XXIII

Il était trois heures: le train que je voulais prendre partait à huit

heures du soir, je n'avais donc que très peu de temps à moi pour porter

ces papiers à leurs adresses; je me mis en route aussitôt.

J'avais quatre courses à faire; dans le quartier de l'Observatoire, aux

Champs-Élysées, dans la Chaussée-d'Antin et rue du Rocher.

Je commençai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me fit n'était pas de

nature à m'encourager à persister dans l'accomplissement de ma mission.

La personne que j'allais chercher habite une de ces maisons assez

nombreuses dans ce quartier qui participent à la fois de la maison de

santé, de l'hôtel meublé et du couvent. Elle me reçut tout d'abord avec

une grande affabilité et me parla de mon père en termes sympathiques,

mais quand je lui tendis la liasse de papiers qui portait son nom, elle

changea brusquement de physionomie, l'affabilité fut remplacée par la

dureté, le calme par l'inquiétude.

--Comment, dit-elle, en me prenant vivement la liasse des mains, c'est

pour me remettre ces lettres insignifiantes que vous vous êtes exposé à

parcourir Paris un jour de révolution?

--Mon père m'avait chargé de remettre ce paquet entre vos mains, et

comme je pars ce soir pour rejoindre mon régiment, je ne pouvais pas

choisir un autre jour. Au reste je n'ai couru aucun danger.

--Vous avez couru celui d'être arrêté, fouillé, et bien que ces lettres

n'aient aucune importance....

--J'ai cru, à la façon dont mon père me les recommandait, qu'elles

avaient un intérêt pour vous.

--Aucun; cependant, en ces temps de révolution, il eût été mauvais

qu'elles tombassent aux mains de personnes étrangères qui eussent pu les

interpréter faussement.

Bien que ces lettres n'eussent aucun intérêt, aucune importance comme

on me le disait, on les comptait cependant attentivement et on les

examinait.

--Il eût fallu que je fusse tué, dis-je avec une certaine raideur.

--Ou simplement arrêté, et les deux étaient possibles, cher monsieur;

tandis qu'en gardant ces papiers chez vous, vous supprimiez tout danger,

surtout en déchirant l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre père

était assurément un homme auquel on pouvait se fier en toute confiance,

mais peut-être portait-il la précaution jusqu'à l'extrême.

--Mon père n'avait souci que de son devoir.

--Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il y a des moments

pour faire son devoir.

Je me levai vivement.

--J'aurais été peiné que pour une liasse de documents insignifiants,

vous vous fussiez trouvé pris dans des... complications désagréables,

pour vous d'abord et aussi pour ceux qui se seraient trouvés entraînés

avec vous, innocemment.

Ce fut tout mon remercîment, et je me retirai sans répondre aux

génuflexions et aux pas glissés qui accompagnèrent ma sortie. A la

Chaussée-d'Antin, l'accueil fut tout autre, et quand je tendis mon

paquet cacheté, on me l'arracha des mains plutôt qu'on ne me le prit.

--Votre père était un bien brave homme, et vous, capitaine, vous

êtes son digne fils; votre main, je vous prie, que je la serre avec

reconnaissance.

Je tendis ma main.

--Voilà les hommes qu'on regrette; il a pensé à vous charger de ces

papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le voir. Quand j'ai appris sa

maladie, j'ai eu l'idée d'aller lui rendre visite, mais on ne fait

pas ce qu'on veut. Nous vivons dans un temps bizarre où il faut être

prudent; cette nouvelle révolution est la preuve qu'il faut être prêt à

tout et ne pas encombrer sa route à l'avance. Cette démarche auprès de

moi n'est pas la seule dont vous avez été chargé, n'est-ce pas?

--Mon père s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes ses dispositions.

--C'était un homme précieux, en qui l'on pouvait se fier entièrement;

il a eu bien des secrets entre les mains. Si jamais je puis vous être

utile, je vous donne ma parole que je serai heureux de m'employer pour

vous. Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant que les

choses aient repris leur cours naturel et légitime, ce que je souhaite

aussi vivement que pouvait le souhaiter votre pauvre père, je pourrai

peut-être rendre quelques services à mes amis. Croyez que vous êtes du

nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent, ne vous exposez

pas; demain, la ville sera probablement en feu.

--Demain, je serai à Lyon.

--A Lyon. Ah! tant mieux.

Le paquet que j'avais à remettre rue du Rocher portait le nom d'une dame

que j'avais entendu prononcer chez mon père, quand j'étais jeune. Il

était beaucoup plus volumineux que les trois autres, et au toucher, il

paraissait renfermer autre chose que des lettres,--une boîte, un étui.

On me fit entrer dans un salon où se trouvaient deux femmes, une vieille

et une jeune; la vieille parée comme pour un grand jour de grande

réception, la jeune remarquablement belle.

Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole.

--Vous êtes le fils du comte de Saint-Nérée? dit-elle en regardant ma

carte avec un lorgnon.

--Oui, madame.

Elle releva les yeux et me regarda:

--En deuil! Ah! mon Dieu!

J'étais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais suivi

l'enterrement.

--Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame.

Puis quand nous fûmes seuls:

--Votre père? dit-elle.

Je baissai la tête.

--Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est affreux.

Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je fus touché de

ces regrets donnés à la mémoire de mon père, et je regardai avec émotion

cette vieille femme qui pleurait celui que j'avais tant aimé. Assurément

elle était la grand'mère de la jeune femme qui venait de nous quitter et

elle avait dû être aussi belle que celle-ci, mais avec plus de grandeur

et de noblesse.

--Quand? dit-elle les yeux baissés.

--Nous l'avons conduit aujourd'hui au Père-Lachaise.

--Aujourd'hui, mon Dieu!

--Pendant sa maladie, il m'a recommandé de remettre en vos mains cette

liasse de lettres.

--Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet, c'était ainsi que

je devais apprendre sa mort. Votre père était un galant homme, monsieur

le comte....

Ce titre qu'on me donnait pour la première fois me fit frissonner.

--C'était un homme d'honneur, dit-elle en continuant, un homme de coeur,

et le meilleur voeu que puisse former un femme qui l'a bien... qui l'a

beaucoup connu, c'est de souhaiter que vous lui ressembliez en tout.

Elle releva les yeux et me regarda longuement.

--Vous avez son air, dit-elle, sa tournure à la Charles Ier.

Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef en or qu'elle

portait suspendue à la chaîne de son lorgnon, elle en tira un étui en

maroquin que le temps avait usé et jauni.

--Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet étui, voyez.

Une miniature me montra mon père sous l'aspect d'un homme de trente ans.

--Avez-vous un portrait de votre père jeune? me dit-elle.

--Non, madame.

--Eh bien! celui-là sera pour vous; je vous demande seulement de me le

laisser encore; je vais écrire un mot derrière cette miniature pour

dire que je vous la donne; on vous la remettra quand je ne serai plus.

Guillaume est votre nom, n'est-ce pas?

--Oui, madame.

--Votre père s'appelait Henri.

Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut me retenir, mais

l'heure me pressait; je lui expliquai les raisons qui m'obligeaient à

partir.

Alors elle appela la jeune femme qui s'était retirée à mon arrivée, et

me présentant à elle:

--Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Nérée, de qui je

parle si souvent quand je veux citer un modèle: si jamais tu rencontres

monsieur dans le monde, j'espère que la petite-fille aura pour le fils

un peu de l'amitié que la grand'mère avait pour le père.

Elle me reconduisit jusqu'à la porte, puis, comme je m'inclinais pour

prendre congé d'elle, elle me retint par la main.

--Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant?

Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa sur le front.

--Soyez tranquille à Marseille, me dit-elle, il ne manquera pas de

fleurs.

Je sortis profondément troublé et me dirigeai vers les Champs-Élysées.

Jusque-là, j'avais été assez heureux pour trouver chez elles les

personnes que j'avais besoin de voir; mais aux Champs-Élysées, cette

chance ne se continua point: le personnage politique auquel mon dernier

paquet était adressé était absent, et l'on ne savait où je pourrais le

rencontrer.

Je me décidai à attendre un moment et alors je fus témoin d'une scène

caractéristique, qui me prouva, une fois de plus, que l'armée de Paris

était dévouée au coup d'État.

Deux régiments de carabiniers et deux de cuirassiers occupaient les

Champs-Élysées. Tout à coup, une immense clameur s'éleva de cette

troupe, des cris enthousiastes se mêlant au cliquetis des sabres et des

cuirasses: c'était Louis-Napoléon qui passait devant ces régiments et

qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant empereur leur

général vainqueur, n'ont poussé plus de cris de triomphe.

Le temps s'écoula. J'attendis, la montre dans la main, suivant sur le

cadran la marche des aiguilles et me demandant ce que je devais faire:

Fallait-il partir pour Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il

le confier à M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon départ

jusqu'au lendemain matin?

A tort ou à raison, je supposais que ce dernier paquet était le plus

important de tous; et le nom du personnage à qui je devais le rendre,

son rôle dans les événements politiques de ces vingt dernières années,

son caractère, ses relations avec des partis opposés me faisaient une

loi de ne pas agir à la légère.

Je passai là une heure d'incertitude pénible, décidé à rester, décidé à

partir, et trouvant alternativement autant de bonnes raisons pour une

résolution que pour l'autre. Mon devoir de soldat et mon amour me

poussaient vers Marseille; mon engagement envers mon père me retenait à

Paris.

Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze heures de retard

n'avaient pas grande importance maintenant. Que ferais-je à Marseille

trois jours après que la nouvelle de la révolution y serait parvenue?

Mon régiment, mes camarades et mes soldats se seraient prononcés depuis

longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde pesât sur moi

pour m'empêcher de remplir la promesse que j'avais faite à mon père. Ce

n'était qu'un retard de quelques heures, que j'abrégerais d'ailleurs en

prenant le lendemain matin le train de grande vitesse.

J'attendis encore. Mais les heures s'ajoutèrent aux heures; à huit

heures du soir mon personnage n'était pas de retour.

Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la soirée et je

rentrai dans Paris.

Chose bizarre et qui doit paraître invraisemblable, les boulevards

n'étaient pas déserts et les magasins n'étaient pas fermés. Il y avait

foule au contraire sur les trottoirs et dans les restaurants; dans les

cafés on voyait le public habituel de ces établissements. Aux fenêtres

d'un de ces restaurants qui reçoit ordinairement les noces de la petite

bourgeoisie, j'aperçus une illumination éblouissante; on dansait, et

l'on entendait de la chaussée les grincements du violon et les notes

éclatantes du cornet à piston.

C'était à croire qu'on marchait endormi et qu'on rêvait.

Où donc était Paris?

A onze heures, je retournai aux Champs-Élysées; même absence. J'attendis

de nouveau, cette fois jusqu'à une heure du matin. Enfin, à une heure,

je laissai une nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le

lendemain matin, à six heures.

Clotilde Martory · 第 25 / 65 题