Nous vivons dans une époque qui, quoi qu'on fasse pour résister, nous
entraîne irrésistiblement dans un tourbillon vertigineux.
L'état maladif de mon père m'épouvante, mon éloignement de Cassis
m'irrite et cependant, si rempli que je sois de tourments et
d'angoisses, je ne me trouve pas encore à l'abri des inquiétudes de la
politique. C'est que la politique, hélas! en ce temps de trouble, nous
intéresse tous tant que nous sommes et que sans parler du sentiment
patriotique, qui est bien quelque chose, elle nous domine et nous
asservit tous, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, par un côté ou par un
autre.
Si Louis-Napoléon fait un coup d'État, je serai dans un camp opposé à
celui où se trouvera le général Martory et Clotilde: quelle influence
cette situation exercera-t-elle sur notre amour?
Cette question est sérieuse pour moi, et bien faite pour m'inquiéter,
car chaque jour que je passe à Paris me confirme de plus en plus dans
l'idée que ce coup d'État est certain et imminent.
Comment l'Assemblée ne s'en aperçoit-elle pas et ne prend-elle pas
des mesures pour y échapper, je n'en sais vraiment rien. Peut-être,
entendant depuis longtemps parler de complots contre elle, s'est-elle
habituée à ces bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau venu à
Paris. Peut-être aussi se sent-elle incapable d'organiser une résistance
efficace, et compte-t-elle sur le hasard et les événements pour la
protéger.
Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour ne pas voir que
dans un temps donné, d'un moment à l'autre peut-être, un coup de force
sera tenté pour mettre l'Assemblée à la porte.
Ainsi les troupes qui composent la garnison de Paris ont été tellement
augmentées, que les logements dans les casernes et dans les forts sont
devenus insuffisants et qu'il a fallu se servir des casemates. Ces
troupes sont chaque jour consignées jusqu'à midi et on leur fait la
théorie de la guerre des rues, on leur explique comment on attaque les
barricades, comment on se défend des coups de fusil qui partent des
caves, comment on chemine par les maisons. Les officiers ont dû
parcourir les rues de Paris pour étudier les bonnes positions à prendre.
Pour expliquer ces précautions, on dit qu'elles ne sont prises que
contre les sociétés secrètes qui veulent descendre dans la rue, et
dans certains journaux, dans le public bourgeois, on parle beaucoup de
complots socialistes. Sans nier ces complots qui peuvent exister, je
crois qu'on exagère fort les craintes qu'ils inspirent et qu'on en fait
un épouvantail pour masquer d'autres complots plus sérieux et plus
redoutables.
Il n'y a qu'à écouter le langage des officiers pour être fixé à ce
sujet. Et bien que depuis mon arrivée à Paris j'aie peu quitté mon père,
j'en ai assez entendu dans deux ou trois rencontres que j'ai faites pour
être bien certain que l'armée est maintenant préparée et disposée à
prendre parti pour Louis-Napoléon.
L'irritation contre l'Assemblée est des plus violentes; on la rend seule
responsable des difficultés de la situation; on accuse la droite de ne
penser qu'à nous ramener le drapeau blanc, la gauche de vouloir nous
donner le drapeau rouge avec le désordre et le pillage; entre ces deux
extrêmes il n'y a qu'un homme capable d'organiser un gouvernement qui
satisfasse les opinions du pays et ses besoins; c'est le président; il
faut donc soutenir Louis-Napoléon et lui donner les moyens, coûte que
coûte, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut pas tourner toujours
sur lui-même sans avancer et sans faire un travail utile comme un
écureuil en cage; si c'est la Constitution qui est cette cage, il faut
la briser.
D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer que dans ces
accusations il y a du vrai, au moins en ce qu'elles s'appliquent à
l'aveuglement des partis qui usent leurs forces à se battre entre
eux, sans souci du troisième larron), d'autres se sont ralliés à
Louis-Napoléon parce qu'ils sont las d'être commandés par des avocats et
des journalistes.
--L'armée doit avoir pour chef un militaire, disent-ils, c'est humiliant
d'obéir à un pékin.
Et si on leur fait observer que pour s'être affublé de broderies et
de panaches, Louis-Napoléon n'est pas devenu militaire d'un instant à
l'autre, ils se fâchent. Si on veut leur faire comprendre qu'un simple
pékin comme Thiers, par exemple, qui a étudié à fond l'histoire de
l'armée, nous connaît mieux que leur prince empanaché, ils vous tournent
le dos.
C'est un officier de ce genre qui dernièrement répondait à un député,
son ami et son camarade: «Vous avez voté une loi pour mettre l'armée aux
ordres des questeurs, c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner
un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme; si tu veux que je
t'obéisse, montre-moi tes étoiles ou tes galons.»
On parle aussi de réunions qui auraient eu lieu à l'Élysée, et dans
lesquelles les colonels d'un côté, les généraux d'un autre, auraient
juré de soutenir le président, mais cela est tellement sérieux que je ne
peux le croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne les ai
pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour montrer quel est l'esprit
de l'armée; sans qu'elle proteste ou s'indigne, elle laisse dire que
ses chefs vont se faire les complices d'un coup d'État et tout le monde
trouve cela naturel.
Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a des officiers de
l'entourage de Louis-Napoléon qui annoncent ce coup d'État et qui en
fixent le moment à quelques jours près. C'est ce qui m'est arrivé avec
un de ces officiers, et cela me paraît tellement caractéristique que je
veux le consigner ici.
Tous ceux qui ont servi en Algérie, de 1842 à 1848, ont connu le
capitaine Poirier. Quand Poirier, engagé volontaire, arriva au corps
en 1842, il était précédé par une formidable réputation auprès des
officiers qui avaient vécu de la vie parisienne; ses maîtresses, ses
duels, ses dettes lui avaient fait une sorte de célébrité dans le monde
qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribué à augmenter cette
célébrité, c'était l'origine de Poirier. Il était fils, en effet, du
père Poirier, le restaurateur, chez qui les jeunes générations de
l'Empire et de la Restauration ont dîné de 1810 à 1835. A faire sauter
ses casseroles, le père Poirier avait amassé une belle fortune, dont le
fils s'était servi pour effacer rapidement le souvenir de son origine
roturière. En quelques années, le nom du fils avait tué le nom du père,
et Poirier était ainsi arrivé à cette sorte de gloire que, lorsqu'on
prononçait son nom, on ne demandait point s'il était «le fils du père
Poirier»; mais bien s'il était le beau Poirier, l'amant d'Alice, des
Variétés. Il s'était conquis une personnalité.
Malheureusement, ce genre de conquête coûte cher. A vouloir être l'amant
des lorettes à réputation; à jouer gros jeu; à ne jamais refuser un
billet de mille francs aux emprunteurs, de peur d'être accusé de
lésinerie bourgeoise; à vivre de la vie des viveurs, la fortune
s'émiette vite. Celle qui avait été lentement amassée par le père
Poirier s'écoula entre les doigts du fils comme une poignée de sable.
Et, un beau jour, Poirier se trouva en relations suivies avec les
usuriers et les huissiers.
Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit mois, il fut
assez habile pour continuer de vivre, comme au temps où il n'avait qu'à
plonger la main dans la caisse paternelle.
Cependant, à la fin et après une longue lutte qui révéla chez Poirier
des ressources remarquables pour l'intrigue, il fallut se rendre: il
était ruiné et tous les usuriers de Paris étaient pour lui brûlés. En
cinq ans, il avait dépensé deux millions et amassé trois ou quatre cent
mille francs de dettes.
Cependant tout n'avait pas été perdu pour lui dans cette vie à outrance;
s'il avait dissipé la fortune paternelle, il avait acquis par contre une
amabilité de caractère, une aisance de manières, une souplesse d'esprit
que son père n'avait pas pu lui transmettre. En même temps il s'était
débarrassé de préjugés bourgeois qui n'étaient pas de mode dans le monde
où il avait brillé. C'était ce qu'on est convenu d'appeler «un charmant
garçon,» et il n'avait que des amis.
Assurément, s'il lui fût resté quelques débris de sa fortune ou bien
s'il eût été convenablement apparenté, on lui aurait trouvé une
situation au moment où il était contraint de renoncer à Paris,--une
sous-préfecture ou un consulat. Mais comment s'intéresser au fils «du
père Poirier,» alors surtout qu'il était complètement ruiné?
Il avait fait ainsi une nouvelle expérience qui lui avait été cruelle,
et qui n'avait point disposé son coeur à la bienveillance et à la
douceur.
Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement celui
qui était à la mode à cette époque, et en quelque sorte obligatoire
«pour un fils de famille;» il s'était engagé pour servir en Algérie.
Son arrivée au régiment, où il était connu de quelques officiers, fut
une fête: on l'applaudit, on le caressa, et chacun s'employa à lui
faciliter ses débuts dans la vie militaire.
Il montait à cheval admirablement, il avait la témérité d'un casse-cou,
il compta bientôt parmi ses amis autant d'hommes qu'il y en avait dans
le régiment, officiers comme soldats, et les grades lui arrivèrent les
uns après les autres avec une rapidité qui, chose rare, ne lui fit pas
d'envieux.
Quand j'entrai au régiment, il était lieutenant, et il voulut bien me
faire l'honneur de me prendre en amitié. Avec la naïve assurance de la
jeunesse, j'attribuai cette sympathie de mon lieutenant à mes mérites
personnels. Heureusement je ne tardai pas à deviner les véritables
motifs de cette sympathie: j'étais vicomte, et ce titre valait toutes
les qualités auprès «du fils du père Poirier.»
Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais préféré être aimé pour
moi-même plutôt que pour un titre qui flattait la vanité de «mon ami.»
En même temps, quelques découvertes que je fis en lui contribuèrent à me
mettre sur mes gardes: il était, en matière de scrupules, beaucoup
trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries, spirituelles
d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait des «belles âmes.»
Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour ainsi dire, à être
amis. Poirier était la bravoure même, mais la bravoure poussée jusqu'à
la folie de la témérité; quand il se trouvait en face de l'ennemi,
il s'élançait dessus, sans rien calculer: «Il y a un grade à gagner,
disait-il en riant; en avant!»
A la fin de 1846, lors d'une expédition sur la frontière du Maroc, il
employa encore ce système, et son cheval ayant été tué, lui-même étant
blessé, j'eus la chance de le sauver, non sans peine et après avoir reçu
un coup de sabre à la cuisse, que les changements de température me
rappellent quelquefois.
--Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est particulier, je vous
payerai ce que vous venez de faire pour moi. Si vous m'aviez sauvé
l'honneur, je ne vous le pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous
voir sans penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez sauvé la
vie dans des conditions héroïques pour nous deux, et je serai toujours
fier de m'en souvenir et de le rappeler devant tout le monde.
En 1848, il revint à Paris, se mit à la disposition de Louis-Napoléon;
et lorsque celui-ci fut nommé président de la République, il l'attacha à
sa personne pour le remercier des services qu'il lui avait rendus.
Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et par ce que j'ai vu
autour de lui, m'a convaincu que nous touchions à une crise décisive.