J'étais si profondément ému que je ne pouvais parler; Clotilde, de son
côté, ne paraissait pas désireuse d'engager l'entretien.
Pendant assez longtemps nous restâmes ainsi en face l'un de l'autre ne
disant rien, nous observant avec un trouble qui, loin de se dissiper,
allait en augmentant.
Clotilde, la première, fit quelques pas en avant. Elle vint à ma table
de travail et regarda le dessin que j'avais esquissé. Puis elle examina
les gravures qui couvraient les murailles, et, tournant ainsi autour de
la pièce, elle arriva à la fenêtre qui ouvre sur son jardin.
--Je comprends, dit-elle en souriant, vous êtes chez moi.
En revenant en arrière, ses yeux tombèrent sur mon miroir dans lequel
elle vit se refléter ses fenêtres.
Je suivais sur son visage l'impression que cette découverte allait
amener; pendant quelques secondes, elle regarda curieusement la
disposition du miroir et les effets de vision qui se produisaient sur sa
glace, puis, se tournant vers moi, elle se mit à sourire.
--Cela est fort ingénieux, dit-elle, mais est-ce bien délicat?
--Je ne sais pas, je n'ai pas pensé à la délicatesse du procédé, ni à
sa convenance, ni à sa discrétion, je n'ai pensé qu'à une chose, à une
seule, vous voir. J'aurais été libre, je n'aurais pas eu besoin de
ce moyen, je serais resté du matin au soir à ma fenêtre, attendant
l'occasion de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps est
occupé, il faut que je travaille.
--C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant à ma table.
--C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je dois faire les
gravures. Mais ne parlons pas de cela.
--Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je sois indifférente à
ce qui vous touche? C'est un peu pour l'apprendre que je me suis décidée
à cette visite: puisque vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait
bien que je vinsse chez vous.
--Chère Clotilde....
Mais elle m'arrêta.
--J'ai une heure à passer avec vous, dit-elle en riant, ne
m'offrirez-vous pas un siège?
Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une chaise à côté
d'elle:
--Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas? Je vous croyais en
Espagne, je vous retrouve à Paris; je vous croyais commerçant, je vous
retrouve artiste; cela mérite quelques mots d'explication, il me semble.
Il était évident qu'elle voulait diriger notre entretien, de manière à
ne pas le laisser aller trop loin; et avec son habileté à effleurer
les sujets les plus dangereux sans les attaquer sérieusement, avec
sa légèreté de parole, son art des sous-entendus, avec son adresse à
atténuer ou à souligner du regard ce que ses lèvres avaient indiqué,
elle pouvait très-bien se croire certaine de me maintenir dans la limite
qu'elle s'était fixée.
En tout autre moment il est probable qu'elle eût réussi à me conduire où
il lui plaisait d'aller, mais nous n'étions pas dans des circonstances
ordinaires. Les sentiments que j'éprouvais en sa présence et sous le feu
de son regard ne ressemblaient en rien à ceux que je m'imposais loin
d'elle alors que je raisonnais froidement mon amour et le réglais
méthodiquement.
Elle m'était apparue au moment même où je la croyais perdue à jamais, et
ce coup de foudre m'avait jeté hors de moi-même: les quelques secondes
pendant lesquelles je l'avais pressée dans mes bras m'avaient enivré.
Maintenant, elle était chez moi, nous étions seuls, à deux pas l'un
de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main, mes bras, mes
lèvres, étaient irrésistiblement attirés vers elle, comme le fer l'est
par l'aimant, comme un corps l'est par un autre corps électrisé: il y
avait là une force toute-puissante, une attraction mystérieuse qui me
soulevait pour me rapprocher d'elle.
Il ne pouvait plus être question de prudence, de raison, d'avenir, de
passé: le présent parlait et commandait en maître.
--Vous savez pourquoi je m'étais décidé à me faire commerçant? lui
dis-je. C'était pour me créer promptement une position qui me permît de
devenir votre mari. Vous n'avez pas voulu attendre.
--Voulu....
--Mon intention n'est pas de récriminer; vous n'avez pas pu attendre.
Alors, je n'avais pas de raisons pour rester à Marseille et j'en avais
de puissantes pour venir à Paris: mon amour qui m'obligeait à vous
chercher, à vous trouver, à vous voir.
Elle leva la main pour m'arrêter, mais je ne la laissai point
m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai jusque contre elle,
et, tenant mes yeux attachés sur les siens, je continuai:
--Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai pas, car ni
pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir sur ce passé horrible, mais,
si cruelles qu'aient été ces souffrances, elles n'ont pas une minute
affaibli mon amour. Dans l'emportement de la colère, sous le coup de
l'exaspération, précipité du ciel dans l'enfer, brisé par cette chute,
accablé sous l'écroulement de mes espérances, j'ai pu vous maudire, mais
je n'ai pas pu cesser de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que
je suis parti pour l'Espagne par crainte de céder à un mouvement de
fureur folle, le jour de votre mariage. C'est parce que je vous aimais
que j'ai quitté Marseille pour venir ici vivre près de vous. C'est parce
que je vous aime que je suis tremblant, attendant un mot, un regard
d'espérance.
Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs fois aussi
elle avait voulu se dégager de mon étreinte, mais je ne lui avais pas
laissé prendre la parole et n'avais pas abandonné sa main.
--Ah! Guillaume, dit-elle en détournant la tête, épargnez-moi.
--Ne détournez pas votre regard et n'essayez pas de retirer votre main.
J'ai commencé de parler, vous devez m'entendre jusqu'au bout.
--Et que voulez-vous donc que j'entende de plus? Que voulez-vous que je
vous réponde?
--Je veux que ce que vous m'avez dit la dernière fois que nous nous
sommes vus, vous me le répétiez aujourd'hui. Alors, peut-être,
j'oublierai le passé, et une vie nouvelle commencera pour moi, pour
nous, une vie de tendresse, d'amour, chère Clotilde. Tournez vos yeux
vers les miens; regardez-moi, là ainsi, comme il y a trois mois, et ce
mot que vous avez dit alors: «Guillaume, je vous aime,» répétez-le,
Clotilde, chère Clotilde.
En parlant, je m'étais insensiblement rapproché d'elle; je l'entourais;
je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se refermer, selon les
impressions qui la troublaient; sa respiration saccadée me brûlait.
Elle ferma les paupières et détourna la tête; sa main tremblait dans la
mienne.
--Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah! Guillaume, vous êtes
sans pitié!
--Ce mot, ce mot.
--Pourquoi m'obliger à le prononcer tout haut? Si je ne vous aimais pas,
Guillaume, serais-je ici?
Je la saisis dans mes bras, mais elle se défendit et me repoussa.
--Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi; ne me faites
pas regretter d'être venue et d'avoir eu foi en vous. Souvenez-vous de
ce que vous avez été à notre dernière entrevue.
--C'est parce que je m'en souviens que je ne veux pas qu'il en soit
aujourd'hui comme il en a été alors. Ne vous défendez pas, ne me
repoussez pas. Vous êtes chez moi, vous êtes à moi.
--Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je vous jure,
Guillaume, que si vous n'écoutez pas ma prière, vous ne me reverrez
jamais. Vous pouvez m'empêcher de sortir d'ici mais vous ne pourrez
jamais m'obliger à y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus à vous
recevoir chez moi.
Sans ouvrir mes bras, je reculai la tête pour la mieux voir, ses yeux
étaient pleins de résolution.
--Vous dites que vous m'aimez.
--L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre en ce moment
dans cette étreinte, c'est celui dont j'avais gardé le souvenir, c'est
l'homme loyal qui savait écouter les prières et respecter la faiblesse
d'une femme.
Je la laissai libre, elle s'éloigna de deux pas et s'appuyant sur la
table:
--N'êtes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que je sorte d'ici?
--Restez.
--Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous craindre? Ah! ce
n'était pas ainsi que j'avais cru que vous recevriez ma visite. Mais
je suis la seule coupable; j'ai eu tort de la faire, et je comprends
maintenant que vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait
chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume.
Fâché contre elle autant que contre moi-même, je n'étais pas en
disposition d'engager une discussion de ce genre.
--Vous savez que je suis malhabile à comprendre ces subtilités de
langage, dis-je brutalement. Si vous voulez bien me donner les raisons
de cette visite, vous m'épargnerez des recherches et des soucis.
--Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans ma position cette
démarche était coupable, je le savais, et il a fallu une pression
irrésistible sur mon coeur pour me l'imposer, mais je n'avais pas
imaginé que vous puissiez lui donner de telles conséquences. En vous
rencontrant au bois de Boulogne, mon premier mot a été pour vous
demander comment vous n'étiez pas encore venu me voir, et mon dernier
pour vous prier de venir. Vous n'êtes pas venu.
--Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez vous, et je n'ai
pas eu la force de franchir la porte de l'hôtel de votre mari. Si vous
voulez que je vous explique le sentiment qui ma retenu, je suis prêt.
--Je ne vous accuse pas. Vous n'êtes pas venu, je me suis décidée à
venir. J'avais beaucoup à me faire pardonner; j'ai voulu que cette
visite, qui peut me perdre si elle est connue, fût une expiation envers
vous. J'ai cru que cette preuve d'amitié vous toucherait et vous
disposerait à l'indulgence.
--Ne m'a-t-elle pas rendu heureux?
--Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et le souvenir. Je ne
voudrais pas vous peiner, mon ami, mais enfin, il faut bien le dire,
puisque vous l'avez oublié: je suis mariée.
--C'est vous qui avez la cruauté de me le rappeler.
--J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que dès lors vous ne
me demanderiez pas ce que je ne peux pas vous donner. Quelle femme
croyez-vous donc que je sois devenue, vous qui autrefois aviez tant de
respect pour celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect
que j'ai été trompée. Si vous saviez le rêve que j'avais fait!...
--C'est notre malheur à tous deux de ne pas réaliser les rêves que nous
formons; moi aussi j'en avais fait un qui a eu un épouvantable réveil.
--C'est ce réveil que je voulais adoucir; je me disais: Guillaume est un
coeur délicat, une âme élevée, il comprendra le sentiment qui m'amène
près de lui et il se laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir
davantage. Assurément je ne serai pas pour lui la femme que je voudrais
être, mais il sera assez généreux pour se contenter de ma tendresse et
de mon amitié. Puisque je ne peux pas être sa femme, je serai sa soeur.
Puisque nous ne pouvons pas être toujours ensemble, nous nous verrons
aussi souvent que nous pourrons, et dans cette intimité, dans cette
union de nos deux coeurs, il trouvera encore d'heureuses journées. Sa
vie ne sera plus attristée et moi j'aurai la joie de lui donner un
peu de bonheur. Voilà mon rêve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne
voulez-vous pas qu'il devienne la réalité? ce serait si facile.
--Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez comme je vous aime.
--Alors je dois partir, et nous ne nous verrons plus.
--Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je peux imposer
silence à mon amour.
Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitté et je m'assis
en face d'elle, mais assez loin pour ne pas subir le contact de sa robe.
Puis, pour ne pas la voir, je me cachai la tête entre mes deux mains.
Pendant un quart d'heure, vingt minutes peut-être, je restai ainsi.
Tout à coup je sentis un souffle tiède sur mes mains: Clotilde s'était
agenouillée devant moi.
--Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante.
Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans la sienne:
--Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis à vous.
Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux de ses lèvres:
--Guillaume, dit-elle, je t'aime.