Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent voir dans l'âme
de leurs personnages, et qui peuvent, d'une main sûre, comme celle de
l'anatomiste, analyser et expliquer leurs sentiments.
«Les lèvres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur au contraire
disait je ne t'aime pas.»
Où le trouvent-ils ce coeur, et par quels procédés peuvent-ils lire ce
qui se passe dedans? C'est cet intérieur qu'il est curieux et utile de
connaître.
Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout à fait comme
dans les romans, même dans ceux qui s'approchent le plus de la vérité
humaine. Les gens qu'on rencontre communément et avec lesquels on se
trouve en relations ne sont point des personnages typiques: ils ne se
montrent point dans une action habilement combinée pour arriver à la
révélation d'un caractère, ils ne prononcent point, à chaque instant de
ces mots qui dessinent une situation, expliquent une passion, éclairent
le _dedans_. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent sans
aucune de ces exagérations dans un sens ou dans un autre, en beau ou en
laid, en bien ou en mal, que la convention littéraire exige chez les
personnages que la fiction met dans les livres ou sur le théâtre.
De là une difficulté d'observation d'autant plus grande que pour
chercher et découvrir le vrai, nous ne sommes pas des psychologues
extraordinaires armés de méthodes infaillibles pour lire dans l'âme de
ceux que nous étudions. Tous nous sommes généralement coulés dans le
moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les autres rien
d'excessif, nous restons en présence sans nous connaître.
Ces réflexions furent celles qui m'agitèrent après le départ de
Clotilde.
Qu'était véritablement cette femme qui emportait ma vie, qu'était sa
nature, qu'était son âme?
Comment fallait-il l'étudier? Dans ses paroles ou dans ses actions? Par
où fallait-il la juger? Où était le vrai, où était le faux? Y avait-il
en elle quelque chose qui fût faux et tout au contraire n'était-il pas
sincère?
A ne considérer que sa visite, je devais croire qu'elle était résolue au
dernier sacrifice et que la passion était maîtresse de son coeur et
de sa raison. Une femme ne vient pas chez un homme dont elle connaît
l'amour, sans être prête à toutes les conséquences de cette démarche.
Elle était venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle n'avait pas pu
vaincre les sentiments qui l'entraînaient. Sa défense avait été celle
d'une femme qui lutte jusqu'au bout et qui ne succombe que lorsqu'elle
a épuisé tous les moyens de résistance. Si j'avais insisté, si j'avais
persisté, elle se serait rendue.
Donc j'avais eu tort d'écouter sa prière et de la laisser partir.
Mais, d'un autre côté, si je cherchais à l'étudier d'après ses paroles,
je ne trouvais plus la même femme. Elle m'aimait, cela était certain,
mais pas au point de sacrifier son honneur à son amour. Elle avait
regretté nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler, voilà
tout. Si j'avais exigé davantage, je n'aurais rien obtenu, et nous en
serions venus à une rupture absolue. Sûre d'elle-même, elle voulait
concilier son amour pour moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est
pas après trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va
au-devant d'une faute et vient la chercher elle-même.
Donc, j'avais eu raison de ne pas céder à ma passion.
Mais je n'arrivais pas à une conclusion pour m'y tenir solidement, et je
passais de l'une à l'autre avec une mobilité vertigineuse. Oui, j'avais
eu raison. Non, j'avais eu tort; ou plutôt j'avais eu tort et raison à
la fois.
C'était alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur
d'observation des romanciers, et de n'être pas comme eux habile
psychologue. J'aurais lu dans l'âme de Clotilde comme dans un livre
ouvert et j'aurais trouvé le ressort qui imprimait l'impulsion à sa
conduite; l'amour ou la coquetterie, la franchise ou la duplicité.
Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma main malhabile, et
partout, en elle, en moi, autour de nous, je ne voyais que confusion et
contradiction.
Après avoir longuement tourné et retourné les difficultés de cette
situation sans percer l'obscurité qui l'enveloppait, j'en arrivai comme
toujours, en pareilles circonstances, à m'en remettre au temps et
au hasard pour l'éclairer. Le jour était sombre, il n'y avait qu'à
attendre, le soleil se lèverait et me montrerait ce que je ne savais pas
trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter et m'épuiser
à la recherche de l'impossible, je ferais mieux de jouir de l'heure
présente en ne lui demandant que les seules satisfactions qu'elle
pouvait donner.
Il avait été convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir une première
visite à l'hôtel Solignac, je ne la ferais pas le mercredi, jour de
réception, où j'étais presque certain de rencontrer M. de Solignac, mais
le vendredi, à un moment où il n'était jamais chez lui. J'étais censé
ignorer que le mercredi était le jour où on le trouvait. J'arrivais de
Cassis apportant des nouvelles du général, rien n'était plus naturel
que cette première visite. Pour les autres, nous verrions et nous
arrangerions les choses à l'avance.
Le vendredi, après son déjeuner, Clotilde descendit au jardin et vint
s'installer, un livre à la main, sous un marronnier en fleurs. Elle se
plaça de manière à tourner le dos à l'hôtel et par conséquent en me
faisant face. Je ne sais si le livre posé sur ses genoux était bien
intéressant, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus
souvent ses yeux levés vers mes fenêtres que baissés sur les feuillets
de ce livre.
Pendant deux heures, elle resta là; puis, avant de quitter cette
place, elle me fit un signe pour me dire qu'elle rentrait chez elle et
m'attendait.
Cinq minutes après, je laissais retomber le marteau de l'hôtel Solignac,
et l'on m'introduisait dans un petit salon d'attente.
--Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique, je vais le
faire demander.
Ce moment d'attente me permit de me remettre, car l'émotion m'étouffait.
Quelques minutes s'écoulèrent, et le domestique m'ouvrit la porte du
salon de réception: Clotilde, debout devant la cheminée, me tendait les
deux mains.
--Enfin, vous voilà, dit-elle, après m'avoir fait asseoir près d'elle,
chez moi, et nous sommes ensemble, sans avoir à trembler ou à nous
cacher. Comme j'attendais ce moment avec impatience! Maintenant que nous
sommes réunis, rien ne nous séparera plus. Mais, regardez-moi donc.
Et comme je tenais les yeux baissés sur le tapis:
--Pourquoi cette tristesse! vous n'êtes donc pas heureux d'être près de
moi?
--Vous ne pensez qu'au présent; moi je suis dans le passé, et je ne peux
pas être heureux en comparant ce présent à mes espérances. Est-ce dans
la maison d'un autre, la femme d'un autre que je devais vous voir? Vous
n'aviez donc jamais bâti de châteaux en Espagne? Si vous saviez la vie
que je m'étais arrangée avec vous!
--Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle avec impatience, et
quel bonheur trouvez-vous à rappeler des souvenirs qui ne peuvent que
nous attrister tous deux? L'heure présente n'a-t-elle donc pas de joies
pour vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le chagrin.
Il y a quinze jours, espériez-vous ce qui arrive aujourd'hui? Non,
n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain, dans quinze jours, nous aurons
d'autres bonheurs que nous ne pouvons pas prévoir en ce moment. Ayons
foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gâtez pas la joie de cette
première visite. Faites qu'il m'en reste un souvenir qui me soutienne
et m'égaye dans mes heures de tristesse; car si vous avez des jours de
douleur, vous devez bien penser que j'en ai aussi. Vous êtes seul, vous
êtes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberté. Allons,
donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi votre sourire.
Qui peut résister à la voix de la femme aimée? L'amertume qui me
gonflait le coeur lorsque j'étais entré, la colère, la jalousie se
dissipèrent sous le charme de cette parole caressante. La séduction
qui se dégageait de Clotilde m'enveloppa, m'étourdit, m'endormit et
m'emporta dans un paradis idéal.
Cependant les heures en sonnant à la pendule me ramenèrent à la réalité.
Je regardai le cadran, il était cinq heures, il y avait plus de deux
heures que j'étais près d'elle.
Elle devina que je pensais à me retirer.
--Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous avertirai.
--Nous reprîmes notre causerie; mais enfin l'heure arriva où je ne
pouvais plus prolonger ma visite.
--Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps encore dans le
jardin; mais si vous me voyez, moi je ne vous vois pas, et je voudrais
cependant être avec vous. Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par
l'esprit comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas dans votre
chambre le livre que je lis dans le jardin? Nous commencerions en même
temps, nous tournerions les feuillets en même temps, et en même temps
aussi nous aurions les mêmes idées et les mêmes émotions. Voyons, quel
livre lirions-nous bien?
Elle me prit par la main et me conduisit devant une étagère sur laquelle
étaient posés quelques volumes richement reliés. Mais si les reliures
étaient belles, les livres étaient misérables: c'étaient des nouveautés
prises au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du moment.
--Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle, que nous ne
connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le plaisir de créer ensemble
et en même temps.
--Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous donner cela.
--Eh bien! prenons-en d'autres.
--Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vous
_François le Champi_?
--Non.
--Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs romans de G.
Sand; je vais en acheter deux exemplaires. J'en garderai un et je vous
enverrai l'autre.
--C'est cela; lire dans un livre donné par vous, le plaisir sera doublé;
vous ferez des marques sur votre exemplaire; j'en ferai de mon côté sur
le mien, et nous les échangerons après.
Cette première entrevue n'avait eu que des joies, mais maintenant il
fallait voir M. de Solignac, et c'était là le douloureux. Il me fallait
du courage pour cette visite, mais ce n'est pas le courage qui me manque
d'ordinaire, c'est la résolution; une fois que mon parti est pris,
je vais de l'avant coûte que coûte; et mon parti était pris, ou plus
justement il m'était imposé par Clotilde.
Le mercredi suivant, à six heures, j'entrai dans le salon où Clotilde
m'avait déjà reçu. Elle était là, et deux personnes étrangères
s'entretenaient avec M. de Solignac.
J'allai à elle d'abord et elle me serra la main, en me lançant un regard
qui n'avait pas besoin de commentaire: jamais paroles n'avaient dit si
éloquemment: «Je t'aime.»
Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la main; il me fallut
avancer la mienne.
Les personnes avec lesquelles il était en conversation se levèrent
bientôt et sortirent. Nous restâmes seuls tous les trois.
--J'ai regretté, me dit-il, de ne m'être pas trouvé chez moi quand vous
avez bien voulu venir voir madame de Solignac, je vous remercie d'avoir
renouvelé votre visite pour moi. Vous avez vu le général; comment
est-il?
J'étais tellement furieux contre moi que je voulus m'en venger sur M. de
Solignac.
--Il se plaint beaucoup de la solitude, et à son âge, il est vraiment
triste d'être seul, ce qu'il appelle abandonné.
--Sans doute; mais à son âge il eût été plus mauvais encore de changer
complètement sa vie; c'est ce qui m'a empêché de le faire venir avec
nous, comme nous en avions l'intention.
L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je pus me lever
pour partir.
--Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac, j'espère que nous
nous verrons souvent; il est inutile de dire, n'est-ce pas, que ce sera
un bonheur pour madame de Solignac et pour moi.
Trois jours après cette visite, je reçus une lettre de M. de Solignac,
qui m'invitait à dîner pour le mercredi suivant.