L'affaire de ma démission, compliquée des scrupules prudents de mon
colonel, m'avait amené à entretenir une correspondance active avec le
général Martory; tous les matins, pendant ma maladie officielle, je lui
avais écrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journée, je lui
avais envoyé une seconde lettre.
Mais en sa qualité de vieux militaire qui méprise le papier blanc
et considère le travail de la correspondance comme une annexe du
ménage,--le balayage ou le lavage de la vaisselle,--il avait chargé
Clotilde de me répondre.
Par ce moyen, nous avions trouvé l'occasion d'échanger bien des pensées
qui n'avaient aucun rapport avec ma démission, mais qui nous touchaient
personnellement, nous et notre amour.
J'avais été assez gauche dans cette conversation par à peu près;
Clotilde, au contraire, y avait révélé d'admirables qualités; elle avait
un tour merveilleux pour effleurer les choses et en donner la sensation
sans les exprimer directement; ses lettres étaient des chefs-d'oeuvre
d'insinuation et d'allusion qui, pour un étranger, eussent été
absolument incompréhensibles et qui, pour moi, étaient délicieuses;
chaque mot était une promesse, chaque sous-entendu une caresse.
Aussitôt qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison Bédarrides, je
lui écrivis cette bonne nouvelle, car elle était alors à Toulon avec son
père, et, à ma lettre, elle fit une réponse qui me remplit d'espérance.
Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touché la véritable raison qui
m'avait fait rester à Marseille, elle insistait surtout dans sa réponse
sur cette raison, se montrant heureuse pour son père et pour elle d'une
détermination qui assurait la continuité de nos relations. Et là-dessus
elle rappelait ce qu'avaient été ces relations depuis cinq mois,
marquant d'un trait précis ce qui pour nous deux était des souvenirs
d'amour.
Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse que je
commençai cette vie nouvelle si différente de celle pour laquelle je
m'étais préparé.
Sans doute ma carrière militaire était finie pour jamais; aucun des
châteaux en Espagne que j'avais bâtis autrefois dans mes heures de
rêverie ambitieuse ne prendrait un corps; mes habitudes, mes amitiés
étaient brisées, et cela était dur et cruel.
Mais enfin, dans ce désastre qui s'était abattu sur moi, je n'étais pas
englouti: une espérance me restait pour me guider et me donner la force
de lutter; si j'avais le courage persévérant, si je ne m'abandonnais
pas, un jour peut-être j'approcherais du port et je pourrais saisir la
main qui se tendait vers moi; la distance était longue, les fatigues
seraient grandes; qu'importe, je n'étais pas perdu dans la nuit noire
sur la mer immense; j'avais devant les yeux une étoile radieuse,
Clotilde.
Aussi, quand madame Bédarrides revint sur certaines propositions dont
elle m'avait déjà touché quelques mots à mon arrivée à Marseille, me
fut-il impossible d'y répondre dans le sens qu'elle désirait.
Les Bédarrides, les deux frères, la femme de l'aîné et Marius se
montraient tous d'une bonté exquise pour moi, et il n'était sorte
d'attentions et de prévenances qu'ils ne me témoignassent. Avec une
délicatesse de coeur que n'ont pas toujours les gens d'argent, ils
s'ingéniaient à me servir, et à la lettre ils me traitaient comme si
j'avais été leur fils.
--Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour votre père,
disaient-ils; c'est à lui que nous devons d'être ce que nous sommes, et
nous aimons à payer nos dettes.
--Capital et intérêts.
--Et intérêts des intérêts.
Le dimanche qui avait suivi mon entrée dans les bureaux, j'avais été
invité à venir passer la journée à la villa, et si peu disposé que je
fusse à paraître dans le monde, je n'avais pu refuser.
Comme tous les dimanches, il y avait grand dîner, et à table on me plaça
à côté d'une jeune fille de quatorze à quinze ans, que Marius me dit
être sa cousine, c'est-à-dire la nièce de MM. Bédarrides. Je ne fis
pas grande attention à cette jeune fille, que je traitai comme une
pensionnaire, ce qu'elle était d'ailleurs, étant sortie de son couvent à
l'occasion des fêtes de Noël.
Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bédarrides m'appela dans un petit
salon, où nous nous trouvâmes seuls.
--Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle.
--La grosse dame que j'avais à ma droite, ou la jeune fille qui était à
gauche?
--La petite fille.
--Elle est charmante et je crois qu'elle sera très-jolie dans deux ou
trois ans.
--N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre nièce; elle sera
l'héritière de mon beau-frère, avec Marius et ma fille; et une héritière
qui méritera attention.
J'avais abordé cet entretien sans aucune défiance; mais ce mot m'éclaira
et me montra le but où madame Bédarrides voulait me conduire: c'était la
reprise de nos conversations d'autrefois.
--Je crois qu'il faudra se sentir appuyé par quelques millions pour la
demander en mariage.
--Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans notre famille nous
sommes sensibles aux seuls avantages de la fortune; il en est d'autres
que nous savons reconnaître et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi
elle ne deviendrait pas votre femme.
--Moi, madame?
--Pourquoi cet étonnement? C'est un projet que je caresse depuis
longtemps de vous marier. Je vous en ai parlé lors de votre arrivée à
Marseille, et si je ne vous ai point fait connaître Berthe à ce moment,
c'est qu'elle était à son couvent, et qu'il n'y avait point urgence à
la faire venir. Vous avez alors repoussé mon projet. Je le reprends
aujourd'hui.
--Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils étaient alors.
--Sans doute; vous étiez officier et vous ne l'êtes plus; vous aviez un
bel avenir devant vous que vous n'avez plus. Mais ce n'était pas à
votre grade de capitaine que notre sympathie et notre amitié étaient
attachées; c'était à votre personne. Vous êtes toujours le jeune homme
que nous aimions et ce que vous avez fait a redoublé notre estime pour
vous. Vous voici maintenant dans notre maison.
--Simple commis.
--Mon mari et mon beau-frère ont été plus petits commis que vous, et
ce n'est pas nous qui pouvons avoir des préjugés contre les commis;
d'ailleurs, quand on est comte, quand on est chevalier de la Légion
d'honneur, quand on a votre éducation, on n'est pas un commis ordinaire.
Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a dû vous donner dans notre
maison restera toujours le vôtre. Qui sait, vous pouvez prendre goût
au commerce et arriver très-facilement à avoir un intérêt dans notre
maison?
--Ce n'est pas le goût qui me manquerait.
--Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un fantôme des
difficultés d'argent; on sort toujours des difficultés de ce genre et
l'on trouve toujours de l'argent; c'est même ce qui se trouve le plus
facilement. Au reste, je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon
projet et c'est là ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frère
commencent à être fatigués des affaires; ils seraient heureux de
pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans. Alors la maison de commerce
reviendra à Marius; mais elle est bien lourde pour un homme seul, et
nous verrions avec plaisir Marius prendre un associé. Si cet associé
était le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot que
mon beau-frère donnera à sa nièce, les choses s'arrangeraient
merveilleusement. N'est-ce point votre avis?
J'étais vivement touché de cette proposition, car ce n'était plus un
projet de mariage en l'air comme tant de gens s'amusent à en faire dans
le monde pour le plaisir de bâtir des romans avec un dénoûment réel.
C'était un projet sérieux qui avait un tout autre but que d'arriver à la
conclusion des comédies du Gymnase: «Le mariage de Léon et de Léonie.»
Il ne s'agissait plus d'une jeune fille à laquelle on cherchait un mari;
il s'agissait de mon avenir, de ma position et de ma fortune.
A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance, il n'était pas
possible de répondre par une défaite polie ou par des paroles vagues, il
fallait la franchise et la sincérité.
--Soyez persuadée, dis-je, que vous ne vous adressez pas à un ingrat et
que jamais je n'oublierai le témoignage d'amitié que vous venez de me
donner. Vous avez eu pour moi la générosité d'une mère.
--Je voudrais en être une pour vous, mon cher enfant, et c'est ce
sentiment maternel qui m'a inspiré mon idée.
--C'est ce sentiment maternel qui me pénètre de gratitude, et c'est lui
qui me désole si profondément en ce moment.
--Je vous désole? et pourquoi donc?
--Parce que je ne puis accepter.
--Ma nièce ne vous plaît point? dit-elle, avec un accent fâché.
--Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre nièce, qui est charmante,
ni de votre famille à laquelle je serais heureux d'être uni par des
liens plus étroits que ceux de l'amitié et de la reconnaissance; mais je
ne suis pas libre.
--Vous aimez quelqu'un?
--Oui, une jeune fille qui, j'espère, sera ma femme un jour.
Madame Bédarrides baissa les yeux et pendant quelques minutes elle
garda le silence; elle était blessée de ma réponse et évidemment elle
s'efforçait de ne pas laisser paraître ce qui se passait en elle. Pour
moi, embarrassé, je ne trouvais rien à dire. A la fin elle se leva et
je la suivis pour rentrer dans le salon; mais près de la porte elle
s'arrêta:
--C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle.
--Permettez-moi de ne pas répondre à cette question, seulement je vous
promets que le jour où mon mariage sera décidé, vous serez la première
personne à qui j'en parlerai.
--Je n'ai aucune curiosité, croyez-le.
--Arrivez donc, dit M. Bédarrides aîné, lorsque nous entrâmes dans le
grand salon où tout le monde était réuni, j'allais aller vous déranger.
Puis s'adressant à sa femme:
--Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux avant d'aller occuper
sa préfecture: il a reçu sa nomination il y a deux heures.
--Ah! vraiment, dit madame Bédarrides avec une surprise qu'elle ne sut
pas cacher.
A sa place j'aurais peut-être été moins maître de moi qu'elle ne l'avait
été elle-même, car ce M. Genson qui venait de recevoir sa nomination
de préfet, était cet ancien magistrat avec lequel j'avais voyagé à mon
retour de Paris et qui voulait qu'on fît autour de Louis-Napoléon «la
grève des honnêtes gens.» Comme il avait prêché «sa grève» dans tous les
salons de Marseille, pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi
le coup d'État, on avait le droit d'être étonné de cette nomination.
--Votre surprise, dit-il à madame Bédarrides, ne sera jamais plus grande
que n'a été la mienne, lorsque j'ai appris ma nomination de préfet, et
mon premier mouvement a été de refuser. Mais il ne faut pas se montrer
plus sévère pour le prince que ne l'a été le pays, et puisque la France
vient de l'acclamer par sept millions de votants, je ne pouvais pas
avoir l'outrecuidance de me croire plus sage tout seul que ces sept
millions d'électeurs. D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la
pratique des affaires apportent leur concours à ce nouveau gouvernement
qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse autour de lui ce que
j'appellerai «le rempart des honnêtes gens» pour le maintenir dans la
bonne voie.
Puis, après ce petit discours débité sérieusement avec une voix que la
conviction rendait vibrante, «ce rempart des honnêtes gens» fit le tour
du salon pour recevoir les félicitations dues à son abnégation.
Je m'étais retiré dans la salle de billard pour échapper à l'étreinte de
sa poignée de main, mais il vint m'y rejoindre.
--Je vois que, vous aussi, vous êtes étonné, dit-il, et de votre part,
je le comprends mieux que de tout autre, car vous avez donné votre
démission. Aussi je veux vous expliquer le véritable motif de mon
acceptation: c'est pour ma femme que l'ambition politique dévore; car,
pour moi, je n'ai pas changé dans mes idées; le droit est le droit; s'il
en était autrement, ce serait à quitter la société. Mais les femmes, les
femmes! Ah! jeune homme, n'apprenez jamais à connaître les sacrifices
qu'elles imposent à notre conscience.