Le théâtre essaya de s'emparer d'un sujet aussi dramatique que la mort

du fils de Napoléon. «Un matin, disent Jacques Arago et Louis Lurine

dans la préface de leur pièce: _Le duc de Reichstadt_[561], nous lûmes

dans les feuilles publiques: «Le duc de Reichstadt vient de mourir au

château de Schœnbrunn.» Comme tant d'autres, nous déplorâmes par

quelques religieuses paroles la triste fin d'un prince que sa naissance

avait appelé à de si hautes destinées. Et puis nous nous dîmes: Il y a

tout un drame dans la vie de ce fils de Napoléon, un drame avec des

larmes, un drame sans scandale, sans hostilité pour aucun parti... Ce

n'est pas pour un cadavre que les hommes se font la guerre aujourd'hui.

Achille et Patrocle sont morts depuis bien des siècles. Nous prîmes la

plume, et, le surlendemain, le drame était achevé. Le Vaudeville, par

prévision, avait déjà reçu sur ce triste sujet un ouvrage de trois

auteurs à l'âme ardente, à la pensée généreuse. Le Palais-Royal, veuf de

Mlle Déjazet, n'osa pas essayer; les Variétés et le Gymnase refusèrent

de rappeler une aussi récente catastrophe. Que faire? L'œuvre était là;

nous la livrâmes à l'impression. C'est une larme sur une bière, c'est un

dernier adieu à une dernière espérance... Rien ne ranime un mort: la

voix la plus faible ranime un souvenir.» Les auteurs, qui ne s'étaient

pas fatigués à inventer une trame compliquée, avaient supposé que le duc

de Reichstadt aimait la jeune Marie, fille d'un vieil officier français.

Cette jeune fille devait être une autre Odette qui calmerait ses

inquiétudes et ses terreurs. Mais le précepteur du duc, Malden, entoure

le prince d'une surveillance méchante. Ainsi il s'empare du poème de

Barthélémy, le _Fils de l'Homme_, et le jette au feu. «À quoi s'occupe

le duc? demande Berthini.--À rien.--Et vous?--Je l'aide.» Le duc apprend

tout à coup que Napoléon est son père; il se livre à la joie et à des

rêves de gloire. Mais la maladie le terrasse, et il meurt sans avoir pu

tirer l'épée. Il meurt en revoyant sa mère et en lui disant: «Je vous

plains, madame, de n'être plus la veuve de Napoléon!» On voit que ce

drame était bien anodin[562]. Le 13 juin 1850 seulement, le théâtre de

l'Ambigu représenta un grand mélodrame en cinq actes et douze tableaux

intitulé _le Roi de Rome_, et dont les auteurs étaient Charles Desnoyers

et Léon Beauvallet. Le duc de Reichstadt, qu'un brave sergent de

grenadiers, Michel Lambert, avait voulu enlever à l'Autriche et ramener

en France, meurt à Schœnbrunn. Une jeune orpheline, Jeanne Muller, son

amie, est prise de désespoir et se fait religieuse. Le tableau de

Steuben, qui représentait le roi de Rome endormi sur les genoux de son

glorieux père, fut très applaudi. Une foule considérable acclama ce

mélodrame qui remuait en elle des sentiments patriotiques et, dans une

apothéose solennelle, réunissait Napoléon Ier et Napoléon II. Le

ministère du prince président avait été favorable à la représentation de

cette pièce. Ce fut une des nombreuses manifestations, habilement

conçues, qui préparèrent les esprits à la restauration de l'Empire avec

Napoléon III[563].

CONCLUSION

Une question s'impose à la fin de cet ouvrage. En admettant que le fils

de Napoléon eût été heureusement servi par les circonstances et par les

hommes, en admettant que, plein de force et de vigueur, il eût réussi à

monter sur le trône, aurait-il pu s'y maintenir?

On a dû remarquer, au cours de ce récit, qu'un de ceux qui étaient le

plus à même de juger la situation, François II, ne cessa de parler à son

petit-fils, dès la révolution de 1830, de son avènement probable et

parfois en termes peu équivoques. Ne lui avait-il pas dit, un jour où

les rapports étaient devenus acerbes entre le cabinet de Vienne et celui

des Tuileries, à la suite de la révolte dans les duchés italiens: «Tu

n'auras pas plus tôt paru sur le pont de Strasbourg que c'en sera fait

des d'Orléans...»? N'avait-il pas dit une autre fois que, si le peuple

français demandait son petit-fils, il ne s'opposerait pas à le voir

monter sur le trône de France? Aussi, grâce aux ouvertures faites par

l'empereur d'Autriche lui-même, les rêves du duc étaient-ils devenus des

espérances. Il savait que les salons officiels discutaient ouvertement

ses chances d'avenir. Sans l'opposition formelle de Metternich, le jeune

prince eût peut-être cédé à une tentation irrésistible et eût couru les

chances dont on parlait. Examinant, avec une gravité au-dessus de son

âge, le régime qui venait de succéder à la seconde Restauration, il

s'était dit que le fils de l'Empereur et de Marie-Louise pouvait offrir

aux Français et aux puissances des garanties plus solides que

Louis-Philippe. S'il avait pu connaître les sympathies secrètes de

l'armée pour sa personne, les agissements de Joseph Bonaparte, de

Mauguin, de Cavaignac, d'Armand Carrel, des bonapartistes, des libéraux

et des républicains qui poussaient à une action immédiate contre le

gouvernement de Juillet, il se fût prononcé. Que de fois il s'était

demandé de quel droit on faisait expier au fils les fautes du père;

pourquoi on le privait d'une succession qui avait été rouverte par une

révolution imprévue; pourquoi on le privait d'un trône qui lui

appartenait par droit d'hérédité. L'Empereur n'avait-il pas abdiqué en

sa faveur, et les Chambres ne l'avaient-elles pas officiellement

proclamé sous le nom de Napoléon II?

À ces illusions, à ces espérances, il faut répondre catégoriquement. Si

Napoléon, malgré le prestige et la gloire dont il s'était environné et

qui avaient rejailli sur la France,--car nul Français n'a oublié Arcole,

Rivoli, Marengo, Austerlitz, Iéna, Wagram,--si Napoléon avait été obligé

de se reconnaître incapable de gouverner une nation qui ne voulait plus

de guerres et d'aventures, même glorieuses, comment son fils, avec sa

jeunesse et avec son inexpérience, aurait-il pu s'acquitter d'une tâche

aussi difficile?... Parfois, lorsque la raison venait tempérer ses

ardeurs juvéniles, il le reconnaissait lui-même, et il se demandait avec

anxiété s'il aurait la force nécessaire pour mener à bien une telle

œuvre. Lui qui avait tant étudié l'histoire, il se rappelait le cri qui

avait échappé à Marie-Antoinette et à Louis XVI, lorsque le pouvoir les

surprit: «Ô mon Dieu, prenez pitié de nous! Nous régnons trop

jeunes!...» Quelle aurait été, d'ailleurs, sa situation immédiate? Il

serait arrivé en pleine tourmente, au moment où la rue s'agitait, où

l'émeute grondait à toute heure. Le nom de Napoléon aurait-il suffi à

calmer les passions déchaînées? «Mon fils même, avait dit un jour

l'Empereur, aurait souvent besoin d'être mon fils pour me succéder

tranquillement.» Et une autre fois: «La nation a bien consenti à être

gouvernée par moi, parce que j'avais acquis une grande gloire et rendu

de grands services.» Mais où était la gloire, où étaient les services du

duc de Reichstadt?... À supposer même qu'avec le talisman du nom de son

père, il eût arrêté momentanément les dissensions dans le pays, ne se

fût-il pas trouvé aussitôt en face de graves difficultés extérieures? La

Pologne, la Grèce, l'Italie n'auraient-elles pas réclamé l'épée du fils

de Napoléon? Serait-il, lui si généreux, resté sourd à leurs appels, et

ses élans, ses désirs impatients de luttes et de combats pour le plus

grand honneur de la France, auraient-ils pu demeurer inertes? Sans

doute, les dernières instructions paternelles lui avaient conseillé une

politique pacifique, mais cette politique convenait plutôt à un prince

âgé qu'à un prince jeune, de nature chevaleresque. Pouvait-il vraiment

oublier les victoires qui avaient porté si haut le nom de Napoléon?

Pouvait-il en demeurer simplement l'admirateur, sans essayer de grossir

un jour le nombre de ces victoires? Enfin avait-il l'expérience, la

puissance, l'habileté et l'audace suffisantes pour résister aux divers

ennemis qui se seraient bientôt ligués contre lui? Sur quels hommes se

serait-il appuyé? Où étaient les ministres sincères, fidèles, dévoués,

constants dans leurs desseins, sans attaches et sans compromis, qui

allaient se trouver prêts à lui suggérer et à pratiquer avec lui une

politique équitable et prudente? Si bien doué qu'il fût, il n'avait pas

la prétention de gouverner à lui seul la France.

À cela ses partisans répondent que, la France et l'Europe acceptèrent

plus tard un Napoléon qui n'avait pas sa valeur intellectuelle. Soit,

mais cela s'est passé après un laps de vingt ans, c'est-à-dire après

l'expérience de la monarchie de Juillet et de la seconde République,

après une préparation adroite et des machinations savantes.

Louis-Napoléon avait eu l'habileté de se faire connaître à la France, de

se créer des amis résolus, de se préparer tout un personnel et de

s'emparer peu à peu du pouvoir, de conquérir le trône par un violent

coup d'État et de chercher à s'en justifier par l'approbation du

peuple... La France ne connaissait pas le duc de Reichstadt. M. de

Metternich l'avait si bien séquestré et si opiniâtrement éloigné de tout

ce qui était Français, que partout on le croyait élevé comme un

archiduc, avec des sentiments exclusivement autrichiens. Le chancelier,

dont la rancune inapaisée poursuivait encore le père dans le fils, avait

laissé dire, sans se donner la peine d'apporter un démenti, que l'on

cachait au prince la vie et la gloire de Napoléon. L'aventure du poète

Barthélémy et du _Fils de l'Homme_ avait accrédité cette légende. Le duc

de Reichstadt s'en était aperçu, et il en souffrait cruellement. Il

avait lu, il lisait des journaux français qui, par méchanceté ou par

ignorance, l'accusaient de n'être qu'un Allemand. Plus d'une fois, au

cours de ses voyages, M. de Prokesch avait eu à soutenir le contraire et

à le défendre surtout au sujet de son éducation, qu'on disait avoir été

habilement préparée pour étioler son intelligence.

À la Cour même d'Autriche, on le connaissait peu, on ne le comprenait

pas. Certains, ne saisissant pas sa réserve, lui reprochaient d'être

taciturne et peu communicatif. D'autres l'appelaient capricieux ou

entêté, parce qu'il avait horreur des petites exigences mondaines, ou

parce qu'il était résolu à maintenir énergiquement toutes ses idées.

Quelques-uns même lui trouvaient de la dissimulation, appelant ainsi ce

qui n'était que du tact ou de la prudence. Comment ce jeune Français,

captif dans une Cour étrangère ou ennemie, eût-il pu s'abandonner à des

hommes qui ne comprenaient pas sa nature droite et fière? Il avait

acquis un ami sûr et fidèle. C'était assez pour son cœur. Mais les

calomnies des uns, les faux jugements des autres le préoccupaient et le

minaient sourdement. Son ambition inassouvie et la séquestration dont il

était victime, les efforts inutiles qu'il tenta pour satisfaire l'une et

se délivrer de l'autre, la crainte de servir la politique des Cours

étrangères ou des factions, la méconnaissance de sa valeur réelle, et

surtout l'abandon où le laissait une mère frivole qui n'avait pas, comme

lui, le respect et le culte de Napoléon, aggravèrent la maladie qui

l'emporta. Il ne pouvait vraiment pas se résigner à vivre comme un

simple officier ou même comme un archiduc. Roi de Rome, fils de

l'Empereur, né et élevé au milieu de véritables prodiges, lui était-il

possible d'oublier ces titres uniques? Et impuissant à remplir sa

destinée, il se sentait un être fatalement désigné à l'immolation. Il

lui fallait, avant la chute du rideau, disparaître d'une scène où il

avait espéré jouer le premier rôle. Après ces observations, n'est-on pas

amené à se demander s'il faut regretter avec trop d'amertume la perte si

rapide d'une existence qui eût été soumise à tant d'épreuves? «Sa fausse

position, a dit Prokesch, ne faisait-elle pas son plus grand tourment,

et y avait-il une autre fin pour celui dont les affections, les désirs

et les espérances se livraient un continuel combat dans son âme?... Ne

le plaignons pas de sa mort prématurée. Une telle mort, après avoir

recueilli l'héritage de l'esprit et du caractère de son père, est une

belle fin. Le père ne mourut complètement que dans le fils.» C'est à

cette conclusion qu'arrivait également le comte Maurice Esterhazy:

«Malheureuse victime! disait-il. De tant de grandeurs n'hériter que la

mort! Mais peut-être est-ce un bien pour lui? Pourquoi le plaindre? Sa

destinée n'offrait que peu de chances de bonheur, et dans les

alternatives que laissait entrevoir son avenir, la mort se présentait

souvent comme le cas préférable. Ses devoirs eussent été nombreux,

souvent opposés, peut-être incompatibles!... Une gloire incomplète eût

été un malheur pour lui, et la médiocrité, un crime.»

Dans la lettre de Prokesch sur la mort du duc de Reichstadt[564], lettre

si peu connue qu'elle semble aujourd'hui presque inédite, se trouve un

touchant portrait du fils de Napoléon qui m'apparaît comme le résumé de

tout ce que je viens d'écrire et qui doit avoir sa place ici même: «Je

le vois devant moi avec cette jeune figure, avec cette taille svelte et

élancée, pleine de dignité dans son port et dans ses mouvements, souple

et habile dans les exercices de tout genre où il excellait et conservant

toujours ce calme imperturbable que lui donnait la gravité de son

caractère. Je vois ce beau front ombragé des boucles de sa blonde

chevelure, cet œil bleu plein de tristesse, cette bouche où un doux

sourire semblait éclore, ces joues où brillait la jeunesse, ce visage où

se peignaient les traits de son père et de sa mère, ces traits avec

lesquels tomba en poussière le dernier monument d'une époque qui, depuis

vingt ans, appartient à l'histoire. J'entends cette voix qui s'exprima

souvent en paroles sévères et qui, souvent aussi, trouva des inflexions

si douces pour épancher son âme. Lorsque je me représente cette image,

alors je comprends l'amour et les regrets des milliers d'habitants de

cette ville populeuse qui n'avaient vu le prince que de loin et qui,

cependant, furent captivés par le charme de son existence.» M. de

Prokesch dépeignait ensuite, et avec les traits de la plus parfaite

ressemblance, son caractère: «Un certain malaise dans les étroites

limites de la vie commune, un enthousiasme facile à s'enflammer à la

pensée du grand, de l'extraordinaire, du sublime, une bonté de cœur qui,

sans affaiblir son jugement, se faisait encore remarquer lorsqu'il

blâmait, une noble ambition bornée par une louable méfiance de lui-même,

une grande sûreté dans sa manière de juger et de traiter les hommes des

conditions les plus différentes, me frappèrent alors, et, depuis,

pendant les longues relations que j'ai eues avec le prince, j'ai

toujours vu ces qualités dominer en lui.» M. de Prokesch affirmait qu'il

était né avec toutes les qualités d'un vrai général. Doué d'un

surprenant coup d'œil stratégique, le duc aimait à étudier et à

expliquer les campagnes des grands hommes de guerre. Il avait bien

compris pourquoi son père avait été un plus habile capitaine que ses

meilleurs adversaires, rompus cependant au métier des armes. Ses

jugements étaient neufs, précis, impérieux. «De telles matières

donnaient à sa langue une éloquence entraînante. Son œil étincelait. Ses

pensées étaient rapides comme l'éclair. Des entretiens de cette nature

furent, sans contredit, les plus belles heures de sa vie.» Il adorait la

vie du soldat et ses ambitions généreuses. «Il sentait que l'épée était

son titre et son sceptre.»

Insistant sur sa ressemblance avec Napoléon, M. de Prokesch ajoute: «Son

port et ses mouvements étaient les siens, et cette ressemblance

corporelle annonçait une ressemblance plus précieuse, celle de l'esprit

et de l'âme. Un des principaux rapports de son esprit avec celui de son

père me parut toujours être cette lenteur de conception qui provenait

d'un besoin de connaissances solides et, en même temps, cette difficulté

qu'il avait de s'intéresser à différentes choses qui paraissent très

importantes aux autres... M. de Prokesch dit avoir entendu de Madame

Mère elle-même que Napoléon, dans son enfance et dans sa jeunesse,

possédait ces deux qualités au point d'être regardé par plusieurs comme

faible d'esprit. Il avait, en effet, dans ses premières classes obtenu

très peu de succès. Il s'en aperçut, s'en préoccupa et finit par

l'emporter sur ses condisciples. Madame Mère aimait à répéter que le

jour où il mérita une attestation élogieuse de ses maîtres, il la lui

montra joyeusement, puis il la posa sur une chaise et s'assit dessus

avec l'air d'un triomphateur. Le roi de Rome avait manifesté la même

joie dans ses premiers succès.

Il y a un an, dans une Exposition rétrospective où se trouvaient réunis

les plus précieux souvenirs de la famille impériale, mes regards

s'arrêtaient sur de menus objets ayant appartenu au roi de Rome: une

petite robe, un bonnet de dentelle, des souliers d'enfant, des gants

minuscules, un alphabet d'ivoire, une crécelle, une petite trompette de

cuivre, une courte épée, un petit sabre avec sa dragonne, une toute

petite harpe, puis le premier costume qu'il porta en Autriche, une sorte

d'habit de drap blanc sur lequel étaient encore attachés les rubans des

trois ordres de la Légion d'honneur, de la Couronne de fer, de la

Réunion et les plaques de la Légion et de Marie-Thérèse. J'apercevais

aussi une médaille en or frappée pour sa naissance, le 20 mars 1811,

diverses miniatures le représentant dans son enfance, quelques bustes et

quelques portraits de lui, restes fragiles d'un passé touchant, moins

fragiles pourtant que ce que l'âpre nature veut bien laisser de notre

misérable substance... Puis à côté du fauteuil du Sacre et du trône

impérial, le lit de mort de Napoléon, pauvre petit lit de fer avec un

seul matelas étroit et mince, et tout auprès la barcelonnette du roi de

Rome, non pas ce berceau merveilleux offert par la ville de Paris, mais

ce meuble si simple où les mains caressantes des berceuses venaient

doucement et lentement endormir le nouveau-né, espoir de l'Empereur et

de l'Empire. Voici que le hasard rapprochait, l'un tout près de l'autre,

la couchette de l'enfant impérial où s'étaient élevés ses premiers cris

et le lit de l'Empereur où avaient retenti ses derniers gémissements. Et

je me redisais, avec émotion, la parole du poète: «Oui, il y a des

larmes dans les choses[565]!»

Il y a des larmes aussi dans la destinée des jeunes princes, «ces

enfants de douleur», comme les a si justement appelés Chateaubriand.

Avant le roi de Rome, dans le jardin des Tuileries, «cette maison de

passage où la Gloire n'a pu rester», on avait vu jouer le dauphin Louis

et la dauphine Marie-Thérèse. On sait le sort qui les attendait. Le fils

de Napoléon Ier n'abandonna qu'à regret cette demeure pour aller mourir

bien loin dans un château étranger. On y vit plus tard le fils du

dernier Napoléon, qu'une mort barbare et prématurée devait frapper, lui

aussi, loin de sa patrie... Et de ces Tuileries somptueuses qui avaient

abrité tant de princes et tant d'orgueils, que restait-il après une

épouvantable tourmente? Des cendres vite balayées et quelques colonnes

vendues à l'encan... Oui, ce sont bien des enfants de douleur, tous ces

fils de monarques, et je comprends qu'un historien ait écrit après la

mort du duc de Reichstadt: «Cette mort ne faisait que signaler la

fatalité d'une loi terrible en cours d'exécution dans ce pays. Pour

trouver un successeur à Louis XIV il avait fallu descendre jusqu'à son

arrière-petit-fils. Il y avait eu la mort d'un héritier présomptif entre

Louis XV et Louis XVI. Un autre héritier présomptif, Louis XVII, avait

cessé de vivre, presque sans qu'on le sût. Le duc de Berry était tombé

sanglant à la porte d'un spectacle. Le duc de Bordeaux venait de faire

le fatal voyage de Cherbourg. Et maintenant c'était sur l'héritier

présomptif de Napoléon lui-même que s'accomplissait l'arrêt inexorable

que Dieu, depuis plus d'un demi-siècle, semblait avoir prononcé contre

l'orgueil des dynasties qui se prétendaient immortelles[566].»

* * * * *

J'ai tenu à visiter à Vienne le caveau où reposent les restes du duc de

Reichstadt. Depuis deux cents ans les Capucins de la _Neue-Markt_ ont le

pieux privilège de veiller, dans la crypte de leur modeste église, sur

les tombeaux des empereurs, des archiducs et des archiduchesses

d'Autriche. À deux pas de la porte principale du temple est située

l'entrée du caveau impérial. Un Capucin sert obligeamment de guide aux

visiteurs. À l'extrémité d'un long couloir, on arrive à une porte sur

laquelle est écrit en grosses lettres le mot _Kaisergruft_; on descend

une vingtaine de marches, et l'on se trouve immédiatement dans le

caveau. Quelques pas encore, et l'on aperçoit l'immense mausolée de

François Ier et de Marie-Thérèse, entouré de statues représentant les

Vertus qui pleurent. La grande Impératrice est étendue, avec son époux,

sur ce mausolée, tandis qu'autour d'eux leurs enfants et leurs

petits-enfants sont renfermés dans des sarcophages de cuivre, presque

tous semblables. Les empereurs seuls ont des mausolées. On peut passer

entre les tombeaux, qui n'ont rien de la splendeur des tombeaux de

Saint-Denis. Mais la présence des religieux, la simplicité mystérieuse

de la mort, l'illustration des défunts, tout est fait pour

impressionner. Dans la seconde partie de la crypte, éclairée par un jour

venu de la voûte, on voit au centre le mausolée de François II. Près du

mur de droite apparaissent enfin le tombeau de Marie-Louise et celui du

duc de Reichstadt. Ce dernier est orné de huit têtes de lion qui

supportent de grands anneaux de bronze. Aux angles on a figuré un casque

renversé sur un javelot et sur un glaive. Au dessus du tombeau, sous une

grande croix tréflée, on lit, dans une plaque ovale, une belle

inscription latine qui résume admirablement cette jeune et touchante

existence. En voici la traduction exacte: «À l'éternelle mémoire de

Joseph-Charles-François, duc de Reichstadt, fils de Napoléon, empereur

des Français, et de Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, né à Paris

le 20 mars 1811. Dans son berceau il fut salué du nom de roi de Rome. À

la fleur de l'âge, doué de toutes les qualités de l'esprit et du corps,

d'une stature élevée, d'un visage empreint d'une grâce juvénile,

extraordinairement attaché aux études et aux exercices militaires, la

phtisie le surprit, et la plus triste mort l'enleva à Schœnbrunn près de

Vienne, dans le palais suburbain des Empereurs, le 22 juillet

1832[567].» Au milieu de ce cimetière impérial, j'entendais la voix

grave et monotone d'un jeune Capucin qui laissait tomber lentement les

noms de l'empereur Mathias, de Charles VI, de Marie-Thérèse, de François

Ier, de Joseph Ier, de Joseph II, de Léopold Ier et de Léopold II, de

François II, de Ferdinand Ier, de l'archiduc Charles, de l'empereur

Maximilien, des impératrices, des archiducs, des archiduchesses et de

leurs enfants qui, au nombre de plus de cent vingt, dorment sous ces

humbles voûtes, dans la paisible uniformité de la mort... Et je pensais

que cette femme, si ingrate et si faible, était là, de par une loi

inéluctable, auprès de ce fils sacrifié et délaissé, de ce fils dont

elle avait oublié la perte affreuse en donnant deux ans après, pour

successeur au comte de Neipperg, le comte Charles de Bombelles, grand

maître de sa maison, ancien gentilhomme de la chambre sous Louis XVIII

et Charles X[568]. La duchesse de Parme employa les dernières années de

sa vie à diriger avec le comte de Bombelles l'administration de ses

chers duchés, à se distraire par des voyages, des fêtes, des bals, des

opéras et des ballets, à soigner enfin ses rhumatismes et ses nerfs. Le

17 décembre 1847, elle mourait d'une fluxion de poitrine, laissant le

souvenir d'une femme insoucieuse de ses devoirs et de ses

responsabilités, n'ayant montré aucune énergie dans les périls et dans

les épreuves, et qui, après avoir été unie au plus grand homme de son

siècle, n'avait pu se réduire à une constante fidélité que lui

imposaient au moins les convenances. La mort l'avait ramenée auprès de

son fils dans la grande sépulture impériale; mais qui donc, en passant

près de son tombeau, éprouverait de l'émotion ou de la pitié?

Cette émotion, cette pitié, je les ressentais pour le jeune prince dont

j'avais depuis longtemps résolu d'écrire la vie si courte, il est vrai,

mais si pleine de faits et d'enseignements.

* * * * *

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 40 / 45 段