Mon père, dans nos derniers entretiens, m'avait donné ses instructions
pour son enterrement et m'avait demandé d'observer strictement sa
volonté.
Il avait toujours eu horreur de la représentation, et il trouvait que
les funérailles, telles qu'on les pratique dans notre monde, sont une
comédie au bénéfice des vivants, bien plus qu'un hommage rendu à la
mémoire des morts.
Partant de ces idées qui, chez lui, étaient rigoureuses, il avait arrêté
la liste des personnes que je devrais inviter à son convoi, non par une
lettre banale imprimée suivant la formule, mais par un billet écrit de
ma main.
--Je ne veux pas qu'on m'accuse d'être une cause de dérangement,
m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus que ceux qui me suivront
jusqu'au cimetière, trouvent dans cette promenade un prétexte à
causerie. Je ne veux derrière moi, près de toi, que des amis dont le
chagrin soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les véritables
amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne comprendra que dix
amis sincères et dévoués.
Je m'étais religieusement conformé à ces recommandations, et je n'avais
de mon côté invité personne. Ce n'était pas d'un témoignage de sympathie
donné à ma personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu à mon
père.
A onze heures précises, huit des dix amis qui avaient été prévenus
étaient arrivés; les deux qui manquaient ne viendraient pas, ayant été
arrêtés le matin et conduits à Mazas.
Quand je fus dans la rue derrière le char, mon coeur se serra sous
le coup d'une horrible appréhension: pourrions-nous aller jusqu'au
Père-Lachaise et traverser ainsi tout Paris, les abords de l'Hôtel de
ville, la place de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir
des paroles de M. d'Aray m'était revenu, il s'était imposé à mon esprit,
et je voyais partout des barricades: on nous arrêtait; on renversait le
char; on jetait le cercueil au milieu des pavés; la lutte s'engageait,
c'était une hallucination horrible.
Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver à la rue son aspect
accoutumé; les magasins étaient ouverts, les passants circulaient, les
voitures couraient, c'était le Paris de tous les jours; je me rassurai,
M. de Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire que je
ne m'explique pas, je fus indigné de ce calme qui m'était cependant
si favorable. Hé quoi! c'était ainsi qu'on acceptait cette révolution
militaire! personne n'avait le courage de protester contre cet attentat!
Mais à regarder plus attentivement, il me sembla que ce calme était
plus apparent que réel: il y avait des groupes sur les trottoirs, dans
lesquels on causait avec animation; au coin des rues on lisait les
proclamations en gesticulant. Et d'ailleurs nous étions dans le faubourg
Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des résistances populaires;
il faudrait voir quand nous approcherions des faubourgs.
Et j'avais la tête si troublée, si faible, qu'après m'être rassuré sans
raison, je retombai dans mes craintes sans que rien qu'une appréhension
vague justifiât ces craintes.
Le calme de l'église apaisa ces mouvements contradictoires qui me
poussaient d'un extrême à l'autre. Je pus revenir à mes pensées. Je
n'eus plus que mon père présent devant les yeux, mon père qui m'allait
être enlevé pour jamais.
Elle était pleine de silence, cette église, et de recueillement. Soit
que les troubles du dehors n'eussent point pénétré sous ses voûtes, soit
qu'ils n'eussent point touché l'âme de ses prêtres, les offices s'y
célébraient comme à l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue
chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres, il y avait
des femmes qui priaient.
Sans la présence d'un horrible maître des cérémonies qui tournait et
retournait autour de moi, me saluant, me faisant des révérences et des
signes mystérieux, j'aurais pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce
figurant ridicule me rejetait à chaque instant dans la réalité, et quand
dans une génuflexion il ramenait les plis de son manteau, il me semblait
qu'il m'ouvrait un jour sur la rue,--ses émotions et ses troubles.
Il fallut enfin quitter l'église et reprendre ma place derrière le char
en nous dirigeant vers le Père-Lachaise.
Avec quelle anxiété je regardais devant moi! A me voir, les passants
devaient se dire que j'avais une singulière contenance. Et, de fait, à
chaque instant, je me penchais à droite ou à gauche pour regarder au
loin, si quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage.
Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que j'avais déjà
remarquée; mais en arrivant à un pont, je ne sais plus lequel, un corps
de troupe nous arrêta. Les soldats, l'arme au pied, obstruaient le
passage; les tambours étaient assis sur leurs caisses, mangeant et
buvant; les officiers, réunis en groupe, causaient et riaient.
La chaleur de l'indignation me monta au visage: c'étaient là mes
camarades, mes compagnons d'armes; ils riaient.
La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortége et jusqu'au
cimetière notre route se continua sans incident. Partout dans les rues
populeuses, dans les places, dans les faubourgs l'ordre et le calme des
jours ordinaires.
Ce que fut la fin de cette lugubre cérémonie, je demande à ne pas le
raconter; je sens là-dessus comme les anciens, il est de certaines
choses qu'il ne faut pas nommer et dont il ne faut pas parler; c'est
bien assez d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes les
joies de la terre n'effaceront jamais.
Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous le mien, c'était
celui de M. de Planfoy.
--Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, où veux-tu aller?
--Rentrer dans la maison de mon père.
--Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons, à pied.
--Mais vous demeurez rue de Rouilly.
--Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments où il est bon de
marcher pour user la fièvre et abattre sa force corporelle.
Nous nous mîmes en route à travers les tombes. Au tournant du chemin,
Paris nous apparut couché dans la brume. Tous deux, d'un même mouvement,
nous nous arrêtâmes.
De cette ville immense étalée à nos pieds, il ne s'échappait pas un
murmure qui fût le signe d'une émotion populaire. Les cheminées
des usines lançaient dans le ciel gris leurs colonnes de fumée. On
travaillait.
--Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir une révolution
autrement grave que celle que voulait tenter Charles X. Les temps sont
changés.
Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant de la Bastille, M.
de Planfoy fut salué par deux personnes qui l'abordèrent.
--Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez où nous ont conduits
les folies de la majorité.
Et ils se mirent à parler tous trois des événements qui
s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui de l'armée,
de l'apathie du peuple. Je compris que c'étaient deux membres de
l'Assemblée appartenant au parti républicain. Nous arrivions sur la
place de la Bastille. Devant nous un groupe assez compacte était massé
sur la voûte du canal.
--L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez, dit l'un des
représentants; le peuple est trompé, mais déjà il comprend la vérité de
la situation. Vous voyez qu'il se rassemble et s'émeut. Je vais parler
à ces gens; ils m'écouteront. C'est en divisant la résistance que
nous épuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de résistance pour
organiser une défense formidable. Si le faubourg se soulève, des quatre
coins de Paris on viendra se joindre à nous.
Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe.
Mais ce n'était point le souci de la chose publique et de la patrie qui
l'avait formé: deux saltimbanques en maillot se promenaient gravement
pendant qu'un paillasse faisait la parade, demandant «quatre sous
encore, seulement quatre pauvres petits sous, avant de commencer.»
Le représentant ne se découragea point, et s'adressant d'une voix ferme
à ces badauds, il leur adressa quelques paroles vigoureuses et faites
pour les toucher.
Mais une voix au timbre perçant et criard couvrit la sienne.
--Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empêches la parade; si tu
veux enfoncer le pitre, commence par être plus drôle que lui.
Nous nous éloignâmes.
--Voilà l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je tort ce matin?
Il considère que tout cela ne le touche pas, et que c'est une querelle
entre les bonapartistes et les monarchistes dans laquelle il n'a rien
à faire. Et puis il n'est peut-être pas fâché de voir écraser la
bourgeoisie, qui l'a battu aux journées de Juin.
Dans la rue Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville, il n'y avait pas plus
d'émotion que sur la place de la Bastille. Décidément, les Parisiens
acceptaient le coup d'État qui se bornerait à l'arrestation de quelques
représentants.
Çà et là seulement on rencontrait des rassemblements de troupes qui
attendaient.
Comme nous arrivions dans la rue de l'Université, nous aperçûmes une
foule compacte et un spectacle que je n'oublierai jamais s'offrit à mes
yeux.
Un long cortége descendait la rue. En tête marchaient le général Forey
et le capitaine Schmitz, son aide de camp; puis venait une colonne de
troupes, puis après cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de
deux cents prisonniers.
Ces prisonniers étaient les représentants à l'Assemblée nationale, qu'on
venait d'arrêter à la mairie du 10e arrondissement; à leur tête marchait
leur président, qu'un agent de police tenait au collet.
Le passage de ces députés, conduits entre des soldats comme des
malfaiteurs, provoquait quelques cris de: «Vive l'Assemblée,» mais en
général il y avait plus d'étonnement dans la foule que d'indignation. Et
comme M. de Planfoy demandait à un boutiquier où se rendait ce cortége:
--A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez bien, tout
ça c'est pour la farce.
En rentrant dans l'appartement de mon père, je me laissai tomber sur une
chaise, j'étais anéanti, écoeuré.
Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette prostration.
Elle était de Clotilde, cependant. Mais j'étais dans une crise de
découragement où l'on est insensible à toute espérance. D'ailleurs,
les plaisanteries, les bavardages gais et légers de cette lettre, les
paroles de coquetterie qu'elle contenait n'étaient pas en rapport
avec ma situation présente, et elle me blessait plus qu'elle ne me
soulageait.
--Tu vas retourner à Marseille? me demanda M. de Planfoy après un long
temps de silence.
--Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais auparavant
à remettre à quelques personnes des papiers importants dont mon père
était le dépositaire: c'est un soin dont il m'a chargé et qu'il m'a
recommandé vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance
politique.
--Alors hâte-toi, car nous entrons dans une période où il faudra ne pas
se compromettre. Louis-Napoléon a débuté par le ridicule et il voudra
sans doute effacer cette impression première par la terreur. Si tu ne
peux remettre ces papiers à ceux qui en sont propriétaires, et si tu
veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais à ton régiment.
--Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon père m'a demandé; si
je ne peux pas réussir, j'aurai ensuite recours à vous, car il m'est
impossible de rester à Paris en ce moment. Je voudrais être à Marseille,
et pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait si mon
régiment n'a pas fait comme l'armée de Paris?
--Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers onze heures, et je
sortirai demain à huit heures.
Il m'embrassa tendrement en me serrant à plusieurs reprises dans ses
bras, et je restai seul.