XII

Si la présence de ce Solignac au dîner du général Martory m'avait tout

d'abord inspiré une certaine inquiétude, maintenant elle me révoltait. A

la pensée de me trouver à la même table que cet homme, je n'étais

plus maître de moi; des bouffées de colère m'enflammaient le sang;

l'indignation me soulevait.

Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait dit Vimard.

Pas même pendant l'espace d'un millième de seconde, je n'admis la

possibilité que ce propos infâme eût quelque chose de fondé. C'était

une immonde calomnie, une invention diabolique dont se servait le plus

misérable des hommes pour masquer ses cheminements souterrains.

Mais enfin une blessure profonde m'avait été portée; le souffle

empoisonné de cette calomnie avait passé sur mon amour naissant comme

un coup de mistral passe au premier printemps sur les campagnes de la

Provence: les plantes surprises dans leur éclosion garderont pour toute

leur vie la marque de ses brûlures; sur leurs rameaux reverdis il

poussera de nouvelles feuilles, il s'épanouira d'autres fleurs, ce ne

seront point celles qui ont été desséchées dans leur bouton.

Et j'allais m'asseoir près de cet homme; il me parlerait; je devrais lui

répondre.

Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte s'ouvrait devant

moi, il me faudrait arranger mes réponses au gré du général, au gré même

de Clotilde, qui partageait les idées de son père, ou qui tout au moins

voulait qu'on ne les contrariât point.

La situation était délicate, difficile, et, quoi qu'il advînt, elle

serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le coeur joyeux et

l'esprit tranquille que le dimanche matin je me mis en route pour

Cassis.

Le général me reçut comme si j'étais son ami depuis dix ans; quand

j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil pour venir au-devant de

moi et me serrer les mains.

--Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le dîner, nous allons

prendre un verre de _riquiqui_; je n'ai plus mon rhumatisme: vive

l'empereur!

Il appela pour qu'on nous servît; mais, au lieu de la servante, ce fut

Clotilde qui parut. Elle aussi me reçut comme un vieil ami, avec un doux

sourire elle me tendit la main.

Les inquiétudes et les craintes qui m'enveloppaient l'esprit se

dissipèrent comme le brouillard sous les rayons du soleil, et

instantanément je vis le ciel bleu.

Mais cette éclaircie splendide ne dura pas longtemps, le général me

ramena d'un mot dans la réalité.

--Puisque vous êtes le premier arrivé, dit-il, je veux vous faire

connaître les convives avec lesquels vous allez vous trouver; quand on

est dans l'intimité comme ici, c'est une bonne précaution à prendre, ça

donne toute liberté dans la conversation sans qu'on craigne de casser

les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant de Solignac, dont

je vous ai déjà assez parlé pour que je n'aie rien à vous en dire

maintenant; un brave soldat qui eût été un habile diplomate, un habile

financier, enfin, un homme que vous aurez plaisir à connaître.

Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me trahir.

--Ensuite, continua le général, l'abbé Peyreuc. Que ça ne vous étonne

pas trop de voir un prêtre chez un vieux bleu comme moi; l'abbé Peyreuc

n'est pas du tout cagot, c'est un ancien curé de Marseille qui s'est

retiré à Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la

gaudriole, maintenant il entend très-bien la plaisanterie. Pas besoin

de vous gêner avec lui. Enfin, le troisième convive, César Garagnon,

négociant à Cassis, marchand de vin, marchand de pierre, marchand de

corail, marchand de tout ce qui se vend cher et s'achète bon marché, un

beau garçon en train de faire une belle fortune qu'il serait heureux

d'offrir à mademoiselle Clotilde Martory. Mais celle-ci n'en veut pas,

ce dont je l'approuve, car la fille d'un général n'est pas faite pour un

pékin de cette espèce.

Au moment où le général prononçait ce dernier mot, la porte s'ouvrit

devant M. César Garagnon lui-même, et ma jalousie, qui s'éveillait déjà,

se calma aussitôt. Il pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il

ne serait jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec

toutes les qualités et les défauts qui constituent ce type, qu'il soit

Provençal ou Normand, Bourguignon ou Girondin. Puis arriva un prêtre

gros, gras et court, la figure rouge, la physionomie souriante, marchant

à pas glissés avec des génuflexions, l'abbé Peyreuc, ce qu'on appelle

dans le monde «un bonhomme de curé.»

Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un pas rapide et

sautillant qui me résonna dans le coeur, et je vis entrer un homme

petit, mais vigoureux, maigre et vif, le visage noble et fait pour

inspirer confiance s'il n'avait point été déparé par des yeux perçants

et mobiles qui ne regardaient jamais qu'à la dérobée, sans se fixer sur

rien. Avec cela une rapidité de mouvements vraiment troublante, et en

tout la tournure d'un homme d'affaires intrigant et brouillon plutôt que

celle d'un militaire; un vêtement de jeune homme, la moustache et les

cheveux teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante et

fausse.

Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de l'impression qui me

frappait, car il vint à moi amené par le général, et une présentation en

règle eut lieu. Il me semble qu'il me dit qu'il était heureux de faire

ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais j'entendis à peine

ses paroles; en tous cas je n'y répondis que par une inclinaison de

tête.

Comment allait-on nous placer à table? M. de Solignac serait-il à côté

de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour passer dans la salle à

manger? Ces interrogations m'obsédaient sans qu'il me fût possible

d'en détacher mon esprit. Déjà je n'étais plus tout au bonheur de voir

Clotilde; malgré moi le souvenir des paroles de Vimard me pesait sur

le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac je me disais, je me

répétais que c'était impossible, absolument impossible, et cependant je

les regardais, je les épiais.

Heureusement rien de ce que je craignais ne se réalisa: Clotilde entra

la première dans la salle à manger, et comme la femme n'était rien dans

la maison du général, celui-ci plaça à sa droite et à sa gauche l'abbé

Peyreuc et M. de Solignac. Assis près de Clotilde, frôlant sa robe,

je respirai. Pourvu qu'on n'entreprît pas ma conversion politique, je

pouvais être pleinement heureux; après le dîner, si M. de Solignac

m'emmenait dans le jardin pour me catéchiser, je saurais me défendre.

Mais un mot dit par hasard ou avec intention ne nous entraînerait-il pas

dans la politique pendant ce dîner? la question était là.

Tout d'abord les choses marchèrent à souhait pour moi, grâce au général

et à l'abbé Peyreuc, qui s'engagèrent dans une discussion sur «le

maigre.» Le général, qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre,

racontait que celui-ci lui avait affirmé et juré qu'au temps où il était

cuisinier au couvent des Chartreux, la règle traditionnelle dans cette

maison était de faire des sauces maigres avec «du bon consommé et du

blond de veau.» L'abbé Peyreuc soutenait que c'était là une invention

voltairienne, et la querelle se continuait avec force drôleries du côté

du général, qui tombait sur les moines, et contait, à l'appui de son

anecdote, toutes les plaisanteries plus ou moins grivoises qui avaient

cours à la fin du XVIIIe siècle. L'abbé Peyreuc se défendait et

défendait «la religion» sérieusement. Tout le monde riait, surtout

le général, qui méprisait «la prêtraille» et n'admettait le prêtre

qu'individuellement «parce que, malgré tout, il y en a de bons: l'abbé,

par exemple, qui est bien le meilleur homme que je connaisse.»

Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit en l'air par le

négociant nous fit verser dans la politique, et instantanément nous y

fûmes plongés jusqu'au cou.

--Il paraît qu'on a encore découvert des complots, dit M. Garagnon.

--On en découvrira tant que nous n'aurons pas un gouvernement assuré du

lendemain, répliqua M. de Solignac; tant que les partis ne se sentiront

pas impuissants, ils s'agiteront, surtout les républicains, qui croient

toujours qu'on veut leur voler leur République. Ces gens-là sont comme

ces mères de mélodrame à qui l'on «a volé leur enfant.»

Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai en lui une

particularité qui me parut tout à fait caractéristique. C'était à M.

Garagnon qu'il répondait et il s'était tourné vers lui; mais, bien

que par ses paroles, par la direction de la tête, par les gestes, il

s'adressât au négociant, par ses regards circulaires, qui allaient

rapidement de l'un à l'autre, il s'adressait à tout le monde. Cette

façon de quêter l'approbation me frappa.

--Voilà qui prouve, conclut le général, qu'il nous faut au plus vite le

rétablissement de l'empire, ou bien nous retombons dans l'anarchie.

--Je crois que la conclusion du général, reprit M. de Solignac, est

maintenant généralement adoptée; je ne dis pas qu'elle le soit par tout

le monde,--le regard circulaire s'arrondit jusqu'à moi,--mais elle l'est

par la majorité du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps.

--Et comment croyez-vous que cela se produira? demanda l'abbé Peyreuc.

--Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu importent la forme

et les moyens. Quand une idée est arrivée à point, elle se fait jour

fatalement; quelques obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour

éclore.

--Vous prévoyez donc des obstacles? demanda l'abbé Peyreuc, qui

décidément tenait à pousser à fond la question.

--Il faut toujours en prévoir.

--C'est là ce qui fait le bon officier, dit le général; il voit la

résistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de manière à l'enfoncer.

--Dans le cas présent, continua M. de Solignac, je ne vois pas d'où

la résistance pourrait venir. On me répondra peut-être,--le regard

circulaire s'arrêta sur moi,--et l'armée? En effet, l'armée seule

pourrait, si elle le voulait, maintenir le semblant de gouvernement que

nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra pas.

--Assurément, elle ne le voudra pas, affirma le général.

--Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce que l'armée n'a

pas de politique.

--Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris.

--Je comprends que ce que je dis vous étonne; mais vous, négociant, vous

devez l'admettre mieux que personne. Je dis que l'armée en général n'a

pas de politique, mais je dis en même temps qu'elle a des intérêts, et

c'est à ses intérêts qu'en fin de compte on obéit toujours en ce monde.

Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans cette discussion,

je ne fus pas maître de moi, et, en entendant cette théorie qui

atteignait l'armée dans son honneur, et par là m'atteignait

personnellement, je ne pensai plus à la réserve que je voulais garder et

levai la main pour répondre.

Mais, en même temps, je sentis un pied se poser doucement sur le mien.

C'était Clotilde qui me demandait de garder le silence.

Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, éperdu, enivré, le bras

levé, les lèvres ouvertes et ne parla point.

Clotilde Martory · 第 14 / 65 题