Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner nos morts à
la garde d'étrangers.
Qu'a donc la mort de si épouvantable en elle-même qu'elle nous fait
fuir? Vivant, nous l'avons soigné, adoré; il n'est plus depuis quelques
minutes à peine, son corps n'est pas encore refroidi, et nous nous
éloignons.
Ces yeux ne voient plus, ces lèvres ne parlent plus, et cependant de
ce cadavre sort une voix mystérieuse qu'il est bon pour notre âme
d'entendre et de comprendre. C'est un dernier et suprême entretien dont
le souvenir se conserve toujours vivace au fond du coeur.
Je veillai donc mon père.
Mais, dérangé à chaque instant pendant la journée par ces mille soins
que les convenances de la mort commandent, je fus bien peu maître de ma
pensée.
La nuit seulement je me trouvai tout à fait seul avec ce pauvre père qui
m'avait tant aimé. Je m'assis dans le fauteuil sur lequel il était resté
étendu pendant sa maladie, et je me mis à lire la série des lettres que
je lui avais écrites depuis le jour où j'avais su tenir une plume entre
mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient été classées par lui et serrées
soigneusement dans un bureau où je les avais trouvées.
Pendant les premières années, elles étaient rares; car alors nous ne
nous étions pour ainsi dire pas quittés, et je n'avais eu que quelques
occasions de lui écrire pendant de courtes absences qu'il faisait de
temps en temps. Mais à mesure que j'avais grandi, les séparations
étaient devenues plus fréquentes, puis enfin était arrivé le moment où
la vie militaire m'avait enlevé loin de Paris, et alors les lettres
s'étaient succédé longues et suivies.
C'était l'histoire complète de notre vie à tous deux, de la sienne
autant que de la mienne; elles parlaient de lui autant que de moi,
n'étant point seulement un récit, un journal de ce que je faisais ou de
ce qui m'arrivait, mais étant encore, étant surtout des réponses à ce
qu'il me disait, des remercîments pour sa sollicitude et ses témoignages
de tendresse.
Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il parfois
que je m'entretenais véritablement avec lui. La mort était une illusion,
le corps que je voyais étendu sur sa couche funèbre n'était point un
cadavre et la réalité était que nous étions ensemble l'un près de
l'autre, unis dans une même pensée.
Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table et, pendant de
longs instants, je restais perdu dans le passé, me le rappelant pas à
pas, le vivant par le souvenir. L'heure qui sonnait à une horloge, le
roulement d'une voiture sur le pavé de la rue, le craquement d'un meuble
ou d'une boiserie, un bruit mystérieux, me ramenaient brusquement dans
la douloureuse réalité. Hélas! la mort n'était pas une illusion, c'était
le rêve qui en était une.
Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait être, mais
c'était le matin, car le froid se faisait sentir; Félix entra doucement
dans la chambre. Lui aussi avait voulu veiller et il était resté dans la
pièce voisine.
--Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il se passe quelque
chose d'extraordinaire dans la rue.
--Que m'importe la rue?
--Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la trottoir?
--Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie.
--Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regardé par la fenêtre de la
salle à manger; j'ai vu des agents de police passer et repasser; il y en
a aussi d'autres au coin de la rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se
cacher. C'est la Révolution.
J'étais peu disposé à me laisser distraire de mes tristes pensées;
cependant, cette insistance de Félix m'amena à la fenêtre de la salle
à manger, et à la lueur des becs de gaz, je vis en effet des groupes
sombres qui paraissaient postés en observation. Bien qu'ils fussent
cachés dans l'ombre, on pouvait reconnaître des sergents de ville.
Plusieurs levèrent la tête vers notre fenêtre éclairée. Au coin de la
rue du Bac, un afficheur était occupé à coller de grands placards dont
la blancheur brillait sous la lumière du gaz.
Il était certain que ces agents étaient placés là, dans cette rue
tranquille, pour accomplir quelque besogne mystérieuse.
Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en état d'examiner cette
question. Je rentrai dans la chambre et repris ma place près de mon
père.
Au bout d'un certain temps Félix revint de nouveau, et comme je faisais
un geste d'impatience pour le renvoyer, il insista.
--On assassine le général Bedeau, dit-il, ils sont entrés dans la
maison.
En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un bruit de pas
précipités et des éclats de voix.
Assassiner le général Bedeau! Mon premier mouvement fut de me lever
précipitamment et de courir sur le palier. Mais je n'avais pas fait cinq
pas que la réflexion m'arrêta. C'était folie. Des agents de police ne
pouvaient pas s'être introduits dans la maison pour porter la main sur
un homme comme le général. Félix était affolé par la peur.
Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait redoublé. J'ouvris
la porte du palier.
--A la trahison! criait une voix forte.
Puis, en même temps, on entendait des piétinements, des fracas de
portes, le tumulte d'une troupe d'hommes, tout le bruit d'une lutte.
Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison étaient sortis
comme moi; plusieurs portaient des lampes et des bougies qui éclairaient
l'escalier.
--Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur, le général
Bedeau, vice-président de l'Assemblée, dit le général aux agents qui
l'entouraient?
A ce moment le commissaire de police, qui était à la tête des agents, se
jeta sur le général et le saisit au collet.
Les agents suivirent l'exemple qui leur était donné par leur chef et, se
ruant sur le général, le saisissant aux bras, le tirant, le poussant,
l'entraînèrent au bas de l'escalier avec cette rapidité brutale que
connaissent seulement ceux qui ont vu opérer la police.
--A moi! à moi! criait le général.
Descendant rapidement derrière les agents, j'étais arrivé aux dernières
marches de l'escalier comme ils s'engageaient sous le vestibule, je
voulus m'élancer au secours du général, mais deux agents se jetèrent
devant moi et me barrèrent le passage.
--A l'aide! criait le général, se débattant toujours, à moi, à moi, je
suis le général Bedeau.
--Mettez-lui donc un bâillon, cria une voix.
Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus me dégager,
mais ils étaient vigoureux, et je ne pus me débarrasser de leur
étreinte.
--Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous enlève aussi.
Le général et le groupe qui l'entraînait étaient arrivés dans la rue, et
l'on entendait toujours la voix du général, s'adressant sans doute aux
passants qui s'étaient arrêtés.
--Au secours, citoyens! on arrête le vice-président de l'Assemblée; je
suis le général Bedeau.
Je parvins à me dégager en repoussant l'un des agents et en traînant
l'autre avec moi.
Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la rue se referma
avec violence et en même temps on entendit une voiture qui partait au
galop.
Il était trop tard, le général était enlevé. Mes deux agents s'étaient
jetés de nouveau sur moi. En entendant ce bruit, ils me lâchèrent.
--Ça se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le poing.
Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressée, ils se firent ouvrir la
porte, et s'en allèrent sans m'emmener avec eux.
Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de l'appartement
du général, je trouvai le domestique de celui-ci qui se lamentait au
milieu d'un groupe de curieux.
--C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit! quand le
commissaire a sonné, je l'ai pris pour M. Valette, le secrétaire de la
présidence de l'Assemblée, et je l'ai conduit à la chambre du général.
Ils vont le fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi!
Ainsi le coup d'État s'accomplissait par la police, et c'était en
faisant arrêter les représentants chez eux que Louis-Napoléon voulait
prendre le pouvoir.
En réfléchissant un moment, j'eus un soupir de soulagement égoïste:
l'armée ne se faisait pas la complice de Louis-Napoléon; l'honneur au
moins était sauf.
Le recueillement et la douleur sans émotions étrangères n'étaient plus
possibles; les bruits de la rue montaient jusque dans cette chambre
funèbre où la lumière du jour ne pénétrait pas.
A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'à moi quoi que je
fisse pour me boucher les oreilles. On avait arrêté les questeurs de
l'Assemblée. Le palais Bourbon était gardé par les troupes. Les soldats
encombraient les quais et les places.
Il n'y avait plus d'illusion à se faire: l'armée prêtait son appui au
coup d'État, ou tout au moins une partie de l'armée; quelques régiments
gagnés à l'avance, sans doute.
L'enterrement avait été fixé à onze heures. Pourrait-il se faire au
milieu de cette révolution? La fusillade n'allait-elle pas éclater d'un
moment à l'autre, et les barricades n'allaient-elles pas se dresser au
coin de chaque rue?
L'arrivée des employés des pompes funèbres redoubla mon trouble: leurs
paroles étaient contradictoires; tout était tranquille; au contraire on
se battait dans le faubourg Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville.
Je ne savais à quel parti m'arrêter; la venue de deux amis de mon père
ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut tenir conseil avec eux pour
savoir si nous ne devions pas différer l'enterrement. L'un, M. le
marquis de Planfoy, voulait qu'il eût lieu immédiatement; l'autre, M.
d'Aray, voulait qu'il fût retardé, et je dus discuter avec eux, écouter
leurs raisons, prendre une décision et tout cela dans cette chambre où
depuis deux jours nous n'osions pas parler haut.
--Veux-tu exposer le corps de ton père à servir de barricade? disait M.
d'Aray. Paris tout entier est soulevé. Je viens de traverser la place de
l'École-de-Médecine et j'ai trouvé un rassemblement considérable formé
par les jeunes gens des écoles. Il est vrai que ce rassemblement,
chargé par les gardes municipaux à cheval, a été dissipé, mais il va se
reformer; la lutte va s'engager, si elle n'est pas commencée.
--Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y aura rien au
moins pour le moment. Je viens de traverser les Champs-Élysées et la
place de la Concorde; j'ai vu Louis-Napoléon à la tête d'un nombreux
état-major passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si
bien disposées en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il veut;
ainsi, devant le palais de l'Assemblée, les gendarmes ayant crié
«Vive l'empereur!» il a fait répondre «Vive la République!» par
les cuirassiers de son escorte. Avant de tenter une résistance, on
réfléchira. Les généraux africains et les chefs de l'Assemblée sont
arrêtés; il y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes dévoués
à Louis-Napoléon dans Paris, et le peuple ne bouge pas; il lit les
affiches avec plus de curiosité que de colère; et comme on lui dit qu'il
s'agit de défendre la République contre l'Assemblée, qui voulait la
renverser, il le croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage
universel, on met à la porte la majorité royaliste, il ne voit pas plus
loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent mieux ce qui
se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie qui fait les barricades.
La garde nationale ne bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le
rappel. S'il y a résistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigné,
mais on est encore plus désorienté, car on n'avait rien prévu, rien
organisé en vue de ce coup d'État que tout le monde attendait. Demain
on se retrouvera: on tentera peut-être quelque chose, mais il sera trop
tard; Louis-Napoléon sauvera facilement la société et l'empire n'en sera
que plus solidement établi. Je t'engage, mon pauvre Guillaume, à ne pas
différer cette triste cérémonie.
M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire résolu; il a été
représentant à la Constituante, il a le sentiment des choses politiques,
j'eus confiance en lui et me rangeai de son côté.