XI

De la bibliothèque au Prado la distance est assez longue; pendant le

temps que nous mîmes à la franchir par le cours Julien et le cours

Lieutaud, Vimard garda un silence obstiné, qui me laissa toute liberté

pour réfléchir à sa demande d'entretien.

Pourquoi cet entretien?

Pourquoi ce mystère?

Pourquoi nous étions-nous rencontrés à la bibliothèque consultant l'un

et l'autre l'histoire des conspirations du prince Louis?

Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait à peu près désert, Vimard

se décida à parler.

--Mon silence vous surprend, n'est-ce pas?

--Beaucoup.

--C'est que je ne désire pas que ce que j'ai à vous dire soit entendu,

et quand je suis sous l'impression d'une forte préoccupation, je ne peux

pas parler pour ne rien dire.

--Maintenant, je serai seul à vous entendre.

--J'aborde donc le sujet qui nous amène ici; et si je le fais

franchement, c'est parce que j'ai en vous toute confiance.

Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de rapporter, et

après que je l'eus remercié comme je le devais de la sympathie qu'il me

témoignait, il continua:

--L'idée de m'ouvrir à vous m'est venue en vous trouvant à la

bibliothèque et en vous voyant étudier les procès de Strasbourg et de

Boulogne que je venais moi-même lire. Il m'a paru qu'il y avait dans

cette rencontre quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que

si tous deux en même temps nous nous occupions du même sujet, c'était

que très-probablement nous avions les mêmes raisons pour le faire. Je

vais vous dire quelles sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous

me direz après quelles sont les vôtres. Mais ce n'est pas un marché que

je vous propose et je ne vous dis pas: confidence pour confidence. Bien

entendu, vous restez maître de votre secret.

Que voulait-il? M'entraîner dans une conspiration? Cela n'était guère

probable, étant donné son caractère honnête et droit. Mais alors, s'il

ne s'agissait pas de complot, que signifiaient ces précautions de

langage? Il ne pouvait pas avoir les mêmes raisons que moi pour vouloir

connaître le commandant de Solignac. J'avoue que ma curiosité était

vivement excitée.

--Mon secret est bien simple, dis-je.

--Je vous en félicite et je voudrais que la mien fût comme le vôtre,

mais il ne l'est pas et voilà pourquoi je persiste dans mon idée de m'en

ouvrir à vous, afin que nous tenions à nous deux une sorte de petit

conseil de guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le

même pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et l'autre les mêmes

raisons pour prendre une résolution. Mais bien que par le peu de mots

que vous venez de dire, je vois que vous n'êtes pas dans une situation

identique à la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter.

Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que je ne veux pas

rapporter, mais que je dois constater cependant pour expliquer la

confiance qu'il me témoignait.

A la fin, toutes ses précautions oratoires étant prises, il abandonna le

langage obscur et entortillé dont il s'était jusque-là servi pour parler

plus clairement:

--Si on venait vous tâter, me dit-il, pour savoir de quel côté vous vous

rangeriez dans le cas d'un conflit entre le président de la République

et l'Assemblée, quelle serait votre réponse?

--Elle serait simple et nette; je me rangerais du côté de celui qui

respecterait la loi et contre celui qui la violerait. Nous n'avons pas

autre chose à faire, nous autres soldats; notre route est tracée, nous

n'avons qu'à la suivre: c'est très-facile.

--Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde ne la voit pas

comme vous, et alors dans l'obscurité, il est bien permis d'hésiter et

de tâtonner.

--Qui fait cette obscurité?

--Les circonstances politiques.

--Et qui fait les circonstances politiques?

--Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence.

--Disons les hommes pour ne point nous perdre, et disons en même temps

que les hommes dirigent ces circonstances suivant les besoins de leur

ambition. Si on a fait l'obscurité dans la situation politique, c'est

qu'on espère profiter de cette obscurité; l'ombre est propice aux

complots.

--Vous croyez donc aux complots?

--Et vous?

Il hésita un moment, mais sa réserve ne dura que quelques secondes.

--Moi, dit-il, je crois à un travail considérable qui se fait dans

l'armée.

--Au profit de qui?

--Au profit de Louis-Napoléon.

--Hé bien, cela doit vous suffire pour éclairer votre route. Si

Louis-Napoléon travaille l'esprit de l'armée, c'est pour se l'attacher.

Dans quel but? Est-ce par amour platonique pour l'armée? Non, n'est-ce

pas, mais par intérêt, pour s'appuyer sur nous et se faire président à

vie ou empereur. Hé bien, dans ces conditions, je dis que notre voie est

indiquée. Nous ne sommes pas des prétoriens pour faire des empereurs de

notre choix. Nous sommes l'armée de la France et c'est à la France qu'il

appartient de choisir son gouvernement, ce n'est pas à nous de lui

imposer par la force de nos baïonnettes celui qu'il nous plaît de

prendre. Nous ne devons pas écouter les émissaires du président; car le

jour où celui-ci aura la conviction que l'armée le suivra, l'empire sera

fait par une révolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime

trop l'armée pour admettre qu'elle peut se charger de ce crime et de

cette honte.

--Et cependant il y a dans l'armée des esprits honnêtes, qui croient que

l'empire doit faire la grandeur de la France.

--C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir le bonheur de la

France dans le rétablissement de la monarchie légitime ou dans la

consolidation de la République. Mais ce que nous avons le droit de

penser n'est pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors

c'est la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je

soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a été l'ami et l'officier

d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les princes d'Orléans; notre

chef d'escadron, qui est républicain, soutiendra la République;

Mazurier, qui aime le désordre et la canaille, soutiendra la canaille,

et nous nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres, ce qui

sera le triomphe de l'anarchie. Voilà, mon cher, à quoi l'on arrive en

écoutant ses sentiments personnels, ses opinions ou ses intérêts, au

lieu d'écouter sa conscience. Et c'est là ce qui m'indigne contre

Louis-Napoléon qui, pour faire triompher son ambition, ne craint pas de

corrompre l'armée; est-ce que les autres partis, Henri V, les d'Orléans,

les républicains agissent comme lui? il est le seul à vouloir faire de

l'armée un instrument de révolution. S'il réussit, la France est perdue;

il n'y a plus d'armée; il n'y a plus d'honneur militaire.

--Vous n'aimez pas Louis-Napoléon.

--C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la répulsion qu'il

m'inspire n'est point causée par des préférences que j'aurais pour le

représentant d'un autre parti. Je n'ai point de préférences politiques,

ou plutôt je n'ai pas d'opinions exclusives. Par mes traditions de

famille, je devrais être légitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas

davantage orléaniste ou républicain.

--Alors qu'êtes-vous donc?

--Je suis ce que sont bien d'autres Français; je suis du parti du

gouvernement adopté par le pays et qui s'exerce honnêtement en

respectant les droits et la liberté de chacun. Je n'aurais peut-être

pas choisi le gouvernement que nous avons en ce moment, mais c'est un

gouvernement légal et jamais je ne mettrai mon sabre, si léger

qu'il puisse être, au service de ceux qui voudraient renverser ce

gouvernement.

Vimard s'arrêta, et me prenant la main qu'il me serra fortement:

--Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis heureux de vous

entendre parler ainsi; dans ce temps de trouble où nous vivons

d'incertitude et d'indécision, cela soutient de voir quelqu'un de ferme,

qui ne cherche pas son chemin.

--Et cependant, l'on m'a reproché souvent mon indifférence en matières

politiques. Peut-être, en effet, vaut-il mieux être un homme de parti,

comme il vaut mieux peut-être aussi être un homme religieux. Les

convictions bien arrêtées sont, je crois, une grande force. Mais enfin

l'indifférence politique, comme l'indifférence religieuse, n'empêche pas

d'être un honnête homme. Et pour en revenir au sujet de notre entretien,

je vous donne ma parole que, dans les circonstances présentes, quoi

qu'il arrive, je saurai rester un honnête soldat.

Nous marchâmes pendant quelques instants, réfléchissant l'un et l'autre;

Vimard à je ne sais trop quoi, moi à ce que cet entretien avait de

singulier; car venu au Prado pour écouter les confidences et les secrets

de Vimard, j'avais parlé presque seul. Il rompit le premier le silence.

--Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures dans l'intérêt du

parti napoléonien?

--Jamais.

--Hé bien, je l'ai cru, en vous voyant à la bibliothèque, et c'est pour

savoir comment vous les aviez accueillies que je vous ai amené ici pour

tenir conseil et m'entendre avec vous.

--On vous a donc fait ces ouvertures à vous?

--Oui, à moi, comme à un grand nombre d'officiers.

--Une conspiration?

--Non, car s'il avait été question d'une conspiration, on y aurait mis,

je pense, plus de réserve.

--C'est tout haut qu'on vous demande si vous êtes disposés à appuyer le

rétablissement de l'empire.

--Hé, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande, car, au premier

mot, beaucoup d'officiers, moins fermes que vous, tourneraient le dos

au négociateur. On nous représente seulement qu'un jour ou l'autre un

conflit éclatera entre le président de la République et l'Assemblée, et

l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour l'armée à se ranger du

côté de Louis-Napoléon; en même temps on glisse quelques mots adroits

sur les avantages personnels qui résulteront pour les officiers disposés

à prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement, par un

homme qui est l'agent du bonapartisme dans le Midi, le commandant de

Solignac.

En entendant ce nom, il m'échappa un mouvement involontaire.

--Vous le connaissez? demanda Vimard.

--Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans les procès de

Strasbourg et de Boulogne.

--C'était précisément pour savoir quel avait été son rôle dans ces deux

affaires que je suis allé à la bibliothèque. Ici il se remue beaucoup,

et il n'y a pas d'officier qu'il n'ait vu à Marseille, à Toulon, à

Grenoble, à Montpellier; si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le

connaîtriez aussi; c'est un homme que je crois très-habile.

--Le procès le montre tel.

--S'il y a jamais un mouvement napoléonien, il tiendra tout le Midi dans

sa main, et c'est là un point très-important, car la Provence entière

est légitimiste ou républicaine, et l'on assure que la Société des

montagnards y est très-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette

action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce d'une façon

mystérieuse; on sent sa main partout, mais on ne la trouverait nulle

part, si l'on voulait la saisir. En apparence, il vit tranquillement à

Cassis, comme un vieux soldat retraité, et il paraît n'avoir pas d'autre

occupation que de faire la partie du général Martory, une culotte de

peau, celui-là, et tout à fait inoffensif. Pour mieux tromper les

soupçons, il fait dire, ou tout au moins il laisse dire qu'il est au

mieux avec la fille du général.

--C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory; c'est une jeune

fille charmante; un pareil propos sur son compte est une monstruosité.

--Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je dis n'a donc aucune

importance à son égard, mais seulement à l'égard de Solignac.

--Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac en a soixante.

--Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes filles séduites

par des vieillards; Dieu vous garde, mon cher Saint-Nérée, d'aimer

jamais une femme qui ait été perdue par un vieux libertin. Toute femme

peut se relever, excepté quand elle a été flétrie par un vieillard.

C'est l'expérience de quelqu'un qui a souffert de ce mal affreux, qui

vous parle en ce moment. Enfin, je crois d'autant plus volontiers à

la fausseté du bruit qui court sur mademoiselle Martory, que ce bruit

profite à Solignac. Mais puisque vous connaissez le général Martory, je

ne parle pas davantage du Solignac, car bien certainement un jour ou

l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra vous tâter et vous

engager, vous verrez alors quel homme c'est. Parole d'honneur, je suis

content qu'il s'adresse à vous, il aura à qui parler.

--Croyez bien qu'il a déjà entendu plus d'une fois ce que je lui

répondrai: l'armée n'est pas si disposée à se livrer qu'on le veut dire.

Clotilde Martory · 第 13 / 65 题