XXXVI

Fusiller ce vieux bûcheron!

En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac; près de lui se

tenait un autre personnage portant l'habit civil et décoré de la Légion

d'honneur qui me fit un signe affirmatif comme pour confirmer et

souligner les paroles de M. de Solignac.

--Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme?

--Comment a-t-il été arrêté?

Je racontai son arrestation.

--Ainsi, de votre propre récit, il résulte qu'il se sauvait.

--Parfaitement.

--Il voulait se cacher?

--Sans doute.

--Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurgés; son aveu est

formel.

--Il n'a pas caché son intention.

--Il doit donc être considéré comme étant en état d'insurrection.

--Je le crois, et c'est ce qui m'a obligé à le maintenir en arrestation;

en même temps j'ai voulu le soustraire à l'exaspération de cette foule

affolée.

--Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de côté, et occupons-nous

seulement de ce bûcheron. C'est un insurgé, n'est-ce pas?

--Cela n'est pas contestable et lui-même n'a pas envie de le contester;

il avoue très-franchement son intention: il a voulu rejoindre ses amis

qui se sont soulevés pour défendre le droit et la justice, ou tout au

moins ce qu'ils considèrent comme tel.

--Bien; c'est un insurgé, vous le reconnaissez et lui-même le reconnaît

aussi. Voilà un point d'établi. Maintenant passons à un autre. Il a été

pris les armes à la main.

--C'est-à-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouillé qui ne serait pas

bon pour couper des choux.

--Eh bien, ce sabre caractérise son crime et devient la circonstance

aggravante qui vous oblige à le faire fusiller; l'ordre du ministre de

la guerre est notre loi; vous connaissez cet ordre: «Tout individu pris

les armes à la main sera fusillé.»

--Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme à ce mauvais sabre, ce

n'est même pas un joujou, dis-je en allant prendre le sabre qui était

resté sur une table.

Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant appel à son

singulier acolyte. Tous deux détournèrent la tête.

--Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots, dit enfin M. de

Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre du général Saint-Arnaud est

formel.

--Mais cet ordre est... n'est pas exécutable.

--En quoi donc?

--Il vise une loi qui n'a jamais autorisé pareille mesure.

--Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici pour discuter, nous ne

sommes pas législateurs et vous êtes militaire.

Malgré l'indignation qui me soulevait, je m'étais jusque-là assez bien

contenu; à ce mot, je ne fus plus maître de moi.

--C'est parce que je suis militaire, que je ne peux pas faire exécuter

un ordre aussi....

--Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de Solignac, que vous

n'avez pas à qualifier un ordre de votre supérieur; il existe, et du

moment que vous le connaissez, vous n'avez qu'une chose à faire; un

soldat obéit, il ne discute pas.

--Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous suis obligé de me le

faire comprendre, je ne discuterai donc pas davantage et je ferai ce que

mon devoir m'ordonne.

--Je n'en ai jamais douté; seulement, on peut comprendre son devoir de

différentes manières, et je vous prie de me permettre de vous demander

ce que votre devoir vous ordonne à l'égard de cet homme.

--De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorités compétentes.

--Très-bien; alors veuillez le faire remettre entre nos mains.

Et comme j'avais laissé échapper un geste d'étonnement:

--Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il; rien n'est plus juste:

précisément, nous sommes cette autorité compétente que vous demandez, et

comme nous n'avons pas encore mis le département en état de siége, c'est

l'autorité civile qui commande.

Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide où les paroles

s'étaient heurtées comme dans un combat; je sentis que la situation du

vieux bûcheron devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je

ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorité départementale, et

puisqu'ils réclamaient ce prisonnier qui n'était pas le mien d'ailleurs,

mais celui des paysans, je ne pouvais pas prendre les armes pour le

défendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes hommes pour le faire

fusiller, s'ils persistaient dans cette épouvantable menace, et à cela

j'étais parfaitement décidé. Ils ne le fusilleraient pas eux-mêmes.

--Ce bûcheron est dans la prison de la mairie, il vous appartient.

--Très-bien, dit M. de Solignac.

--Très-bien, répéta son acolyte.

--Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous désigner les hommes qui

doivent former le peloton d'exécution?

--Non, monsieur.

--Vous refusez d'obéir à notre réquisition? dit froidement M. de

Solignac.

--Absolument.

--Vous vous mettez en révolte contre l'ordre du ministre?

--Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous ne sommes pas des

bourreaux; mes hommes ne fusillent pas les prisonniers.

M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colère; il me regarda

durant quelques secondes, puis d'une voix qui tremblait légèrement et

trahissait ainsi ce qui se passait en lui:

--Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez pas compte de la

situation. Elle est grave, extrêmement grave. Tout le pays est soulevé.

L'armée de l'insurrection est formidable; elle s'accroît d'heure en

heure. Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes, et

l'état des troupes ne permet pas cette attaque aujourd'hui; il faudra la

différer jusqu'à demain, peut-être même jusqu'à après-demain. Pendant

ce temps, les paysans de cette contrée vont rejoindre les bandes

insurrectionnelles, et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir six ou

sept mille hommes devant nous, nous en aurons peut-être douze mille,

peut-être vingt mille; car les bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il

faut empêcher cette levée en masse et cette réunion. Nous n'avons qu'un

moyen: la terreur; il faut que toute la contrée soit envahie et domptée

par une force morale, puisqu'elle ne peut pas l'être par une force

matérielle. Quand on saura qu'un insurgé pris les armes à la main a été

fusillé, cela produira une impression salutaire. Ceux des paysans qui

veulent se soulever, resteront chez eux, et beaucoup de ceux qui sont

déjà incorporés dans les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt

mille hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou trois mille, et

encore beaucoup seront-ils ébranlés. Au lieu d'avoir à soutenir une

lutte formidable qui ferait couler des torrents de sang, nous n'aurons

peut-être qu'à paraître pour disperser ces misérables. Vous voyez bien

que la mort de ce prisonnier est indispensable; il est condamné par la

nécessité. Sans doute, cela est fâcheux pour lui, mais il est coupable.

J'étais atterré par ce langage froidement raisonné: je restai sans

répondre, regardant M. de Solignac avec épouvante.

--J'attends votre réponse, dit-il.

--J'ai répondu.

--Vous persistez dans votre refus?

--Plus que jamais.

--Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination, c'est de la

révolte, et dans des conditions terribles.

--Terribles, en effet.

--Pour vous, capitaine.

M. de Solignac s'emportait; son second se pencha à son oreille et lui

dit quelques mots à voix basse.

--C'est juste, répliqua M. de Solignac, allez.

Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement raide et

mécanique comme un automate. Presque aussitôt il rentra suivi de deux

gendarmes: un brigadier et un simple gendarme.

--Brigadier, dit M. de Solignac, il y a là un prisonnier qui a été pris

les armes à la main; vous allez le faire fusiller par vos hommes.

Ces paroles me firent comprendre que le malheureux bûcheron était perdu.

L'insurrection avait exaspéré les gendarmes; on les avait poursuivis,

maltraités, injuriés, désarmés; dans certains villages on s'était livré

sur eux, m'avait-on dit, à des actes de brutalité honteuse; ils

avaient à se venger, et pour beaucoup la répression était une affaire

personnelle. Si ce brigadier était dans ce cas, le prisonnier était un

homme mort.

En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier pâlit

affreusement, et il resta sans répondre regardant droit devant lui, une

main à la hauteur de la tête, l'autre collée sur son pantalon.

--Eh bien? demanda M. de Solignac.

Le brigadier ne bougea point, mais il pâlit encore.

--Êtes-vous sourd?

Alors le gendarme qui était près de lui s'avança de trois pas: il

portait un fusil de chasse à deux coups; un bandeau de soie noire lui

cachait la moitié du visage; une raie sanguinolente coulait sous ce

bandeau.

--Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs hommes, je

le fusillerai tout seul; le brigand payera pour ceux qui m'ont crevé

l'oeil.

Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant pas l'empêcher par

la force, je voulus au moins l'arrêter. Dans la salle de la mairie où

cette discussion avait lieu se trouvaient plusieurs personnes; le maire

de la commune, quelques notables et notre guide, c'est-à-dire le fils du

propriétaire qui avait été emmené en otage.

La vue de ce jeune homme qui marchait en long et en large, impatient de

tout ce retard, me suggéra une idée, et tandis que la foule continuait

au dehors ses chants et ses vociférations, je revins sur M. de Solignac,

en même temps que d'un geste j'arrêtais le gendarme qui allait sortir.

--Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empêcher l'effusion du sang et

vous oubliez que vous allez le faire couler.

--Le sang de ce misérable ne vaut pas celui que je veux ménager.

--Ce n'est pas de ce misérable que je veux parler maintenant, c'est des

otages qui sont aux mains des insurgés et qui peuvent devenir victimes

d'affreuses représailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille ses

prisonniers.

Puis, m'adressant à mon jeune guide:

--Parlez pour votre père, monsieur; demandez sa vie à M. de Solignac, et

vous tous, messieurs, demandez celle de vos amis qui ont été emmenés par

les insurgés.

On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se dégagea, et d'une

voix ferme:

--L'intérêt général est au-dessus de l'intérêt particulier, dit-il; il

faut que cette exécution soit un exemple.

--Mais mon père, mon père, s'écria le jeune châtelain.

--Nous le délivrerons. Gendarme, faites ce qui vous a été ordonné.

Alors, le maire s'avança vers M. de Solignac; je crus qu'il voulait

intercéder à son tour, et j'eus une lueur d'espérance.

--Il faudrait accorder un prêtre à ce misérable, dit-il.

--C'est juste; qu'on aille chercher le curé.

Une personne sortit, et comme elle avait sans doute sur son passage

annoncé la condamnation du prisonnier, il s'éleva de la foule une

clameur furieuse: des huées, des cris, des chants: «A mort! à mort!»

Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus bientôt obligé de

changer de place, car j'avais en face de moi le gendarme au bandeau noir

et sa vue m'exaspérait: il faisait craquer les batteries de son fusil

les unes après les autres.

Le prêtre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui et le conduisit à

la prison en faisant signe au gendarme de le suivre.

Dix minutes, un quart d'heure peut-être s'écoulèrent; puis tout à coup

deux détonations retentirent dans la cour de la mairie, dominant le

tapage de la foule; puis, après quelques secondes, ces deux détonations

furent suivies d'une autre moins forte: le coup de grâce donné avec un

pistolet.

Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra dans la salle.

Clotilde Martory · 第 39 / 65 题