XXIV

Étant donné le caractère du personnage que je devais voir, il fallait

conclure de son absence qu'il ne trouvait pas prudent de rentrer chez

lui, soit qu'il eût peur d'être arrêté comme tant de représentants

l'avaient été, soit, ce qui était plus probable, qu'il craignît d'être

entraîné à se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant que ce

gouvernement fût solidement établi.

Dans ces conditions, j'étais exposé à rester longtemps à Paris, car les

chances de Louis-Napoléon me paraissaient bien fragiles; la France, qui

s'était unanimement soulevée contre Paris au moment des journées de

juin, ne serait pas moins énergique contre cette révolution sans doute.

Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au jour où il ne verrait

plus de danger à ressusciter, pour prendre parti.

Je n'avais donc qu'une chose à faire, retourner aux Champs-Élysées,

comme je l'avais promis, et si je ne le trouvais pas, partir pour

Marseille, après avoir remis mes papiers à M. de Planfoy. Par ce moyen,

tout me semblait concilié.

J'arrivai un peu après six heures aux Champs-Élysées, et ce qui m'avait

paru probable se trouva une réalité; mon personnage n'était pas rentré

et on l'attendait toujours, mais je dois le dire, sans inquiétude

apparente.

Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine, pour aller chez

M. de Planfoy, qui habite, rue de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois

«une petite maison» ou «une folie.» Il a reçu cette maison dans un

héritage, et comme il est peu fortuné, il a trouvé commode de l'habiter;

le jardin qui l'entoure est vaste, et pour Mme de Planfoy qui adore

ses enfants, c'est une considération qui l'a fait passer sur les

inconvénients du quartier; ils vivent là un peu comme en province, mais

au moins ils ont de l'air et de l'espace.

Quand je quittai les Champs-Élysées, le jour commençait à poindre, mais

sombre et pluvieux; cependant il était assez clair pour que j'aperçusse,

aussi loin que mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes:

infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les Champs-Élysées

et aux abords des Tuileries.

Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les boulevards, curieux

de voir une dernière fois l'aspect de la ville. Paris semblait endormi

d'un sommeil de mort.

Cependant, à mesure que j'avançais, je remarquai une certaine animation;

des groupes se formaient dans lesquels on discutait fiévreusement, mais

sans crier. On s'arrêtait devant les affiches posées pendant la nuit, et

toutes ces affiches ne provenaient pas de la Préfecture de police; j'en

lus plusieurs qui appelaient le peuple aux armes; les unes annonçaient

que Louis-Napoléon était mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen,

Strasbourg s'étaient soulevés pour défendre la Constitution. Les agents

de police arrachaient ces affiches, mais on en trouvait cependant

partout, sur les volets, sur les portes, sur les troncs d'arbres.

Cela indiquait bien évidemment que des tentatives de résistance

s'organisaient.

Mais que pourrait faire cette résistance? les précautions militaires

étaient prises et paraissaient redoutables; des maisons d'angle étaient

occupées par les soldats et à chaque instant on entendait les tambours

et les clairons des troupes qui défilaient pour aller occuper des

positions. Ainsi, à partir du boulevard des Filles-du-Calvaire, je

marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui venait s'établir sur la

place de la Bastille. Devant ces troupes, les groupes qui occupaient les

boulevards se dispersaient et rentraient dans les rues latérales.

Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation me parut plus

grande: des rassemblements d'ouvriers encombraient les trottoirs et ne

paraissaient pas disposés à entrer dans les ateliers; des individus

vêtus en bourgeois allaient de groupes en groupes et paraissaient les

haranguer. En passant je m'arrêtai.

--Voulez-vous donc laisser rétablir l'empire? dit l'un de ces individus.

--Napoléon est mort, répliqua un ouvrier.

--Pourquoi nous avez-vous désarmés aux jours de juin? dit un autre avec

colère.

--On rétablit le suffrage universel, dit un troisième.

Mais à ce moment il se fit un bruit du côté de la Bastille, qui

interrompit ce colloque; des omnibus, escortés par quelques lanciers,

remontaient la rue.

--Les représentants qu'on emmène à Vincennes, cria une voix.

Les groupes s'agitèrent, un mouvement général se produisit, quelques

voix crièrent: «Délivrons-les,» et l'on vit quelques hommes courir à la

tête des chevaux.

Le convoi s'arrêta; que se passa-t-il alors, je ne le sais pas

précisément, car je n'entendis pas ce qui se dit; je vis seulement qu'un

colloque rapide s'engagea entre ceux qui avaient arrêté les omnibus et

ceux qui se trouvaient dans ces omnibus. Puis, après un court moment

d'attente, les voitures se mirent en route.

--Ils ne veulent pas être délivrés, cria une voix.

Alors des rires éclatèrent dans la foule se mêlant à des huées, et le

souvenir du mot que j'avais entendu la veille en regardant défiler ces

représentants me revint à la mémoire: «Tout ça, c'est pour la farce.»

Je continuai mon chemin jusqu'à la rue de Reuilly, étrangement

impressionné.

--Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer, je parie que

tu n'as pas trouvé ceux que tu cherchais et que tu viens me demander de

garder les papiers que tu n'as pu remettre toi-même.

Je lui racontai mes visites aux Champs-Élysées.

--Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant tristement; si

tu avais eu mon expérience des choses et des hommes, tu serais parti

hier soir et tu n'aurais point répété ces visites inutiles. Les gens en

évidence qui couchent chez eux en temps de révolution sont des braves,

et dans le monde politique les braves sont rares. Hier, après t'avoir

quitté, j'ai vu un personnage de ce monde qui le matin, en apprenant

l'arrestation bien réussie des députés, a accepté de faire partie du

gouvernement; à une heure, quand il a su que les représentants réunis à

la mairie du dixième organisaient la résistance, il a fait dire qu'il

refusait; à quatre heures, quand les représentants ont été coffrés à

la caserne du quai d'Orsay, il a accepté. Le tien appartient à cette

variété, seulement, plus habile, il se cache et ne rend point publiques

ses hésitations: il aura toujours été de coeur avec le parti qui

finalement triomphera, empêché seulement par des circonstances

indépendantes de sa volonté de manifester hautement ses opinions et

ses désirs. Donne ton paquet; je le lui porterai. Quel malheur que ces

papiers ne m'appartiennent pas! je m'en servirais pour lui faire une

belle peur.

Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai ma main.

--Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonté de ton père sera sacrée

pour moi comme elle l'est pour toi; je ne voudrais pas plaisanter avec

son souvenir, si justifiable que fût la plaisanterie. Tu pars donc?

--Dans une heure.

--Eh bien! je vais te conduire quelques pas.

Il était en vareuse du matin, avec un foulard au cou; il se coiffa d'un

mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la porte.

Au moment où nous sortions, madame de Planfoy parut.

--Est-ce que vous sortez? dit-elle à son mari.

--Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue.

--Soyez prudent, je vous en prie.

Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun danger, je lui

racontai ce qui venait de se passer dans la rue du Faubourg, quand on

avait voulu délivrer les représentants.

Mais elle secoua la tête et réitéra à M. de Planfoy ses recommandations.

--Je reviens tout de suite.

Nous avions fait à peine quelques pas dans la rue de Reuilly, quand

nous entendîmes une clameur derrière nous, c'est-à-dire vers la rue du

Faubourg-Saint-Antoine; en nous retournant, nous aperçûmes des hommes

qui couraient.

--Je ne suis pas aussi assuré que toi, qu'il ne se passera rien de grave

aujourd'hui, me dit M. de Planfoy; il y a eu toute la nuit des allées

et venues dans le faubourg, et bien certainement on a dû essayer

d'organiser une résistance; les révolutions populaires ne s'improvisent

pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours généralement, pour mettre

leurs combattants sur pied. Nous ne sommes qu'au deuxième jour.

Pendant qu'il me parlait ainsi, nous étions revenus en arrière: nous

eûmes alors l'explication du tumulte que nous avions entendu.

Une barricade était commencée au coin des rues Cotte et

Sainte-Marguerite, et des représentants ceints de leur écharpe

parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine en criant: «Aux armes!

vive la République!»

Cette barricade n'avait aucune solidité; elle était formée d'un omnibus

renversé et de deux charrettes, et c'était à peine si elle obstruait le

milieu de la chaussée, assez large en cet endroit.

Les défenseurs qui devaient combattre derrière ce mauvais abri n'étaient

pas non plus bien redoutables: c'était à peine s'ils atteignaient le

nombre d'une centaine, et encore, dans cette centaine, en voyait-on

plusieurs qui ne paraissaient guère résolus, allant de çà de là,

causant, s'arrêtant, regardant au loin, tantôt du côté de la Bastille,

tantôt du côté de la barrière du Trône, comme s'ils avaient d'autres

préoccupations que de se battre.

Au coin de chaque rue, des rassemblements assez compactes commençaient à

se masser; mais ils étaient composés de curieux et d'indifférents.

Je n'avais jamais vu de révolution; en 1830, j'étais enfant, et, en

1848, j'étais en Afrique; je fus surpris de ce calme apathique, et il me

sembla que les représentants et ceux qui les accompagnaient en criant:

«Aux armes!» s'adressaient à des sourds; ils criaient dans le vide,

leurs voix n'éveillaient aucun écho.

Parmi ces représentants se trouvait celui que nous avions vu la veille

sur la place de la Bastille et qui avait voulu entraîner le peuple.

Clotilde Martory · 第 26 / 65 题