XL

Le séjour de Clotilde et de son père à Toulon se prolongea pendant

plusieurs semaines. Enfin je reçus une lettre qui m'apprenait leur

retour à Cassis et m'invitait à venir passer une journée avec eux.

J'aurais voulu partir aussitôt, mais je n'avait plus ma liberté

d'autrefois, mes journées étaient prises à mon bureau depuis huit heures

du matin jusqu'à sept heures du soir, et je ne pouvais plus disposer que

de mes seuls dimanches.

Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la réception de cette lettre

ou plutôt le samedi, car la voiture pour Cassis, partant de Marseille le

soir, à quatre heures, je ne pus me mettre en route que le samedi soir

après mon bureau. Avec ma liberté, j'avais aussi perdu mon cheval et

c'était quatre lieues à faire à pied. Mais il n'y avait pas là de quoi

m'effrayer et je franchis gaiement cette distance; la marche est bonne

pour les rêveurs et les amoureux; en occupant le corps, elle active la

fantaisie de l'esprit qui s'échauffe et s'emporte. Le temps d'ailleurs

m'était propice: la nuit était douce et la lune, dans son premier

croissant, éclairait de sa pâle lumière un ciel bleu criblé d'étoiles,

le silence mystérieux de la montagne déserte n'était troublé que par

le bruit de la mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du

chemin.

J'allai frapper à la porte de la _Croix-Blanche_, et, après une station

assez longue, la servante, endormie comme à l'ordinaire, vint m'ouvrir.

Je ne me rappelle pas avoir passé une meilleure nuit: mon sommeil fut un

long rêve dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena dans

une délicieuse féerie.

Le lendemain matin, j'eus peine à attendre le moment du déjeuner; mais,

rendu prudent par l'espoir même de mon amour, je m'imposai le devoir de

ne pas faire d'imprudence et de n'arriver chez le général qu'à une heure

convenable. C'était un sacrifice que je faisais à Clotilde; elle me

saurait gré de lui laisser toute sa liberté et trouverait bien moyen de

me récompenser de cette attente irritante.

Enfin l'heure sonna et au deuxième coup je tirai la sonnette du général.

Mais en entrant dans le salon je m'arrêtai frappé au coeur; assis près

du général mais tourné vers Clotilde, à laquelle il s'adressait, se

tenait M. de Solignac.

Comme je restais immobile, le général me tendit la main.

--Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience, d'abord pour

vous serrer la main et puis ensuite pour deux mots d'explication qui me

paraissent inutiles, mais qu'on croit nécessaires.

--Cette explication, dit M. de Solignac en s'avançant de deux pas, c'est

moi qui tiens à vous la donner: Si, dans notre rencontre, j'ai montré

envers vous trop de vivacité, trop d'exigences, je vous en témoigne mes

vifs regrets. Nous étions dans des circonstances où les paroles vont

souvent au delà de la volonté. Chacun de notre côté nous obéissions à

notre devoir, là est notre excuse.

Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours auquel j'étais

loin de m'attendre, Clotilde tenait ses yeux fixés sur les miens, et

l'expression de son regard n'était pas douteuse, je devais tendre la

main à M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait.

--Les opinions ne doivent pas diviser les honnêtes gens, dit le général,

il n'y a que l'honneur; mais l'honneur n'a rien à voir dans cette

affaire, où vous avez fait, l'un et l'autre, ce que vous deviez.

Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant, et littéralement

avec ses yeux elle prit ma main pour la mettre dans celle que M. de

Solignac me tendait. Mais le contact de cette main rompit ce charme

irrésistible, tout mon être se révolta dans une horripilation nerveuse,

comme à un attouchement immonde.

Après avoir salué le général, je revins à Clotilde et m'inclinai vers

elle.

--Que m'avez-vous fait faire? dis-je à voix basse.

--Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois mots qui me

brûlèrent.

Toute la journée fut employée à chercher l'occasion de me trouver seul

un moment avec Clotilde; mais, bien qu'elle parût se prêter à mon désir,

il nous fut impossible de rencontrer ce tête-à-tête.

Rien de ce que nous préparions ne se réalisa selon nos arrangements, et,

jusqu'au soir, M. de Solignac vint toujours se mettre entre nous.

Humilié de ma lâcheté du matin, j'étais irrité par cette continuelle

surveillance au point d'en perdre toute prudence: heureusement Clotilde

veillait sur ma colère, et d'un regard ou d'un mot me rappelait à la

raison.

Le soir s'approchait, et j'allais être obligé de repartir sans avoir pu

lui parler, lorsque franchement et devant tout le monde elle m'appela

près d'elle.

--Messieurs, n'écoutez pas, dit-elle à M. de Solignac, à l'abbé Peyreuc

et à son père, j'ai deux mots à dire à M. de Saint-Nérée; c'est un

secret que vous ne devez pas connaître.

--Un secret de petite fille, dit l'abbé en plaisantant.

--Non, un secret de grande fille.

Et, m'attirant dans un angle du salon:

--Il faut que je vous parle, dit-elle à voix basse; ici c'est

impossible. Tâchez de prendre un visage souriant en écoutant ce que je

vais vous dire. Trouvez-vous après-demain matin au cabanon; arrivez la

nuit par les bois, et faites en sorte de n'être pas aperçu. Vous vous

cacherez dans le hangar en m'attendant. Si à neuf heures je ne suis pas

arrivée, c'est qu'il me sera impossible de venir. Apportez toutes mes

lettres.

--Eh bien! dit l'abbé Peyreuc, la confession est longue.

--Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque vous êtes

curieux, monsieur l'abbé, je peux vous la répéter si vous voulez; il n'y

a de secret que pour mon père et M. de Solignac.

--Y pensez-vous, chère enfant, répéter une confession?

Ces quelques mots me permirent de me remettre et de prendre une

contenance.

Je revins à Marseille profondément troublé, partagé entre l'angoisse

et le bonheur. Me parler dans ce cabanon; pourquoi ce mystère et ces

précautions? Pourquoi m'avoir demandé d'apporter ses lettres?

Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi de manière à

arriver à Cassis de bonne heure, car pour gagner le cabanon du général

bâti à la limite des grands bois qui s'étendent jusqu'au cap de l'Aigle,

je devais traverser le village.

J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et, comme la lune était

couchée depuis plus d'une heure, je ne fis pas de rencontre dangereuse;

quelques chiens, éveillés par le bruit de mes pas sur les cailloux

roulants, me saluèrent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient se

répétant et se répondant dans le lointain, mais ce fut tout. Assis dans

le hangar, sur une botte de roseaux, j'attendis.

A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barrière grinçant sur

ses gonds rouillés. C'était Clotilde. Elle vint droit au hangar.

Avant qu'elle eût pu dire un mot, elle fut dans mes bras, et longtemps

je la tins serrée, embrassée, sans échanger une parole; nos coeurs, nos

regards se parlaient.

Elle se dégagea enfin; puis, reculant de quelques pas et me regardant

longuement:

--Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une voix navrée.

Je fus épouvanté de son accent et j'eus la sensation brutale d'un coup

mortel.

--Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car ce que j'ai à

vous apprendre est terrible.

--Parlez, parlez, chère Clotilde, cette angoisse est affreuse.

--C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais avant de vous

porter de ma propre main le coup douloureux qui va vous atteindre,

il est d'autres paroles que je veux dire et que d'abord vous devez

entendre. Celles-là ne vous seront pas cruelles.

En prononçant ces derniers mots son regard désolé s'attendrit.

--Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez parlé de votre

amour et jamais je ne vous ai répondu d'une façon précise. Si j'ai agi

ainsi ce n'était point par prudence ou par duplicité; ce n'était pas non

plus parce que je restais insensible à votre amour. Non. Mais je voulais

que mon aveu, je voulais que le mot «je vous aime» ne sortit point des

lèvres de la jeune fille, mais fût dit par la femme à son mari.

--Chère Clotilde, cher ange!

--Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est démon, ou, plus justement,

c'est malheureuse, car cet aveu qui m'échappe maintenant dans cette

heure solennelle, c'est la jeune fille qui le fait, ce n'est pas la

femme.

--Clotilde, mon Dieu!

--Oui, tremblez, désolez-vous! Vos craintes, par malheur, resteront

toujours au-dessous de l'épouvantable vérité; votre femme, je ne pourrai

l'être jamais, car je vais devenir celle d'un autre.

Elle se détourna vers le mur et cacha sa tête entre ses mains. Pour moi,

immobile devant elle, je restai partagé entre la douleur la plus atroce

que j'aie ressentie jamais et la douleur folle.

Après un certain temps, elle reprit:

--Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si vous voulez; la mort de

votre main me sera moins douloureuse que la vie que je dois accepter.

Je baissai les yeux.

--Il y a quelque temps, vous avez pris une résolution qui vous a été

terriblement douloureuse. Et cependant vous n'avez pas hésité, et vous

vous êtes sacrifié à votre devoir. Aujourd'hui, c'est à mon tour de

souffrir et de me sacrifier au mien. J'épouse M. de Solignac.

A ce nom la fureur m'emporta et je me lançai sur elle; mais elle ne

recula point et ses yeux restèrent fixés sur les miens; mes mains levées

pour l'étouffer s'abaissèrent; je retombai anéanti contre les roseaux.

--Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'écoutiez, non pour que je me

justifie, mais pour que vous compreniez comment ce malheur, comment ce

crime est possible. Mon père n'est pas riche, vous le savez, et même ses

affaires sont fort embarrassées; en ces derniers temps, on lui avait

fait espérer que si les projets du prince réussissaient il serait nommé

sénateur. Le sénat c'était pour lui la fortune et pour moi c'était

l'indépendance; j'étais libre de devenir la femme de celui que j'aime;

mais cette espérance ne se réalise pas: mon père ne sera pas sénateur,

et M. de Solignac l'est ou plutôt il le sera dans quelques jours.

Comment ce changement s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y

ait là-dessous quelque machination infâme, c'est possible. Je ne suis

sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un homme que je n'aime

pas, et que je ne peux pas aimer, car j'en aime un autre.

--Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas accepter cet homme.

--Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois. Puis-je laisser mon

père dans la misère? puis-je lui demander d'attendre que vous vous soyez

refait une position? Vous savez bien qu'à son âge on n'attend pas.

Et puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais, car

j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais mon père! pensez à ce que

serait sa vieillesse dans les tracas d'affaires besogneuses. M'est-il

permis de lui imposer ces chagrins pour la satisfaction de mon amour?

C'est à moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne le fais pas

sans crier, et sans me plaindre, et voilà pourquoi j'ai voulu vous voir

ici; c'est pour vous dire maintenant que je suis encore libre, le mot

que je ne pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous aime.

Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais rien; mais nos

baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent dans une même étreinte et

ses caresses se mêlèrent à mes caresses.

Éperdus, enivrés par la joie, exaltés par la douleur, nous n'étions plus

maîtres de nous.

Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai doucement. Je

l'aimais trop pour pouvoir résister à mon amour; et, d'un autre côté, je

l'aimais trop aussi pour vouloir emporter de cette dernière entrevue un

souvenir déshonoré.

--Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne peux pas te

regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu.

--Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi.

Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous restâmes

longtemps embrassés. Mais, grâce au ciel, je pus m'arracher à cette

étreinte, et, me bouchant les oreilles, fermant les yeux, je me sauvai

en courant.

Clotilde Martory · 第 43 / 65 题