J'ai quitté Marseille pour Paris, et ce départ s'est accompli dans des
circonstances bien tristes pour moi.
Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai reçu une lettre de mon père dans
laquelle celui-ci me disait qu'il était souffrant depuis quelque temps,
même malade, et qu'il désirait que je vinsse passer quelques jours
auprès de lui: je ne devais pas m'inquiéter, mais cependant je devais ne
pas tarder et aussitôt que possible partir pour Paris.
A cette lettre en était jointe une autre, qui m'était écrite par le
vieux valet de chambre que mon père a à son service depuis trente-cinq
ans, Félix.
Elle confirmait la première et même elle l'aggravait: mon père, depuis
un mois, avait été chaque jour en s'affaiblissant, il ne quittait plus
la chambre, et, sans que le médecin donnât un nom particulier à sa
maladie, il en paraissait inquiet.
Ces deux lettres m'épouvantèrent, car j'avais vu mon père à mon retour
d'Afrique à Marseille, et, bien qu'il m'eût paru amaigri avec les traits
légèrement contractés, j'étais loin de prévoir qu'il fût dans un état
maladif.
Je n'avais qu'une chose à faire, partir aussitôt, c'est-à-dire le soir
même. Après avoir été retenir ma place à la diligence, je me rendis chez
le colonel pour lui demander une permission.
D'ordinaire, notre colonel est très-facile sur la question des
permissions, et il trouve tout naturel que de temps en temps un officier
s'en aille faire un tour à Paris,--ce qu'il appelle «une promenade à
Cythère;» il faut bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais
donc que ma demande si légitime passerait sans la moindre observation.
Il n'en fut rien.
--Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne peux pas vous
refuser, mais je vous prie d'être absent le moins longtemps possible.
--C'est mon père qui décide mon voyage, c'est sa maladie qui décidera
mon retour.
--Je sais que nous ne commandons pas à la maladie, seulement je
vous prie de nous revenir aussitôt que possible, et, bien que votre
permission soit de vingt jours, vous me ferez plaisir si vous pouvez ne
pas aller jusqu'à la fin. Prenez cette recommandation en bonne part, mon
cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter. Mais nous
sommes dans des circonstances où un colonel tient à avoir ses bons
officiers sous la main. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il
arrive quelque chose, vous êtes un homme sur lequel on peut compter.
Vous-même d'ailleurs seriez fâché de n'être pas à votre poste s'il
fallait agir.
Je n'étais pas dans des dispositions à soutenir une conversation
politique, et j'avais autre chose en tête que de répondre à ces
prévisions pessimistes du colonel. Je me retirai et partis immédiatement
pour Cassis. Je voulais faire mes adieux à Clotilde et ne pas m'éloigner
de Marseille sans l'avoir vue.
--Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit le général quand je
lui annonçai mon voyage, vous auriez fait route avec Solignac. Voyez-le
à Paris, où il restera peu de temps, et vous pourrez peut-être revenir
ensemble: pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue de
Paris à Marseille.
Je pus, à un moment donné, me trouver seul avec Clotilde pendant
quelques minutes dans le jardin.
--Je ne sais pour combien de temps je vais être séparé de vous, lui
dis-je, car si mon père est en danger, je ne le quitterai pas.
N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restâmes pendant assez
longtemps les yeux dans les yeux. Il me sembla qu'elle m'encourageait à
parler. Je repris donc:
--Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de vous voir deux fois
par semaine et de vivre de votre vie pour ainsi dire; car le temps
que je passe loin de vous, je le passe en réalité près de vous par la
pensée... par le coeur.
Elle fit un geste de la main pour m'arrêter, mais je continuai:
--Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne voulez pas
entendre. C'est une prière que j'ai à vous adresser, et il me semble
que, si vous pensez à ce que va être ma situation auprès de mon père
malade, mourant peut-être, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi
de vous écrire.
Elle recula vivement.
--Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'écrire.
--Mais c'est impossible!
--Il m'est impossible, à moi, de vivre loin de vous sans savoir ce que
vous faites, sans vous dire que je pense à vous. Ah! chère Clotilde....
Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais continuer, elle
prit la parole:
--Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos lettres et que je ne
peux pas vous écrire ostensiblement.
--Qui vous empêche de jeter une lettre à la poste, soit ici, soit à
Marseille? personne ne le saura.
--Cela, jamais.
--Cependant....
--Laissez-moi chercher, car Dieu m'est témoin que je voudrais trouver un
moyen de ne pas ajouter un chagrin ou un tourment à ceux que vous allez
endurer.
Pendant quelques secondes elle resta le front appuyé dans ses mains,
puis laissant tomber son bras:
--S'il vous est possible de sortir quand vous serez à Paris, dit-elle,
choisissez-moi une babiole, un rien, un souvenir, ce qui vous passera
par l'idée, et envoyez-le-moi ici très-franchement, en vous servant
des Messageries. J'ouvrirai moi-même votre envoi, qui me sera adressé
personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai.
--Ah! Clotilde, Clotilde!
--J'espère que je pourrai vous répondre pour vous remercier de votre
envoi.
--Vous êtes un ange.
--Non, et ce que je fais là est mal, mais je ne peux pas, je ne veux pas
être pour vous une cause de chagrin. Si je ne fais pas tout ce que vous
désirez, je fais au moins plus que je ne devrais, plus qu'il n'est
possible, et vous ne pourrez pas m'accuser.
Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se tournant vers un
grand laurier rose dont quelques rameaux étaient encore fleuris, elle en
cassa une branche et me la tendant:
--Si, en arrivant à Paris, vous mettez ce rameau dans un vase, dit-elle,
il se ranimera et restera longtemps vert, c'est mon souvenir que je vous
donne d'avance.
Puis vivement et sans attendre ma réponse, elle rentra dans le salon où
je la suivis.
L'heure me pressait; il fallut se séparer; le dernier mot du général
fut une recommandation d'aller voir M. de Solignac; le mien fut une
répétition de mon adresse ou plutôt de celle de mon père, n° 50, rue
de l'Université; le dernier regard de Clotilde fut une promesse. Et je
m'éloignai plein de foi; elle penserait à moi.
Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre à mesure que
j'approchais de Paris. En partant de Marseille, je me demandais avec
inquiétude en quel état j'allais trouver mon père; en arrivant aux
portes de Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore.
Bien que séparé depuis longtemps de mon père, par mon métier de soldat,
j'ai pour lui la tendresse la plus grande, une tendresse qui s'est
développée dans une vie commune de quinze années pendant lesquelles nous
ne nous sommes pas quittés un seul jour.
Après la mort de ma mère que je perdis dans ma cinquième année, mon père
prit seul en main le soin de mon éducation et de mon instruction. Bien
qu'à cette époque il fût préfet à Marseille, il trouvait chaque matin un
quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans la journée, après
le déjeuner, il prenait encore une heure sur ses occupations et ses
travaux pour m'apprendre à lire. Jamais la femme de chambre qui m'a
élevé, ne m'a fait répéter une leçon.
Convaincu que c'est notre première éducation qui fait notre vie, mon
père n'a jamais voulu qu'une volonté autre que la sienne pesât sur mon
caractère; et ce que je sais, ce que je suis, c'est à lui que je le
dois. Bien véritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux
fois son fils.
La Révolution de juillet lui ayant fait des loisirs forcés, il se
donna à moi tout entier, et nous vînmes habiter cette même rue de
l'Université, dans la maison où il demeure encore en ce moment.
Mon père était un révolutionnaire en matière d'éducation et il se
permettait de croire que les méthodes en usage dans les classes étaient
le plus souvent faites pour la commodité des maîtres et non pour celle
des élèves. Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles à mon usage,
soit qu'il les trouvât dans ses réflexions, soit qu'il les prît dans les
ouvrages pédagogiques dont il fit à cette époque une étude approfondie.
Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un abrégé de géographie
dont je devrais lui répéter quinze ou vingt lignes tous les jours, il me
conduisit un matin sur le Mont-Valérien, d'où nous vîmes le soleil se
lever au delà de Paris. Sans définition, je compris ce que c'était que
le Levant. Puis, la leçon continuant tout naturellement, je compris
aussi comment la Seine, gênée tantôt à droite, tantôt à gauche par les
collines, avait été obligée de s'infléchir de côté et d'autre pour
chercher un terrain bas dans lequel elle avait creusé son lit. Et sans
que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie
eussent été prononcés, j'eus une idée intelligente des sciences qu'ils
désignent.
Plus tard, ce fut le cours lui-même de la Seine que nous suivîmes
jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce qu'était un confluent et je pris
en même temps une leçon d'étymologie; à Pont-de-l'Arche, j'appris ce que
c'est que le flux et le reflux; à Rouen, je visitai des filatures de
coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de la jetée, à
l'endroit même où cette Seine se perd dans la mer, je vis entrer les
navires qui apportaient ce coton brut qu'ils avaient été chercher à la
Nouvelle-Orléans ou à Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient
ce coton travaillé aux peuples sauvages de la côte d'Afrique.
Ce qu'il fit pour la géographie, il le fit pour tout; et quand, à
quatorze ans, je commençai à suivre les classes du collège Saint-Louis,
il ne m'abandonna pas. En sortant après chaque classe, je le trouvais
devant la porte, m'attendant patiemment.
Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette éducation paternelle, si
douce, si attentive, et celle que le hasard, à la main rude, donna au
général Martory?
Je ne sais si elle fera de moi un général comme elle en a fait un du
contrebandier des Pyrénées, mais ce qu'elle a fait jusqu'à présent, ç'a
a été de me pénétrer pour mon père d'une reconnaissance profonde, d'une
ardente amitié.
Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus d'une fois
fâché contre la pesanteur de la diligence, et, à partir de Châlon,
contre la lenteur du chemin de fer.
Pauvre père!