C'était en sortant pour porter aux Messageries le souvenir et la lettre
que j'envoyais à Clotilde, que j'avais rencontré Poirier. Sur le
Pont-Royal j'avais entendu prononcer mon nom et j'avais aperçu Poirier
qui descendait de la voiture dans laquelle il était pour venir au-devant
de moi.
--A Paris, vous, et vous n'êtes pas même venu me voir?
Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amené et qui me retenaient
près de mon père.
--Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je vous demande
que, si vous avez demain la même liberté, vous veniez me voir. J'ai
absolument besoin d'un entretien avec vous: un service à me rendre; un
poids à m'ôter de dessus la conscience.
--Vous parlez donc de votre conscience, maintenant?
--Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur, patrie, vertu,
justice, c'est le fonds de ma langue; j'en fais une telle consommation
qu'il ne doit plus en rester pour les autres. Mais assez plaisanté;
sérieusement, je vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n°
7, aussitôt que vous pourrez, de onze heures à midi. Il s'agit d'une
affaire sérieuse que je ne peux vous expliquer ici, car j'ai dans
ma voiture un personnage qui s'impatiente et que je dois ménager.
Viendrez-vous?
--Je tâcherai.
--Votre parole?
--Vous n'y croyez pas.
--Pas à la mienne; mais à la vôtre, c'est différent.
--Je ferai tout ce que je pourrai.
Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le surlendemain,
assez curieux, je l'avoue, de savoir ce qu'il y avait sous cette
insistance.
Arrivé rue Royale, on m'introduisit dans un très-bel appartement au
premier étage, et je fus surpris du luxe de l'ameublement, car je
croyais Poirier très-gêné dans ses affaires. Dans la salle à manger une
riche vaisselle plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon,
des bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou tout au moins
de l'aisance dorée.
--Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un héritage, dit Poirier
en m'entraînant dans son cabinet; non, cher ami, mais j'ai fait quelques
affaires; et d'ailleurs, si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la
tente, à Paris il me faut un certain confortable. Cependant, je suis
devenu raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs par an;
aujourd'hui, 80,000 me suffisent très-bien. Mais ce n'est pas de moi
qu'il s'agit, et je vous prie de croire que je ne vous ai pas demandé à
venir me voir pour vous montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si
je n'avais craint de vous déranger auprès de monsieur votre père malade,
vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu la vôtre. Vous savez
que je suis votre ami, n'est-ce pas?
Il me tendit la main, puis continuant:
--Vous avez dû apprendre ma position auprès du prince. Le prince, qui
n'a pas oublié que j'ai été un des premiers à me mettre à son service,
alors qu'il arrivait en France isolé, sans que personne allât au-devant
de lui, à un moment où ses quelques partisans dévoués en étaient réduits
à se réunir chez un bottier du passage des Panoramas, le prince me
témoigne une grande bienveillance dont j'ai résolu de vous faire
profiter.
--Moi?
--Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre, si vous vous
rappelez ce que je vous ai dit autrefois en Afrique.
En entendant cette singulière ouverture, je fus puni de ma curiosité, et
je me dis qu'au lieu de venir rue Royale pour écouter les confidences de
Poirier, j'aurais beaucoup mieux fait d'aller me promener pendant une
heure aux Champ-Élysées.
Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une réponse immédiate; car, au
moment où j'arrangeais mes paroles dans ma tête, nous fûmes interrompus
par un grand bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix,
des portes qui se choquaient, des piétinements, tout le tapage d'une
altercation et d'une lutte.
Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et dans sa
précipitation, il tira la porte avec tant de force, qu'après avoir
frappé le chambranle, elle revint en arrière et resta entr'ouverte.
--Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucée.
--Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour cela: je ne suis
pas invisible, répliqua Poirier.
--Si, monsieur, vous êtes invisible, puisque vous vous cachez; il y a
trois heures que je suis ici et que je vous attends; vos domestiques
ont voulu me renvoyer, mais je ne me suis pas laissé prendre à leurs
mensonges. Tout à l'heure on a laissé entrer quelqu'un qu'on a fait
passer par la salle à manger, tandis que j'étais dans le vestibule.
Alors j'ai été certain que vous étiez ici, j'ai voulu arriver jusqu'à
vous et j'y suis arrivé malgré tout, malgré vos domestiques, qui m'ont
déchiré, dépouillé.
--Ils ont eu grand tort, et je les blâme.
--Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scène de M. Dimanche; je
la connais, j'ai vu jouer le _Festin de Pierre_, arrêtez les frais, pas
besoin de faire l'aimable avec moi; je ne partirai pas séduit par vos
manières; ce n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent.
Oui ou non, en donnez-vous?
--Je vous ai déjà expliqué, la dernière fois que je vous ai vu, que
j'étais tout disposé à vous payer, mais que je ne le pouvais pas en ce
moment.
--Oui, il y a trois mois.
--Croyez-vous qu'il y ait trois mois?
--Ne faites donc pas l'étonné; ce genre-là ne prend pas avec moi. Oui ou
non, payez-vous?
--Aujourd'hui non, mais dans quelques jours.
--Donnez-vous un à-compte?
--Je vous répète qu'aujourd'hui cela m'est impossible, je n'attendais
pas votre visite; mais demain...
--Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne faut pas croire
que les bourgeois d'aujourd'hui sont bêtes comme ceux d'autrefois; les
débiteurs de votre genre ont fait leur éducation.
--Êtes-vous venu chez moi pour me dire des insolences?
--Je suis venu aujourd'hui, comme je suis déjà venu cent fois, vous
demander de l'argent et vous dire que, si vous ne payez pas, je vous
poursuis à outrance.
--Vous avez commencé.
--Hé bien, je finis! et vous verrez que si adroit que vous soyez à
manoeuvrer avec les huissiers, vous ne nous échapperez pas: il nous
reste encore des moyens de vous atteindre que vous ne soupçonnez pas. Ne
faites donc pas le méchant.
--Il me semble que si quelqu'un fait le méchant, ce n'est pas moi, c'est
vous.
--Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un saint avec vos tours
d'anguille qu'on ne peut pas saisir?
--Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en riant.
Mais le créancier ne se laissa pas désarmer par cette plaisanterie, et
il reprit d'une voix que la colère faisait trembler:
--Écoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer des gens comme vous,
et je suis bien décidé à ne plus me laisser rouler. De remise en remise,
j'ai attendu jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous êtes plus
endetté que vous ne l'étiez il y a trois mois, comme dans trois mois
vous le serez plus que vous ne l'êtes aujourd'hui. Je connais votre
position mieux peut-être que vous ne la connaissez vous-même. Vos
chevaux sont à Montel, vos voitures à Glorieux; depuis un an vous n'avez
pas payé chez Durand, et depuis six mois chez Voisin; vous devez 30,000
francs chez Mellerio, 5,000 francs à votre tailleur...
--Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour payer?
--Mais où sont-elles, vos ressources? C'est là précisément ce que je
demande: prouvez-moi que vous pourrez me payer dans six mois, dans un
an, et j'attends. Allez-vous vous marier? c'est bien; avez-vous un
héritage à recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne
vous reste qu'à disparaître de Paris et à aller vous faire tuer en
Afrique.
--Vous croyez?
--Vous parlez de vos ressources.
--Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de vous payer
prochainement, très-prochainement.
--Vos amis, oui, parlons-en. Le président de la République, n'est-ce
pas? C'est votre ami, je ne dis pas non, mais ce n'est pas lui qui
payera vos dettes, puisqu'il ne paye pas les siennes. Depuis qu'il est
président, il n'a pas payé ses fournisseurs; il doit à son boucher, à
son fruitier; à son pharmacien, oui, à son pharmacien, c'est le mien,
j'en suis sûr; il doit à tout le monde, et pour leur faire prendre
patience il leur promet qu'ils seront nommés «fournisseurs de
l'empereur» quand il sera empereur. Mais quand sera-t-il empereur?
Est-ce que s'il pouvait donner de l'argent à ses amis, il laisserait
vendre l'hôtel de M. de Morny?
--Il ne sera pas vendu.
--Il n'est pas moins affiché judiciairement pour le moment, et celui-là
est de ses amis, de ses bons amis, n'est-ce pas? Il est même mieux que
ça, et pourtant on va le vendre.
--Écoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot à dire: s'il ne
vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au contraire, il vous paraît
raisonnable, pesez-le; c'est votre fortune que je vous offre; nous
sommes aujourd'hui le 25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 décembre, et
je vous donne ma parole que le 16, à midi, je vous paye le quart de ce
que je vous dois.
--Vous me payez 12,545 francs?
--Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas ainsi, faites ce que
vous voudrez; seulement, je vous préviens que votre obstination pourra
vous coûter cher, très-cher.
Le créancier se défendit encore pendant quelques instants, puis il finit
par partir et Poirier revint dans le cabinet.
--Excusez-moi, cher ami, c'était un créancier à congédier, car j'ai
encore quelques créanciers; reprenons notre entretien. Je disais que le
prince était pour moi plein de bienveillance et que je vous offrais mon
appui près de lui: je vous emmène donc à l'Élysée et je vous présente;
le prince est très-sensible aux dévouements de la première heure, j'en
suis un exemple.
--Je vous remercie...
--N'attendez pas que le succès ait fait la foule autour du prince, venez
et prenez date pendant qu'il en est temps encore; plus tard, vous ne
serez plus qu'un courtisan; aujourd'hui, vous serez un ami.
--Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant de votre
proposition, mais je ne puis l'accepter.
--Ne soyez pas «belle âme,» mon cher Saint-Nérée, et réfléchissez que
le prince va être maître de la France et qu'il serait absurde de ne pas
profiter de l'occasion qui se présente.
--Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la situation comme
vous.
--Vous la voyez mal, le pays, c'est-à-dire la bourgeoisie, le peuple, le
clergé, l'armée sont pour le prince.
--Vous croyez donc que Lamoricière, Changarnier, Bedeau sont pour le
prince?
--Il ne s'agit pas des vieux généraux, mais des nouveaux: de
Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey, Cotte, Renault, Cornemuse, qui
valent bien les anciens. Qu'est-ce que vous croyez avoir été faire en
Kabylie?
--Une promenade militaire.
--Vous avez été faire des généraux, c'est là une invention du commandant
Fleury, qui est tout simplement admirable. Par ces nouveaux généraux que
nous avons fait briller dans les journaux et qui nous sont dévoués, nous
tenons l'armée. Allons, c'est dit, je vous emmène.
Mais je me défendis de telle sorte que Poirier dut abandonner son
projet; il était trop fin pour ne pas sentir que ma résistance serait
invincible.
--Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne peux pas vous faire
violence; seulement, souvenez-vous plus tard que j'ai voulu vous payer
une dette et que vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur
que tous les créanciers ne soient pas comme vous! Bien entendu, je reste
votre débiteur; malheureusement, si vous réclamez votre dette plus tard,
je ne serai plus dans des conditions aussi favorables pour m'en libérer.