XXXVIII

J'aurais voulu rester à Cassis toute la journée, afin de trouver une

occasion de reprendre avec Clotilde notre entretien au point où il avait

été interrompu.

Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de vouloir toujours

plus que ce qu'il a obtenu.

En accourant à Cassis, j'avais craint, mettant les choses au pire, que

Clotilde ne voulût plus me voir.

En même temps, et d'un autre côté, j'avais espéré que s'il n'y avait pas

rupture complète, il y aurait engagement formel de sa part.

Rien de cela ne s'était accompli, ni rupture, ni engagement; les

craintes comme les espérances avaient été au delà de la réalité.

Le présent restait ce qu'avait été le passé; mais que serait l'avenir?

C'était ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais éclairer, en

obligeant Clotilde à une réponse précise, en la forçant à sortir de ses

réponses vagues qui permettaient toutes les espérances et n'affirmaient

rien.

Rendu exigeant par ce que j'avais déjà obtenu, c'était une affirmation

que je voulais maintenant.

Le jour où j'aurais une position à lui offrir, voudrait-elle être ma

femme; m'attendrait-elle jusque-là; ferait-elle ce crédit à mon amour?

C'étaient là les questions que je voulais lui poser, et auxquelles je

voulais qu'elle répondît franchement, sans détours, sans équivoque, par

oui ou par non.

Le temps a marché depuis le moment où je regardais le mariage comme

un malheur qui pouvait frapper mes amis, mais qui ne devait pas

m'atteindre. C'est qu'alors que je raisonnais ainsi, je n'aimais point,

j'étais insouciant de l'avenir, j'étais heureux du présent, j'avais mon

père, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant j'aime, je

n'ai plus mon père, je ne suis plus rien et Clotilde est tout pour moi.

Cependant, malgré mon désir de prolonger mon séjour à Cassis, cela ne

fut pas possible.

--Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me dit le général,

lorsque nous nous levâmes de table, mais je vous engage à partir pour

Marseille. Il vaut mieux voir tout de suite votre colonel que plus tard.

La première impression est celle qui nous décide. Faites-lui votre récit

avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui vous-même votre

affaire. Elle est bien assez grave comme cela sans la compliquer encore.

Quant à Solignac, il est entendu que je m'en charge; je vais lui écrire

tout de suite.

--Je voudrais que M. de Solignac ne parût pas dans tout ceci.

--Pas de susceptibilité, mon cher ami; laissez-moi faire avec Solignac

ce que je crois utile et ne vous en mêlez en rien. J'agis pour moi, par

amitié pour vous, et arrière de vous. Vous ne cherchez pas un éclat,

n'est-ce pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que vous

avez quitté votre régiment parce que votre conscience vous défendait

d'exécuter les ordres du ministre?

--Assurément non; je ne suis pas glorieux de ma résolution; je suis

désolé d'avoir été obligé de la prendre.

--Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu, et revenez-nous

aussitôt que possible.

--Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la main.

Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me regarda avec

stupéfaction.

--Vous, capitaine! s'écria-t-il, qu'est-il arrivé à votre escadron?

--Rien.

--Vous êtes blessé?

--Nous n'avons pas eu d'engagement.

--Mais alors, parlez donc.

--C'est ce que je désire, et je vous demande cinq minutes.

Je lui racontai ce qui s'était passé depuis notre départ de Marseille

jusqu'à l'exécution du bûcheron.

--Et vous avez abandonné votre commandement; vous avez laissé mes hommes

sous les ordres de Mazurier!

--Que pouvais-je faire?

--Rester à votre poste et accomplir la mission que je vous avais

confiée.

--Cette mission, telle que vous me l'avez expliquée, était une mission

de paix, non d'assassinat.

--Vous avez déserté votre poste.

--C'est vrai, colonel, et je ne me défends pas contre cette accusation

qui n'est par malheur que trop juste. Celle que je repousse, c'est de

n'avoir pas accompli la mission que vous aviez cru devoir me confier.

--Si vous ne pouviez pas la mener à bonne fin, il ne fallait pas

l'accepter, monsieur.

--Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner ma démission?

--Et vous ne l'avez pas donnée.

--Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez jamais ma faiblesse

aussi sévèrement que je l'ai condamnée moi-même. Mais vous savez comment

j'ai été entraîné. Je ne voulais pas accepter ce commandement qui

m'obligeait à combattre des gens que j'approuvais. Vous m'avez

représenté que ce que vous attendiez de moi, ce n'était pas d'engager la

lutte, mais de l'empêcher. Cette considération m'a décidé. Elle a été

l'excuse que j'ai pu faire concorder avec mes désirs, car ce n'était pas

de gaieté de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma démission.

Ce n'était pas par dégoût de la vie militaire que je voulais la quitter.

Bien des liens me retenaient solides et résistants, plus résistants même

que vous ne pouvez l'imaginer.

--J'ai toujours cru que vous aimiez votre métier.

--Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais. Si je m'étais

décidé à y renoncer, c'était après une lutte douloureuse. Vos instances

et les considérations dont vous les appuyiez ont fait violence à ma

résolution. Vous m'avez montré ce qu'il y avait de bon dans cette

mission, et j'ai cessé de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant

qu'une occasion pour revenir sur une résolution qui me désespérait,

j'ai saisi celle que vous me présentiez. Là est mon tort, colonel, ma

faiblesse et ma lâcheté.

--Voulez-vous dire que je vous ai conseillé une lâcheté, monsieur?

--Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait en moi et vous

agissiez en vue du bien général, tandis que moi j'ai agi en vue de mon

propre intérêt, misérablement, avec égoïsme. Et j'en ai été puni comme

je le méritais. Si j'avais persisté dans ma démission comme je le

devais, nous ne serions point dans la fâcheuse position où nous nous

trouvons tous par ma faute, vous, colonel, le régiment et moi-même.

Le colonel resta pendant assez longtemps sans répondre, arpentant son

cabinet en long et en large à grands pas, les bras croisés, les sourcils

crispés. Enfin il s'arrêta devant moi.

--Voyons, dit-il, êtes-vous homme à faire tout ce que vous pouvez pour

que nous sortions au mieux, le régiment et moi, de cette position

fâcheuse?

--Tout, colonel, excepté cependant de reprendre ma démission.

--Je ne vous demande pas cela; je vous demande seulement d'attendre

quelques jours pour la donner; pendant ces quelques jours, vous garderez

votre chambre et vous recevrez tous les matins la visite du major.

Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je rentrai chez moi.

Le dessein du colonel était simple: il voulait me faire sortir du

régiment sans scandale; l'abandon de mon commandement, qui avait eu lieu

sans bruit, serait facilement explicable par la maladie, et la maladie

serait aussi la raison qui motiverait ma démission. Par ce moyen il se

mettait à l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas l'accuser

d'avoir confié un commandement à un officier mal pensant: le régiment

aurait fait son devoir; s'il y avait distribution de récompenses, il

aurait droit à en réclamer sa part.

Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un singulier rôle;

mais je n'avais pas à me plaindre, puisque j'étais le coupable. Si je

n'avais pas eu la faiblesse d'accepter le commandement qu'on me donnait,

rien de tout cela ne serait arrivé: le bûcheron eût été fusillé par

l'ordre de Mazurier, au lieu de l'être par le gendarme, voilà tout.

Quant à moi, je me serais épargné les hésitations et les hontes de ces

quelques jours.

Je passai le temps de ma maladie en proie à des réflexions qui n'étaient

pas faites pour égayer mon emprisonnement, car je n'en avais pas fini

avec le tourment et l'incertitude.

Si j'avais tranché la question de la démission, il m'en restait deux

autres qui me pesaient sur le coeur d'un poids lourd et pénible:

c'étaient celles qui touchaient à Clotilde et à ma position; et là

l'incertitude et l'angoisse me reprenaient.

Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme qui n'était rien et

qui n'avait rien? C'était folie de l'espérer, folie d'en avoir l'idée.

Si j'avais hésité à parler de mon amour au général, alors que je n'étais

que capitaine, pouvais-je le faire maintenant que je n'étais rien?

Quel père donnerait sa fille à un homme qui n'avait pas de position, qui

n'avait pas un métier?

Car telle était la triste vérité: je n'avais même pas aux mains un outil

pouvant me faire gagner cent sous par jour.

A quoi est bon dans la société un homme que son éducation et sa

naissance rendent exigeant et qui pendant dix ans n'a appris qu'à

commander d'une voix claire: «Arme sur l'épaule, guide à droite;» et

autres manoeuvres fort utiles à la tête d'un régiment, mais tout à fait

superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a une chaise entre les

jambes?

Cette question de position était donc la première à examiner et à

résoudre; après viendrait la question du mariage, si jamais elle pouvait

venir.

Jusqu'à ce moment je devais donc me contenter de ce que Clotilde

m'accordait et avoir la sagesse de me tenir dans le vague où elle avait

la prudence de vouloir rester. C'était déjà beaucoup d'avoir le présent,

et, dans mon abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son

amour.

J'examinai donc cette question de la position sous toutes ses faces, et,

après l'avoir bien tournée, retournée, je m'arrêtai à la seule idée qui

me parut praticable: c'était de demander une place dans les bureaux des

frères Bédarrides.

Aussitôt que l'affaire de ma démission fut terminée,--et elle le fut

conformément aux désirs du colonel,--j'allai frapper à la porte du

bureau de MM. Bédarrides.

On me croyait toujours à Paris, on fut surpris de me voir, mais on le

fut bien plus encore quand j'eus expliqué l'objet de ma visite.

--Votre démission! s'écrièrent les deux frères en levant les bras au

ciel, vous avez donné votre démission?

Et ils me regardèrent avec étonnement comme si l'homme qui donne sa

démission était une curiosité ou un monstre.

--Le fait est, dit l'aîné après un moment de réflexion, qu'on ne peut

pas fusiller les gens dont on partage les opinions.

Mais le premier moment de surprise passé, ils examinèrent ma demande

avec toute la bienveillance que j'étais certain de rencontrer en eux.

La seule difficulté était de savoir à quoi l'on pouvait m'employer, car,

après m'avoir fait quelques questions sur les usages du commerce et la

navigation, ils s'étaient bien vite convaincus que j'étais, sur ces

sujets, d'une ignorance honteuse.

--S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils, rien ne

serait plus facile; mais nous ne pouvons pas avoir chez nous comme

simple commis à 1,800 francs le fils de notre meilleur ami.

--Je me contenterai très-bien de 1,800 francs pour commencer.

--Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de cela. Voyons,

Barthélemy, donne-moi une idée?

--Je te fais la même demande, Honoré.

J'étais vraiment touché de voir ces deux braves gens s'ingéniant à me

venir en aide. Mais ils avaient beau chercher, ils ne trouvaient pas.

Ils m'avaient interrogé sur ce que je savais, et mon fonds était, hélas!

celui de tout le monde; tout à coup, dans la conversation, je dis que

j'écrivais et parlais l'espagnol comme le français.

--Et vous ne le disiez pas! s'écrièrent-ils; nous sommes sauvés; nous

avons des affaires considérables avec l'Amérique espagnole; vous ferez

la correspondance.

Me voilà donc chez les frères Bédarrides chargé de la correspondance

avec le Chili, le Pérou, l'Équateur et le Mexique.

Clotilde Martory · 第 41 / 65 题