Quand j'ouvris les yeux le lendemain matin, ma chambre, dont les
fenêtres étaient restées ouvertes, me parut teinte en rose. Je me levai
vivement et j'allai sur mon balcon; la mer et le ciel, du côté du
Levant, étaient roses aussi; partout, en bas, en haut, sur la terre,
dans l'air, sur les arbres et sur les maisons, une belle lueur rose.
Je me frottai les yeux, me demandant si je rêvais ou si j'étais éveillé.
Puis je me mis à rire tout seul, me disant que décidément l'amour était
un grand magicien, puisqu'il avait la puissance de nous faire voir tout
en rose.
Mais ce n'était point l'amour qui avait fait ce miracle, c'était tout
simplement l'aurore «aux doigts de rose,» la vieille aurore du bonhomme
Homère qui, sur ces côtes de la Provence, dans l'air limpide et
transparent du matin, a la même jeunesse et la même fraîcheur que sous
le climat de la Grèce.
J'avais de longues heures devant moi avant de pouvoir me présenter chez
le général; pour les passer sans trop d'impatience, je résolus de les
employer à faire un croquis du fort. Puisque j'avais commencé cette
histoire, il fallait maintenant la pousser jusqu'au bout en lui donnant
un certain cachet de vraisemblance, au moins pour le général, car, pour
Clotilde, il était assez probable qu'elle n'en croyait pas un mot. Ses
questions à ce sujet, ses regards interrogateurs, son sourire incrédule
m'avaient montré qu'elle avait des doutes sur le motif vrai qui avait
déterminé mon voyage à Cassis; si je voulais bien lui laisser ces doutes
qui servaient mon amour, je ne voulais point par contre qu'ils pussent
se présenter à l'esprit du général. Que Clotilde soupçonnât mon amour,
c'était parfait puisqu'elle le tolérait et même l'encourageait d'une
façon tacite, mais le général, c'était une autre affaire: les pères ont
le plus souvent, à l'égard de l'amour, des idées qui ne sont pas celles
des jeunes filles.
Il ne me fallut pas un long examen du fort pour voir que le prétexte de
ma visite à Cassis était aussi mal trouvé que possible. Ce n'était pas
un fort, en effet, mais une mauvaise bicoque, tout au plus bonne à
quelque chose à l'époque de Henri IV ou de Louis XIII, comme me l'avait
dit Clotilde. Jamais, bien certainement, l'idée n'avait pu venir à
l'esprit d'un membre de la commission de la défense des côtes de se
préoccuper de ce fort, et j'aurais sans doute bien du mal à faire
accepter mon histoire par le général.
Cependant, comme j'étais engagé dans cette histoire et que je ne pouvais
pas maintenant la changer, je me mis au travail et commençai mon dessin.
C'était ce dessin qui devait donner l'apparence de la vérité à mon
mensonge: quand un homme arrive un morceau de papier à la main, il a des
chances pour qu'on l'écoute et le prenne au sérieux: le premier soin des
lanceurs de spéculations n'est-il pas de faire imprimer avec tout le
luxe de la typographie et de la lithographie le livre à souche de leurs
actions? et le bon bourgeois, qui eût gardé son argent pour une affaire
qui lui eût été honnêtement expliquée, l'échange avec empressement
contre un chiffon de papier rose qu'on lui montre.
A dix heures, j'avais fait deux petits croquis qui étaient assez avancés
pour que je pusse les laisser voir. Qui m'eût dit, il y a quinze ans,
lorsque je travaillais le dessin avec goût et plaisir, que je tirerais
un jour ce parti de ma facilité à manier le crayon? Mais tout sert en
ce monde, et l'homme qui sait deux métiers vaut deux hommes. Dans
les circonstances présentes, seul avec mon sabre, je serais resté
embarrassé; j'ai trouvé un auxiliaire dans un dessinateur qui est mon
meilleur ami, et ce sera un fidèle complice qui me rendra peut-être plus
d'un service.
Le coeur me battait fort quand je sonnai à la porte du général Martory.
La vieille servante qui s'était trouvée la veille à l'arrivée de la
voiture vint m'ouvrir, et à la façon dont elle m'accueillit, il me
sembla qu'elle m'attendait.
Néanmoins je lui remis ma carte en la priant de la porter au général et
de demander à celui-ci s'il voulait bien me recevoir.
--Ce n'est pas la peine, me dit cette domestique aux moeurs primitives,
allez au bout du vestibule et entrez, vous trouverez le général qui est
en train de _sacrer_.
Sacrer? Si mes lèvres ne demandèrent point en quoi consistait cette
opération, mes yeux surpris parlèrent pour moi.
--C'est la douleur qui le fait jurer, continua la vieille servante;
elle a augmenté de force cette nuit. Une visite lui fera du bien; ça le
distraira.
Puisque c'était là l'usage de la maison, je devais m'y conformer: je
suivis donc le vestibule dallé de larges plaques de pierre grise jusqu'à
la porte qui m'avait été indiquée. Il était d'une propreté anglaise,
ce vestibule, passé au sable chaque matin comme le pont d'un navire de
guerre, frotté, essuyé, et partout sur les murailles brillantes, sur les
moulures luisantes de la boiserie on voyait qu'on était dans une maison
où les soins du ménage étaient poussés à l'extrême.
Arrivé à la porte qui se trouvait à l'extrémité de ce vestibule, je
frappai. J'avais espéré que ce serait Clotilde qui me répondrait, car je
me flattais qu'elle serait avec son père; mais, au lieu de la voix
douce que j'attendais, ce fut une voix rude et rauque qui me répondit:
«Entrez.»
Je poussai la porte, et avant d'avoir franchi le seuil, mon regard
chercha Clotilde; elle n'était pas là. La seule personne que j'aperçus
fut un vieillard à cheveux blancs qui se tenait assis dans un fauteuil,
la jambe étendue sur un tabouret, et lisant sans lunettes le dernier
volume de l'_Annuaire_.
Je m'avançai et me présentai moi-même.
--Parfaitement, parfaitement, dit le général sans se lever et en me
rendant mon salut du bout de la main. Je vous attendais, capitaine,
et, pour ne rien cacher, j'ajouterai que je vous attendais avec une
curiosité impatiente, car il n'y a que vous pour m'expliquer ce que ma
fille m'a raconté hier soir.
--C'est bien simple.
--Je n'en doute pas, mais c'est le récit de ma fille qui n'est pas
simple, pour moi au moins. Il est vrai que je n'ai jamais rien compris
aux histoires de femmes; et vous, capitaine? Mais je suis naïf de vous
poser cette question; vous êtes à l'âge où les femmes ont toutes les
perfections. Moi, je n'ai jamais eu cet âge heureux, mais j'ai vu des
camarades qui l'avaient.
Ce langage, que je rapporte à peu près textuellement, confirma en moi
l'impression que j'avais ressentie en apercevant le général. C'est,
en effet, un homme qu'on peut juger sans avoir besoin de l'étudier
longtemps. Après l'avoir vu pendant deux minutes et l'avoir écouté
pendant dix, on le connaît, comme si l'on avait vécu des années avec
lui.
Au physique, un homme de taille moyenne, aux épaules larges et à la
poitrine puissante; un torse et une encolure de taureau; tous ses
cheveux, qu'il porte coupés, ras, et qui lui font comme une calotte
d'autant plus blanche que le front, les oreilles et le cou sont plus
rouges; toutes ses dents solidement plantées dans de fortes mâchoires
qui font saillie de chaque côté de la figure, comme celles d'un
carnassier; une voix sonore qui dans une bataille jetant le cri: «En
avant!» devait dominer le tapage des tambours battant la charge. Avec
cela, une tenue et une attitude régimentaires; un col de crin tenant la
tête droite; une redingote bleue boutonnée d'un seul rang de boutons
comme une tunique, et cousu, sur le drap même, à la place du coeur, le
ruban de la Légion d'honneur.
Au moral, deux mots l'expliqueront:--une culotte de peau, qui a été un
sabreur.
--C'est donc au mariage de mademoiselle Bédarrides que vous avez
rencontré ma fille?
--Oui, général.
--Bonnes gens, ces Bédarrides. Je les connais beaucoup; ça n'apprécie
que la fortune; ça se croit quelque chose parce que ça a des millions;
mais, malgré tout, bonnes gens qui rendent à l'officier ce qu'ils lui
doivent.
--Pour moi, je leur suis reconnaissant de m'avoir fourni l'occasion de
faire la connaissance de mademoiselle votre fille, et par là la vôtre,
général.
--Ma fille m'a dit que vous venez à Cassis pour visiter le fort et
savoir ce qu'on en peut tirer de bon; est-ce cela?
--Précisément.
--Mais ce n'est pas vraisemblable.
Je fus un moment déconcerté; mais me remettant bientôt, je tâchai de
m'expliquer, et lui répétai la fable que j'avais déjà débitée à sa
fille.
--C'est bien là ce que Clotilde m'a dit, mais je ne voulais pas le
croire; comment, il y a dans la commission de la défense de nos côtes
des officiers assez bêtes pour s'occuper de ça; c'est un marin, n'est-ce
pas? ce n'est pas un militaire.
J'évitai de répondre directement, car il ne me convenait pas de trop
préciser dans une affaire aussi sottement engagée.
--Peut-être veut-on transformer le fort en prison; peut-être veut-on
vendre le terrain; je ne sais rien autre chose si ce n'est qu'on m'a
demandé comme service, et en dehors de toute mission officielle, de
faire quelques dessins de ce fort et de les envoyer à Paris avec les
renseignements que je pourrais réunir sur son utilité ou son inutilité.
--Maintenant que vous l'avez vu, je n'ai rien à vous en dire, n'est-ce
pas? vous en savez tout autant que moi puisque vous êtes militaire.
--J'en ai cependant fait deux croquis.
Et je présentai mes dessins au général, car gêné par le mensonge dans
lequel je m'étais embarqué si légèrement, et que j'avais été obligé de
continuer, j'éprouvais le besoin de m'appuyer sur quelque chose qui me
soutînt.
--C'est bien ça, tout à fait ça, très-gentil, et c'est vous qui avez
fait ces deux petites machines, capitaine?
--Mais oui, mon général.
--Je vous félicite; un officier qui sait faire ces petites choses-là
peut rendre des services à un général en campagne; c'est comme un
officier qui parle la langue du pays dans lequel on se trouve; cependant
pour moi je n'ai jamais su dessiner, et en Allemagne, en Égypte, en
Italie, en Espagne, en Russie, en Algérie, je n'ai jamais parlé que ma
langue et je m'en suis tout de même tiré.
Pendant que le général Martory m'exposait ainsi de cette façon naïve ses
opinions sur les connaissances qui pouvaient être utiles à l'officier en
campagne, je me demandais avec une inquiétude qui croissait de minute en
minute, si je ne verrais pas Clotilde et si ma visite se passerait sans
qu'elle parût.
Elle devait savoir que j'étais là, cependant, et elle ne venait pas;
mes belles espérances, dont je m'étais si délicieusement bercé, ne
seraient-elles que des chimères?
A mesure que le temps s'écoulait, le sentiment de la tromperie dont je
m'étais rendu coupable pour m'introduire dans cette maison m'était de
plus en plus pénible; c'était pour la voir que j'avais persisté dans
cette fable ridicule, et je ne la voyais pas. Près d'elle je n'aurais
probablement pensé qu'à ma joie, mais en son absence je pensais à ma
position et j'en étais honteux. Car cela est triste à dire, le fardeau
d'une mauvaise action qui ne réussit pas est autrement lourd à porter
que le poids de celle qui réussit.