Le séjour de Clotilde et de son père à Toulon se prolongea pendant
plusieurs semaines. Enfin je reçus une lettre qui m'apprenait leur
retour à Cassis et m'invitait à venir passer une journée avec eux.
J'aurais voulu partir aussitôt, mais je n'avait plus ma liberté
d'autrefois, mes journées étaient prises à mon bureau depuis huit heures
du matin jusqu'à sept heures du soir, et je ne pouvais plus disposer que
de mes seuls dimanches.
Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la réception de cette lettre
ou plutôt le samedi, car la voiture pour Cassis, partant de Marseille le
soir, à quatre heures, je ne pus me mettre en route que le samedi soir
après mon bureau. Avec ma liberté, j'avais aussi perdu mon cheval et
c'était quatre lieues à faire à pied. Mais il n'y avait pas là de quoi
m'effrayer et je franchis gaiement cette distance; la marche est bonne
pour les rêveurs et les amoureux; en occupant le corps, elle active la
fantaisie de l'esprit qui s'échauffe et s'emporte. Le temps d'ailleurs
m'était propice: la nuit était douce et la lune, dans son premier
croissant, éclairait de sa pâle lumière un ciel bleu criblé d'étoiles,
le silence mystérieux de la montagne déserte n'était troublé que par
le bruit de la mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du
chemin.
J'allai frapper à la porte de la _Croix-Blanche_, et, après une station
assez longue, la servante, endormie comme à l'ordinaire, vint m'ouvrir.
Je ne me rappelle pas avoir passé une meilleure nuit: mon sommeil fut un
long rêve dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena dans
une délicieuse féerie.
Le lendemain matin, j'eus peine à attendre le moment du déjeuner; mais,
rendu prudent par l'espoir même de mon amour, je m'imposai le devoir de
ne pas faire d'imprudence et de n'arriver chez le général qu'à une heure
convenable. C'était un sacrifice que je faisais à Clotilde; elle me
saurait gré de lui laisser toute sa liberté et trouverait bien moyen de
me récompenser de cette attente irritante.
Enfin l'heure sonna et au deuxième coup je tirai la sonnette du général.
Mais en entrant dans le salon je m'arrêtai frappé au coeur; assis près
du général mais tourné vers Clotilde, à laquelle il s'adressait, se
tenait M. de Solignac.
Comme je restais immobile, le général me tendit la main.
--Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience, d'abord pour
vous serrer la main et puis ensuite pour deux mots d'explication qui me
paraissent inutiles, mais qu'on croit nécessaires.
--Cette explication, dit M. de Solignac en s'avançant de deux pas, c'est
moi qui tiens à vous la donner: Si, dans notre rencontre, j'ai montré
envers vous trop de vivacité, trop d'exigences, je vous en témoigne mes
vifs regrets. Nous étions dans des circonstances où les paroles vont
souvent au delà de la volonté. Chacun de notre côté nous obéissions à
notre devoir, là est notre excuse.
Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours auquel j'étais
loin de m'attendre, Clotilde tenait ses yeux fixés sur les miens, et
l'expression de son regard n'était pas douteuse, je devais tendre la
main à M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait.
--Les opinions ne doivent pas diviser les honnêtes gens, dit le général,
il n'y a que l'honneur; mais l'honneur n'a rien à voir dans cette
affaire, où vous avez fait, l'un et l'autre, ce que vous deviez.
Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant, et littéralement
avec ses yeux elle prit ma main pour la mettre dans celle que M. de
Solignac me tendait. Mais le contact de cette main rompit ce charme
irrésistible, tout mon être se révolta dans une horripilation nerveuse,
comme à un attouchement immonde.
Après avoir salué le général, je revins à Clotilde et m'inclinai vers
elle.
--Que m'avez-vous fait faire? dis-je à voix basse.
--Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois mots qui me
brûlèrent.
Toute la journée fut employée à chercher l'occasion de me trouver seul
un moment avec Clotilde; mais, bien qu'elle parût se prêter à mon désir,
il nous fut impossible de rencontrer ce tête-à-tête.
Rien de ce que nous préparions ne se réalisa selon nos arrangements, et,
jusqu'au soir, M. de Solignac vint toujours se mettre entre nous.
Humilié de ma lâcheté du matin, j'étais irrité par cette continuelle
surveillance au point d'en perdre toute prudence: heureusement Clotilde
veillait sur ma colère, et d'un regard ou d'un mot me rappelait à la
raison.
Le soir s'approchait, et j'allais être obligé de repartir sans avoir pu
lui parler, lorsque franchement et devant tout le monde elle m'appela
près d'elle.
--Messieurs, n'écoutez pas, dit-elle à M. de Solignac, à l'abbé Peyreuc
et à son père, j'ai deux mots à dire à M. de Saint-Nérée; c'est un
secret que vous ne devez pas connaître.
--Un secret de petite fille, dit l'abbé en plaisantant.
--Non, un secret de grande fille.
Et, m'attirant dans un angle du salon:
--Il faut que je vous parle, dit-elle à voix basse; ici c'est
impossible. Tâchez de prendre un visage souriant en écoutant ce que je
vais vous dire. Trouvez-vous après-demain matin au cabanon; arrivez la
nuit par les bois, et faites en sorte de n'être pas aperçu. Vous vous
cacherez dans le hangar en m'attendant. Si à neuf heures je ne suis pas
arrivée, c'est qu'il me sera impossible de venir. Apportez toutes mes
lettres.
--Eh bien! dit l'abbé Peyreuc, la confession est longue.
--Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque vous êtes
curieux, monsieur l'abbé, je peux vous la répéter si vous voulez; il n'y
a de secret que pour mon père et M. de Solignac.
--Y pensez-vous, chère enfant, répéter une confession?
Ces quelques mots me permirent de me remettre et de prendre une
contenance.
Je revins à Marseille profondément troublé, partagé entre l'angoisse
et le bonheur. Me parler dans ce cabanon; pourquoi ce mystère et ces
précautions? Pourquoi m'avoir demandé d'apporter ses lettres?
Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi de manière à
arriver à Cassis de bonne heure, car pour gagner le cabanon du général
bâti à la limite des grands bois qui s'étendent jusqu'au cap de l'Aigle,
je devais traverser le village.
J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et, comme la lune était
couchée depuis plus d'une heure, je ne fis pas de rencontre dangereuse;
quelques chiens, éveillés par le bruit de mes pas sur les cailloux
roulants, me saluèrent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient se
répétant et se répondant dans le lointain, mais ce fut tout. Assis dans
le hangar, sur une botte de roseaux, j'attendis.
A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barrière grinçant sur
ses gonds rouillés. C'était Clotilde. Elle vint droit au hangar.
Avant qu'elle eût pu dire un mot, elle fut dans mes bras, et longtemps
je la tins serrée, embrassée, sans échanger une parole; nos coeurs, nos
regards se parlaient.
Elle se dégagea enfin; puis, reculant de quelques pas et me regardant
longuement:
--Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une voix navrée.
Je fus épouvanté de son accent et j'eus la sensation brutale d'un coup
mortel.
--Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car ce que j'ai à
vous apprendre est terrible.
--Parlez, parlez, chère Clotilde, cette angoisse est affreuse.
--C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais avant de vous
porter de ma propre main le coup douloureux qui va vous atteindre,
il est d'autres paroles que je veux dire et que d'abord vous devez
entendre. Celles-là ne vous seront pas cruelles.
En prononçant ces derniers mots son regard désolé s'attendrit.
--Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez parlé de votre
amour et jamais je ne vous ai répondu d'une façon précise. Si j'ai agi
ainsi ce n'était point par prudence ou par duplicité; ce n'était pas non
plus parce que je restais insensible à votre amour. Non. Mais je voulais
que mon aveu, je voulais que le mot «je vous aime» ne sortit point des
lèvres de la jeune fille, mais fût dit par la femme à son mari.
--Chère Clotilde, cher ange!
--Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est démon, ou, plus justement,
c'est malheureuse, car cet aveu qui m'échappe maintenant dans cette
heure solennelle, c'est la jeune fille qui le fait, ce n'est pas la
femme.
--Clotilde, mon Dieu!
--Oui, tremblez, désolez-vous! Vos craintes, par malheur, resteront
toujours au-dessous de l'épouvantable vérité; votre femme, je ne pourrai
l'être jamais, car je vais devenir celle d'un autre.
Elle se détourna vers le mur et cacha sa tête entre ses mains. Pour moi,
immobile devant elle, je restai partagé entre la douleur la plus atroce
que j'aie ressentie jamais et la douleur folle.
Après un certain temps, elle reprit:
--Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si vous voulez; la mort de
votre main me sera moins douloureuse que la vie que je dois accepter.
Je baissai les yeux.
--Il y a quelque temps, vous avez pris une résolution qui vous a été
terriblement douloureuse. Et cependant vous n'avez pas hésité, et vous
vous êtes sacrifié à votre devoir. Aujourd'hui, c'est à mon tour de
souffrir et de me sacrifier au mien. J'épouse M. de Solignac.
A ce nom la fureur m'emporta et je me lançai sur elle; mais elle ne
recula point et ses yeux restèrent fixés sur les miens; mes mains levées
pour l'étouffer s'abaissèrent; je retombai anéanti contre les roseaux.
--Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'écoutiez, non pour que je me
justifie, mais pour que vous compreniez comment ce malheur, comment ce
crime est possible. Mon père n'est pas riche, vous le savez, et même ses
affaires sont fort embarrassées; en ces derniers temps, on lui avait
fait espérer que si les projets du prince réussissaient il serait nommé
sénateur. Le sénat c'était pour lui la fortune et pour moi c'était
l'indépendance; j'étais libre de devenir la femme de celui que j'aime;
mais cette espérance ne se réalise pas: mon père ne sera pas sénateur,
et M. de Solignac l'est ou plutôt il le sera dans quelques jours.
Comment ce changement s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y
ait là-dessous quelque machination infâme, c'est possible. Je ne suis
sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un homme que je n'aime
pas, et que je ne peux pas aimer, car j'en aime un autre.
--Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas accepter cet homme.
--Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois. Puis-je laisser mon
père dans la misère? puis-je lui demander d'attendre que vous vous soyez
refait une position? Vous savez bien qu'à son âge on n'attend pas.
Et puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais, car
j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais mon père! pensez à ce que
serait sa vieillesse dans les tracas d'affaires besogneuses. M'est-il
permis de lui imposer ces chagrins pour la satisfaction de mon amour?
C'est à moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne le fais pas
sans crier, et sans me plaindre, et voilà pourquoi j'ai voulu vous voir
ici; c'est pour vous dire maintenant que je suis encore libre, le mot
que je ne pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous aime.
Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais rien; mais nos
baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent dans une même étreinte et
ses caresses se mêlèrent à mes caresses.
Éperdus, enivrés par la joie, exaltés par la douleur, nous n'étions plus
maîtres de nous.
Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai doucement. Je
l'aimais trop pour pouvoir résister à mon amour; et, d'un autre côté, je
l'aimais trop aussi pour vouloir emporter de cette dernière entrevue un
souvenir déshonoré.
--Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne peux pas te
regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu.
--Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi.
Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous restâmes
longtemps embrassés. Mais, grâce au ciel, je pus m'arracher à cette
étreinte, et, me bouchant les oreilles, fermant les yeux, je me sauvai
en courant.