De la bibliothèque au Prado la distance est assez longue; pendant le
temps que nous mîmes à la franchir par le cours Julien et le cours
Lieutaud, Vimard garda un silence obstiné, qui me laissa toute liberté
pour réfléchir à sa demande d'entretien.
Pourquoi cet entretien?
Pourquoi ce mystère?
Pourquoi nous étions-nous rencontrés à la bibliothèque consultant l'un
et l'autre l'histoire des conspirations du prince Louis?
Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait à peu près désert, Vimard
se décida à parler.
--Mon silence vous surprend, n'est-ce pas?
--Beaucoup.
--C'est que je ne désire pas que ce que j'ai à vous dire soit entendu,
et quand je suis sous l'impression d'une forte préoccupation, je ne peux
pas parler pour ne rien dire.
--Maintenant, je serai seul à vous entendre.
--J'aborde donc le sujet qui nous amène ici; et si je le fais
franchement, c'est parce que j'ai en vous toute confiance.
Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de rapporter, et
après que je l'eus remercié comme je le devais de la sympathie qu'il me
témoignait, il continua:
--L'idée de m'ouvrir à vous m'est venue en vous trouvant à la
bibliothèque et en vous voyant étudier les procès de Strasbourg et de
Boulogne que je venais moi-même lire. Il m'a paru qu'il y avait dans
cette rencontre quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que
si tous deux en même temps nous nous occupions du même sujet, c'était
que très-probablement nous avions les mêmes raisons pour le faire. Je
vais vous dire quelles sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous
me direz après quelles sont les vôtres. Mais ce n'est pas un marché que
je vous propose et je ne vous dis pas: confidence pour confidence. Bien
entendu, vous restez maître de votre secret.
Que voulait-il? M'entraîner dans une conspiration? Cela n'était guère
probable, étant donné son caractère honnête et droit. Mais alors, s'il
ne s'agissait pas de complot, que signifiaient ces précautions de
langage? Il ne pouvait pas avoir les mêmes raisons que moi pour vouloir
connaître le commandant de Solignac. J'avoue que ma curiosité était
vivement excitée.
--Mon secret est bien simple, dis-je.
--Je vous en félicite et je voudrais que la mien fût comme le vôtre,
mais il ne l'est pas et voilà pourquoi je persiste dans mon idée de m'en
ouvrir à vous, afin que nous tenions à nous deux une sorte de petit
conseil de guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le
même pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et l'autre les mêmes
raisons pour prendre une résolution. Mais bien que par le peu de mots
que vous venez de dire, je vois que vous n'êtes pas dans une situation
identique à la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter.
Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que je ne veux pas
rapporter, mais que je dois constater cependant pour expliquer la
confiance qu'il me témoignait.
A la fin, toutes ses précautions oratoires étant prises, il abandonna le
langage obscur et entortillé dont il s'était jusque-là servi pour parler
plus clairement:
--Si on venait vous tâter, me dit-il, pour savoir de quel côté vous vous
rangeriez dans le cas d'un conflit entre le président de la République
et l'Assemblée, quelle serait votre réponse?
--Elle serait simple et nette; je me rangerais du côté de celui qui
respecterait la loi et contre celui qui la violerait. Nous n'avons pas
autre chose à faire, nous autres soldats; notre route est tracée, nous
n'avons qu'à la suivre: c'est très-facile.
--Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde ne la voit pas
comme vous, et alors dans l'obscurité, il est bien permis d'hésiter et
de tâtonner.
--Qui fait cette obscurité?
--Les circonstances politiques.
--Et qui fait les circonstances politiques?
--Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence.
--Disons les hommes pour ne point nous perdre, et disons en même temps
que les hommes dirigent ces circonstances suivant les besoins de leur
ambition. Si on a fait l'obscurité dans la situation politique, c'est
qu'on espère profiter de cette obscurité; l'ombre est propice aux
complots.
--Vous croyez donc aux complots?
--Et vous?
Il hésita un moment, mais sa réserve ne dura que quelques secondes.
--Moi, dit-il, je crois à un travail considérable qui se fait dans
l'armée.
--Au profit de qui?
--Au profit de Louis-Napoléon.
--Hé bien, cela doit vous suffire pour éclairer votre route. Si
Louis-Napoléon travaille l'esprit de l'armée, c'est pour se l'attacher.
Dans quel but? Est-ce par amour platonique pour l'armée? Non, n'est-ce
pas, mais par intérêt, pour s'appuyer sur nous et se faire président à
vie ou empereur. Hé bien, dans ces conditions, je dis que notre voie est
indiquée. Nous ne sommes pas des prétoriens pour faire des empereurs de
notre choix. Nous sommes l'armée de la France et c'est à la France qu'il
appartient de choisir son gouvernement, ce n'est pas à nous de lui
imposer par la force de nos baïonnettes celui qu'il nous plaît de
prendre. Nous ne devons pas écouter les émissaires du président; car le
jour où celui-ci aura la conviction que l'armée le suivra, l'empire sera
fait par une révolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime
trop l'armée pour admettre qu'elle peut se charger de ce crime et de
cette honte.
--Et cependant il y a dans l'armée des esprits honnêtes, qui croient que
l'empire doit faire la grandeur de la France.
--C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir le bonheur de la
France dans le rétablissement de la monarchie légitime ou dans la
consolidation de la République. Mais ce que nous avons le droit de
penser n'est pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors
c'est la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je
soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a été l'ami et l'officier
d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les princes d'Orléans; notre
chef d'escadron, qui est républicain, soutiendra la République;
Mazurier, qui aime le désordre et la canaille, soutiendra la canaille,
et nous nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres, ce qui
sera le triomphe de l'anarchie. Voilà, mon cher, à quoi l'on arrive en
écoutant ses sentiments personnels, ses opinions ou ses intérêts, au
lieu d'écouter sa conscience. Et c'est là ce qui m'indigne contre
Louis-Napoléon qui, pour faire triompher son ambition, ne craint pas de
corrompre l'armée; est-ce que les autres partis, Henri V, les d'Orléans,
les républicains agissent comme lui? il est le seul à vouloir faire de
l'armée un instrument de révolution. S'il réussit, la France est perdue;
il n'y a plus d'armée; il n'y a plus d'honneur militaire.
--Vous n'aimez pas Louis-Napoléon.
--C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la répulsion qu'il
m'inspire n'est point causée par des préférences que j'aurais pour le
représentant d'un autre parti. Je n'ai point de préférences politiques,
ou plutôt je n'ai pas d'opinions exclusives. Par mes traditions de
famille, je devrais être légitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas
davantage orléaniste ou républicain.
--Alors qu'êtes-vous donc?
--Je suis ce que sont bien d'autres Français; je suis du parti du
gouvernement adopté par le pays et qui s'exerce honnêtement en
respectant les droits et la liberté de chacun. Je n'aurais peut-être
pas choisi le gouvernement que nous avons en ce moment, mais c'est un
gouvernement légal et jamais je ne mettrai mon sabre, si léger
qu'il puisse être, au service de ceux qui voudraient renverser ce
gouvernement.
Vimard s'arrêta, et me prenant la main qu'il me serra fortement:
--Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis heureux de vous
entendre parler ainsi; dans ce temps de trouble où nous vivons
d'incertitude et d'indécision, cela soutient de voir quelqu'un de ferme,
qui ne cherche pas son chemin.
--Et cependant, l'on m'a reproché souvent mon indifférence en matières
politiques. Peut-être, en effet, vaut-il mieux être un homme de parti,
comme il vaut mieux peut-être aussi être un homme religieux. Les
convictions bien arrêtées sont, je crois, une grande force. Mais enfin
l'indifférence politique, comme l'indifférence religieuse, n'empêche pas
d'être un honnête homme. Et pour en revenir au sujet de notre entretien,
je vous donne ma parole que, dans les circonstances présentes, quoi
qu'il arrive, je saurai rester un honnête soldat.
Nous marchâmes pendant quelques instants, réfléchissant l'un et l'autre;
Vimard à je ne sais trop quoi, moi à ce que cet entretien avait de
singulier; car venu au Prado pour écouter les confidences et les secrets
de Vimard, j'avais parlé presque seul. Il rompit le premier le silence.
--Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures dans l'intérêt du
parti napoléonien?
--Jamais.
--Hé bien, je l'ai cru, en vous voyant à la bibliothèque, et c'est pour
savoir comment vous les aviez accueillies que je vous ai amené ici pour
tenir conseil et m'entendre avec vous.
--On vous a donc fait ces ouvertures à vous?
--Oui, à moi, comme à un grand nombre d'officiers.
--Une conspiration?
--Non, car s'il avait été question d'une conspiration, on y aurait mis,
je pense, plus de réserve.
--C'est tout haut qu'on vous demande si vous êtes disposés à appuyer le
rétablissement de l'empire.
--Hé, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande, car, au premier
mot, beaucoup d'officiers, moins fermes que vous, tourneraient le dos
au négociateur. On nous représente seulement qu'un jour ou l'autre un
conflit éclatera entre le président de la République et l'Assemblée, et
l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour l'armée à se ranger du
côté de Louis-Napoléon; en même temps on glisse quelques mots adroits
sur les avantages personnels qui résulteront pour les officiers disposés
à prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement, par un
homme qui est l'agent du bonapartisme dans le Midi, le commandant de
Solignac.
En entendant ce nom, il m'échappa un mouvement involontaire.
--Vous le connaissez? demanda Vimard.
--Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans les procès de
Strasbourg et de Boulogne.
--C'était précisément pour savoir quel avait été son rôle dans ces deux
affaires que je suis allé à la bibliothèque. Ici il se remue beaucoup,
et il n'y a pas d'officier qu'il n'ait vu à Marseille, à Toulon, à
Grenoble, à Montpellier; si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le
connaîtriez aussi; c'est un homme que je crois très-habile.
--Le procès le montre tel.
--S'il y a jamais un mouvement napoléonien, il tiendra tout le Midi dans
sa main, et c'est là un point très-important, car la Provence entière
est légitimiste ou républicaine, et l'on assure que la Société des
montagnards y est très-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette
action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce d'une façon
mystérieuse; on sent sa main partout, mais on ne la trouverait nulle
part, si l'on voulait la saisir. En apparence, il vit tranquillement à
Cassis, comme un vieux soldat retraité, et il paraît n'avoir pas d'autre
occupation que de faire la partie du général Martory, une culotte de
peau, celui-là, et tout à fait inoffensif. Pour mieux tromper les
soupçons, il fait dire, ou tout au moins il laisse dire qu'il est au
mieux avec la fille du général.
--C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory; c'est une jeune
fille charmante; un pareil propos sur son compte est une monstruosité.
--Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je dis n'a donc aucune
importance à son égard, mais seulement à l'égard de Solignac.
--Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac en a soixante.
--Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes filles séduites
par des vieillards; Dieu vous garde, mon cher Saint-Nérée, d'aimer
jamais une femme qui ait été perdue par un vieux libertin. Toute femme
peut se relever, excepté quand elle a été flétrie par un vieillard.
C'est l'expérience de quelqu'un qui a souffert de ce mal affreux, qui
vous parle en ce moment. Enfin, je crois d'autant plus volontiers à
la fausseté du bruit qui court sur mademoiselle Martory, que ce bruit
profite à Solignac. Mais puisque vous connaissez le général Martory, je
ne parle pas davantage du Solignac, car bien certainement un jour ou
l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra vous tâter et vous
engager, vous verrez alors quel homme c'est. Parole d'honneur, je suis
content qu'il s'adresse à vous, il aura à qui parler.
--Croyez bien qu'il a déjà entendu plus d'une fois ce que je lui
répondrai: l'armée n'est pas si disposée à se livrer qu'on le veut dire.