XX

Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier, de terribles

événements se sont passés,--terribles pour tous et pour moi

particulièrement: j'ai perdu mon pauvre père et une révolution s'est

accomplie.

Maintenant il me faut reprendre mon récit où je l'ai interrompu et

revenir en arrière, dans la douleur et dans la honte.

J'étais sorti de chez Poirier profondément troublé.

Hé quoi, cette expédition qu'on venait d'entreprendre dans la Kabylie

n'avait été qu'un jeu! On avait provoqué les Kabyles qui vivaient

tranquilles chez eux, on avait fait naître des motifs de querelles, et

après avoir accusé ces malheureuses tribus de la province de Constantine

de révolte, on s'était rué sur elles. Une forte colonne expéditionnaire

avait été formée sous le commandement du général de Saint-Arnaud, qui

n'était encore que général de brigade, et la guerre avait commencé.

On avait fait tuer des Français; on avait massacré des Kabyles, brûlé,

pillé, saccagé des pays pour que ce général de brigade pût devenir

général de division d'abord, ministre de la guerre ensuite, et, enfin,

instrument docile d'une révolte militaire. Les journaux trompés avaient

célébré comme un triomphe, comme une gloire pour la France cette

expédition qui, pour toute l'armée, n'avait été qu'une cavalcade; dans

l'esprit du public, les vieux généraux africains Bedeau, Lamoricière,

Changarnier, Cavaignac avaient été éclipsés par ce nouveau venu. Et

celui qu'on avait été prendre ainsi pour en faire le rival d'honnêtes et

braves soldats, au moyen d'une expédition de théâtre et d'articles de

journaux, était un homme qui deux fois avait quitté l'armée dans des

conditions dont on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient

racontaient de lui des choses invraisemblables; il avait été comédien,

disait-on, à Paris et à Londres, commis voyageur, maître d'armes en

Angleterre; sa réputation était celle d'un aventurier.

Roulant dans ma tête ce que Poirier venait de m'apprendre, je me laissai

presque rassurer par ce choix de Saint-Arnaud. Pour qu'on eût été

chercher celui-là, il fallait qu'on eût été bien certain d'avance du

refus de tous les autres. L'armée n'était donc pas gagnée, comme on le

disait, et il n'était pas à craindre qu'elle se laissât entraîner par

ce général qu'elle connaissait. Était-il probable que d'honnêtes gens

allaient se faire ses complices? La raison, l'honneur se refusaient à le

croire.

Alors lorsque, revenu près de mon père, je lui racontai ma visite à

Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi.

--Tu parles de Saint-Arnaud général, me dit-il, mais maintenant c'est de

Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et tu dois être bien certain que les

opinions ont changé sur son compte: le comédien, le maître d'armes, le

geôlier de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus en lui

que le ministre de la guerre, c'est-à-dire le maître de l'avancement

comme de la disponibilité. Je trouve, au contraire, que l'affaire

est habilement combinée. On a mis à la tête de l'armée un homme sans

scrupules, prêt à courir toutes les aventures, et je crains bien que

l'armée ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il voudra

la conduire. L'obéissance passive n'est-elle pas votre première règle?

Pour les prudents, pour les malins, pour ceux qui sont toujours disposés

à passer du côté du plus habile ou du plus fort, l'obéissance passive

sera un prétexte et une excuse. «Je suis soldat; je ne sais qu'une

chose, obéir.» Vos anciens généraux ont eu grand tort d'abandonner

l'armée pour la politique; aujourd'hui ils sont députés, diplomates,

vice-président de l'Assemblée, ils seraient mieux à la tête de leurs

régiments, où leur prestige et leur honnêteté auraient la puissance

morale nécessaire pour retenir les indécis dans le devoir. Maintenant,

on a fait de jeunes généraux, suivant l'expression du capitaine Poirier,

et comme on a dû les choisir parmi les officiers dont on se croyait sûr,

ce seront ces jeunes généraux qui entraîneront l'armée. Tout est si bien

combiné qu'on peut fixer le jour précis où l'affaire aura produit ses

fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a dû prendre des

échéances pour le 15 décembre. Veux-tu repartir ce soir pour Marseille?

Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je refusai en tâchant

de ne pas inquiéter mon père.

--Combien l'homme est fou de faire des combinaisons basées sur l'avenir!

dit-il en continuant. Ainsi, quand tout jeune, tu as manifesté le désir

d'être soldat, j'en ai été heureux. Et depuis, quand nous sommes restés

longtemps séparés, et que je t'ai su exposé aux dangers et aux fatigues

d'une campagne, je n'ai jamais regretté d'avoir cédé à ta vocation,

parce que si j'étais tourmenté d'un côté, j'étais au moins rassuré d'un

autre. Quand on a vu comme moi cinq ou six révolutions dans le cours de

son existence, c'est un grand embarras que de choisir une position pour

son fils: où trouver une place que le flot des révolutions n'atteigne

pas? Ce n'est assurément pas dans la magistrature, ni dans

l'administration, ni dans la diplomatie. J'avais cru que l'armée

t'offrirait ce port tranquille où tu pourrais servir honnêtement ton

pays sans avoir à t'inquiéter d'où venait le vent et surtout d'où il

viendrait le lendemain. Mais voici que maintenant l'armée n'est plus à

l'abri de la politique. Ceci est nouveau et il fallait l'ambition de ce

prétendant besogneux pour introduire en France cette innovation. Jusqu'à

présent on avait vu des gouvernements corrompre les députés, les

magistrats, les membres du clergé, il était réservé à un Bonaparte de

corrompre l'armée. Que deviendra-t-elle entre ses mains, et jusqu'où ne

nous fera-t-il pas descendre? La royauté est morte, le clergé s'éteint,

l'armée seule, au milieu des révolutions, était restée debout: elle

aussi va s'effondrer.

--Quelques généraux, quelques officiers ne font pas l'armée.

--Garde ta foi, mon cher enfant; je ne dirai pas un mot pour l'ébranler;

mais je ne peux pas la partager.

Cette foi, autrefois ardente, était maintenant bien affaiblie, et

c'était plutôt l'amour-propre professionnel qui protestait en moi que la

conviction. Comme mon père, j'avais peur et, comme lui, j'étais désolé.

Mais, si vives que fussent mes appréhensions patriotiques, elles durent

s'effacer devant des craintes d'une autre nature plus immédiates et plus

brutales.

Le mieux qui s'était manifesté dans l'état de mon père, après mon

arrivée à Paris, ne se continua point, et la maladie reprit bien vite

son cours menaçant.

Cette maladie était une anémie causée par des ulcérations de l'intestin,

et, après l'avoir lentement et pas à pas amené à un état de faiblesse

extrême, elle était arrivée maintenant à son dernier période.

L'abattement moral qui avait un moment cédé à la joie de me revoir,

avait redoublé et s'était compliqué d'une sorte de stupeur, qui pour

n'être pas continuelle n'en était pas moins très-inquiétante dans

ses accès capricieux. Les douleurs névralgiques étaient devenues

intolérables. Enfin il était survenu de l'infiltration aux membres

inférieurs.

Parvenue à ce point, la maladie avait marché à une terminaison fatale

avec une effrayante rapidité, et le vendredi soir, le médecin, après sa

troisième visite dans la même journée, m'avait prévenu qu'il ne fallait

plus conserver d'espérance.

Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment que ce coup

allait me frapper d'un moment à l'autre, il m'atteignait si profondément

qu'il me laissa durant quelques minutes anéanti, éperdu. Sous la parole

nette et précise du médecin qui ne permettait plus le doute, il s'était

fait en moi un déchirement,--une corde s'était cassée, et je m'étais

senti tomber dans la vide.

Cependant, comme je devais revenir immédiatement près de mon père pour

ne pas l'inquiéter, j'avais fait effort pour me ressaisir, et j'étais

rentré dans sa chambre.

Mais je n'avais pas pu le tromper.

--Tu es bien pâle, me dit-il, tes mains tremblent, tes lèvres sont

contractées, le docteur a parlé, n'est-ce pas? Hé bien, mon pauvre fils,

il faut nous résigner tous deux; on ne lutte pas contre la mort.

Je balbutiai quelques mots, mais j'étais incapable de me dominer.

--Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous deux dans ce

moment terrible et ne cherchons point mutuellement à nous tromper;

puisque l'un et l'autre nous savons la vérité, passons librement les

quelques heures qui nous restent à être ensemble. Mets-toi là bien en

face de moi, dans la lumière, et laisse-moi te regarder.

Puis, après un long moment de contemplation, pendant lequel ses yeux

alanguis où déjà flottait la mort, restèrent fixés, attachés sur moi:

--Comme tu me rappelles ta mère! Oh! tu es bien son fils!

Ce souvenir amollit sa résignation, et une larme coula sur sa joue

amaigrie et décolorée. La voix, déjà faible et haletante, s'arrêta dans

sa gorge, et, durant quelques minutes, nous restâmes l'un et l'autre

silencieux.

Il reprit le premier la parole.

--Il y a une chose, dit-il, qui me pèse sur la conscience, et que j'ai

souvent voulu traiter avec toi depuis que tu es ici. J'ai toujours

reculé, pour ne point te peiner en parlant de notre séparation; mais

maintenant ce scrupule n'est plus à observer. Je vais partir sans te

laisser un sou de fortune à recueillir.

--Je vous en prie, ne parlons pas de cela en un pareil moment.

--Parlons-en, au contraire, car cette pensée est pour moi lourde et

douloureuse et ce me sera peut-être un soulagement de m'en expliquer

avec toi. Tu sais par quelle série de circonstances malheureuses ma

fortune et celle de ta mère ont passé en d'autres mains que les nôtres.

--J'aime mieux recueillir pour héritage le souvenir de votre

désintéressement dans ces circonstances, que la fortune elle-même qu'il

vous a coûté.

--Je le pense; mais enfin le résultat matériel a été de me laisser sans

autres ressources que ma pension de retraite et la rente viagère que me

devaient nos cousins d'Angers, en tout dix mille francs par an. Avec

la pension que j'ai eu le plaisir de te servir, avec mes dépenses

personnelles, je n'ai point fait d'économies. Sans doute, j'aurais pu

diminuer mes dépenses.

--Ah! père.

--Oui, cela eût mieux valu et j'aurais un remords de moins aujourd'hui.

Mais je ne l'ai pas fait; j'ai été entraîné chaque année, et pour

excuse, je me suis dit que tu serais colonel et richement marié quand je

te quitterais, et que les quelques mille francs amassés péniblement par

ton père ne seraient rien pour toi. Je te quitte, tu n'es pas colonel,

tu n'es pas marié, je ne t'ai rien amassé et c'est à peine si tu

trouveras quelques centaines de francs dans ce tiroir. En tout autre

temps cela ne serait pas bien grave; mais maintenant que va-t-il se

passer? Pourras-tu rester soldat? Cette inquiétude me torture et

m'empoisonne les derniers moments qui nous restent à passer ensemble.

Ces questions sont terribles pour un mourant, et plus pour moi que pour

tout autre peut-être, car j'ai toujours eu horreur de l'incertitude.

Enfin, mon cher Guillaume, quoi qu'il arrive, n'hésite jamais entre

ton devoir et ton intérêt. La misère est facile à porter quand notre

conscience n'est pas chargée. Mon dernier mot, mon dernier conseil, ma

dernière prière s'adressent à ta conscience; n'obéis qu'à elle seule, et

quand tu seras dans une situation décisive, fais ce que tu dois; me le

promets-tu?

--Je vous le jure.

--Embrasse-moi.

Il m'est impossible de faire le récit de ce qui se passa pendant les

deux jours suivants. Je n'ai pas pu encore regarder le portrait de

mon père. Je ne peux pas revenir en ce moment sur ces deux journées;

peut-être plus tard le souvenir m'en sera-t-il supportable, aujourd'hui

il m'exaspère.

Mon père mourut le 1er décembre au moment où le jour se levait,--jour

lugubre pour moi succédant à une nuit affreuse.

Clotilde Martory · 第 22 / 65 题