des Augustins et on le plaça près de l'admirable mausolée de
Marie-Christine, le chef-d'œuvre de Canova. À cinq heures, le corps,
étant bénit, fut replacé dans le cercueil. Les valets de chambre
impériaux le prirent et le déposèrent sur le char funèbre. Le temps
était très beau. Les habitants de Vienne étaient accourus en grand
nombre. Le convoi se mit en marche par la Josephplatz, précédé de jeunes
orphelins portant des torches, d'un détachement de cavalerie, de valets
de la Cour à cheval et de voitures de la Cour. Les hussards de
Saxe-Cobourg et de Wurtemberg, avec le régiment de Wasa, formaient la
haie. Le char était un antique carrosse recouvert de maroquin rouge,
orné de clous dorés et tiré par six chevaux blancs, tenus en main par
des valets de pied aux livrées d'Autriche. De chaque côté marchaient des
pages portant des flambeaux allumés. Les voitures de parade, aux énormes
roues sculptées et d'un verni rouge vif, contenaient le clergé et les
personnes de la Cour. Venaient ensuite les gardes du corps avec les
officiers du prince et sa maison militaire, puis une compagnie de
grenadiers et un détachement de cavalerie.
Le convoi suivit la place de l'Hôpital et arriva à la petite église des
Capucins, sur la _Neue-Markt_. Là, le représentant du premier grand
maître de la Cour frappa à la porte de l'église, déclina les noms et
qualités du défunt et sollicita humblement l'entrée du temple. Le corps
fut déposé sur un catafalque. Les princes et princesses étaient déjà
réunis dans le sanctuaire. Après les absoutes, les Capucins descendirent
eux-mêmes le cercueil dans la _Kaisergruft_ ou «caveau impérial». Le
grand maître de la Cour, le major général et le baron de Moll seuls les
suivirent. Là, le grand maître fit rouvrir le cercueil et montra le
corps du prince au Père gardien. Puis il fit refermer le cercueil, remit
une des clefs au Père et l'autre au directeur du bureau de la grande
maîtrise. La Cour allait prendre le deuil pour six semaines. Les
obsèques étaient terminées.
La mort a encore une fois fait son œuvre. Mais, grâce à elle,
l'infortuné prince est affranchi du fardeau qui pesait sur ses trop
faibles forces. Il entre, déjà consolé, dans cette vie qui n'a ni les
déceptions ni les amertumes de la terre. D'immortelles joies
l'attendent. Il va y trouver enfin l'oubli des maux que les événements
et les hommes lui avaient prodigués.
Voici comment le maréchal Maison informa son gouvernement de la fin du
prince:
«Baden, 22 juillet 1832.
«M. le duc de Reichstadt est mort ce matin à cinq heures au palais de
Schœnbrunn. Il paraît que ce n'est point aux progrès naturels de la
maladie dont il était atteint que ce jeune prince a succombé, mais que
les complications d'un accident intérieur sont venues hâter ce triste
dénouement, considéré, d'ailleurs, comme inévitable. Sa Majesté
l'archiduchesse Marie-Louise est plongée dans la douleur la plus
profonde.
«MAISON.»
Le bruit courait à Vienne que la secousse produite en elle par cette
mort avait été si vive que l'on craignait pour ses jours. Il y avait là
un peu d'exagération. Voici ce que Marie-Louise écrivait, quelque temps
après, à la comtesse de Crenneville: «Vous me reverrez bien sûr à
Vienne; si longtemps que mon bon père vivra, j'y viendrai aussi souvent
qu'autrefois. Cela me fera même du bien. Quoique les souvenirs soient
douloureux, j'y en aurai au moins de celui que je pleure; au lieu
qu'ici, je ne rencontre aucun lieu où je puis dire: Il a fait ceci,
cela, etc., et alors la vie me paraît bien triste et le monde désert...
Jugez de ce que je dois souffrir de rester ainsi oisive, livrée à mes
pensées et, par conséquent, uniquement à ma douleur. Si je n'avais pas
Albertine et Guillaume, qui réclament encore mes soins, je demanderais
au bon Dieu de m'appeler à lui pour rejoindre les deux personnes que
j'ai perdues et qui m'étaient les plus chères au monde; mais les enfants
qui me restent me font un devoir de traîner encore ma triste
existence...[554]» Dans les deux personnes que Marie-Louise pleurait, on
ne peut placer Napoléon, et, dès lors, c'était le souvenir de Neipperg
qui l'attendrissait autant que celui de son fils.
* * * * *
Plus perspicace que Marie-Louise, M. de Prokesch avait eu de tristes
pressentiments en quittant le duc de Reichstadt au mois de février, mais
cependant il espérait le revoir. Il était encouragé dans cette espérance
par une lettre du comte Maurice Esterhazy qui lui écrivait de Naples, à
la date du 14 juillet: «Vous aurez le bonheur de voir encore
l'intéressant jeune homme qui touche déjà au terme de sa trop rapide
carrière. Vous recevrez ses adieux! Il doit se sentir quitter la vie en
exilé, cherchant autour de lui quelqu'un habitué à comprendre sa langue
pour lui adresser ses derniers regrets... Peut-être vous est-il réservé
de les recueillir... J'envie votre sort, sans pouvoir espérer le
partager...» Esterhazy suppliait le chevalier de Prokesch-Osten de lui
faire parvenir de Vienne quelques détails sur ce douloureux sujet[555].
M. de Prokesch était entré à Rome en rapports familiers avec le colonel
prince Pompeio Gabrieli, mari de Charlotte Bonaparte, fille de Lucien.
Les relations si affectueuses qu'il avait avec le fils de Napoléon les
lièrent bientôt. Le 20 juillet, le chevalier, rappelé subitement par le
prince de Metternich,--car sa mission était terminée,--vint prendre
congé du prince Gabrieli. La princesse Charlotte lui demanda s'il ne
voyait aucun inconvénient à aller avec elle voir la mère de Napoléon,
Mme Lætitia, qui habitait Rome et qui désirait vivement connaître l'ami
fidèle de son petit-fils. Prokesch répondit que l'on se ferait une
fausse idée de son gouvernement, si l'on supposait que, dans la démarche
respectueuse de l'un de ses agents, il verrait un autre motif que le
désir de porter des consolations à une vénérable aïeule, cherchant à
avoir des nouvelles d'un prince qui lui était si cher.
Le lendemain, 21 juillet, le chevalier de Prokesch et la princesse
Charlotte se rendirent place de Venise, au palais de Mme Lætitia. Ils
pénétrèrent dans un vaste et sombre appartement. La mère de Napoléon
apparut au diplomate autrichien à moitié aveugle et presque paralysée.
Elle était vêtue de noir. Malgré ses quatre-vingt-quatre ans et ses
infirmités, elle se dressa, salua noblement Prokesch, puis, épuisée par
cet effort, se laissa retomber sur un sofa, en invitant son visiteur à y
prendre place. Celui-ci n'hésita pas à lui parler immédiatement de son
petit-fils et à lui dire tout ce qu'il savait, tout ce qu'il redoutait.
Elle l'écouta en pleurant. Les détails, qui lui furent donnés sur
l'intéressante victime, firent une certaine diversion à sa douleur. Elle
questionnait avidement. Elle voulait connaître ses qualités, ses
penchants. Elle cherchait à retrouver des traits de ressemblance entre
Napoléon et son fils. Elle fut satisfaite d'apprendre que le roi de
Rome--elle ne le connaissait que sous ce nom--était traité avec les plus
grands égards. Elle pria Prokesch de porter à son petit-fils cette
parole qui résumait toutes ses pensées et tous ses vœux: «Qu'il respecte
les dernières volontés de son père! Son heure viendra, et il montera sur
le trône paternel...» Hélas! au moment même où elle parlait, son heure
était venue... Mme Lætitia promit ensuite à Prokesch de lui faire
remettre pour le prince sa propre miniature avec une boucle de cheveux
de son père. Le chevalier se disposait à partir, lorsqu'elle le retint
et fit un suprême effort pour se redresser. «Sa personne, dit-il, me
parut grandir et un air de majestueuse dignité l'enveloppa.» Prokesch
sentit qu'elle tremblait. «Ses deux mains se posèrent sur ma tête.» Il
devina son intention et plia le genou. «Puisque je ne puis arriver
jusqu'à lui, murmura-t-elle, que sur votre tête descende la bénédiction
de sa grand'mère qui bientôt quittera ce monde!...» Puis elle embrassa
Prokesch et, soutenue par la princesse Charlotte, demeura quelque temps
silencieusement penchée sur lui. Quand elle se fut rassise sur le sofa,
le chevalier lui baisa la main en prononçant des paroles que lui suggéra
son cœur attendri par cette scène auguste.
Le 22 juillet, Prokesch sortait de Rome et s'acheminait en toute hâte
vers Vienne, porteur des souvenirs de Mme Lætitia, lorsqu'en route, à
Bologne, il apprit la mort de son jeune ami. Sa surprise, son chagrin
furent tels qu'il en demeura comme paralysé le reste du voyage. À son
arrivée à Vienne, il alla voir le docteur Malfatti et ceux qui avaient
assisté aux derniers moments du prince. Il voulut connaître tous les
tristes détails de l'agonie et de la mort, et le duc de Reichstadt fut
longuement pleuré par lui. Prokesch obtint ensuite une audience de
l'Empereur. François II eut le bon goût de le louer d'avoir tenu une
conduite respectueuse envers la mère de Napoléon, conduite que
l'ambassadeur d'Autriche à Rome avait seul osé blâmer. Prokesch écrivit
à la princesse Charlotte. En l'entretenant de la triste nouvelle, il lui
demandait les intentions de Mme Lætitia sur les objets qu'elle lui avait
confiés. La princesse répondit que Madame Mère le priait de renvoyer les
portraits, mais de garder l'étui à jeu de Napoléon «en souvenir de
l'heure de bonheur qu'elle lui avait due, à la veille de la mort du
duc». Le chevalier de Prokesch conserva ce précieux souvenir, qu'il fut
heureux de léguer à ses enfants.
Il leur a légué quelque chose de plus précieux encore: le souvenir d'une
bonté, d'une grâce, d'une délicatesse exquises à l'égard du prince que
l'Autriche gardait comme un otage. Dans cette relation si touchante et
si sincère, à laquelle j'ai été heureux de me reporter souvent, le
chevalier fait preuve de la plus touchante modestie. Il s'étonne que le
fils du grand Empereur, «dont les monarques avaient entouré le berceau
de leurs hommages, que des millions de Français avaient acclamé et que
toute l'Europe avait salué comme l'ange de la paix», il s'étonne,
dis-je, que le prince ait eu tant de confiance pour un officier de rang
inférieur dans l'armée autrichienne... Il n'y a là rien de surprenant.
Le fils de Napoléon, entouré d'ennemis ou d'indifférents, avait, dès la
première heure, deviné un ami véritable dans celui qui avait défendu son
père au moment où tous le calomniaient. Il avait eu l'heureuse fortune
de découvrir le cœur fidèle et dévoué dont son jeune cœur avait besoin,
dans l'homme qui, dès ses premières paroles, s'était rendu à son appel
et qui, ne redoutant ni la disgrâce, ni les calomnies, ni les
méchancetés, lui aurait volontiers sacrifié son avenir. Le duc s'était
senti attiré aussitôt par la plus vive sympathie vers le seul être qui
parût digne de l'initier aux exigences de la vie et aux nobles devoirs
de la carrière militaire. C'est à cet homme, en effet, qu'il pouvait
confier ses vœux, ses désirs et ses illusions, sûr de retrouver en lui
l'écho de sa pensée. C'est par Prokesch qu'il avait pris confiance en
l'avenir et en lui-même. C'est à lui qu'il avait été redevable de
quelques jours de fierté, de joie et d'apaisement après tant d'épreuves
et de tristesses. C'est grâce à lui, à ses conseils si prudents et si
sages, qu'il avait pu parer à certaines éventualités, échapper à
certains pièges où sa jeunesse imprudente et généreuse serait facilement
tombée. Aussi le prince a-t-il pu écrire que la reconnaissance et
l'affection l'attachaient à jamais à lui. Il l'a plus d'une fois serré
sur sa pauvre poitrine, comme s'il n'eût eu que cet ami et ce défenseur.
«Un jour, un de ses camarades de jeu, rapporte Prokesch, lui insinuait
de ne pas se fier à moi. Que fit-il? Il me donna la main, me raconta
tout et me pressa sur son cœur en s'écriant: «Ces gens-là ne vous
connaissent pas; mais moi, je vous connais.» Une parole aussi confiante
était la plus haute marque d'estime pour cet ami fidèle, et en même
temps la plus méritée. Fidèle, Prokesch le fut en effet, car jamais il
ne sacrifia son amitié à la faveur des puissants. Aussi cette attitude
si droite et si courageuse lui fit-elle rendre la justice qui lui était
due. Par ses talents et sa réelle valeur, il atteignit les postes les
plus élevés, mais nulle part il ne fut si grand que dans cette conduite
généreuse et dévouée à l'égard de l'infortuné fils de Napoléon. Que dire
encore?... Il mérita d'être son ami. Et cette amitié, toute d'honneur et
de délicatesse, fondée librement sur la similitude des goûts pour tout
ce qui était grand et beau, n'ayant que des vues loyales et
désintéressées, réunit, pendant deux ans, leurs pensées et leurs
volontés; elle formait un de ces sentiments dont le poète disait qu'il
n'était rien de plus doux dans les choses humaines[556].
M. de Prokesch avait désiré savoir toutes les causes de la mort
prématurée du prince impérial. Le prince de Metternich lui dit que cette
mort avait eu son point de départ dans un affaiblissement naturel
provenant d'un développement physique exagéré. Le rapport officiel sur
l'autopsie confirmait cette opinion, mais n'expliquait pas les raisons
primordiales de la maladie. Après avoir longuement observé et réfléchi,
M. de Prokesch a pu dire avec raison: «Le prince a succombé au chagrin
qui le dévorait et qui était le résultat de sa situation et de
l'inactivité à laquelle étaient condamnées ses plus nobles facultés. Il
m'est impossible de renoncer à la conviction qu'une jeunesse heureuse et
active aurait beaucoup contribué à fortifier le corps, et que l'arrêt
qu'a subi le développement des organes a été le résultat des souffrances
morales. J'ai assez connu cette âme pour comprendre que ses tourments
avaient dû briser le corps...» En effet, si sa mère avait compris quels
étaient ses vrais devoirs, elle eût pu par des soins intelligents,
assidus et tendres, retarder l'époque de la crise fatale et peut-être
même opérer dans sa nature un revirement salutaire. Si la politique
implacable de M. de Metternich, qui le détenait en Autriche comme dans
une prison et qui l'excluait à jamais de tous les trônes, eût bien voulu
donner à cette juvénile et ardente ambition quelque dérivatif noble et
puissant, à sa pensée toujours en feu quelque aliment substantiel, à son
besoin d'expansion une confiance sincère; si l'Empereur lui avait laissé
entrevoir sincèrement, et sans restrictions subtiles, la possibilité
d'arriver à la situation et à la gloire d'un autre prince Eugène et, de
par sa volonté absolue, avait ménagé ses jours en lui interdisant trop
de labeurs et d'exercices stériles, le prince eût pu vivre plus
longtemps. Mais il intéressait trop peu d'esprits à son avenir, et,
d'autre part, ceux qui présidaient aux destinées de l'Europe et qui
redoutaient les retours capricieux de la fortune, virent sans aucun
regret s'éteindre la vie éphémère du fils de Napoléon.
* * * * *
Les journaux viennois apprirent à leurs lecteurs qu'une mort douce avait
terminé les longues souffrances de Son Altesse le duc de Reichstadt.
L'_Observateur autrichien_, du 25 juillet, rendait hommage à la peine de
Marie-Louise, en des termes qui ont quelque chose d'officiel: «Sa
Majesté l'archiduchesse, duchesse de Parme, qui, depuis son arrivée, a
soigné son fils chéri avec une tendresse maternelle, est, ainsi que
toute la Cour, plongée dans la plus profonde douleur... Cette douleur
est vivement partagée par les habitants de cette capitale[557].» En
Allemagne, on manifesta une émotion modérée. La _Gazette d'Augsbourg_
(31 juillet) annonçait ainsi la triste nouvelle: «Une mort lente a mis
fin à l'existence douloureuse du fils de Napoléon. On a fait aujourd'hui
même des préparatifs pour le départ de la mère du prince, dont
l'affliction est voisine du désespoir.» Il y avait une exagération
singulière dans ces dernières lignes, car Marie-Louise supportait son
chagrin avec résignation. Le _Correspondant de Nuremberg_ ajoutait à la
nouvelle de la mort du duc de Reichstadt une réflexion sympathique: «Qui
pourrait, disait-il, refuser quelques larmes à un jeune prince dans le
berceau duquel était tombée une couronne, au fils unique enfin de
l'Homme du siècle, qui devait régner sur des rois et sur des peuples, et
continuer par l'amour une dynastie fondée par la force et par la
terreur?...» Un journal de Francfort-sur-le-Mein déclarait que la mort
du jeune Napoléon avait produit une grande sensation. «Les amis de la
France, ajoutait-il, regrettent en lui le fils du grand homme que
l'Allemagne, pour un moment et à juste titre, a pu haïr, mais qu'elle a
toujours admiré...» Le journal allemand faisait encore une observation
qui mérite d'être reproduite: «Cet événement, disait-il, prive
l'Autriche d'une ressource dont elle aurait pu profiter contre le
gouvernement français... Le cabinet d'Autriche a toujours regardé la
personne du duc de Reichstadt comme un moyen de menace. M. de Metternich
l'a dit bien des fois: «Le gouvernement français croit que c'est dans
son intérêt que nous gardons Reichstadt, mais c'est aussi un peu dans
l'intérêt autrichien.»
En Angleterre, la presse s'occupa de l'événement, sans y mettre trop
d'insistance. Le _Times_ repoussait, comme toutes les feuilles sensées,
l'accusation d'empoisonnement, et il accentuait l'observation faite par
le journal de Francfort. «L'Empereur et son rusé conseiller Metternich,
disait-il, connaissaient parfaitement le gage qu'ils possédaient dans la
personne d'un Napoléon, pour tout ce qu'ils auraient voulu entreprendre
contre la France. Ils avaient cherché à lui donner une éducation
allemande, mais ils savaient qu'il pourrait fort bien avoir un cœur
français: ils le tenaient éloigné de l'Italie, mais ils sentaient que
l'influence du nom et de la gloire de son père pourrait être
l'équivalent d'une armée et même, dans les dernières négociations, au
sujet de l'intervention autrichienne dans les Légations romaines,
l'important otage de Schœnbrunn ne fut pas oublié comme gage de paix ou
d'instrument d'hostilité.» C'est ce que démontraient exactement les
dépêches confidentielles de Metternich à Appony. «Sa mort prématurée,
ajoute le journal de la Cité, a donné lieu à un sincère chagrin, sinon à
des regrets, de voir dissiper les espérances attachées à son nom par les
amis de l'indépendance italienne et peut-être française. Au reste, il
vaut mieux que le jeune homme soit mort.»
Les journaux français furent généralement sympathiques au prince. Le
_Moniteur_ du 1er août rendit ainsi compte de sa fin, dans la partie non
officielle: «Le 22 juillet, à cinq heures du matin, après une courte
agonie, le duc de Reichstadt est mort au château de Schœnbrunn. Nous
n'étions pas de ceux qui pensaient qu'il y eût pour lui une succession à
recueillir en France; les hommes comme Bonaparte ont une étoile qui
commence avec eux et finit avec eux. On n'est pas le prédestiné de la
Providence à la seconde génération.» Le _Moniteur_ ajoutait qu'au point
de vue philosophique, il fallait se réjouir de cet événement pour la
victime condamnée à un double exil: exil de la patrie, exil du trône.
«Mais à ne voir qu'une vie de jeune homme s'éteignant un peu après vingt
ans, à ne voir que ce nom retentissant auquel on avait prêté autrefois
tant d'avenir, sitôt fini, sitôt réfugié dans l'histoire, un sentiment
douloureux vient vous saisir, destiné à être unanimement partagé.» La
_Quotidienne_ du 3 août rapportait que le _Constitutionnel_ avait dit
que Napoléon II avait en France, sinon un parti, au moins de nombreux
partisans, et que c'était un héritage que les factions allaient disputer
au gouvernement; «À quel titre, remarquait la _Quotidienne_, le
gouvernement se présenterait-il pour recueillir une part quelconque dans
l'héritage de Napoléon? Que peut-il y avoir, en effet, de commun entre
l'opinion bonapartiste et le juste milieu?» Et le journal légitimiste
disait que la différence entre le régime impérial et le régime actuel
était celle-ci: «Gloire et honte! Grandeur et abaissement!» Le 5 août,
il publiait un beau poème de Guiraud, mais qui n'avait ni l'ampleur des
vers de Victor Hugo, ni l'originalité touchante des vers de Béranger.
La _Gazette de France_, à la date du 1er août, répétait mot pour mot ce
que le maréchal de Castellane consignait dans son _Journal_[558]. «Le
duc de Reichstadt a succombé à Schœnbrunn, le 22 juillet, à une maladie
de poitrine. C'est un événement. Le jeune Napoléon vient de finir une
vie qui n'a été qu'une espérance. La France ne peut manquer de prendre
un véritable intérêt à la mort de ce jeune homme, dont le père a porté
si loin l'éclat et la gloire du nom français. Personnellement, il était
digne d'intérêt par son esprit, par l'aménité de son caractère et par
ses qualités précoces...» La _Gazette_ ajoutait que Napoléon avait voulu
un héritier de son nom et que, pour ce rêve, il avait perdu son avenir.
L'Empereur et sa dynastie passaient comme un météore, différant en cela
de cette race royale où l'on peut dire: «Le Roi ne meurt pas!» La _Revue
des Deux Mondes_[559] s'exprimait ainsi sur cet événement: «Il est mort,
le pauvre jeune homme, parce qu'il s'est dévoré lui-même, parce que
l'air lui a manqué dans cette Cour dont on lui avait fait un cachot. Il
est mort, parce que se voyant oublié par la France de 1830, il a
désespéré de l'avenir. Il est mort, parce qu'il n'a pu venir embrasser
la Colonne[560]!...» La _Chronique_ disait: «La mort du duc de
Reichstadt semble, en tout cas, devoir consolider les bases sur
lesquelles reposent la paix et la tranquillité de l'Europe.» Le _Temps_
faisait ces réflexions philosophiques: «Le jeune fils de Napoléon vient
de mourir, à Schœnbrunn, de son exil et de l'impuissance de son parti.
Les dynasties ne sont plus rien depuis que la souveraineté populaire est
tout.» Le _Constitutionnel_ était plus ému: «Le fils de Napoléon est
mort. Cette nouvelle, longtemps prévue, a produit dans Paris une
sensation douloureuse, mais calme. Cette fin obscure d'une vie à
laquelle de si belles destinées avaient été promises, ce pâle et dernier
rayon d'une gloire immense qui vient de s'éteindre, quel sujet de
tristes méditations!» Enfin M. Thureau-Dangin dépeint ainsi l'attitude
d'une partie de la presse parisienne: «En août 1832, tous les journaux
de gauche célébreront pieusement les funérailles du duc de Reichstadt.»
C'est avec le nom et les souvenirs de Napoléon qu'Armand Carrel et ses
amis persisteront à faire opposition au gouvernement de Louis-Philippe;
suivant eux, la France seule devait «continuer le grand homme». On sait
à quels résultats aboutit leur campagne et de quelles illusions ils
furent les victimes.