XXXIX

L'affaire de ma démission, compliquée des scrupules prudents de mon

colonel, m'avait amené à entretenir une correspondance active avec le

général Martory; tous les matins, pendant ma maladie officielle, je lui

avais écrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journée, je lui

avais envoyé une seconde lettre.

Mais en sa qualité de vieux militaire qui méprise le papier blanc

et considère le travail de la correspondance comme une annexe du

ménage,--le balayage ou le lavage de la vaisselle,--il avait chargé

Clotilde de me répondre.

Par ce moyen, nous avions trouvé l'occasion d'échanger bien des pensées

qui n'avaient aucun rapport avec ma démission, mais qui nous touchaient

personnellement, nous et notre amour.

J'avais été assez gauche dans cette conversation par à peu près;

Clotilde, au contraire, y avait révélé d'admirables qualités; elle avait

un tour merveilleux pour effleurer les choses et en donner la sensation

sans les exprimer directement; ses lettres étaient des chefs-d'oeuvre

d'insinuation et d'allusion qui, pour un étranger, eussent été

absolument incompréhensibles et qui, pour moi, étaient délicieuses;

chaque mot était une promesse, chaque sous-entendu une caresse.

Aussitôt qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison Bédarrides, je

lui écrivis cette bonne nouvelle, car elle était alors à Toulon avec son

père, et, à ma lettre, elle fit une réponse qui me remplit d'espérance.

Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touché la véritable raison qui

m'avait fait rester à Marseille, elle insistait surtout dans sa réponse

sur cette raison, se montrant heureuse pour son père et pour elle d'une

détermination qui assurait la continuité de nos relations. Et là-dessus

elle rappelait ce qu'avaient été ces relations depuis cinq mois,

marquant d'un trait précis ce qui pour nous deux était des souvenirs

d'amour.

Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse que je

commençai cette vie nouvelle si différente de celle pour laquelle je

m'étais préparé.

Sans doute ma carrière militaire était finie pour jamais; aucun des

châteaux en Espagne que j'avais bâtis autrefois dans mes heures de

rêverie ambitieuse ne prendrait un corps; mes habitudes, mes amitiés

étaient brisées, et cela était dur et cruel.

Mais enfin, dans ce désastre qui s'était abattu sur moi, je n'étais pas

englouti: une espérance me restait pour me guider et me donner la force

de lutter; si j'avais le courage persévérant, si je ne m'abandonnais

pas, un jour peut-être j'approcherais du port et je pourrais saisir la

main qui se tendait vers moi; la distance était longue, les fatigues

seraient grandes; qu'importe, je n'étais pas perdu dans la nuit noire

sur la mer immense; j'avais devant les yeux une étoile radieuse,

Clotilde.

Aussi, quand madame Bédarrides revint sur certaines propositions dont

elle m'avait déjà touché quelques mots à mon arrivée à Marseille, me

fut-il impossible d'y répondre dans le sens qu'elle désirait.

Les Bédarrides, les deux frères, la femme de l'aîné et Marius se

montraient tous d'une bonté exquise pour moi, et il n'était sorte

d'attentions et de prévenances qu'ils ne me témoignassent. Avec une

délicatesse de coeur que n'ont pas toujours les gens d'argent, ils

s'ingéniaient à me servir, et à la lettre ils me traitaient comme si

j'avais été leur fils.

--Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour votre père,

disaient-ils; c'est à lui que nous devons d'être ce que nous sommes, et

nous aimons à payer nos dettes.

--Capital et intérêts.

--Et intérêts des intérêts.

Le dimanche qui avait suivi mon entrée dans les bureaux, j'avais été

invité à venir passer la journée à la villa, et si peu disposé que je

fusse à paraître dans le monde, je n'avais pu refuser.

Comme tous les dimanches, il y avait grand dîner, et à table on me plaça

à côté d'une jeune fille de quatorze à quinze ans, que Marius me dit

être sa cousine, c'est-à-dire la nièce de MM. Bédarrides. Je ne fis

pas grande attention à cette jeune fille, que je traitai comme une

pensionnaire, ce qu'elle était d'ailleurs, étant sortie de son couvent à

l'occasion des fêtes de Noël.

Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bédarrides m'appela dans un petit

salon, où nous nous trouvâmes seuls.

--Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle.

--La grosse dame que j'avais à ma droite, ou la jeune fille qui était à

gauche?

--La petite fille.

--Elle est charmante et je crois qu'elle sera très-jolie dans deux ou

trois ans.

--N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre nièce; elle sera

l'héritière de mon beau-frère, avec Marius et ma fille; et une héritière

qui méritera attention.

J'avais abordé cet entretien sans aucune défiance; mais ce mot m'éclaira

et me montra le but où madame Bédarrides voulait me conduire: c'était la

reprise de nos conversations d'autrefois.

--Je crois qu'il faudra se sentir appuyé par quelques millions pour la

demander en mariage.

--Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans notre famille nous

sommes sensibles aux seuls avantages de la fortune; il en est d'autres

que nous savons reconnaître et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi

elle ne deviendrait pas votre femme.

--Moi, madame?

--Pourquoi cet étonnement? C'est un projet que je caresse depuis

longtemps de vous marier. Je vous en ai parlé lors de votre arrivée à

Marseille, et si je ne vous ai point fait connaître Berthe à ce moment,

c'est qu'elle était à son couvent, et qu'il n'y avait point urgence à

la faire venir. Vous avez alors repoussé mon projet. Je le reprends

aujourd'hui.

--Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils étaient alors.

--Sans doute; vous étiez officier et vous ne l'êtes plus; vous aviez un

bel avenir devant vous que vous n'avez plus. Mais ce n'était pas à

votre grade de capitaine que notre sympathie et notre amitié étaient

attachées; c'était à votre personne. Vous êtes toujours le jeune homme

que nous aimions et ce que vous avez fait a redoublé notre estime pour

vous. Vous voici maintenant dans notre maison.

--Simple commis.

--Mon mari et mon beau-frère ont été plus petits commis que vous, et

ce n'est pas nous qui pouvons avoir des préjugés contre les commis;

d'ailleurs, quand on est comte, quand on est chevalier de la Légion

d'honneur, quand on a votre éducation, on n'est pas un commis ordinaire.

Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a dû vous donner dans notre

maison restera toujours le vôtre. Qui sait, vous pouvez prendre goût

au commerce et arriver très-facilement à avoir un intérêt dans notre

maison?

--Ce n'est pas le goût qui me manquerait.

--Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un fantôme des

difficultés d'argent; on sort toujours des difficultés de ce genre et

l'on trouve toujours de l'argent; c'est même ce qui se trouve le plus

facilement. Au reste, je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon

projet et c'est là ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frère

commencent à être fatigués des affaires; ils seraient heureux de

pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans. Alors la maison de commerce

reviendra à Marius; mais elle est bien lourde pour un homme seul, et

nous verrions avec plaisir Marius prendre un associé. Si cet associé

était le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot que

mon beau-frère donnera à sa nièce, les choses s'arrangeraient

merveilleusement. N'est-ce point votre avis?

J'étais vivement touché de cette proposition, car ce n'était plus un

projet de mariage en l'air comme tant de gens s'amusent à en faire dans

le monde pour le plaisir de bâtir des romans avec un dénoûment réel.

C'était un projet sérieux qui avait un tout autre but que d'arriver à la

conclusion des comédies du Gymnase: «Le mariage de Léon et de Léonie.»

Il ne s'agissait plus d'une jeune fille à laquelle on cherchait un mari;

il s'agissait de mon avenir, de ma position et de ma fortune.

A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance, il n'était pas

possible de répondre par une défaite polie ou par des paroles vagues, il

fallait la franchise et la sincérité.

--Soyez persuadée, dis-je, que vous ne vous adressez pas à un ingrat et

que jamais je n'oublierai le témoignage d'amitié que vous venez de me

donner. Vous avez eu pour moi la générosité d'une mère.

--Je voudrais en être une pour vous, mon cher enfant, et c'est ce

sentiment maternel qui m'a inspiré mon idée.

--C'est ce sentiment maternel qui me pénètre de gratitude, et c'est lui

qui me désole si profondément en ce moment.

--Je vous désole? et pourquoi donc?

--Parce que je ne puis accepter.

--Ma nièce ne vous plaît point? dit-elle, avec un accent fâché.

--Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre nièce, qui est charmante,

ni de votre famille à laquelle je serais heureux d'être uni par des

liens plus étroits que ceux de l'amitié et de la reconnaissance; mais je

ne suis pas libre.

--Vous aimez quelqu'un?

--Oui, une jeune fille qui, j'espère, sera ma femme un jour.

Madame Bédarrides baissa les yeux et pendant quelques minutes elle

garda le silence; elle était blessée de ma réponse et évidemment elle

s'efforçait de ne pas laisser paraître ce qui se passait en elle. Pour

moi, embarrassé, je ne trouvais rien à dire. A la fin elle se leva et

je la suivis pour rentrer dans le salon; mais près de la porte elle

s'arrêta:

--C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle.

--Permettez-moi de ne pas répondre à cette question, seulement je vous

promets que le jour où mon mariage sera décidé, vous serez la première

personne à qui j'en parlerai.

--Je n'ai aucune curiosité, croyez-le.

--Arrivez donc, dit M. Bédarrides aîné, lorsque nous entrâmes dans le

grand salon où tout le monde était réuni, j'allais aller vous déranger.

Puis s'adressant à sa femme:

--Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux avant d'aller occuper

sa préfecture: il a reçu sa nomination il y a deux heures.

--Ah! vraiment, dit madame Bédarrides avec une surprise qu'elle ne sut

pas cacher.

A sa place j'aurais peut-être été moins maître de moi qu'elle ne l'avait

été elle-même, car ce M. Genson qui venait de recevoir sa nomination

de préfet, était cet ancien magistrat avec lequel j'avais voyagé à mon

retour de Paris et qui voulait qu'on fît autour de Louis-Napoléon «la

grève des honnêtes gens.» Comme il avait prêché «sa grève» dans tous les

salons de Marseille, pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi

le coup d'État, on avait le droit d'être étonné de cette nomination.

--Votre surprise, dit-il à madame Bédarrides, ne sera jamais plus grande

que n'a été la mienne, lorsque j'ai appris ma nomination de préfet, et

mon premier mouvement a été de refuser. Mais il ne faut pas se montrer

plus sévère pour le prince que ne l'a été le pays, et puisque la France

vient de l'acclamer par sept millions de votants, je ne pouvais pas

avoir l'outrecuidance de me croire plus sage tout seul que ces sept

millions d'électeurs. D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la

pratique des affaires apportent leur concours à ce nouveau gouvernement

qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse autour de lui ce que

j'appellerai «le rempart des honnêtes gens» pour le maintenir dans la

bonne voie.

Puis, après ce petit discours débité sérieusement avec une voix que la

conviction rendait vibrante, «ce rempart des honnêtes gens» fit le tour

du salon pour recevoir les félicitations dues à son abnégation.

Je m'étais retiré dans la salle de billard pour échapper à l'étreinte de

sa poignée de main, mais il vint m'y rejoindre.

--Je vois que, vous aussi, vous êtes étonné, dit-il, et de votre part,

je le comprends mieux que de tout autre, car vous avez donné votre

démission. Aussi je veux vous expliquer le véritable motif de mon

acceptation: c'est pour ma femme que l'ambition politique dévore; car,

pour moi, je n'ai pas changé dans mes idées; le droit est le droit; s'il

en était autrement, ce serait à quitter la société. Mais les femmes, les

femmes! Ah! jeune homme, n'apprenez jamais à connaître les sacrifices

qu'elles imposent à notre conscience.

Clotilde Martory · 第 42 / 65 题