Les médecins avaient déclaré qu'il serait avantageux d'envoyer le prince

à Naples. L'idée de ce voyage ravit le malade, mais il pensa tout de

suite avec effroi à l'opposition qu'allait y faire son geôlier.

«Croyez-vous, demandait-il au docteur Malfatti, qu'il n'y aura aucun

obstacle? L'Empereur est absent. Voyez le prince de Metternich.

Demandez-lui s'il est possible que j'entreprenne ce voyage...» Cette

simple demande serre le cœur. Elle montre à quel état d'asservissement

on avait réduit le fils de Napoléon. Devant la gravité du mal et l'avis

des quatre médecins, Metternich daigna se montrer moins rigoureux que

d'habitude. «Excepté la France, dit-il, il peut se rendre dans quelque

pays qui lui convienne.» Cette réponse calma le jeune prince, qui crut

désormais à la possibilité d'un prochain départ pour l'Italie. Mais il

n'était pas assez robuste pour en supporter les fatigues; en attendant,

on le transporta au château de Schœnbrunn pour lui faire respirer un air

plus vivifiant.

* * * * *

Le voyageur qui visite Vienne et ses environs éprouve une certaine

déception à l'aspect de ce palais d'été qui manque d'art et

d'harmonie[541]. De la Rudolfstrasse on voit d'abord deux lions qui se

font vis-à-vis, puis un petit pont sous lequel glisse l'eau lente et

noire de la Wien, puis deux sphinx en pierre. Enfin apparaît la porte

centrale et, à droite et à gauche, deux obélisques en marbre rouge,

gauchement surmontés d'aigles aux ailes déployées, puis les communs qui

servent de corps de garde. La cour d'honneur a un aspect de cour de

caserne, malgré ses deux fontaines. Au fond se dresse le grand pavillon

avec un escalier à double révolution flanqué de trois corps de

bâtiments, dont le dernier forme saillie. De fausses colonnes doriques

sans cannelures montent le long de l'édifice. Sur le centre s'appuie un

dôme lourd et épais. Lorsqu'on pénètre dans le jardin, qui a les aspects

froids des jardins français du dix-huitième siècle, on aperçoit à

l'extrémité un grand bassin que domine un groupe de Tritons et de

chevaux marins. Dans les charmilles se dressent des statues qui

détachent leurs formes blanches sur une verdure épaisse. De la pelouse

centrale on arrive par des sentiers sinueux au portique de la Gloriette,

qui a la prétention de représenter un arc de triomphe à la gloire de

Joseph II et de Marie-Thérèse[542]. De cette hauteur qu'entourent de

beaux massifs, on a une vue très étendue sur la ville de Vienne et ses

clochers. Sur les bas côtés du château se trouvent les serres, puis à

droite un jardin zoologique, un jardin botanique et un autre qu'on

appelle le jardin tyrolien. La source qui a donné son nom au château est

cachée dans un petit pavillon grec au fond d'un labyrinthe. Une jolie

nymphe en marbre blanc tient une urne d'où l'eau cristalline tombe

goutte à goutte dans une vasque en forme de coquillage. Adossé au

pavillon, dont les sculptures imitent les mousses pendantes et humides,

se trouve un charmant groupe d'Amours. Le parc, planté de chênes,

d'ormes et de tilleuls, donne l'impression de celui de Versailles, mais

avec moins d'art et plus de mélancolie. Un grand escalier, aboutissant à

un balcon qui court le long du château, mène aux appartements de

l'Empereur. On traverse de beaux salons blanc et or décorés de portraits

de famille et de paysages de Rosa, pour arriver à l'appartement du duc

de Reichstadt. Il est composé de trois pièces, agrémentées de dorures,

de draperies et de laques somptueuses. La chambre à coucher du prince

est tendue d'une tapisserie des Gobelins représentant une troupe de

reîtres emportant leur butin dans une charrette. Au-dessus des portes

figurent des scènes champêtres très gracieuses. Sur un panneau est placé

le portrait de l'empereur François Ier. Dans un angle, à droite, se

trouvait le petit lit de camp que le prince n'abandonna qu'aux derniers

jours de sa vie. La grande fenêtre de la chambre à coucher donne sur les

quinconces du jardin et sur deux groupes médiocres: _Hercule et Cérès_,

_Pætus et Arria_. Cette fenêtre est voisine du grand balcon en fer forgé

où le prince épuisé allait respirer plus à l'aise. De sa chambre il

apercevait, à l'angle gauche du palais, la sentinelle de garde dans sa

guérite de pierre. L'horizon était borné de deux côtés par les

charmilles et au fond par la Gloriette. Tel était le dernier séjour du

fils de Napoléon, qui ne se rappelait qu'une chose: c'est que son père

était venu dans ce château, deux fois en maître, deux fois en vainqueur.

Auprès de son appartement se trouvent le petit salon japonais aux

célèbres incrustations de cuivre, plusieurs salles avec des peintures

allégoriques ou historiques et les appartements de l'archiduc Charles.

Le duc se reposait sur son lit de camp ou sur un grand canapé. Il aimait

sa chambre, parce que c'était précisément celle où Napoléon demeura en

juillet 1809, avant le bombardement de Vienne et la victoire de Wagram.

Il ne consentit à accepter un lit plus commode et plus doux que lorsque

la maladie devint plus aiguë. Et cependant le prince se faisait encore

des illusions. Vers la fin du mois, le comte de Dietrichstein étant venu

l'avertir qu'il était forcé d'aller à Munich: «Je ne suis donc pas si

mal, dit-il, car, s'il me croyait en danger, M. de Dietrichstein ne me

quitterait pas.» Mais le dépérissement du pauvre malade était un

spectacle navrant. La fièvre lente et continue, la fréquence de la toux,

la perte partielle de l'ouïe et l'amaigrissement étaient les indices

irrécusables du mal dont il souffrait. Les remèdes et les soins

énervaient le duc de Reichstadt. Un jour, malgré l'opposition de son

entourage, il voulut aller en voiture découvert à Laxenbourg, château

voisin de Schœnbrunn. Il y reçut les officiers de garde et causa

longuement avec eux. Au retour, il fut surpris par un violent orage, et

son état s'aggrava. Pour la première fois le duc se plaignit d'une

douleur au côté droit de la poitrine et cracha le sang. Une nouvelle

consultation eut lieu et amena les plus tristes pronostics[543].

On avait choisi pour lieu de repos, dans la journée, un jardin séparé du

parc où se trouvait un pavillon dont la vue donnait sur une fraîche

prairie et des fleurs riantes. Le prince voulait que personne n'y vînt

troubler sa solitude. Le maréchal Maison avait demandé à le voir: «Dites

au maréchal, fit-il avec tristesse, que je dors. Je ne veux pas qu'il me

voie dans ma misère[544].» Il avait de la peine à marcher. Il fallut

bientôt le transporter en chaise à porteurs dans le jardin réservé dont

l'archiduchesse Sophie lui avait laissé la libre disposition. Cette

jeune princesse, fille du roi de Bavière et femme de l'archiduc

François-Charles-Joseph, s'était prise depuis huit ans d'une grande

affection pour l'infortuné duc de Reichstadt. Son mari aimait beaucoup

aussi le prince, qu'il avait connu enfant et avec lequel il avait joué.

C'était une consolation que la Providence envoyait au duc, en l'absence

de son cher Prokesch. L'archiduchesse Sophie fut émue des résultats de

la dernière consultation médicale. Elle comprit que le jeune malade

était perdu, et elle s'attacha, comme une tendre sœur, à consoler, à

adoucir ses derniers instants. Au moment où la crise s'aggravait, le

prélat de la Cour, Mgr Wagner, crut devoir lui dire qu'il fallait penser

à le préparer à la mort. Mais on redoutait que cette proposition ne

causât quelque angoisse au prince, qui s'abusait encore sur son état

réel. L'archiduchesse se chargea spontanément de cette mission délicate.

Elle attendait la naissance d'un autre enfant,--car elle avait déjà un

fils[545],--et elle persuada doucement au duc de communier avec elle,

afin d'unir leurs prières, lui, pour sa guérison, elle, pour son

heureuse délivrance. Le duc de Reichstadt, dont la foi était ardente,

accepta de grand cœur cette offre pieuse. La communion eut lieu le 19

juin, en présence des princes et princesses de la famille impériale qui,

suivant les usages, doivent assister au viatique, mais sans que le duc

s'en aperçût. Un silence profond régnait dans l'assistance. L'émotion

fut grande, lorsqu'on vit s'approcher lentement de la table sainte et

soutenu par l'archiduchesse, le jeune prince qui, déjà aux mains de la

mort, allait recevoir le pain de la vie éternelle. En effet, pour ceux

qui croient, la vie ne disparaît pas avec la fin apparente de l'être,

car ce n'est qu'une transformation et non pas un anéantissement; et si

l'édifice où ils ont vécu sur la terre se dissout en peu d'instants,

l'habitation qu'ils trouvent dans les cieux est destinée à ne périr

jamais... _Et dissoluta terrestris hujus habitationis domo, æterna in

cælis habitatio comparatur..._ Le fils de l'archiduchesse Sophie, qui

naîtra trois semaines après cette touchante cérémonie, sera l'archiduc

Maximilien, celui qui, en 1867, tomba si cruellement sous les balles des

soldats de Juarez. Son cercueil dans la «Kaisergruft», à Vienne, est

voisin du cercueil de son cousin le duc de Reichstadt. En 1872,

l'archiduchesse Sophie, dont les tristes jours avaient résisté à une

douleur pourtant inconsolable, alla reposer enfin dans le même caveau.

C'est là que sont les empereurs, les impératrices, les archiducs et les

archiduchesses, dont les tombeaux se serrent étroitement les uns contre

les autres, «tant la Mort, suivant l'effrayante expression de Bossuet,

est prompte à remplir les places»!... Ce n'est que par les inscriptions

funèbres qu'on reconnaît tous ces princes, car le même mausolée recouvre

et voile toutes leurs grandeurs.

* * * * *

Malgré les avis les plus pressants et les plus pessimistes, la duchesse

de Parme ne pouvait se décider à quitter ses États. Le 14 mai, elle

écrivait à Mme de Crenneville qu'elle était «assez sotte pour

s'inquiéter outre mesure» de la santé de son fils. Depuis quelques mois,

elle était devenue pour tous «une bien mauvaise et triste compagnie».

Elle se préoccupait beaucoup, «car lorsqu'on est loin, on se fait des

monstres». Ce n'était pas le désir qui lui manquât de revenir à Vienne;

elle eût été bien heureuse de revoir son fils et de s'assurer par

elle-même de l'état de sa santé. «Je crois, disait-elle, que le climat

d'Italie lui serait bien pernicieux, car sa poitrine, grâce au Ciel, est

tout à fait libre et toute la maladie s'est jetée sur le foie... Il est

d'une mélancolie terrible. Il veut toujours rester seul... La cure sera

longue.» Elle semblait se créer des raisons pour ne pas reparaître en

Autriche. «S'il arrivait, dit-elle, le malheur qu'il devînt plus mal et

que le choléra fût ici, je ne pourrais pas aller à Vienne, car je sens

que le devoir de tout souverain est de sacrifier ses plus chères

affections pour rester au milieu du danger avec ses sujets...» Sans

doute, cette conduite paraît digne d'une souveraine, et si Marie-Louise

n'avait pas sacrifié à son duché de Parme l'avenir de son fils, on

admettrait bien que les obligations de sa couronne aient dû passer ayant

ses obligations maternelles. Mais, en réalité, elle n'a pas montré un

assez grand attachement à son enfant et à son époux, pour qu'on puisse

croire à la sincérité de son dévouement à ses sujets. Quand, sur une

dépêche plus inquiétante que les autres, elle consentira enfin à partir,

il sera trop tard. Elle aura beau sangloter au pied du lit de ce fils,

elle aura beau lui prodiguer ses caresses... elle n'a point fait ce

qu'elle devait faire. Elle a abandonné son époux, elle a trahi ses

devoirs de femme, elle a oublié ses devoirs de mère. Par son

ingratitude, son insouciance, sa légèreté, elle a pour ainsi dire hâté

la mort de son enfant. Elle aurait pu empêcher ses fatigues exagérées,

s'opposer à ses imprudences, essayer de prolonger par tous les moyens

cette existence si chère; elle ne le comprit pas, ou du moins elle le

comprit, lorsqu'il n'était plus temps.

Le prince de Metternich avait averti l'empereur d'Autriche, qui se

trouvait à Trieste, de l'aggravation effrayante qui s'était produite

dans l'état du duc de Reichstadt[546]. Quelque temps après, il disait au

comte Appony qu'il redoutait la perte prochaine du prince, atteint d'une

phtisie pulmonaire parfaitement caractérisée. Il priait son ambassadeur

d'en parler au roi Louis-Philippe, afin qu'il prît garde au prince qui

succéderait au duc, comme prétendant à l'héritage de Napoléon. Pour lui,

il redoutait le prince Louis-Napoléon Bonaparte, «engagé dans la trame

des sectes» et qui n'était pas placé, comme le duc de Reichstadt, «sous

la sauvegarde des principes de l'Empereur[547]». Ces derniers mots en

disaient assez.

Enfin, le 24 juin, Marie-Louise arriva au château de Schœnbrunn. On

avait prévenu le jeune prince, qui attendait sa mère avec une impatience

fébrile et qui même aurait voulu aller au-devant d'elle. Marie-Louise

avait prié le docteur Malfatti et le général Hartmann de rester auprès

du malade, de crainte de quelque accident. L'entrevue fut émouvante. Le

duc eut de la peine à se soulever de son lit pour embrasser sa mère, qui

retenait difficilement ses sanglots. Elle se retira bientôt dans la

pièce voisine pour donner cours à ses pleurs. La frivole créature

comprenait maintenant combien elle avait eu tort de ne pas revenir à

temps auprès de ce fils que la mort, menaçante depuis un an, allait lui

arracher. Le duc, un peu calmé par le retour de sa mère, se reprenait au

contraire à espérer. Il croyait qu'il pourrait se rétablir. Il pensait à

ce voyage à Naples, tant désiré; il craignait que sa voiture ne fût pas

prête assez tôt. Le 12 juillet, le prince Louis-Napoléon, à qui les

hasards de la politique réservaient le trône refusé au duc de

Reichstadt[548], écrivit à son cousin pour lui exprimer ses inquiétudes

au sujet de sa maladie. Il était dans l'anxiété la plus grande. «Si la

présence d'un neveu de votre père, disait-il, si les soins d'un ami qui

porte le même nom que vous, pouvaient soulager un peu vos souffrances,

ce serait le comble de mes vœux que de pouvoir être utile en quelque

chose à celui qui est l'objet de toute mon affection...» Il espérait que

cette lettre tomberait entre les mains de personnes compatissantes, qui

auraient pitié de son chagrin et permettraient à ses vœux d'aller

jusqu'au malade. Cette lettre fut remise à Metternich, qui la garda pour

lui seul[549].

Dans les quelques jours qui précédèrent sa fin, le duc de Reichstadt se

sentit perdu. Il parlait avec calme de ses derniers moments. Le général

Hartmann déclara plus tard à M. de Montbel qu'il n'avait jamais vu un

soldat mourir avec plus de courage que ce jeune prince. Marie-Louise

passait les journées à lui prodiguer des soins, maintenant bien

inutiles. Elle maîtrisait sa douleur devant lui, mais s'écartait de

temps à autre pour pleurer silencieusement. «Comment se plaindre,

disait-elle, quand on vient d'être témoin de si cruelles souffrances

supportées avec tant de résignation?...» Se rappelant un jour le berceau

superbe offert par la ville de Paris, et où la Victoire, les ailes

déployées, présentait à son jeune front une double couronne de laurier

et d'étoiles, le prince dit avec un sourire mélancolique: «C'est

jusqu'ici l'unique monument de mon histoire... Ma tombe et mon berceau

seront bien rapprochés l'un de l'autre!» Ce berceau historique, il en

avait fait don au Trésor impérial de Vienne, où il se trouve auprès de

l'épée et du sceptre de Charlemagne, de l'épée et du sceptre de

Napoléon, roi d'Italie, faibles et derniers restes de tant de

splendeurs!

Le 21 juillet, la veille de sa mort, un orage terrible éclata sur

Schœnbrunn, avec la même violence que la tempête qui éclatait à

Sainte-Hélène le jour de la mort de l'Empereur. La foudre renversa un

des aigles qui se trouvent aux angles du château. La population des

environs, qui se préoccupait anxieusement de la santé du prince, y vit

un présage lugubre. Ce même jour, les souffrances du duc devinrent si

aiguës, qu'il ne put s'empêcher de crier: «Ah! la mort! la mort! Rien

que la mort peut me guérir!...» Il eut ensuite quelques instants de

délire, pendant lesquels il disait: «Qu'on mette les chevaux! Il faut

que j'aille au-devant de mon père! Il faut que je l'embrasse encore une

fois!...» Puis revenant à lui, il avoua pour la première fois qu'il

souffrait cruellement. La fièvre redoublait. En cet instant d'angoisse,

Marie-Louise entra. Le duc eut le courage de rassurer sa mère. À ses

questions inquiètes, il répondit qu'il allait bien. Pour ne pas

l'effrayer, il parla, et avec une certaine satisfaction, de son prochain

voyage pour l'automne. Le soir, le docteur Malfatti vit que le terme

fatal approchait. Il conseilla au général Hartmann et au baron de Moll

de ne point sortir de la chambre. Vers trois heures et demie du matin,

le dimanche 22 juillet, le prince ressentit une violente douleur à la

poitrine. Il se dressa sur son chevet et cria: «Je succombe... Ma mère,

au secours! Ma mère!...» Le baron de Moll et un valet de chambre

soutinrent le moribond dans leurs bras, mais comme ses traits prenaient

les caractères rigides de la fin, ils firent avertir la duchesse de

Parme et l'archiduc François qui se trouvait auprès d'elle.

Marie-Louise et l'archiduc accoururent. Le prélat de la cour, Mgr

Wagner, qui depuis plusieurs semaines ne quittait pas le château et qui

plus d'une fois s'était gravement entretenu avec le prince, les suivit.

Le capitaine Standeiski, le docteur Malfatti, les serviteurs vinrent les

rejoindre. Marie-Louise tomba à genoux auprès du lit. Le duc de

Reichstadt ne pouvait plus parler. Son regard, obstinément dirigé vers

sa mère, semblait lui demander un dernier appui. Le prélat attendri lui

montra le ciel. Le prince leva alors les yeux vers la voûte comme pour

affirmer qu'il n'espérait plus qu'en Dieu, puis remua deux fois la tête.

Cinq heures sonnèrent. Quelques minutes après, il était mort, et l'on

emportait Marie-Louise évanouie. Le fils de Napoléon succombait dans la

chambre où Napoléon, vainqueur et maître de l'Autriche, songeait à

divorcer avec Joséphine et ne savait pas que l'empereur François II

était déjà prêt, pour sauver ses États d'une perte certaine, à lui

offrir l'archiduchesse Marie-Louise. Le prince issu de cette alliance

superbe mourait le même jour où, onze ans auparavant, il avait appris la

mort de son père, le même jour encore où l'empereur d'Autriche lui avait

retiré son nom glorieux pour lui imposer celui de duc de Reichstadt.

À la nouvelle de sa fin, l'archiduchesse Sophie, qui relevait à peine de

ses couches, en ressentit une telle affliction que sa santé inspira,

pendant quelques jours, de grandes inquiétudes. L'Empereur, informé à

Linz par le baron de Moll, versa d'abondantes larmes. «Je regarde,

dit-il, la mort du duc comme un bonheur pour lui. Je ne sais si

l'événement est heureux ou malheureux pour la chose publique; quant à

moi, je regretterai toujours la mort de mon petit-fils[550].» Il aurait

voulu avoir la consolation d'assister à ses derniers moments, et il

déplorait d'en avoir été privé. M. de Méneval a été très sévère pour

François II, et son jugement me paraît motivé. «Dans des circonstances

ordinaires, dit-il, il aurait recommandé à Marie-Louise la fidélité à

son époux, mais voyant qu'il ne peut soutenir son gendre proscrit par la

ligue des rois, sans manquer à ses alliés, il conseille à sa fille

l'oubli de ses liens. Il l'entretient d'illusions qu'il partage lui-même

sur son petit-fils impitoyablement sacrifié. Quand il est déçu dans ses

espérances pour cet enfant auquel il doit tous ses sentiments de père et

une efficace protection, il les oublie en lui témoignant une stérile

tendresse. Il le laisse mourir, parce qu'il est empêché par la raison

d'État de faire ce qui pourrait le sauver. Il le pleure. Il s'éloigne

pour ne pas être témoin de ses derniers moments, et il se console en

pensant qu'il est dans le ciel, parce qu'il finit par se persuader que

c'est pour le mieux et qu'il n'y a plus de place sur la terre pour cette

infortune[551].»

Le pauvre duc de Reichstadt, qui n'avait que l'apanage éventuel des

terres bavaro-palatines,--je ne sais s'il en toucha jamais quelque

revenu,--et qui ne possédait aucune fortune personnelle, n'avait point

fait de testament. Il avait seulement prié sa mère et le comte de

Dietrichstein de remettre au chevalier de Prokesch le sabre que son père

avait rapporté d'Égypte et les livres qu'ils avaient souvent lus et

étudiés ensemble. Pendant toute la journée du dimanche, le duc resta

exposé sur son lit de mort, revêtu du blanc uniforme du régiment de

Giulay, ayant à son côté le sabre de son père. La gravure, d'après le

portrait de Ender, est saisissante. Mais ce qui m'a le plus

impressionné, c'est le masque qui a été moulé le même jour sur sa figure

amaigrie. Ce masque, dont il a été pris trois moulages, appartient l'un

au prince Roland Bonaparte, l'autre au musée de Baden près Vienne, le

troisième au musée lorrain de Nancy. J'ai pu voir de près et toucher le

second, grâce à l'obligeance du docteur Hermann-Rollett, directeur du

musée de Baden. Le masque du jeune prince a été placé à côté de celui de

son père. Antomarchi avait rapporté le masque de Napoléon avec

l'intention de le remettre au duc de Reichstadt. On sait qu'il ne put

s'acquitter de ce devoir sacré. Le hasard voulut que, longtemps après,

ce masque fut trouvé par le père de M. Hermann-Rollett, qui en prit soin

et le réunit à celui du duc[552]. Ainsi le père et le fils, qui étaient

séparés depuis 1814, se sont retrouvés l'un à côté de l'autre sous la

forme de ces empreintes fragiles dans un musée autrichien, à quelques

lieues de la grande cité où l'un avait paru en vainqueur et l'autre en

prisonnier!

Le masque du duc de Reichstadt montre un front bombé, un nez droit et

pincé par la mort, des yeux plissés, des pommettes saillantes, un menton

très accentué. L'affreuse phtisie a ravagé cette figure si gracieuse, de

façon à ne plus laisser que le squelette[553]. Le masque de Napoléon, au

contraire, est resté puissant et ferme. Les souffrances et la captivité

du héros n'ont pas défiguré sa physionomie altière. Il n'est point sorti

dégradé des mains de la mort. On ne peut sans émotion voir ces deux

masques réunis, et je suis resté longtemps pensif à les regarder, au

milieu de ce musée étranger dont nul visiteur ne troublait alors le

silence...

Une foule considérable passa respectueusement devant le corps du prince,

pendant toute la journée du 22. Le lendemain, les docteurs procédèrent à

l'autopsie. Ils trouvèrent le corps entièrement émacié, la caisse de la

poitrine trop étroite en raison de la taille, qui avait cinq pieds neuf

pouces, le sternum aplati, le poumon droit ne consistant qu'en un amas

de vomiques, le poumon gauche lésé et la trachée-artère corrodée. Les

autres organes étaient dans un état normal. Le cerveau et le cervelet,

plus compacts que d'ordinaire, n'avaient subi aucune altération... Dans

la nuit du lundi, on transporta le cadavre en litière, à la lueur des

torches, dans la chapelle du palais impérial à Vienne. Le 24 juillet,

dès huit heures du matin, le corps fut de nouveau exposé. La chapelle

était tendue de draperies noires, aux armes du prince. Sur un catafalque

était placé le cercueil ouvert. À droite se trouvaient la couronne

ducale et le collier de Saint-Étienne; à gauche, le chapeau, l'épée et

le ceinturon. Devant le cercueil, deux vases d'argent contenaient le

cœur et les entrailles, destinés à être enfermés, suivant les usages

impériaux, l'un dans l'église des Augustins, voisine de la Burg, et les

autres dans la cathédrale de Saint-Étienne. Aux quatre angles se

tenaient droits des officiers de la garde autrichienne et des officiers

hongrois en grand uniforme. Le soir eurent lieu les funérailles, réglées

sur celles du duc Albert de Saxe-Teschen, époux de l'archiduchesse

Marie-Christine. Pendant toute la matinée, on avait célébré des messes

aux divers autels, et des prières pour les morts avaient été dites par

les serviteurs de la Cour.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 38 / 45 段