XLIV

Si bonne volonté que j'eusse, je ne pouvais pas être assidu à mon

travail, comme mes camarades. Tant que le jour durait, ils restaient

devant leur chevalet, et une courte promenade après dîner, une flânerie

d'une heure dans les rues de notre quartier leur suffisait très-bien; on

descendait par la Chaussée-d'Antin, on remontait par la rue Laffitte,

en s'arrêtant devant les expositions des marchands de tableaux, et tout

était dit; on avait pris l'air et on avait fait de l'exercice.

Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans ma vie active,

en plein air, des besoins et des habitudes que cette vie renfermée ne

pouvait contenter. Assurément, si j'avais dû rester dans un bureau,

comme j'en avais été menacé un moment, je serais mort à la peine,

asphyxié, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins qu'une

locomotive dont on renverse la vapeur quand elle est lancée à grande

vitesse. J'étouffais dans mon logement encombré de meubles, comme un

oiseau mis brusquement en cage, et comme un poisson dans son bocal,

j'ouvrais bêtement la bouche pour respirer. J'enviais le sort des

charbonniers qui montaient des charges de bois au cinquième étage, et

volontiers j'aurais été m'offrir pour frotter les appartements de la

maison, afin de me dégourdir les jambes. Dans la rue, je faisais

le moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce meuble

indispensable à la conservation de mon chapeau; mais cette arme

bourgeoise ne fatigue pas le bras comme un sabre, et c'était la fatigue

que je cherchais, c'était beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour

dépenser ma force et brûler mon sang.

Ce fut surtout au commencement du printemps que ces habitudes

sédentaires me devinrent tout à fait insupportables.

La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de Clotilde, montait

jusqu'à ma chambre, m'étouffait: l'odeur de la sève et des giroflées

me grisait. A voir les oiseaux se poursuivre dans le jardin, allant,

venant, tourbillonnant sur eux-mêmes, sifflant, criant, se battant, je

piétinais sur place et mes jambes s'agitaient mécaniquement. J'avais

beau m'appliquer au travail, des mouvements de révolte me faisaient

jeter mon crayon, et alors je m'étirais les bras en bâillant d'une façon

grotesque. Je ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur,

l'odeur du vin me donnait la nausée, et volontiers j'aurais été me

promener à quatre pattes dans les prés et brouter l'herbe nouvelle.

J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous venaient par notre

propre faute, de sorte que si nous voulions veiller aux désordres qui se

produisent dans la marche de notre machine, nous y pourrions remédier

facilement. Être malade à Paris ne me convenait pas; en Afrique, à la

suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon, on subit les

coups de la fièvre, et l'on s'en va à l'hôpital avec les camarades; mais

à Paris être malade parce que les merles chantent et que les feuilles

bourgeonnent, c'est trop bête.

Sans aller consulter un médecin, qui m'eût probablement ri au nez, ou,

ce qui est tout aussi probable, m'eût interrogé sérieusement, ce qui

m'eût fait rire moi-même, je résolus d'apporter un remède à cet état

ridicule.

Ma maladie était causée par l'excès de la force et de la santé, je

cherchai un moyen pour user cette force, et tous les jours, en sortant

de la Bibliothèque ou des Estampes, je m'administrai une course rapide

de deux à trois heures.

Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les Champs-Élysées, je

marchais raisonnablement, de manière à ne pas attirer sur mes talons

les chiens et les gamins; mais une fois que j'avais gagné le bois de

Boulogne dans ses parties désertes, je prenais le pas gymnastique et je

me donnais une _suée_, exactement comme un cheval qu'on fait maigrir.

Par malheur, la solitude devient difficile à rencontrer dans le bois de

Boulogne où jamais on n'a vu autant de voitures que maintenant. C'est à

croire que les gens à équipages n'avaient pas osé sortir depuis 1848, et

que maintenant que «l'ordre est rétabli,» ils ont hâte de regagner

le temps perdu. De quatre à six heures, les Champs-Élysées sont

véritablement encombrés et Paris prend là une physionomie nouvelle. Il

y a trois mois que le coup d'État est accompli et maintenant que «les

mauvaises passions sont comprimées,» on ose s'amuser: il y a une

explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle caractéristique et

qui mériterait d'être étudié par un moraliste.

Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistié

Louis-Napoléon. Elle lui est reconnaissante d'avoir assumé sur sa

tête cette terrible responsabilité qui a assuré au pays une sécurité

momentanée, et dont elle profite pour faire des affaires ou jouir de la

fortune. Le nombre est considérable des gens pour lesquels la vie se

résume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser; et le gouvernement

qui s'est établi en décembre donne satisfaction à ces deux besoins.

C'est là ce qui fait sa force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de

ce qu'ils ont, et ceux qui veulent avoir pour jouir bientôt.

La fête a commencé avec d'autant plus d'impétuosité, qu'on attendait

depuis longtemps: les affaires ont pris en quelques mois un

développement qu'on dit prodigieux, et les plaisirs suivent les

affaires.

Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent passer le

tourbillon et réfléchissent tristement.

Car il n'y a pas d'illusion possible, le succès du Deux-Décembre a

écrasé toute une génération.

Quel sera notre rôle dans ce tourbillon? on agira et nous regarderons;

nous serons l'abstention.

En est-il de plus triste, de plus misérable, quand on se sent au coeur

le courage et l'activité? On aurait pu faire quelque chose, on aurait pu

être quelqu'un; on ne fera rien, on sera un impuissant. On attendra.

Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours passent vite, et

si jamais l'heure sonne pour nous, il sera trop tard; l'âge aura rendu

nos mains débiles.

Nos enfants seront; nos pères auront été; nous seuls resterons noyés

dans une époque de transition, subissant la fatalité.

Ces pensées peu consolantes sont celles qui trop souvent occupent

mon esprit dans mes longues promenades; car, par suite d'une bizarre

disposition de ma nature, plus ce qui m'entoure est réjouissant pour les

yeux, plus je m'enfonce dans une sombre mélancolie. C'est au milieu des

bois verdoyants que ces tristes idées me tourmentent, et, au lieu de

regarder les aubépines qui commencent à fleurir, de respirer l'odeur des

violettes qui bleuissent les clairières, d'écouter les fauvettes et les

rossignols qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir

par des réflexions qui, autrefois, me faisaient rire et qui,

aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer.

Avant-hier, m'en revenant à Paris par l'allée de Longchamps à ce moment

déserte, j'entendis derrière moi le trot de deux chevaux qui arrivaient

grand train. Machinalement je me retournai et à une petite distance

j'aperçus un coupé: le cocher conduisait avec la tenue correcte d'un

Anglais, et les chevaux me parurent être des bêtes de sang.

En quelques secondes, le coupé se rapprocha et m'atteignit. Je reculai

contre le tronc d'un acacia pour le laisser passer et pour regarder les

chevaux qui trottaient avec une superbe allure: car bien que j'en sois

réduit maintenant à faire mes promenades à pied, je n'en ai pas moins

conservé mon goût pour les chevaux, et c'est ce goût qui m'a fait

choisir le bois de Boulogne comme le but ordinaire de mes promenades;

j'ai chance d'y voir de belles bêtes et de bons cavaliers qui savent

monter.

J'étais tout à l'examen des chevaux, ne regardant ni le coupé ni ceux

qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une tête de femme se tourna de

mon côté.

Clotilde!

Elle me fit signe de la main.

Ébloui comme si j'avais été frappé par un éclair, je ne compris pas ce

qu'il signifiait: elle m'avait vu, voilà seulement ce qu'il y avait de

certain dans ce signe.

J'étais resté immobile au pied de l'acacia, regardant le coupé qui

s'éloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait l'allure de ses

chevaux comme pour les arrêter. Je ne me trompais point. La voiture

s'arrêta, la portière s'ouvrit et Clotilde étant descendue vivement se

dirigea vers moi.

Tout cela s'était passé si vite que je n'en avais pas eu très-bien

conscience. Mais en voyant Clotilde venir de mon côté, je reculai

instinctivement de deux pas et je pensai à me jeter dans le fourré:

j'avais peur d'un entretien; j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur

de moi.

Mais je n'eus pas le temps de mettre à exécution mon dessein; elle

s'était avancée rapidement, et j'étais déjà sous le charme de son

regard; à mon tour j'allai vers elle, irrésistiblement attiré.

--Vous n'êtes plus en Espagne, dit-elle en marchant; et depuis quand

êtes-vous à Paris?

--Depuis le mois de mars.

Nous nous étions rejoints: elle me tendit les deux mains en me

regardant, et pendant plusieurs minutes je restai devant elle sans

pouvoir prononcer une seule parole. Ce fut elle qui continua:

--Depuis le mois de mars, et vous n'êtes pas venu me voir!

--Moi, chez vous, chez M. de Solignac?

--Non, mais chez madame de Solignac; vous avez donc oublié le passé?

--C'est parce que je me le rappelle trop cruellement qu'il m'est

impossible d'aller maintenant chez vous.

--Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je vous demande, c'est

de vous rappeler ce que vous me disiez autrefois. Vous souvenez-vous

qu'à la suite de plusieurs difficultés, vous m'aviez manifesté la

crainte de ne pas pouvoir venir chez mon père et que toujours je vous ai

assuré que rien ne devait altérer notre amitié; ne voulez-vous pas venir

chez moi maintenant, quand autrefois vous paraissiez si désireux de

venir chez mon père?

--Pouvez-vous comparer le présent au passé!

--Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui m'était imposé!

--Par qui? Votre père souffre de ce mariage.

--Il en souffre, cela est vrai, mais il eût plus souffert encore s'il ne

s'était pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai consenti à devenir la femme

de M. de Solignac, je ne croyais pas que sa conduite envers mon père

serait ce qu'elle a été. Ils avaient été amis; ils avaient longtemps

vécu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y vivre encore. M.

de Solignac a pris d'autres dispositions, et ce ne sont pas les seules

dont j'ai à souffrir. Mais ne parlons pas de cela. Oubliez ce que je

vous ai dit et reconduisez-moi à ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre

bras?

Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon bras, le coeur me

manqua, et je n'osai tourner mes yeux de son côté.

--Ainsi, dit-elle après quelques pas, vous ne voulez plus me voir?

C'en était trop.

--Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arrêtant; vous croyez cela;

eh bien! écoutez et ne vous en prenez qu'à vous de ce que vous allez

entendre. Hier, vous avez été aux Italiens et vous êtes rentrée chez

vous à onze heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez été

en soirée et vous êtes rentrée à deux heures. Jeudi, vous vous êtes

promenée pendant une heure dans votre jardin, de dix à onze heures; vous

aviez pour robe un peignoir gris-perle.

--Comment savez-vous...

--Mercredi, vous avez reçu depuis quatre heures jusqu'à sept. Et

maintenant vous voulez que je vous dise comment je sais tout cela. Je

le sais parce que j'ai voulu vous voir, et pour cela j'ai pris un

appartement dont les fenêtres ouvrent sur votre hôtel.

Puis tout de suite je lui racontai comment je m'étais installé rue

Blanche, et comment, depuis le mois de mars, je la voyais chaque jour.

Nous nous étions arrêtés, et elle m'écoutait les yeux fixés sur les

miens, sans m'interrompre par un mot ou par un regard.

Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers sa voiture.

--Il faut que nous nous séparions, dit-elle; mais puisque vous

connaissez si bien ma vie, vous savez que le mercredi je suis chez moi.

Et sans un mot de plus, mais après m'avoir longuement serré la main,

elle monta dans son coupé qui partit rapidement, tandis que je restais

immobile sur la route, la suivant des yeux.

Clotilde Martory · 第 47 / 65 题