Fusiller ce vieux bûcheron!
En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac; près de lui se
tenait un autre personnage portant l'habit civil et décoré de la Légion
d'honneur qui me fit un signe affirmatif comme pour confirmer et
souligner les paroles de M. de Solignac.
--Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme?
--Comment a-t-il été arrêté?
Je racontai son arrestation.
--Ainsi, de votre propre récit, il résulte qu'il se sauvait.
--Parfaitement.
--Il voulait se cacher?
--Sans doute.
--Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurgés; son aveu est
formel.
--Il n'a pas caché son intention.
--Il doit donc être considéré comme étant en état d'insurrection.
--Je le crois, et c'est ce qui m'a obligé à le maintenir en arrestation;
en même temps j'ai voulu le soustraire à l'exaspération de cette foule
affolée.
--Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de côté, et occupons-nous
seulement de ce bûcheron. C'est un insurgé, n'est-ce pas?
--Cela n'est pas contestable et lui-même n'a pas envie de le contester;
il avoue très-franchement son intention: il a voulu rejoindre ses amis
qui se sont soulevés pour défendre le droit et la justice, ou tout au
moins ce qu'ils considèrent comme tel.
--Bien; c'est un insurgé, vous le reconnaissez et lui-même le reconnaît
aussi. Voilà un point d'établi. Maintenant passons à un autre. Il a été
pris les armes à la main.
--C'est-à-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouillé qui ne serait pas
bon pour couper des choux.
--Eh bien, ce sabre caractérise son crime et devient la circonstance
aggravante qui vous oblige à le faire fusiller; l'ordre du ministre de
la guerre est notre loi; vous connaissez cet ordre: «Tout individu pris
les armes à la main sera fusillé.»
--Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme à ce mauvais sabre, ce
n'est même pas un joujou, dis-je en allant prendre le sabre qui était
resté sur une table.
Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant appel à son
singulier acolyte. Tous deux détournèrent la tête.
--Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots, dit enfin M. de
Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre du général Saint-Arnaud est
formel.
--Mais cet ordre est... n'est pas exécutable.
--En quoi donc?
--Il vise une loi qui n'a jamais autorisé pareille mesure.
--Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici pour discuter, nous ne
sommes pas législateurs et vous êtes militaire.
Malgré l'indignation qui me soulevait, je m'étais jusque-là assez bien
contenu; à ce mot, je ne fus plus maître de moi.
--C'est parce que je suis militaire, que je ne peux pas faire exécuter
un ordre aussi....
--Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de Solignac, que vous
n'avez pas à qualifier un ordre de votre supérieur; il existe, et du
moment que vous le connaissez, vous n'avez qu'une chose à faire; un
soldat obéit, il ne discute pas.
--Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous suis obligé de me le
faire comprendre, je ne discuterai donc pas davantage et je ferai ce que
mon devoir m'ordonne.
--Je n'en ai jamais douté; seulement, on peut comprendre son devoir de
différentes manières, et je vous prie de me permettre de vous demander
ce que votre devoir vous ordonne à l'égard de cet homme.
--De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorités compétentes.
--Très-bien; alors veuillez le faire remettre entre nos mains.
Et comme j'avais laissé échapper un geste d'étonnement:
--Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il; rien n'est plus juste:
précisément, nous sommes cette autorité compétente que vous demandez, et
comme nous n'avons pas encore mis le département en état de siége, c'est
l'autorité civile qui commande.
Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide où les paroles
s'étaient heurtées comme dans un combat; je sentis que la situation du
vieux bûcheron devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je
ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorité départementale, et
puisqu'ils réclamaient ce prisonnier qui n'était pas le mien d'ailleurs,
mais celui des paysans, je ne pouvais pas prendre les armes pour le
défendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes hommes pour le faire
fusiller, s'ils persistaient dans cette épouvantable menace, et à cela
j'étais parfaitement décidé. Ils ne le fusilleraient pas eux-mêmes.
--Ce bûcheron est dans la prison de la mairie, il vous appartient.
--Très-bien, dit M. de Solignac.
--Très-bien, répéta son acolyte.
--Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous désigner les hommes qui
doivent former le peloton d'exécution?
--Non, monsieur.
--Vous refusez d'obéir à notre réquisition? dit froidement M. de
Solignac.
--Absolument.
--Vous vous mettez en révolte contre l'ordre du ministre?
--Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous ne sommes pas des
bourreaux; mes hommes ne fusillent pas les prisonniers.
M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colère; il me regarda
durant quelques secondes, puis d'une voix qui tremblait légèrement et
trahissait ainsi ce qui se passait en lui:
--Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez pas compte de la
situation. Elle est grave, extrêmement grave. Tout le pays est soulevé.
L'armée de l'insurrection est formidable; elle s'accroît d'heure en
heure. Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes, et
l'état des troupes ne permet pas cette attaque aujourd'hui; il faudra la
différer jusqu'à demain, peut-être même jusqu'à après-demain. Pendant
ce temps, les paysans de cette contrée vont rejoindre les bandes
insurrectionnelles, et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir six ou
sept mille hommes devant nous, nous en aurons peut-être douze mille,
peut-être vingt mille; car les bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il
faut empêcher cette levée en masse et cette réunion. Nous n'avons qu'un
moyen: la terreur; il faut que toute la contrée soit envahie et domptée
par une force morale, puisqu'elle ne peut pas l'être par une force
matérielle. Quand on saura qu'un insurgé pris les armes à la main a été
fusillé, cela produira une impression salutaire. Ceux des paysans qui
veulent se soulever, resteront chez eux, et beaucoup de ceux qui sont
déjà incorporés dans les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt
mille hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou trois mille, et
encore beaucoup seront-ils ébranlés. Au lieu d'avoir à soutenir une
lutte formidable qui ferait couler des torrents de sang, nous n'aurons
peut-être qu'à paraître pour disperser ces misérables. Vous voyez bien
que la mort de ce prisonnier est indispensable; il est condamné par la
nécessité. Sans doute, cela est fâcheux pour lui, mais il est coupable.
J'étais atterré par ce langage froidement raisonné: je restai sans
répondre, regardant M. de Solignac avec épouvante.
--J'attends votre réponse, dit-il.
--J'ai répondu.
--Vous persistez dans votre refus?
--Plus que jamais.
--Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination, c'est de la
révolte, et dans des conditions terribles.
--Terribles, en effet.
--Pour vous, capitaine.
M. de Solignac s'emportait; son second se pencha à son oreille et lui
dit quelques mots à voix basse.
--C'est juste, répliqua M. de Solignac, allez.
Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement raide et
mécanique comme un automate. Presque aussitôt il rentra suivi de deux
gendarmes: un brigadier et un simple gendarme.
--Brigadier, dit M. de Solignac, il y a là un prisonnier qui a été pris
les armes à la main; vous allez le faire fusiller par vos hommes.
Ces paroles me firent comprendre que le malheureux bûcheron était perdu.
L'insurrection avait exaspéré les gendarmes; on les avait poursuivis,
maltraités, injuriés, désarmés; dans certains villages on s'était livré
sur eux, m'avait-on dit, à des actes de brutalité honteuse; ils
avaient à se venger, et pour beaucoup la répression était une affaire
personnelle. Si ce brigadier était dans ce cas, le prisonnier était un
homme mort.
En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier pâlit
affreusement, et il resta sans répondre regardant droit devant lui, une
main à la hauteur de la tête, l'autre collée sur son pantalon.
--Eh bien? demanda M. de Solignac.
Le brigadier ne bougea point, mais il pâlit encore.
--Êtes-vous sourd?
Alors le gendarme qui était près de lui s'avança de trois pas: il
portait un fusil de chasse à deux coups; un bandeau de soie noire lui
cachait la moitié du visage; une raie sanguinolente coulait sous ce
bandeau.
--Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs hommes, je
le fusillerai tout seul; le brigand payera pour ceux qui m'ont crevé
l'oeil.
Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant pas l'empêcher par
la force, je voulus au moins l'arrêter. Dans la salle de la mairie où
cette discussion avait lieu se trouvaient plusieurs personnes; le maire
de la commune, quelques notables et notre guide, c'est-à-dire le fils du
propriétaire qui avait été emmené en otage.
La vue de ce jeune homme qui marchait en long et en large, impatient de
tout ce retard, me suggéra une idée, et tandis que la foule continuait
au dehors ses chants et ses vociférations, je revins sur M. de Solignac,
en même temps que d'un geste j'arrêtais le gendarme qui allait sortir.
--Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empêcher l'effusion du sang et
vous oubliez que vous allez le faire couler.
--Le sang de ce misérable ne vaut pas celui que je veux ménager.
--Ce n'est pas de ce misérable que je veux parler maintenant, c'est des
otages qui sont aux mains des insurgés et qui peuvent devenir victimes
d'affreuses représailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille ses
prisonniers.
Puis, m'adressant à mon jeune guide:
--Parlez pour votre père, monsieur; demandez sa vie à M. de Solignac, et
vous tous, messieurs, demandez celle de vos amis qui ont été emmenés par
les insurgés.
On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se dégagea, et d'une
voix ferme:
--L'intérêt général est au-dessus de l'intérêt particulier, dit-il; il
faut que cette exécution soit un exemple.
--Mais mon père, mon père, s'écria le jeune châtelain.
--Nous le délivrerons. Gendarme, faites ce qui vous a été ordonné.
Alors, le maire s'avança vers M. de Solignac; je crus qu'il voulait
intercéder à son tour, et j'eus une lueur d'espérance.
--Il faudrait accorder un prêtre à ce misérable, dit-il.
--C'est juste; qu'on aille chercher le curé.
Une personne sortit, et comme elle avait sans doute sur son passage
annoncé la condamnation du prisonnier, il s'éleva de la foule une
clameur furieuse: des huées, des cris, des chants: «A mort! à mort!»
Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus bientôt obligé de
changer de place, car j'avais en face de moi le gendarme au bandeau noir
et sa vue m'exaspérait: il faisait craquer les batteries de son fusil
les unes après les autres.
Le prêtre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui et le conduisit à
la prison en faisant signe au gendarme de le suivre.
Dix minutes, un quart d'heure peut-être s'écoulèrent; puis tout à coup
deux détonations retentirent dans la cour de la mairie, dominant le
tapage de la foule; puis, après quelques secondes, ces deux détonations
furent suivies d'une autre moins forte: le coup de grâce donné avec un
pistolet.
Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra dans la salle.