J'aurais voulu conduire mon entretien avec le général de manière à lui
donner un certain intérêt qui fît passer le temps sans que nous en
eussions trop conscience, mais les yeux fixés sur la porte, je n'avais
qu'une idée dans l'esprit: cette porte s'ouvrirait-elle devant Clotilde?
Cette préoccupation m'enlevait toute liberté et me faisait souvent
répondre à contre-sens aux questions du général.
Enfin il arriva un moment où, malgré tout mon désir de prolonger
indéfiniment ma visite et d'attendre l'entrée de Clotilde, je crus
devoir me lever.
--Hé bien! qu'avez-vous donc? demanda le général.
--Mais, mon général, je ne veux pas abuser davantage de votre temps.
--Abuser de mon temps, est-ce que vous croyez qu'il est précieux, mon
temps? vous l'occupez, et cela faisant, vous me rendez service. En
attendant le _dijuner_, d'ailleurs, nous n'avons rien de mieux à faire
qu'à causer, puisque ce diable de rhumatisme me cloue sur cette chaise.
--Mais, général....
--Pas d'objections, capitaine, je ne les accepte pas, ni le refus, ni
les politesses; cela est entendu, vous me faites le plaisir de _dijuner_
avec moi ou plutôt de dîner, car j'ai gardé les anciennes habitudes, je
dîne à midi et je soupe le soir.
Si heureux que je fusse de cette invitation, je voulus me défendre, mais
le général me coupa la parole.
--Capitaine, vous n'êtes pas ici chez un étranger, vous êtes chez un
camarade, chez un frère; un simple soldat viendrait chez moi, je le
garderais à ma table; pour moi, c'est une obligation; ce n'est pas M. de
Saint-Nérée que j'invite, c'est le soldat; quand les moines voyagent,
ils sont reçus de couvent en couvent; je veux que quand un soldat passe
par Cassis, il trouve l'hospitalité chez le général Martory; c'est la
règle de la maison; obéissance à la règle, n'est-ce pas?
La porte en s'ouvrant interrompit les instances du général.
Enfin, c'était elle. Ah! qu'elle était charmante dans sa simple toilette
d'intérieur; une robe de toile grise sans ornements sur laquelle se
détachaient des manchettes et un col de toile blanche.
--J'ai fait servir le dîner, dans la salle à manger, dit-elle en allant
à son père, mais si tu ne veux pas te déranger, on peut apporter la
table ici.
--Pas du tout; je marcherai bien jusqu'à la salle. Il ne faut pas
écouter sa carcasse, qui se plaint toujours. Si je l'avais écoutée en
Russie, je serais resté dans la neige avec les camarades; quand
elle gémissait, je criais plus fort qu'elle; alors elle tâchait de
m'attendrir; je tapais dessus: «en Espagne, tu disais que tu avais trop
chaud, maintenant tu dis que tu as trop froid; tais-toi, femelle, et
marche,» et elle marchait. Il n'y a qu'à vouloir.
Cependant, bien qu'il voulût commander à son rhumatisme, il ne put
retenir un cri en posant sa jambe à terre; mais il n'en resta pas moins
debout, et repoussant sa fille qui lui tendait le bras, il se dirigea
tout seul vers la salle en grondant:
--Vieillir! misère, misère.
Je ne sais plus quel est la poëte qui a dit qu'il ne fallait pas
voir manger la femme aimée. Pour moi, ce poëte était un poseur et
très-probablement un ivrogne; en tout cas, il n'a jamais été amoureux,
car alors il aurait senti que, quoi qu'elle fasse, la femme aimée est
toujours pleine d'un charme nouveau. Chaque mouvement, chaque geste qui
est une révélation est une séduction: j'aurais vu Clotilde laver la
vaisselle que bien certainement je l'aurais trouvée adorable dans cette
occupation, qui entre ses mains n'aurait plus eu rien de vulgaire ni de
repoussant.
Je la vis croquer des olives du bout de ses dents blanches, tremper dans
son verre ses lèvres roses, égrener des raisins noirs dont les grains
mûrs tachaient le bout de ses doigts transparents, et je me levai de
table plus épris, plus charmé que lorsque j'avais pris place à ce dîner.
En rentrant dans le salon, le général reprit sa place dans son fauteuil,
puis, après avoir allumé sa pipe à une allumette que sa fille lui
apporta, il se tourna vers moi:
--A soixante-dix-sept ans, dit-il; on se laisse aller à des habitudes,
qui deviennent tyranniques. Ainsi, après dîner, je suis accoutumé à
faire une sieste de quinze ou vingt minutes; ma fille me joue quelques
airs, et je m'endors. Ne m'en veuillez donc pas et, si cela vous est
possible, ne vous en allez pas.
Clotilde se mit au piano.
--J'aimerais mieux une belle sonnerie de trompette que le piano,
continua le général en riant, mais je ne pouvais pas demander à ma fille
d'apprendre la trompette; je lui ai demandé seulement d'apprendre les
vieux airs qui m'ont fait défiler autrefois devant l'empereur et marcher
sur toutes les routes de l'Europe, et cela elle l'a bien voulu.
Clotilde, sans attendre, jouait le _Veillons au salut de l'Empire_,
ensuite elle passa à la _Ronde du camp de Grandpré_, puis vinrent
successivement: _Allez-vous-en, gens de la noce_, _Elle aime à rire,
elle aime à boire_, et d'autres airs que je ne connais pas, mais qui
avaient le même caractère.
Étendu dans son fauteuil, la tête renversée, fumant doucement sa pipe,
le général marquait le mouvement de la main, et quelquefois, quand l'air
lui rappelait un souvenir plus vif ou plus agréable, il chantait les
paroles à mi-voix.
Mais peu à peu le mouvement de la main se ralentit, il ne chanta plus et
sa tête s'abaissa sur sa poitrine; il s'était endormi.
Clotilde joua encore durant quelques instants, puis, se levant
doucement, elle me demanda si je voulais venir faire un tour de
promenade dans le jardin avec lequel le salon communique de plain-pied
par une porte vitrée.
--Mon père est bien endormi, dit-elle, il ne se réveillera pas avant un
quart d'heure au moins.
Ce qu'on appelle ordinairement un jardin sur ces côtes de la Provence,
est un petit terrain clos de murs, où la chaleur du soleil se
concentrant comme dans une rôtissoire, ne laisse vivre que quelques
touffes d'immortelle, des grenadiers, des câpriers et des orangers qui
ne rapportent pas de fruits mangeables. Je fus surpris de trouver celui
dans lequel nous entrâmes verdoyant et touffu. Au fond s'élève un beau
platane à la cime arrondie, et de chaque côté, les murs sont cachés sous
des plantes grimpantes en fleurs, des bignonias, des passiflores. Au
centre se trouve une étoile à cinq rayons doubles émaillée de pourpiers
à fleurs blanches, et au milieu de ces rayons se dresse un buste en
bronze sur lequel retombent les rameaux déliés d'un saule pleureur. Ce
buste est celui de Napoléon, vêtu de la redingote grise et coiffé du
petit chapeau.
--Voici l'autel de mon père, me dit Clotilde, et son dieu, l'empereur.
Puis, me regardant en face avec son sourire moqueur:
--Je ne vous parle pas de l'arbre qui ombrage ce buste, car bien que cet
arbre ne soit pas encore arrivé, malgré nos soins, à dépasser les murs,
vous l'avez du haut de la montagne aperçu et nommé; de près vous le
reconnaissez, n'est-ce pas, c'est le saule pleureur que vous m'avez
montré hier.
Je restai un moment sans répondre, puis prenant mon courage et ne
baissant plus les yeux:
--Je vous remercie, mademoiselle, d'aborder ce sujet, car il me charge
d'un poids trop lourd.
--Vous êtes malheureux d'avoir pris un platane pour un saule; c'est trop
de susceptibilité botanique.
--Ce n'est pas de la botanique qu'il s'agit, mais d'une chose sérieuse.
Il était évident qu'elle voulait que l'entretien sur ce sujet n'allât
pas plus loin; mais, puisque nous étions engagés, je voulais, moi, aller
jusqu'au bout.
--Je vous en prie, mademoiselle, écoutez-moi sérieusement.
--Il me semble cependant qu'il n'y a rien de sérieux là dedans; j'ai
voulu plaisanter, et je vous assure que dans mes paroles, quelque sens
que vous leur prêtiez, il n'y a pas la moindre intention de reproche ou
de blâme.
--Si le blâme n'est pas en vous, il est en moi.
--Hé bien alors, pardonnez-vous vous-même, et n'en parlons plus.
--Parlons-en au contraire, et je vous demande en grâce de m'écouter;
soyez convaincue que vous n'entendrez pas un mot qui ne soit
l'expression du respect le plus pur.
Arrivés au bout du jardin, nous allions revenir sur nos pas et déjà elle
s'était retournée, je me plaçai devant elle, et, de la main, du regard,
je la priai de s'arrêter.
--Hier, je vous ai dit, mademoiselle, que je venais à Cassis pour y
remplir une mission dont on m'avait chargé, et sur cette parole vous
avez bien voulu m'ouvrir votre maison et me mettre en relation avec
monsieur votre père; eh bien, cette parole était fausse.
Elle recula de deux pas, et me regardant d'une façon étrange où il y
avait plus de curiosité que de colère:
--Fausse? dit-elle.
--Voici la vérité. Après avoir dansé avec vous sans vous connaître,
attiré seulement près de vous par une profonde sympathie et par une
vive admiration,--pardonnez-moi le mot, il est sincère,--j'ai demandé à
Marius Bédarrides qui vous étiez. Alors il m'a parlé de vous, du général
et de ce _saule_,--témoignage d'une pieuse reconnaissance. J'ai voulu
vous revoir, et en vous retrouvant dans le coupé de cette diligence, au
lieu de me taire ou de vous dire la vérité, j'ai inventé cette fable
ridicule d'une mission à Cassis.
--Sinon ridicule, au moins étrange dans l'intention qui l'a inspirée.
--Oh! l'intention, je la défendrai, car je vous fais le serment qu'elle
n'était pas coupable. J'ai voulu vous revoir, voilà tout. Et en me
retrouvant avec vous, j'ai été amené, je ne sais trop comment, peut-être
par crainte de paraître avoir cherché et préparé cette rencontre, j'ai
été entraîné dans cette histoire qui s'est faite en sortant de mes
lèvres et qui depuis s'est compliquée d'incidents auxquels le hasard a
eu plus de part que moi. Mais en me voyant accueilli comme je l'ai été
par vous et par monsieur votre père, je ne peux pas persister plus
longtemps dans ce mensonge dont j'ai honte.
Il y eut un moment de silence entre nous qui me parut mortel, car ce
qu'elle allait répondre déciderait de ma vie et l'angoisse m'étreignait
le coeur. Je ne regrettais pas d'avoir parlé, mais j'avais peur d'avoir
mal parlé, et ce que j'avais dit n'était pas tout ce que j'aurais voulu
dire.
--Et que voulez-vous que je réponde à cette confidence extraordinaire?
dit-elle enfin sans lever les yeux sur moi.
--Rien qu'un mot, qui est que, sachant la vérité, vous continuerez
d'être ce que vous étiez alors que vous ne le saviez pas.
J'attendais ce mot, et pendant plusieurs secondes, une minute peut-être,
nous restâmes en face l'un de l'autre, moi les yeux fixés sur son visage
épiant le mouvement de ses lèvres, elle le regard attaché sur le sable
de l'allée.
--Allons rejoindre mon père, dit-elle enfin, il doit être maintenant
réveillé.
Ce n'était pas la réponse que j'espérais, ce n'était pas davantage celle
que je craignais, et cependant c'était une réponse.