XLV

Je m'en revins lentement à Paris marchant dans un rêve.

Cette rencontre avait dérouté toutes mes prévisions, et maintenant je

n'allais plus pouvoir vivre auprès de Clotilde comme je l'avais voulu.

Mon amour discret était fini. Je me reprochai d'avoir parlé. Je n'aurais

pas dû révéler ma présence rue Blanche: et puisque je m'étais laissé

entraîner à cet aveu, j'aurais dû aller plus loin.

Les choses telles qu'elles venaient de se passer me créaient une

situation qui bien certainement ne tarderait pas à devenir insoutenable

ou, si j'avais la force de la supporter, horriblement douloureuse.

Lorsque Clotilde ignorait ma présence à Paris et me croyait en Espagne,

j'avais pu l'aimer de loin et me contenter du plaisir de la suivre à

distance; son apparition dans le jardin m'était un bonheur; sa lampe à

sa fenêtre au milieu de la nuit m'était une joie. Mais maintenant me

serait-il possible de m'en tenir à ces satisfactions platoniques? Est-ce

que cent fois je n'avais été obligé de me rejeter en arrière pour ne pas

lui crier: Je suis là, je t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait

maintenant dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses

fleurs, se lèveraient vers mes fenêtres, aurais-je la force de résister

à leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix me faudrait-il payer cette

résistance? Si je n'y parvenais pas, qu'arriverait-il?

Je n'avais déjà que trop parlé. Bien que je n'eusse pas dit un mot de

mon amour, Clotilde savait mieux que par des paroles que je l'aimais

encore et que, malgré sa trahison, je n'avais pas cessé de l'aimer. De

cet aveu tacite, elle ne s'était point fâchée, elle ne s'était même pas

inquiétée, et son dernier mot en me quittant avait été le même que celui

par lequel elle m'avait abordé, une invitation à l'aller voir chez elle.

Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre vie devait

reprendre comme autrefois. Nous avions été séparés par la force des

circonstances, nous nous retrouvions, nous reprenions notre vie où elle

avait été interrompue, comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire.

Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer ainsi dans

leur vie ce qui les gêne et vouloir que par une convention tacite on

considère comme n'existant pas des gens qu'on a devant les yeux ou des

faits qui vous ont écrasé.--«Je suis mariée, c'est vrai, mais qu'importe

mon mariage si je suis toujours la Clotilde d'autrefois? Mon mariage,

il n'y faut pas penser; mon mari, il ne faut pas le voir. Nous avions

plaisir autrefois à être ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes

journées. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois. Avez-vous donc

oublié? moi je me souviens toujours.»

Si telles n'avaient point été les paroles de Clotilde, telle était la

traduction fidèle de notre entretien dans ce langage mystérieux où les

regards, les serrements de main, les silences, les intonations, les

sourires ont bien plus d'importance que les mots, où la musique est

tout, où les paroles ne sont que peu de chose.

Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant que je

l'aimais.

Que résulterait-il de cette réunion?

La conclusion n'était pas difficile à tirer: ou elle résisterait à mon

amour et me rendrait effroyablement malheureux, ou elle céderait, et

alors je ferais de ma propre main des blessures à mon amour, qui, pour

être autres, ne seraient pas moins douloureuses.

Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis, et laisser

croire que le précepte «Tu ne désireras pas la femme de ton prochain,»

tout-puissant sur moi, est capable de comprimer mes désirs ou de tuer

mon amour. J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas du

tout sacrés. C'est un mari comme les autres, et qui même a contre lui

dans cette circonstance particulière d'être mon ennemi et non mon ami.

Ce n'est donc pas sa position officielle et la protection légale dont le

Code l'entoure, qui peut m'éloigner de Clotilde.

Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui touche la morale

sociale.

Quand j'ai rencontré Clotilde au bal de la famille Bédarrides et me suis

pris à l'aimer, je ne savais qui elle était: femme ou jeune fille. Quand

je me suis inquiété de le savoir, si j'avais appris qu'elle était mariée

et que M. de Solignac était son mari, cela très-probablement n'eût

pas tué mon amour naissant. J'aurais continué de l'aimer, malgré son

mariage, malgré son mari, et très-probablement aussi j'aurais essayé de

me faire aimer d'elle; j'aurais cherché le moyen de pénétrer dans sa

maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour où je serais

devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais été l'homme le plus

heureux du monde. En se donnant à moi, Clotilde, au lieu de déchoir dans

mon coeur y eût monté, elle eût gagné toutes les qualités, toutes les

vertus de la femme passionnée qui cède à son amour et à son amant.

Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passées. Celle que je

me suis pris à aimer si passionnément n'était point une femme, c'était

une jeune fille, c'était Clotilde Martory. Pas de faussetés à s'imposer,

pas d'hypocrisie de conduite, pas de mari à tromper. Tout au grand jour,

honnêtement, franchement.

C'est ainsi que mon amour est né, et en se développant, il a gardé le

caractère de pureté qu'il tenait de sa naissance.

Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me suis plu à la parer

de toutes les qualités qu'on rêve chez celle qui sera la compagne de

notre vie et la mère de nos enfants.

Point de désirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais, elle m'aimait,

nous étions pleinement heureux.

Au moins moi je l'étais, et chaque jour j'ajoutais une grâce nouvelle,

une perfection à la statue de marbre blanc que de mes propres mains

j'avais créée dans mon coeur, m'inspirant plus peut-être de l'idéal que

de la réalité, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la statue

existait, la sainte, la madone.

Un jour, ce fut précisément le contraire de ce que j'avais espéré qui se

réalisa: Clotilde, au lieu de devenir ma femme, devint celle de M. de

Solignac.

Mais cette trahison, si lourde qu'elle fût dans son choc terrible, ne

brisa point l'idole cependant: au lieu d'être la statue de l'espérance

elle fut celle du souvenir.

Elle est restée dans mon coeur à la place qu'elle occupait. Maintenant

vais-je porter la main sur elle et l'abattre de son piédestal? Sur le

marbre chaste et nu de la jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif

de la femme amoureuse?

Si Clotilde cède maintenant à mon amour et au sien, ce ne sera point

pour monter plus haut dans mon coeur, mais au contraire pour y

descendre. Elle tuera la jeune fille et deviendra une femme comme les

autres.

Et c'est cette jeune fille que j'aime.

Bien d'autres à ma place n'auraient pas sans doute ces scrupules; et

comme le mariage n'a point défiguré Clotilde, comme elle est toujours

belle et séduisante, ils profiteraient de l'occasion qui se présente.

C'est toujours la même femme.

Mais ceux-là aimeraient la femme et n'aimeraient pas leur amour. Or,

c'est mon amour que j'aime; c'est ma jeunesse, c'est mes souvenirs,

mes rêves, mes espérances. Que me restera-t-il dans la vie, si je les

souille de ma propre main? Madame de Solignac ne peut être que ma

maîtresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde.

Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de pareilles

dispositions morales, j'attendis douloureusement le mercredi.

Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas?

Dans la même heure, dans la même minute, je disais oui et je disais non,

ne sachant à quoi me résoudre, ne sachant surtout si j'aurais la force

de m'en tenir à la résolution que je prendrais.

Le plus souvent, quand j'étais seul, je me décidais à ne pas y aller.

Mais quand je la voyais dans son jardin où maintenant elle se promenait

dix fois par jour les yeux levés vers mes fenêtres, je me disais que

je ne pourrais jamais résister à l'attraction toute-puissante qu'elle

exerçait sur ma volonté.

Et indécis, irrésolu, ballotté, je passai dans de cruelles angoisses les

quatre jours qui nous séparaient de ce mercredi.

Le matin, à onze heures, Clotilde descendit dans le jardin, et pendant

vingt minutes elle tourna et retourna autour de la pelouse; lorsqu'elle

remonta les marches de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un

signe à peine perceptible. Était-ce un adieu, était-ce un appel?

Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois heures, je me

décidai à aller chez elle et je m'habillai. A quatre heures, je me

décidai à rester. A cinq heures, je descendis mon escalier, mais, arrivé

sur le trottoir, au lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue

Blanche et me sauvai comme un voleur sur les boulevards extérieurs.

Vraiment voleur je n'aurais pas été plus honteux que je ne l'étais.

Cette irrésolution était misérable, ces alternatives de volonté et de

faiblesse étaient le comble de la lâcheté. M'était-il donc impossible de

savoir ce que je voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout?

Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais subi ces

indécisions, et toujours je m'étais déterminé franchement; la passion

nous rend-elle lâche à ce point?

Je passai une nuit affreuse.

Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au dernier moment

elle avait compté sur ma visite. Comment allait-elle considérer cette

absence? Une injure, une rupture.

Alors, c'était fini.

A cette pensée, je devenais lâche et me fâchais contre moi-même.

C'était à l'orgueil de l'amant trompé que j'avais obéi: j'avais boudé,

voilà le tout; le beau rôle, vraiment, et comme il était digne de mon

amour!

Mon amour! M'était-il permis de parler de mon amour? Est-ce que

j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aimé j'aurais pu résister à

l'impulsion qui me poussait vers elle? Est-ce que l'homme qui aime

véritablement peut écouter la voix de la raison? Est-ce que la passion

se comprime? N'éclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle pas

tout avec elle, honneur, dignité, famille! Les mères sacrifient leurs

enfants à leur amour, et moi j'avais sacrifié mon amour à mon rêve.

J'avais donc soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir?

Insensé que j'étais!

Je me trouvai si accablé, que je ne voulus pas sortir. Et puis Clotilde

n'avait pas paru dans son jardin à l'heure accoutumée et j'avais besoin

de la voir.

Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il me fut impossible

de travailler, et je restai les yeux fixés sur le miroir qui me disait

ce qui se passait dans l'hôtel Solignac. Mais rien ne se montra sur

la glace qui réfléchissait seulement les allées vides et les fenêtres

closes.

Bien évidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais.

Comme je m'enfonçais dans ces tristes pensées, il me sembla entendre

le bruissement d'une robe à ma porte. Mes voisins recevaient à chaque

instant la visite de leurs modèles; je ne prêtais pas grande attention

à ce bruit; une femme qui se trompait sans doute, car jamais une femme

n'était venue chez moi, et je n'en attendais pas.

Mais on frappa deux petits coups. Sans me déranger, je répondis:

«Entrez.» Et, levant les yeux, je vis la porte s'ouvrir.

C'était, elle, Clotilde! c'était Clotilde.

J'allai tomber à ses genoux, et, sans pouvoir dire un mot, je la serrai

longuement dans mes bras. Mais elle se dégagea et me regardant avec un

doux sourire:

--Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle, c'est

Clotilde Martory; voulez-vous être pour moi aujourd'hui ce que vous

étiez autrefois?

Je me relevai.

Clotilde Martory · 第 48 / 65 题