Nous entrâmes dans la gare du chemin de fer de Lyon à dix heures
vingt-cinq minutes du soir; à onze heures j'étais rue de l'Université.
L'appartement de mon père donne sur la rue. Dès que je pus apercevoir la
maison, je regardai les fenêtres. Toutes les persiennes étaient fermées
et sombres. Nulle part je ne vis de lumière. Cela m'effraya, car mon
père a toujours eu l'habitude de veiller tard dans la nuit.
Je descendis vivement de voiture.
Sous la porte cochère je me trouvai nez à nez avec Félix, le valet de
chambre de mon père.
--Mon père?
--Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis venu au-devant de
vous, c'est parce que M. le comte avait calculé que vous arriveriez à
cette heure-ci; il a voulu que je sois là pour vous rassurer.
Je trouvai mon père allongé dans un fauteuil, et comme je m'attendais à
le voir étendu dans son lit, je fus tout d'abord réconforté. Il n'était
point si mal que j'avais craint.
Mais après quelques minutes d'examen, cette impression première
s'effaça; il était bien amaigri, bien pâli, et sous la lumière de la
lampe concentrée sur la table par un grand abat-jour, sa main décolorée
semblait transparente.
--J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il; j'étais certain que
tu arriverais ce soir; j'avais étudié l'_Indicateur des chemins de fer_,
et j'avais fait mon calcul de Marseille à Lyon et de Lyon à Châlon;
seulement, je me demandais si à Lyon tu prendrais le bateau à vapeur ou
si tu continuerais en diligence.
Ordinairement la voix de mon père était pleine, sonore et
harmonieusement soutenue; je fus frappé de l'altération qu'elle avait
subie: elle était chantante, aiguë et, par intervalles, elle prenait des
intonations rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les lèvres
s'agitaient sans qu'il sortît aucun son; des syllabes étaient aussi
complètement supprimées.
Mon père remarqua le mouvement de surprise douloureuse qui se produisit
en moi, et, me tendant affectueusement la main:
--Il est vrai que je suis changé, mon cher Guillaume, mais tout n'est
pas perdu. Tu verras le docteur demain, et il te répétera sans doute
ce qu'il m'affirme tous les jours, c'est-à-dire que je n'ai point de
véritable maladie: seulement une grande faiblesse. Avec des soins les
forces reviendront, et avec les forces la santé se rétablira.
Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de l'espérance, mais qu'il
ne croyait pas lui-même à ses propres paroles.
--Maintenant, dit-il, tu vas souper.
Je voulus me défendre en disant que j'avais dîné à Tonnerre; mais il ne
m'écouta point, et il commanda à Félix de me servir.
--Ne crains pas de me fatiguer, dit-il, au contraire tu me ranimes!
Je t'ai fait préparer un souper que tu aimais autrefois quand nous
revenions ensemble du théâtre, et je me fais fête de te le voir manger.
Qu'aimais-tu autrefois?
--La mayonnaise de volaille.
--Eh bien! tu as pour ce soir une mayonnaise. Allons, mets-toi à table
et tâche de retrouver ton bel appétit de quinze ans.
Je me levai pour passer dans la salle à manger, mais il me retint:
--Tu vas souper là, près de moi; maintenant que je t'ai, je ne te laisse
plus aller.
Félix m'apporta un guéridon tout servi et je me plaçai en face de mon
père. En me voyant manger, il se prit à sourire:
--C'est presque comme autrefois, dit-il; seulement, autrefois, tu avais
un mouvement d'attaque, en cassant ton pain, qui était plus net; on
sentait que l'affaire serait sérieuse.
Je n'étais guère disposé à faire honneur à ce souper, car j'avais la
gorge serrée par l'émotion; cependant, je m'efforçai à manger, et j'y
réussis assez bien pour que tout à coup mon père appelât Félix.
--Donne-moi un couvert, dit-il; je veux manger une feuille de salade
avec Guillaume. Il me semble que je retrouve la force et l'appétit.
En effet, il s'assit sur son fauteuil et il mangea quelques feuilles de
salade; il n'était plus le malade anéanti que j'avais trouvé en entrant,
ses yeux s'étaient animés, sa voix s'était affermie, le sang avait rougi
ses mains.
--Décidément, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir appelé à Paris et
je vois que j'aurais bien fait de m'y décider plus tôt; tu es un grand
médecin, tu guéris sans remède, par le regard.
--Et pourquoi ne m'avez-vous pas écrit la vérité plus tôt?
--Parce que, dans les circonstances où nous sommes, je ne voulais
pas t'enlever à ton régiment; qu'aurais-tu dit, si à la veille d'une
expédition contre les Arabes, je t'avais demandé de venir passer un mois
à Paris?
--En Algérie, j'aurais jusqu'à un certain point compris cela, mais à
Marseille nous ne sommes pas exposés à partir en guerre d'un jour à
l'autre.
--Qui sait?
--Craignez-vous une révolution?
--Je la crois imminente, pouvant éclater cette nuit, demain, dans
quelques jours. Et voilà pourquoi, depuis trois semaines que je suis
malade, j'ai toujours remis à t'écrire; je l'attendais d'un jour
à l'autre, et je voulais que tu fusses à ton poste au moment de
l'explosion. Un père, plus politique que moi, eût peut-être profité de
sa maladie pour garder son fils près de lui et le soustraire ainsi au
danger de se prononcer pour tel ou tel parti. Mais de pareils calculs
sont indignes de nous, et jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser
la liberté de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnête
homme dans un régiment pour maintenir ce régiment tout entier.
--Mon régiment n'a pas besoin d'être maintenu et je vous assure que mes
camarades sont d'honnêtes gens.
--Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions entre vous. Mais si tu
n'as pas besoin de retourner à ton régiment pour lui, tu en as besoin
pour toi; il ne faut pas que plus tard on puisse dire que dans des
circonstances critiques, tu as eu l'habileté de te mettre à l'abri
pendant la tempête et d'attendre l'heure du succès pour te prononcer.
--Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter; je ne le veux pas.
--Aujourd'hui non, ni demain; mais j'espère que ta présence va continuer
de me rendre la force; tu vois ce qu'elle fait, je parle, je mange.
--Je vous excite et je vous fatigue sans doute.
--Pas du tout, tu me ranimes; aussi prochainement tu seras libre de
retourner à Marseille; de sorte que, si les circonstances l'exigent,
tu pourras engager bravement ta conscience. C'est ce que doit toujours
faire l'honnête homme, comme, dans la bataille, le soldat doit engager
sa personne; après arrive que voudra; si on est tué ou broyé, c'est
un malheur; au moins, l'honneur est sauf. Cette ligne de conduite a
toujours été la mienne, et, bien que je sois réduit à vivre aujourd'hui
dans ce modeste appartement, sans avoir un sou à te laisser après moi,
je te la conseille, pour la satisfaction morale qu'elle donne. Je
t'assure, mon cher enfant, que la mort n'a rien d'effrayant quand on
l'attend avec une conscience tranquille.
--Oh père!
--Oui, tu as raison, ne parlons pas de cela; je vais me dépêcher de
reprendre des forces pour te renvoyer. Cela me donnerait la fièvre de te
voir rester à Paris.
--Avez-vous donc des raisons particulières pour craindre une révolution
immédiate?
--Si je ne sors pas de cette chambre depuis un mois, je ne suis
cependant pas tout à fait isolé du monde. Mon voisinage du
Palais-Bourbon fait que les députés que je connais me visitent assez
volontiers; certains qu'ils sont de me trouver chez moi, ils entrent un
moment en allant à l'Assemblée ou en retournant chez eux. Plusieurs
des amis du général Bedeau, qui demeure dans la maison, sont aussi les
miens, et en venant chez le général ils montent jusqu'ici. De sorte que
cette chambre est une petite salle des Pas-Perdus où une douzaine de
députés d'opinions diverses se rencontrent. Eh bien! de tout ce que j'ai
entendu, il résulte pour moi la conviction que nous sommes à la veille
d'un coup d'État.
--Il me semble qu'il ne faut pas croire aux coups d'État annoncés à
l'avance; il y a longtemps qu'on en parle....
--Il y a longtemps qu'on veut le faire; et si on ne l'a pas encore
risqué, c'est que toutes les dispositions n'étaient pas prises....
--Le président?
--Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblée que viendra un coup d'État.
Il a été un moment où elle devait faire acte d'énergie, c'était quand,
après les revues de Satory, dans lesquelles on a crié: Vive l'empereur!
le président et ses ministres en sont arrivés à destituer le général
Changarnier. Alors, l'Assemblée devait mettre Louis-Napoléon en
accusation. Elle n'a pas osé parce que, si dans son sein il y a des gens
qui sachent parler et prévoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du côté
de Louis-Napoléon, on ne sait pas parler, on n'a pas non plus grande
capacité politique, mais on est prêt à l'action, et le moment où cette
notion va se manifester me paraît venu. Les partis, par leur faute, ont
mis une force redoutable au profit de ce prétendant, qui se trouve ainsi
un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et la terreur rouge.
L'homme est médiocre, incapable de bien comme de mal, par cette
excellente raison qu'il ne sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal.
En dehors de sa personnalité, du but qu'il poursuit, de son intérêt
immédiat, rien n'existe pour lui; et c'est là ce qui le rend puissant et
dangereux, car tous ceux qui n'ont pas de sens moral sont avec lui, et,
dans un coup d'État, ce sont ces gens-là qui sont redoutables; rien ne
les arrête. Si on avait su le comte de Chambord favorable aux coquins,
il y a longtemps qu'il serait sur le trône. On parle toujours de la
canaille qui attend les révolutions populaires avec impatience. Je l'ai
vue à l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, à côté de
celle-ci, il y en a une autre; à côté de la basse canaille, il y a la
haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers, de bohémiens, d'intrigants, de
déclassés, de misérables, de coquins dans la finance, dans les affaires,
dans l'armée ont tourné leurs regards vers ce prétendant sans scrupule.
Voyant qu'il n'y avait rien à faire pour eux ni avec le comte de
Chambord, ni avec le duc d'Aumale, ni avec le général Cavaignac, ils ont
mis leurs espérances dans cet homme qui par certains côtés de sa vie
d'aventure leur promet un heureux règne. Il ne faut pas oublier que ce
qui a fait la force de Catilina c'est qu'il était l'assassin de son
frère, de sa femme, de son fils et qu'il avait pour amis quiconque était
poursuivi par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on a une pareille
troupe derrière soi, on peut tout oser et quelques centaines d'hommes
sans lendemain peuvent triompher dans un pays où le luxe est en lutte
avec la faim, cette mauvaise conseillère (_malesuada fames_). Dans ces
conditions je tremble et je suis aussi assuré d'un coup d'État que si
j'étais dans le complot. Quand éclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais
il est dans l'air; on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je
demande à la Providence pour le moment, c'est qu'il n'éclate pas avant
ton retour à Marseille.
Pendant une heure encore, nous nous entretînmes, puis mon père me
renvoya sans vouloir me permettre de rester auprès de lui.
--Je ne garde même pas Félix, me dit-il. Si j'ai besoin, je
t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma respiration, comme
autrefois j'entendais la tienne quand j'avais peur que tu ne fusses
malade. Va dormir. Tu retrouveras ta chambre d'écolier avec les mêmes
cartes aux murailles, la sphère sur ton pupitre tailladé et tes
dictionnaires tachés d'encre. A demain, Guillaume. Maintenant que tu es
près de moi, je vais me rétablir. A demain.