XXXVII

Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'éviter, mais il

m'interpella directement, et je fus obligé de m'arrêter.

Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait horreur, et

j'avais peur de me laisser emporter par mon indignation.

--Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez sur

Entrecastaux, où vous attendrez des ordres; le village est important,

vous pourrez loger votre détachement chez l'habitant; vous veillerez à

ce que vos hommes soient bien soignés, la journée de demain sera rude.

Cependant j'espère que l'exemple que nous venons de faire aura facilité

notre tâche. A demain.

Puis, s'approchant de moi:

--Je regrette, dit-il à mi-voix, que notre discussion ait eu des

témoins, mais j'espère qu'ils ne parleront point.

--Et moi j'espère qu'ils parleront.

--Alors comme vous voudrez.

Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon qui marchait

sur ses talons, et du gendarme qui venait à cinq ou six pas derrière

eux, le fusil à la main, horriblement pâle sous son bandeau noir.

Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brisé les liens qui

me retenaient, le voile qui m'enveloppait de ses ombres s'était déchiré,

je voyais mon devoir.

Peu de temps après que M. de Solignac eut disparu, je quittai la salle

de la mairie, où j'étais resté seul.

Le cadavre du malheureux bûcheron était étendu dans la cour, au pied du

mur contre lequel il avait été fusillé. Près de lui, le prêtre qu'on

avait été chercher était agenouillé et priait.

Au bruit que firent mes éperons sur les dalles sonores, il releva la

tête et me regarda.

Je m'approchai; le cadavre était couché la face contre terre; on ne

voyait pas comment il avait été frappé; une seule blessure était

apparente, celle qui avait été faite par le pistolet. Le coup avait été

tiré à bout portant dans l'oreille; les cheveux étaient roussis.

--Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit le prêtre d'une

voix tremblante; cette exécution est épouvantable. Je ne sais si cet

exemple était nécessaire comme on le dit; mais, je vous en prie,

monsieur le capitaine, au nom de Dieu, faites qu'il ne se répète pas. Ce

malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser personne.

--Priez pour lui, monsieur le curé, c'est un martyr.

Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des femmes, des enfants

qui couraient çà et là en criant; devant la fontaine, on avait amoncelé

des sarments de vigne et des branches de pin qui formaient un immense

brasier pétillant. On chantait et on se réjouissait.

Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant avec les femmes et

les jeunes filles.

J'allai à eux pour leur demander où était le lieutenant. Ils

m'envoyèrent à l'auberge, où je trouvai Mazurier, finissant son dîner.

Je lui répétai les ordres qui m'avaient été donnés par M. de Solignac,

et lui dis de prendre le commandement du détachement.

--Et vous, capitaine?

--Moi, je reste ici.

Il me regarda en dessous; mais malgré l'envie qu'il en avait, il n'osa

pas me poser la question qui était sur ses lèvres.

Je lui répétai les instructions du colonel et lui demandai de les suivre

exactement pendant tout le temps que le détachement serait sous ses

ordres.

--J'aurai votre petit discours toujours présent à l'esprit, me dit-il,

et s'il est besoin, je le répéterai à nos hommes; vous pouvez compter

sur moi. Puis-je vous demander qui vous gardez avec vous?

--Personne.

--Personne! s'écria-t-il avec stupéfaction.

--Pas même mon ordonnance.

La surprise l'empêcha de me poser une question incidente, et il n'osa

pas m'interroger directement.

Le moment était arrivé de se préparer au départ, je le lui rappelai. Il

sortit pour donner ses ordres, et bientôt j'entendis la sonnerie des

trompettes.

Je vis les hommes courir, puis bientôt après j'entendis le trot des

chevaux sur le pavé. Le chemin qui conduisait à Entrecastaux passait

devant l'auberge.

Ils allaient arriver; je quittai la fenêtre où je me tenais

machinalement le nez collé contre les vitres, et, reculant de quelques

pas, je me plaçai derrière le rideau; de la rue on ne me voyait pas,

mais moi je voyais la rue.

Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de mon côté, était

l'Alsacien Zigang: il était déjà au régiment lorsque j'y étais arrivé,

et il avait sonné la première fanfare qui m'avait salué. J'entends la

voix du commandant, disant: «Trompettes, fermez le ban;» et je vois au

milieu des éclairs des sabres le vieux Zigang sur son cheval blanc.

Voici le maréchal des logis Groual, qui m'a sauvé la vie en Afrique, et

que, malgré toutes mes démarches, je n'ai pas encore pu faire décorer.

Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats avec qui j'ai fait

campagne pendant six années consécutives.

Ce sont mes souvenirs qui défilent devant moi, mes souvenirs de

jeunesse, de gaieté, de bataille, de bonheur. Ils sont passés. Et sur

le pavé de la rue, je n'entends plus qu'un bruit vague, qui bientôt

s'évanouit au tournant du chemin.

Un petit nuage de poussière s'élève; le vent l'emporte; c'est fini; je

ne vois plus rien, et une gouttelette chaude tombe de mes yeux sur ma

main: je ne suis plus soldat.

L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait me servir,

m'arracha à mes tristes réflexions.

Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis en route pour

Marseille. Mes soldats s'étaient dirigés vers l'est; moi j'allais vers

l'ouest. Nous nous tournions le dos; ils entraient dans la bataille, moi

j'entrais dans le repos.

Ces inquiétudes qui me tourmentaient depuis plusieurs semaines, ces

irrésolutions, ces luttes, m'avaient amené à ce résultat, de me séparer

de mes hommes au moment du combat.

Ah! pourquoi n'avais-je pas persisté dans ma démission lorsque j'avais

voulu la donner à mon colonel? Pourquoi étais-je revenu à Marseille?

L'esprit est ingénieux à nous chercher des excuses, à inventer sans

relâche de faciles justifications. Mais lorsque les circonstances qui

nécessitent ces excuses sont passées, nous nous condamnons d'autant plus

sévèrement que nous avons été plus indulgents pour nous innocenter.

Il ne s'agissait plus à cette heure de balancer une résolution et de

m'arrêter à celle qui s'accommodait avec mes secrets désirs. Le moment

des compromis hypocrites était passé, celui de la franchise était

arrivé.

J'étais revenu à Marseille pour Clotilde, et c'était pour Clotilde, pour

elle seule, que j'avais accepté le commandement qu'on m'avait donné.

Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur de perdre ma

position, mensonge; la vérité, c'était la peur de compromettre mon amour

et de perdre Clotilde.

Jusqu'où n'avais-je pas été entraîné par cette faiblesse d'un coeur

lâche? Maintenant, Dieu merci, l'irréparable était accompli, et ma

conscience était sauvée.

Mais mon amour? mais Clotilde?

L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas de mon cheval.

Malheureusement il était fatigué, et la distance était beaucoup trop

grande pour qu'il me fût possible de la franchir en une journée. Je

dus passer la nuit dans un petit village au delà de Brignoles, d'où je

partis le lendemain matin au jour naissant.

Je franchis les douze lieues qui me séparaient de Cassis en quatre

heures, et, après avoir mis à la _Croix-Blanche_ mon pauvre cheval qui

n'en pouvait plus, je courus chez le général Martory.

Comme mon coeur battait! C'était ma vie qui allait se décider.

Le général était sorti, mais Clotilde était à la maison. Je priai la

vieille servante de la prévenir de mon arrivée.

Elle accourut aussitôt.

--Vous! dit-elle en me tendant la main.

Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins embrassée, mes

yeux perdus dans les siens, oubliant tout, perdu dans l'ivresse de

l'heure présente.

Elle se dégagea doucement et, m'abandonnant sa main, que je gardai dans

les miennes:

--Comment êtes-vous ici? demanda-t-elle. Que se passe-t-il? J'ai reçu la

lettre par laquelle vous me disiez que vous partiez pour le Var.

--C'est du Var que j'arrive.

--Comme vous me dites cela!

--C'est que dans ces mots, bien simples par eux-mêmes, mon bonheur est

renfermé.

--Votre bonheur!

--Mon amour, chère Clotilde.

Elle me regarda, et je me sentis faiblir.

--Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander ce que vous

voulez faire de ma vie. Jusqu'à ce jour, des paroles décisives n'ont

point été échangées entre nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour

vous demander d'être ma femme, je n'attendais qu'une occasion propice.

--Et maintenant....

--Non, je ne viens pas maintenant vous adresser cette demande, car je

n'ai rien et ne suis rien; je viens vous dire seulement que je vous

aime.

Elle ne me retira point sa main, et ses yeux restèrent posés sur les

miens avec une expression de tristesse attendrie.

--Vous n'avez donc pas pensé à moi? dit-elle.

--J'ai pensé que vous n'aimeriez pas un homme qui se serait déshonoré.

La lutte a été terrible entre la peur de vous perdre et le devoir.

Êtes-vous perdue pour moi?

--Ne prononcez donc pas de pareilles paroles.

--Me permettez-vous de vous voir comme autrefois, de vous aimer comme

autrefois, ou me condamnez-vous à ne revenir jamais dans cette maison?

--Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette maison? Croyez-vous

donc que c'était votre uniforme qui faisait mes sentiments?

--Chère Clotilde!

Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit notre

entretien: c'était le général qui rentrait pour déjeuner et faisait

résonner les roulements de sa canne.

L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses paroles, m'avaient

rendu l'espérance, et avec elle la force. Mais ce n'était pas tout.

Comment le général allait-il accepter mon récit?

Je le recommençai long et circonstancié, en insistant surtout sur ma

démission que j'avais donnée au colonel, et que je n'avais reprise que

pour empêcher le sang de couler; du moment que les fusillades que je

réprouvais étaient ordonnées malgré moi, je devais me retirer.

Je suivais avec anxiété l'effet de ces explications. Le général resta

assez longtemps sans répondre, et j'eus un moment de cruelle angoisse.

--J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aimé votre démission quand

votre colonel a voulu vous donner le commandement du détachement envoyé

dans le Var, cela eût été plus net et plus crâne. On ne peut pas obliger

un honnête homme à faire ce que ses opinions lui défendent. L'abandon

de votre commandement devant l'ennemi me plaît moins: c'est presque une

désertion. Je comprends ce qui l'a amenée, mais enfin c'est grave. En

tout cas, il dépend de Solignac de lui donner le caractère qu'il voudra,

et je me charge de lui écrire là-dessus.

--Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble.

--Je vous en prie, laissez-moi agir à mon gré. J'ai mon idée. Et

maintenant, que comptez-vous faire, mon cher comte?

--Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le moment. Ce

qui m'inquiète et me tourmente, c'est votre sentiment; vos opinions

m'épouvantent, j'ai peur de vous avoir blessé.

--Blessé pour avoir obéi à vos convictions, allons donc. Touchez là,

mon ami: vous êtes un homme de coeur. J'aime l'armée, mais si la

Restauration ne m'avait pas mis à pied, je vous prie de croire que je

lui aurais... fichu ma démission, et plus vite que ça. On fait ce qu'on

croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais l'heure s'avance,

allons _dijuner_. Offrez votre bras à ma fille... Bayard.

Clotilde Martory · 第 40 / 65 题