyais dans la journée, je vous voyais le
soir. Peut-être même était-il possible de vous organiser un appartement
dans le pavillon. Nous ne nous quittions plus.
--Et votre mari!
--Mon mari aurait été très sensible à l'honneur d'avoir pour secrétaire
un homme comme vous; cela fait bien de dire: «Le comte de Saint-Nérée,
mon secrétaire.» D'ailleurs, M. de Solignac n'est pas jaloux. Il a
pu autrefois vous paraître gênant par sa surveillance; mais alors
je n'étais pas sa femme et il avait peur que je devinsse la vôtre;
maintenant qu'il est mon mari, il ne s'inquiète plus de moi et ne me
demande qu'une chose: diriger sa maison comme il veut qu'elle aille
pour le bien de ses affaires; je suis pour lui une sorte de maître de
cérémonies, et pourvu que chez lui on me trouve parée dans ce salon,
pourvu que dans le monde je fasse mon entrée à son bras, il ne me
demande rien de plus. Ce n'est donc pas lui qui a arrêté mon projet,
c'est vous. J'ai craint de vous blesser. Je me suis dit que votre fierté
ne pourrait pas se plier. J'ai cru que votre amour ne serait pas assez
grand pour me faire ce sacrifice, et alors je me suis rabattue sur cette
idée qui vous étonne.
--Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas pensé à ce qu'il y a
d'odieux et de honteux dans ce rôle que vous me destinez.
--Vous seul pouviez le rendre honteux; si vous m'aimiez comme je vous
aime et veux toujours vous aimer, si à votre amour vous ne mêliez pas de
mauvaises espérances, ce rôle ne serait pas ce que vous dites.
--Pour ma dignité, je vous en supplie, Clotilde, ne m'obligez pas à des
relations suivies avec M. de Solignac.
--Vous pensez à votre dignité, moi je ne pense qu'à mon amour, et vous
dites que vous m'aimez.
Notre discussion menaçait de prendre une tournure dangereuse lorsqu'elle
fut interrompue par l'arrivée de M. de Solignac.
--Je suis heureux de vous voir, dit-il, après les premières politesses
et j'allais monter chez vous. Vous connaissez bien la province d'Oran,
n'est-ce pas?
--Je l'ai parcourue pendant cinq ans jour et nuit.
--Vous pouvez me rendre un grand service.
Alors il m'expliqua qu'il était en train de fonder une affaire pour
construire des barrages sur les principales rivières de la province:
Chelif, Mina, Habra, Sig, afin de fournir de l'eau aux irrigations, et
il me demanda tout ce que je savais sur le cours de ces rivières, sur
les plaines et sur les villages qu'elles traversent. Puis, comme il
y avait des questions techniques sur le débit d'eau, l'altitude, le
sous-sol, que je ne pouvais pas résoudre, il me pria de t'écrire.
--Quelques mots de l'officier de l'état-major qui relève ces contrées,
me dit-il, me fortifieront auprès de nos ingénieurs.
Et sous sa dictée, pour ainsi dire, je t'écrivis la lettre géographique
à laquelle tu as répondu, sans te douter bien certainement des
conditions dans lesquelles je me trouvais, en te questionnant ainsi
brusquement, sur un sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter.
Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui écrire une lettre dans
laquelle je consignerais tout ce que je savais sur cette question.
J'étais pris de telle sorte qu'il m'était impossible de refuser; je
fis donc ma lettre en m'attachant surtout à m'enfermer dans une vérité
rigoureuse, puis je ne pensai plus à cette affaire.
Mais hier je reçus la visite de M. de Solignac; il m'apportait un long
rapport sur ces barrages et, dans ce rapport, se trouvaient ma lettre et
la tienne, «lettres émanant de deux officiers, disait une note, qui,
à des titres différents, ont toute autorité pour parler de cette
question.»
Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulièrement quand M. de
Solignac m'offrit un paquet d'actions libérées de sa compagnie.
Bien entendu, je ne les ai point acceptées. Mais le refus a été dur et
la discussion difficile.