IX

Sans doute il est bon pour l'harmonie universelle que l'homme et la

femme n'aient point l'esprit fait de même, mais dans les choses de la

vie cette diversité amène souvent des difficultés de s'entendre et de

se comprendre. L'homme, pour avoir voulu trop préciser, est accusé de

grossièreté ou de dureté par la femme; la femme, pour être restée dans

une certaine indécision, voit l'homme lui reprocher ce qu'il appelle de

la duplicité et de la tromperie.

C'était précisément cette indécision que je reprochais à Clotilde en

marchant silencieux près d'elle pour venir retrouver son père. Qu'y

avait-il au juste dans sa réponse? On pouvait l'interpréter dans le sens

que l'on désirait, mais lui donner une forme nette et précise était bien

difficile.

Je n'eus pas le temps, au reste, d'étudier longuement ce point

d'interrogation qu'elle venait de me planter dans le coeur, car en

entrant dans le salon nous trouvâmes le général éveillé et de fort

mauvaise humeur, grommelant, bougonnant et même _sacrant_, comme disait

la vieille servante.

--Comprends-tu ce qui se passe? s'écria-t-il lorsqu'il vit sa fille

entrer, l'abbé Peyreuc me fait avertir qu'il lui est impossible de venir

faire ma partie, et comme Solignac ne reviendra de Marseille que demain,

me voilà pour une journée entière collé sur ce fauteuil avec mon sacré

rhumatisme pour toute distraction. Vieillir! misère, misère.

--Si tu veux de moi? dit-elle.

--La belle affaire, de jouer contre un partenaire tel que toi;

croiriez-vous, capitaine, qu'en jouant l'autre jour avec elle j'ai fait

l'échec du berger; une partie finie au quatrième coup sans qu'aucune

pièce ait été enlevée, comme c'est amusant! Il faudrait jouer au _pion

coiffé_.

Je n'osais profiter de l'occasion qui s'offrait à moi, car dans mon

incertitude sur le sens que je devais donner à la réponse de Clotilde

j'avais peur que celle-ci ne se fâchât de ma proposition. Cependant je

finis par me risquer:

--Si vous vouliez m'accepter, général?

C'était à Clotilde bien plus qu'au général que ces paroles

s'adressaient.

Mais ce fut le général qui répondit:

--Trop de complaisance, capitaine, vous n'êtes pas venu à Cassis pour

jouer aux échecs.

Je ne quittais pas Clotilde des yeux, elle me regarda et je sentis

qu'elle me disait d'insister: alors elle excusait donc ma tromperie?

Cette espérance me rendit éloquent pour insister, et le général qui ne

demandait pas mieux que d'accepter, se laissa persuader que j'étais

heureux de faire sa partie.

Et, de fait, je l'étais pleinement: l'esprit tranquillisé par ma

confession, le coeur comblé de joie par le regard de Clotilde, je me

voyais accueilli dans cette maison et, sans trop de folie, je pouvais

tout espérer.

Je m'appliquai à jouer de mon mieux pour être agréable au général. Mais

j'étais dans de mauvaises conditions pour ne pas commettre des fautes.

J'étais frémissant d'émotion et le regard de Clotilde que je rencontrais

souvent (car elle s'était installée dans le salon), n'était pas fait

pour me calmer. D'un autre côté, la façon de jouer du général me

déroutait. Pour lui, la partie était une véritable bataille, et il y

apportait l'ardeur et l'entraînement qu'il montrait autrefois dans

les batailles d'hommes: je commandais les Russes, et lui commandait

naturellement les Français; mon roi était Alexandre, le sien était

Napoléon, et chaque fois qu'il le faisait marcher il battait aux champs;

après un succès il criait: Vive l'empereur!

Ce qui devait arriver se produisit, je fus battu, mais après une défense

assez convenable et assez longue pour que le général fût fier de sa

victoire.

--Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant chaudement la

main, vous êtes un brave; il y a de bons éléments dans la jeune armée.

--Voulez-vous me donner une revanche, général?

--Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que vous reviendrez

à Cassis, car vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas? A propos de la

jeune armée, dites-moi donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la

situation politique dans votre régiment.

--Nous arrivons d'Afrique et vous savez, là-bas, loin des villes,

n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de politique.

--Je comprends ça, mais enfin on a cependant un sentiment, et c'est

ce sentiment que je vous demande: vous êtes pour le rétablissement de

l'empire, j'espère?

L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout au moins gênante,

car si je ne voulais pas blesser les opinions du général, d'un autre

côté il ne me convenait pas de donner un démenti aux miennes; c'était

assez de mon premier mensonge.

--Je serais assez embarrassé pour vous dire le sentiment de mes hommes,

car, à parler franchement, je crois qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu

parler d'une grande propagande socialiste qui se faisait dans l'armée et

encore plus d'une très-grande propagande bonapartiste; mais chez nous ni

l'une ni l'autre n'a réussi.

--Auprès des soldats, bien; mais auprès des officiers? Nous sommes

dans une situation où les gens qui sont capables d'intelligence et de

raisonnement doivent prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le

prince Louis-Napoléon a été nommé président de la République, qu'a-t-il

pu faire depuis ce temps-là pour la bonheur de la France?

--Rien.

--Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce qu'il est empêché

par les partis royalistes, qui ont l'influence dans l'Assemblée. Ces

partis font-ils eux-mêmes quelque chose d'utile? Rien que de se disputer

le pouvoir, sans avoir personne en état de l'exercer. Incapables de

faire, ils n'ont de puissance que pour empêcher de faire. Avec eux, tout

gouvernement est impossible: la République aussi bien que la monarchie.

Cela peut-il durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse; et

cela ne peut cesser que par le rétablissement de l'empire.

--Et que serait l'empire sans un empereur? Je ne crois pas qu'un homme

comme Napoléon se remplace.

--Non; mais on peut le continuer en s'inspirant de ses idées, et son

neveu est son héritier.

--Par droit de naissance, peut-être; mais la naissance ne suffit pas

pour une tâche aussi grande.

--C'est la tentative de Strasbourg qui vous fait parler ainsi; je vous

concède que c'était une affaire mal combinée, et cependant voyez quel

effet a produit cette tentative: des officiers qui ne connaissaient pas

ce jeune homme se sont laissé entraîner par l'influence de son nom, et

des soldats ont refusé de marcher contre lui parce qu'il était le

neveu de l'empereur. Cela ne prouve-t-il pas la puissance du prestige

napoléonien?

--Je ne nie pas ce prestige, et je crois qu'une partie de la nation le

subit, mais je doute que celui dont vous parlez soit de taille à le

porter et à l'exercer.

--Je ne pense pas comme vous; en admettant que ce que vous dites ait

été juste un moment, cela ne le serait plus maintenant, car précisément

l'affaire de Strasbourg aurait changé cela en prouvant à ce jeune homme

qu'il portait dans sa personne ce prestige napoléonien. Cette affaire

qui n'a pas réussi immédiatement lui a donc donné une grande force au

moins pour l'avenir, et s'il n'a pas encore demandé à cette force de

produire tout ce qu'elle peut, c'est qu'il attend l'heure favorable.

Boulogne a produit le même résultat: on a ri du petit chapeau et de

l'aigle....

--A-t-on eu tort?

--Certes non, et, pour moi, c'est presque une profanation; mais pendant

qu'on riait, on ne voyait pas que des généraux étaient prêts à se

rallier au prétendant et qu'un régiment était gagné. C'était là un fait

considérable; et s'il a pu se produire sous un gouvernement régulier,

qui en somme répondait dans une certaine mesure aux besoins du pays, que

doit-il arriver aujourd'hui avec un gouvernement comme celui que nous

avons! La France va se jeter dans l'empire comme une rivière se jette

dans la mer; nous avons vu la rivière se former à Strasbourg, grossir

à Boulogne, devenir irrésistible le 10 décembre; aujourd'hui, elle n'a

plus qu'à arriver à la mer, et si ce n'est demain, ce sera après demain.

Je levai la main pour prendre la parole et répondre, mais Clotilde

posa son doigt sur ses lèvres, et devant ce geste qui était une sorte

d'engagement et de complicité, j'eus la faiblesse de me taire: pourquoi

contrarier les opinions du général?

--Qu'est-ce que l'empire, d'ailleurs, continua la général, qui

s'échauffait en parlant, si ce n'est la dictature au profit du peuple;

puisque le peuple ne peut pas encore faire ses affaires lui-même, il

faut bien qu'il charge quelqu'un de ce soin; entre la monarchie et la

République il faut une transition, et c'est le sang de Napoléon se

mariant au sang de la France, qui seul peut nous faire traverser ce

passage difficile. Il n'y a qu'un nom populaire et puissant en France,

un nom capable de dominer les partis, c'est la nom de Napoléon. Et

pourquoi? Parce que Napoléon est tombé avec la France sur le champ de

bataille, les armes à la main; la France et lui, lui et la France ont

été écrasés en même temps par l'étranger, et Dieu merci, il y a assez de

patriotisme dans notre pays pour qu'on n'oublie pas ces choses-là.

Ah! s'il s'était fait faire prisonnier misérablement sur un champ de

bataille où le sang de tout le monde aurait coulé excepté le sien; ou

bien s'il s'était sauvé honteusement dans un fiacre pour échapper à une

émeute, on l'aurait depuis longtemps oublié, et si l'on se souvenait de

lui encore ce serait pour le mépriser. Mais non, mais non, il est mort

dans le drapeau tricolore, martyr des tyrans de l'Europe, et voilà

pourquoi la France crie «Vive l'empereur!»

Malgré son rhumatisme, il se dressa sur ses deux jambes et, d'une voix

formidable qui fit trembler les vitres, il poussa trois fois ce cri. Des

larmes roulaient dans ses yeux.

--Voilà pourquoi j'attends le rétablissement de l'empire avec tant

d'impatience et que je veux le voir avant de mourir. Je veux voir

l'empereur vengé. Vous pensez bien, n'est-ce pas, que ce sera la

première chose que fera son neveu; ou bien alors il n'aurait pas

une goutte du sang des Napoléon dans les veines. Mais je suis sans

inquiétude et je suis bien certain qu'il commencera par battre ces gueux

d'Anglais: il n'oubliera pas Wellington ni Sainte-Hélène. C'est comme

si c'était écrit. Puis après les Anglais ce sera le tour d'un autre. Il

débarrassera l'Allemagne des Prussiens; il nous rendra la frontière du

Rhin, et nous verrons des préfets français à Cologne et à Mayence

comme autrefois. La France est dans une situation admirable; il pourra

organiser la première armée du monde et il l'organisera, car ce n'est

pas sur l'armée qu'un Bonaparte ferait des économies; vous verrez quelle

armée nous aurons. Mais ce n'est pas seulement à l'étranger qu'il

relèvera la France; à l'intérieur, il nous délivrera du clergé, et comme

les Napoléon sont des honnêtes gens, il remettra les financiers à leur

place et ne laissera pas la spéculation corrompre le pays. Chargé des

affaires du peuple, il gouvernera pour le peuple: et comme les Napoléon

sont les héritiers de la Révolution, il promènera le sabre de la

Révolution sur toute l'Europe pour rendre tous les peuples libres.

Pensant au rôle de Napoléon Ier, je ne pus m'empêcher de secouer la

tête.

--Vous ne croyez pas ça? dit le général. C'est parce que je m'explique

mal. Mais venez dîner un de ces jours; vous vous rencontrerez avec le

commandant Solignac, qui est l'ami de Louis-Napoléon. Il connaît les

idées du prince, il vous les expliquera, il vous convertira. Voulez-vous

venir dimanche?

Je n'avais aucune envie de connaître les idées du prince, et ne voulais

pas être converti par le commandant Solignac; mais je voulais voir

Clotilde, la voir encore, la voir toujours, j'acceptai avec bonheur.

X

Dans l'invitation du général Martory je n'avais vu tout d'abord qu'une

heureuse occasion de passer une journée avec Clotilde, mais la réflexion

ne tarda pas à me montrer qu'il y avait autre chose.

Clotilde et son père ne seraient pas seuls à ce dîner, il s'y trouverait

aussi le commandant de Solignac qui introduirait entre nous un élément

étranger,--la politique.

Faire de la politique avec le général, c'était bien ou plutôt cela était

indifférent; en réalité, il s'agissait tout simplement de le laisser

parler et d'écouter sa glorification de Napoléon. Il avait vu des choses

curieuses; sa vie était un long récit; il y avait intérêt et souvent

même profit à le laisser aller sans l'interrompre. Qu'importaient ses

opinions et ses sentiments? c'était le représentant d'un autre âge. Je

ne suis point de ceux qui, en présence d'une foi sincère, haussent les

épaules parce que cette foi leur paraît ridicule, ou bien qui partent en

guerre pour la combattre. Tant que nous resterions dans les limites de

la théorie de l'impérialisme et dans le domaine de la dévotion à saint

Napoléon, je n'avais qu'à ouvrir les oreilles et à fermer les lèvres.

Mais avec le commandant de Solignac, me serait-il possible de rester

toujours sur ce terrain et de m'y enfermer?

Instinctivement et sans trop savoir pourquoi, ce commandant de Solignac

m'inquiétait.

Quel était cet homme?

Un ami du président de la République, disait le général Martory, un

confident de ses idées; un conspirateur de Strasbourg et de Boulogne,

m'avait dit Marius Bédarrides.

Il n'y avait pas là de quoi me rassurer.

Le président de la République, je ne le connais pas, mais ce que je sais

de lui n'est pas de nature à m'inspirer estime ou sympathie pour ses

amis et confidents. J'ai peur d'un prince qui, par sa naissance comme

par son éducation, n'a appris que le dédain de la moralité et le mépris

de l'humanité, et quand je vois qu'un tel homme trouve des amis, j'ai

peur de ses amis.

Si à ce titre d'ami de ce prince on joint celui de conspirateur de

Strasbourg et de Boulogne, ma peur et ma défiance augmentent, car pour

s'être lancé dans de pareilles entreprises, il me semble qu'il fallait

être le plus étourdi ou le moins scrupuleux des aventuriers.

Revenu à Marseille je voulus avoir le coeur net de mon inquiétude et

savoir un peu mieux ce qu'était ce commandant de Solignac. Mais comme il

ne me convenait pas d'interroger ceux de mes camarades qui pouvaient le

connaître, je m'en allai à la bibliothèque de la ville. Je trouverais

là sans doute des livres et des documents qui m'apprendraient le

rôle qu'avait joué le commandant dans les deux conspirations de

Louis-Napoléon. En faisant une sorte d'enquête parmi mes amis j'avais

des chances de tomber sur quelqu'un qui aurait eu autrefois des

relations avec le commandant de Solignac ou l'aurait approché d'assez

près pour me dire qui il était; mais ce moyen pouvait éveiller la

curiosité, et une fois la curiosité excitée on pouvait apprendre ma

visite à Cassis; et je ne le voulais pas, autant par respect pour

Clotilde que par jalousie, je ne voulais pas qu'on pût soupçonner mon

amour.

Quand je fis ma demande au bibliothécaire, que j'avais rencontré chez un

ami commun et qui me connaissait, il me regarda en souriant.

--Vous aussi, dit-il, vous voulez étudier les conspirations de

Louis-Napoléon?

--Cela vous étonne?

--Pas le moins du monde, car depuis deux ans plus de cent officiers sont

venus m'adresser la même demande que vous. C'est une bonne fortune pour

notre bibliothèque qui n'était point habituée à voir MM. les officiers

fréquenter la salle de lecture. On prend ses précautions.

--Croyez-vous que je veuille apprendre l'art de conspirer?

--Nous ne nous inquiétons des intentions de nos lecteurs, dit-il en

remontant ses lunettes par un geste moqueur, que lorsque nous avons

affaire à un collégien qui nous demande _la Captivité de Saint-Malo_ de

Lafontaine pour avoir les _Contes_, ou bien un Diderot complet pour lire

_les Bijoux indiscrets_ et _la Religieuse_ en place de l'_Essai sur

le Mérite et la Vertu_. Mais avec un officier, nous ne sommes pas si

simples.

--Pour moi, cher monsieur, vous ne l'êtes point encore assez et vous

cherchez beaucoup trop loin les raisons d'une demande toute naturelle.

--Je ne cherche rien, mon cher capitaine, je constate que vous êtes le

cent unième officier qui veut connaître l'histoire des conspirations de

Louis-Napoléon, et je vous assure qu'il n'y a aucune mauvaise pensée

sous mes paroles. Pendant dix ans, les documents qui traitent de ces

conspirations n'ont point eu de lecteurs, maintenant ils sont à la mode;

voilà tout.

Blessé de voir qu'on pouvait me soupçonner de chercher à apprendre

comment une conspiration militaire réussit ou échoue, je me départis de

ma réserve.

--Les circonstances politiques, dis-je avec une certaine raideur, ont

fait rentrer dans l'armée des officiers qui ont pris part aux affaires

de Strasbourg et de Boulogne; nous sommes tous exposés à avoir un de ces

officiers pour chef ou pour camarade; nous voulons savoir quel rôle il a

joué dans cette affaire; voilà ce qui explique notre curiosité.

--Je n'ai jamais prétendu autre chose, dit le bibliothécaire en me

faisant apporter les livres qui pouvaient m'être utiles.

La lecture confirma l'opinion qui m'était restée de ces équipées: rien

ne pouvait être plus follement, plus maladroitement combiné, et le rôle

que le prince Louis-Napoléon avait joué dans les deux me parut tout à

fait misérable, sans un seul de ces actes de courage téméraire, sans un

seul de ces sentiments romanesques, de ces mots chevaleresques qu'on

trouve si souvent dans la vie des aventuriers les plus vulgaires.

D'un bout à l'autre la lecture de ces pièces révèle la platitude la plus

absolue chez le chef de ces entreprises. Napoléon revenant de l'île

d'Elbe a marché en triomphe sur Paris; comme il se dit l'héritier de

Napoléon, il doit marcher en triomphe de Strasbourg à Paris la première

fois, de Boulogne à Paris la seconde; son oncle avait un petit chapeau,

il aura un petit chapeau sur lequel il portera un morceau de viande pour

qu'un aigle, dressé à venir prendre là sa nourriture, vole au-dessus de

sa tête.

Si tout cela n'avait pas le caractère de l'authenticité, on ne voudrait

pas le croire, et l'on dirait qu'on a affaire à un monomane, non à un

prétendant; et c'est ce monomane qu'on a accepté pour Président de la

République, et dont on voudrait aujourd'hui faire un empereur! Pourquoi

le parti royaliste et le parti républicain ne répandent-ils pas ces deux

procès dans toute la France? il n'y a qu'à faire connaître cet homme

pour qu'il devienne un sujet de risée: si les paysans veulent un

Napoléon, ils ne voudront pas un faux Napoléon; s'ils acceptent un

aigle, ils se moqueront d'un perroquet.

Mais ce n'est pas du chef que j'ai souci, c'est du comparse; ce n'est

pas du prince Louis, c'est du commandant de Solignac. Et si nous

n'étions pas dans des circonstances politiques qui menacent de nous

conduire à une révolution militaire, je n'aurais bien certainement point

passé mon temps à étudier les antécédents judiciaires du futur empereur.

Quant à ceux du commandant de Solignac, pour être d'un autre genre

que ceux de son chef de troupe, ils n'en sont pas moins curieux et

intéressants. Malheureusement, ils ne sont pas aussi complets qu'on

pourrait le désirer, car, dans ces deux conspirations, il paraît n'avoir

occupé qu'un rang très-secondaire.

A l'audience, ses explications sont des plus simples: il a servi la

cause du prince Louis-Napoléon parce qu'il croit que c'est celle de la

France; pour lui, ses croyances, ses espérances se résument dans un nom:

«l'Empereur,» et le prince Louis est l'héritier de l'empereur. Il a

été entraîné par la reconnaissance du souvenir et par la fidélité des

convictions; il le serait encore. Il ne se défend donc pas; il se

contente de répondre; on peut faire de lui ce qu'on voudra: une

condamnation sera la confirmation du devoir accompli.

Une pareille attitude avait quelque chose de grand; il me semble que

c'eût été celle du général Martory, s'il avait pris part à ces complots.

Par malheur pour le commandant de Solignac, il y a dans ses réponses des

inconséquences, et quand on les rapproche de celles de ses coaccusés, on

trouve des contradictions qui font douter de sa sincérité.

Au lieu d'avoir été un simple soldat de la conspiration, comme il veut

le faire croire, il paraît avoir été un de ses chefs; au lieu d'avoir

été entraîné, il semble qu'il a entraîné les autres; au lieu d'avoir

obéi à la voix de la France, il pourrait bien n'avoir écouté que celle

de son intérêt et de son ambition.

Mais ce sont plutôt là des insinuations résultant de l'ensemble des deux

procès que des accusations nettement formulées, tant la conduite du

commandant a toujours été habile et prudente: jamais il ne s'est avancé,

jamais il ne s'est compromis au premier rang, et bien que l'on sente

partout son action, nulle part on ne peut le saisir en flagrant délit:

c'est un Bertrand malin qui se sert des pattes de Raton pour tirer du

feu les marrons qu'il doit croquer.

Une seule chose plaide fortement contre lui, c'est l'état de ses

affaires au moment où il se fait le complice de son prince. Elles

étaient au plus bas, ces affaires, et telles qu'elles ne pouvaient être

relevées que par un coup désespéré.

Né en 1790, M. de Solignac fait les dernières campagnes de l'empire; à

Waterloo il est capitaine. Bien que d'origine noble et apparenté à de

bonnes familles, il avance difficilement sous la Restauration; et, en

1832, commandant la première circonscription de remonte, il donne sa

démission. Il y a de graves irrégularités dans sa caisse, et un grand

nombre de paysans du Calvados se plaignent de ne pas avoir touché le

prix des chevaux qu'ils ont vendus, ces prix ayant été encaissés par le

commandant. Il prend alors du service dans l'armée belge, mais pour peu

de temps, car bientôt encore il donne sa démission.

J'en étais là de mon étude quand je m'entendis appeler par mon nom.

C'était Vimard, le capitaine d'état-major que tu as dû connaître quand

il était à Oran; il s'était assis en face de moi sans que je le visse

entrer.

--On me dit que vous avez le volume de l'_Histoire de dix ans_ où

se trouve le procès de Strasbourg; si vous ne vous en servez pas,

voulez-vous me le prêter?

Je le lui tendis et me remis à ma lecture. Décidément le bibliothécaire

ne m'avait pas trompé, ce procès était à la mode.

Jusqu'au moment de la fermeture de la bibliothèque, nous restâmes en

face l'un de l'autre, lisant tous deux et ne nous parlant pas.

Mais en sortant Vimard me prit par le bras et cela me surprit jusqu'à

un certain point, car si nous sommes bien ensemble, nous ne sommes pas

cependant sur le pied de l'intimité.

--Êtes-vous pressé de rentrer? me dit-il.

--Nullement.

--Alors, voulez-vous que nous allions jusqu'au Prado?

--Et quoi faire au Prado?

--Causer.

--Il s'agit donc d'un complot?

--Pouvez-vous me dire cela, à moi surtout!

--Vous cherchez le silence et le mystère.

--C'est qu'il s'agit d'une chose sérieuse que je veux examiner avec

vous, sans qu'on nous écoute et nous dérange.

--Allons, donc au Prado.

Clotilde Martory · 第 12 / 65 题