pairs, la proposition fut définitivement votée le 20 mars 1832, mais
avec le retrait de l'article 4 de la loi de 1816, qui appliquait
l'article 91 du Code pénal à la famille Napoléon, au cas où l'un de ses
membres se serait présenté sur le territoire français.
M. de Chateaubriand, dans une brochure qui avait excité les
susceptibilités ironiques de M. Viennet[526], contesta aux Chambres le
droit de bannir. Les journées de Juillet advenues, que pouvait-on
établir? La République ou l'Empire avec le fils de Napoléon, la
monarchie légitime avec le duc de Bordeaux ou la monarchie élective avec
la branche cadette. Si le gouvernement républicain fût sorti de la
révolution de 1830, il aurait, suivant Chateaubriand, mis à l'aise bien
des consciences. En lui prêtant serment, on n'aurait rien trahi, car
c'eût été un changement de principes, et non un roi substitué à un roi.
Il n'y eût pas eu usurpation, mais création d'un autre ordre de choses.
Chateaubriand l'eût préféré «à une monarchie bâtarde, octroyée par je ne
sais qui». D'autre part, le choix du duc de Bordeaux eût éloigné toute
chance de guerre civile ou étrangère. «Proclamé par le gouvernement,
avec les changements nécessaires à la Charte, Henri V eût été reconnu
dans toute la France.» Enfin Chateaubriand envisageait le choix du duc
de Reichstadt, «héritier d'un grand homme». L'opinion qu'il en émettait
dut plaire au jeune prince, qui eut bientôt connaissance de cette
éloquente brochure, répandue dans toute l'Europe. «Ce que l'antiquité
conférait au duc de Bordeaux, le duc de Reichstadt le puisait dans
l'illustration paternelle. Napoléon avait marché plus vite qu'une
lignée: haut enjambé, dix ans lui avaient suffi pour mettre dix siècles
derrière lui. Le duc de Reichstadt présentait, en outre, aux hommes de
religion et à ceux que le préjugé du sang domine, ce qui complaisait à
leurs idées: un sacre par les mains du Souverain Pontife; la noblesse
par une fille des Césars. Je l'ai dit ailleurs, sa mère lui donnait le
passé, son père l'avenir. Toute la France était encore remplie de
générations qui, en reconnaissant Napoléon II, n'auraient fait que
revenir à la foi qu'ils avaient jurée à Napoléon Ier. L'armée eût reçu
avec orgueil le descendant des victoires.»
Chateaubriand disait encore que le drapeau eût été emporté de nouveau
par les aigles qui planèrent sur tant de champs de bataille «et qui ne
prêtent plus leurs serres et leurs ailes à cet étendard humilié. Le
royaume, redevenu empire, eût retrouvé une puissante alliance de famille
en Allemagne et d'utiles affinités en Italie.» Venaient ensuite les
objections, qui attristèrent certainement le prisonnier de Vienne. «Mais
l'éducation étrangère du duc de Reichstadt, les principes d'absolutisme
qu'il a dû sucer à Vienne, élevaient une barrière entre lui et la
nation. On aurait toujours vu un Allemand sur un trône français,
toujours soupçonné un cabinet autrichien au fond du cabinet des
Tuileries; le fils eût moins semblé l'héritier de la gloire que du
despotisme du père[527].» Le duc de Reichstadt eût été, au contraire,
bien Français et eût pratiqué une politique française, car il n'aimait
pas Metternich, et sa première pensée, une fois débarrassé de sa
surveillance, eût été de se conformer aux indications libérales du
testament paternel. La certitude d'être si peu connu et si mal jugé
était une des choses qui causaient toujours le plus de tourments au
jeune prince. On ne savait pas que la principale règle de sa jeunesse
était de ne jamais oublier, comme l'avait conseillé son père, «qu'il
était né prince français». On ne savait pas qu'il avait dit à son
grand-père qu'il ne mettrait les pieds sur le sol français que rappelé
par l'armée française. Mais la constatation de Chateaubriand: «Sa mère
lui donnait le passé, son père l'avenir», l'avait consolé. Elle
répondait à ses propres observations, car, pénétré de son bon droit, il
avait prononcé un jour devant Prokesch ces fières paroles: «Le fils de
l'Empereur, de celui que toute l'Europe avait reconnu, le fils de
l'archiduchesse Marie-Louise n'offrait-il pas aux puissances des
garanties autrement solides que le fils de Philippe-Égalité?...» Et
cette prédiction finale le faisait frissonner: «La France ne dormira pas
toujours. Comme au héros du Tasse, il suffira de lui présenter un
bouclier pour la tirer du sommeil!» Enfin le duc de Reichstadt trouvait
que Chateaubriand était le seul écrivain qui eût su parler de son père.
Quel autre, en effet, eût mieux répondu aux ultras qui lui disaient, en
1814, que pour gouverner la France il suffisait de changer les draps du
lit de Buonaparte et d'y coucher Louis XVIII: «Vous oubliez, messieurs,
que les draps du lit de Buonaparte étaient des drapeaux et qu'il y
dormait avec la Gloire!...»
Le duc connaissait le caractère généreux de l'ancien ministre de Charles
X, le seul qui eût osé écrire, à propos du bannissement des membres de
la famille impériale: «Ce sont les alliés qui ont provoqué ce
bannissement. Des conventions diplomatiques, des traités formels
prononcent l'exil des Buonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux
qu'ils doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un
ambassadeur des cinq puissances de délivrer seul un passeport aux
parents de Napoléon. Le visa des quatre autres ministres ou ambassadeurs
des quatre autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang des
Napoléon épouvantait les alliés!... Grâce à Dieu, je ne fus jamais
soumis à ces mesures: avant qu'un ministre de Louis-Philippe allât voir
un enfant et une femme, j'avais délivré, sans conseiller personne, en
dépit des traités et sous ma propre responsabilité, comme ministre des
affaires étrangères, un passeport à Mme la comtesse de Survilliers,
alors à Bruxelles, pour venir à Paris soigner un de ses parents malade.
Vingt fois j'ai demandé le rappel de ces lois de persécution; vingt fois
j'ai dit à Louis XVIII que je voudrais voir le duc de Reichstadt
capitaine de ses gardes et la statue de Napoléon replacée au haut de sa
colonne!» Chateaubriand ne faisait que répéter ce qu'il avait dit dans
une précédente brochure, parue au mois de mars: «C'est ainsi que je
comprenais largement la monarchie légitime; il me semblait que la
Liberté devait regarder la Gloire en face[528].» Cette noblesse de
langage et d'attitude n'étonnera pas ceux qui ont pratiqué
Chateaubriand.
À la fin des réflexions que lui inspira la nouvelle proposition relative
au bannissement de Charles X et de sa famille, l'illustre écrivain
disait: «Pourquoi envelopper les Bonaparte dans la destinée des
Bourbons? Pourquoi frapper du même coup ce qui, depuis vingt ans, nous a
donné gloire et liberté? Pourquoi interdire l'entrée de la France aux
parents du dominateur des mers et l'ouvrir à ses cendres? Les dernières
sont bien plus à craindre, leur conspiration bien plus redoutable à la
monarchie nouvelle que le retour et les complots supposés de quelques
individus arrachés à l'exil. Elles s'agiteront à chaque anniversaire de
leurs victoires. Tous les jours, sous leur colonne, elles diront à la
quasi-légitimité passante: «Qu'as-tu fait de l'honneur français[529]?»
Chateaubriand faisait ainsi allusion à la pétition d'un sieur Lepayen
qui demandait qu'on déposât les cendres de Napoléon sous la colonne de
la place Vendôme. À la séance du 13 septembre 1831, le député Martin du
Nord, rapporteur de la pétition, concluait à l'ordre du jour. Il
admettait que Napoléon avait été un génie, mais il rappelait qu'il avait
confisqué toutes nos libertés. «Nous avons un roi-citoyen, disait-il. Ne
troublons pas la marche de son gouvernement en rappelant trop souvent
des souvenirs que des imprudents pourraient considérer comme des
regrets. Laissons les cendres de Napoléon à Sainte-Hélène. Elles y
serviront de leçon aux rois qui seraient tentés d'opprimer les peuples
et de lasser la fortune.» Las Cases demanda le renvoi de la pétition au
président du conseil. Levesque de Pailly combattit cette proposition.
Coulmann la défendit en faisant remarquer qu'il n'y avait là aucun péril
à redouter. «La France constitutionnelle de 1831, disait-il, n'ira pas
plus chercher des prétendants à la couronne à la cour d'Autriche qu'à la
cour d'Holy-Rood. Elle ne veut plus de restauration, pas plus du
petit-fils de Henri IV que du fils de Napoléon.» Après des conclusions
contraires de Benjamin Levraud, le général Lamarque, dans une forte
harangue, dit que les malheurs de Napoléon avaient expié ses torts.
«L'Angleterre, ajouta-t-il au bruit des applaudissements, doit être
pressée de rendre un dépôt qui lui rappelle l'hospitalité violée et la
honte de ses ministres.»
M. de Lameth reconnut que Napoléon avait comprimé l'anarchie, «mais il
ne serait pas nécessaire, ajouta-t-il,--et ses paroles firent
sensation,--que ses cendres vinssent aujourd'hui pour l'appuyer encore».
Le général Bertrand soutint que c'était une question d'honneur national,
et le renvoi au président du conseil fut voté par la majorité, ce qui
détermina une vive et longue agitation dans la Chambre. Cet hommage,
rendu à la mémoire de son père, causa une profonde émotion au duc de
Reichstadt. Il y vit comme un encouragement pour son avenir. Mais ce qui
le minait sourdement, c'était la crainte d'arriver trop tôt, à cause de
son inexpérience des choses et de son peu de savoir, quoiqu'il fût, en
connaissances diverses, bien supérieur à beaucoup de princes. Il avait
pris pour lui--avec le dessein de les réaliser--les conseils de
Chateaubriand, dans la brochure éloquente que je viens d'analyser,
conseils qui étaient destinés au duc de Bordeaux: «Qu'il devienne le
jeune homme le plus éclairé de son temps, qu'il soit au niveau des
sciences de l'époque, qu'il joigne aux vertus d'un chrétien du siècle de
saint Louis les lumières d'un chrétien de notre siècle! Que des voyages
l'instruisent des mœurs et des lois; qu'il ait traversé les mers,
comparé les institutions et les gouvernements, les peuples libres et les
peuples esclaves; que, simple soldat, s'il en trouve l'occasion à
l'étranger, il s'expose aux périls de la guerre, car on n'est point apte
à régner sur des Français sans avoir entendu siffler le boulet!»
L'ardeur intellectuelle, l'activité matérielle, les études, les voyages
et la guerre, la guerre surtout, c'était ce que désirait le fils de
Napoléon, et le feu de ces désirs brûlait, dévorait son âme. Là où le
hasard des combats l'aurait appelé, il eût tenu encore une fois à se
montrer digne du grand nom qu'il portait. Il eût voulu courir au secours
des Grecs ou des Italiens, au secours de sa mère menacée par
l'insurrection de Parme, au secours des Polonais luttant contre les
Russes, partout enfin où l'on se battait; mais toujours l'impitoyable
main de Metternich le rejetait dans une froide inaction qui allait le
tuer plus sûrement et plus rapidement que la maladie ou les balles
ennemies.
CHAPITRE XIX
LA MORT.
La santé précaire du duc de Reichstadt lui avait fait interdire pendant
un certain temps les occupations et les exercices militaires. Se
trouvant mieux au commencement de l'année 1832, il retourna à son
quartier. Le 2 janvier, par une journée très froide, il assista aux
funérailles du général Siegenthal. Colonel en second du régiment de
Wasa, il voulut commander ses troupes et fut pris d'une subite
extinction de voix. Il fut contraint encore une fois de s'arrêter[530].
Il chercha à se distraire de la privation des travaux militaires par des
études historiques. Il écrivait au commencement de janvier à son ami
Prokesch: «Je viens de quitter mon bureau où j'ai élaboré un long
rapport, et je me repose en vous écrivant. Depuis quelques jours
j'entends parler beaucoup d'un ouvrage du professeur Iarke (éditeur
inconnu) sur l'Histoire de la révolution de 1830, traitée au point de
vue de la question d'État. Le connaissez-vous? Qu'en pensez-vous? J'ai
besoin de votre amicale conversation. Pouvez-vous venir aujourd'hui? Je
vous attends à partir de sept heures[531].» Le duc était plus que jamais
dévoué à cet ami fidèle. Il s'était occupé de lui assurer l'avancement
de lieutenant-colonel qu'il méritait et dont parle la lettre suivante,
si affectueuse: «J'ai fait la commission dont, mon cher ami, vous avez
bien voulu me charger. Hier matin, je me suis rendu auprès du général
d'artillerie Kutschera. Il vous connaît. Il parla de vous
avantageusement et promit de soumettre à l'Empereur la proposition
touchant votre avancement. C'est un surcroît d'affaires qui l'a empêché
de s'en occuper plus tôt. Je compte, dès lors, vous saluer prochainement
comme mon camarade.» M. de Prokesch avait, de son côté, rendu au duc un
petit service pour une famille à laquelle il s'intéressait. «Merci pour
l'exécution de ma demande, ajoutait le duc. Veuillez être mon interprète
auprès du conseiller aulique Kiefewetter. Défendre les veuves et les
orphelins fut toujours une jouissance pour les cœurs solides de vos
ancêtres; combien cela doit être agréable à votre cœur si sensible!...
Mon opinion sur vous est invariable; elle n'avait pas besoin de la
lettre du Colonel Kavanagh que je vous renvoie ci-jointe. Le prix que
vous attachez à la manière de voir du colonel m'est un garant de la
sienne, et sa lettre m'a surtout intéressé à cause des aperçus exacts
qu'elle contient sur notre marine. Il serait trop long de vous
communiquer mes avis sur les deux articles de l'_Allgemeine Zeitung_. Je
vais l'écrire et je vous en soumettrai la substance. Le comte de
Dietrichstein me quitte à l'instant. Il m'a beaucoup entretenu de ce
fait que l'opinion publique ne m'est pas favorable et que je passe pour
une tour de Babel!... À qui m'adresser pour savoir la vérité? À vous...
Assurez-moi par quelques lignes que je ne suis pas tout à fait perdu et
si, sans me trahir, vous pouvez apprendre du comte ce que l'on dit de
moi, ce serait là une nouvelle preuve de votre amitié[532].» Prokesch
lui répondait presque aussitôt: «Laissez le comte de Dietrichstein, avec
les préoccupations dévorantes de son amour quasi paternel, accumuler les
blâmes contre vous!... Je me réjouis de lire votre pensée sur les deux
articles précités, ne serait-ce que pour le style. Savoir écrire bien et
clairement est un grand avantage, et la récompense se trouve dans la
peine que l'on se donne pour y arriver. Aucune voie n'est meilleure pour
vous apprendre à penser justement et à distinguer les conditions
nécessaires d'une action droite et correcte. Le style de votre illustre
père est l'expression fidèle de son génie. Imaginez-vous que je suis au
loin et écrivez-moi sur tout ce qui vous frappe et qui semble devoir
vous être de quelque utilité. Je vous promets de répondre loyalement et
franchement et, s'il le faut, de critiquer à l'occasion.» Dans le
_post-scriptum_ de cette lettre, Prokesch lui disait: «Vous savez sans
doute qu'il y a quelques jours une douzaine de gazettes allemandes ont
annoncé comme un fait accompli vos fiançailles avec la fille de
l'archiduc Charles[533].» Ce n'était là qu'un bruit sans consistance. Le
prince était trop souffrant, trop affaibli pour qu'on pût songer en ce
moment à des fiançailles. Et cependant, tout malade qu'il était, il
n'écoutait aucun conseil; il multipliait imprudences sur imprudences, ce
qui désespérait le docteur Malfatti à tel point que celui-ci s'écria un
jour: «Il semble qu'il y ait dans ce malheureux jeune homme un principe
actif qui le pousse à se suicider. Tous les raisonnements, toutes les
précautions échouent contre une fatalité qui l'entraîne.» Le 21 janvier,
Prokesch le trouva fort agité. Le maréchal Maison l'avait invité à un
bal pour le soir du 21,--date, entre parenthèses, assez mal choisie. Le
prince avait demandé à son grand-père s'il devait s'y rendre. François
II l'avait laissé libre. «Je n'ai aucun motif de me plaindre du
maréchal, remarqua le duc, mais décemment il est impossible que je me
trouve chez l'ambassadeur de Louis-Philippe, au moment même où son
gouvernement dirige contre moi un arrêt de bannissement et de
proscription.» Déjà, à l'arrivée de Maison à Vienne, le duc de
Reichstadt avait montré de la répugnance à aller chez le maréchal,
objectant à son grand-père qu'il ne pouvait voir le représentant de
Louis-Philippe, «parce que ce prince avait moins de droits que lui-même
et qu'il ne voyait pas pourquoi il irait rendre hommage à un
usurpateur[534].» Profitant de nouvelles complications en Italie, le
prince de Metternich, qui supportait mal la présence de M. de Prokesch
auprès du duc de Reichstadt, lui confia une nouvelle mission
diplomatique à Rome. Le chancelier connaissait pourtant bien l'état réel
du jeune malade. Il n'aurait pas dû l'aggraver délibérément, en
éloignant le seul être que le duc aimât tendrement et auquel il se
plaisait à confier toutes ses pensées. Une telle séparation en des
moments aussi douloureux, à la veille d'une solution fatale, était
presque un acte de barbarie.
Le dernier entretien qu'eurent les deux amis fut grave, comme le
voulaient les circonstances. Le fils de Napoléon déclara une fois de
plus que son devoir filial et sa mission providentielle le poussaient
irrésistiblement vers la France. Ses espérances, disons le mot, ses
illusions--et dans la cruelle maladie dont il était frappé, les
illusions sont plus tenaces que dans toute autre--étaient revenues. Mais
il se défendait de songer à quelque aventure. Il ne s'en serait pas,
d'ailleurs, senti la force. Il consentait donc à attendre avec patience
l'instant propice où il lui serait permis de ressaisir le pouvoir
impérial. Il croyait encore, comme Metternich lui-même, au peu de durée
du règne de Louis-Philippe, et il s'abusait sur les sympathies que
devaient inspirer les souvenirs glorieux de l'Empire. Prokesch le
remercia avec émotion de la confiance qu'il lui avait toujours
témoignée. Il le félicita de n'avoir jamais écouté les personnes qui, le
voyant en rapports fréquents avec le premier ministre de François II,
auraient pu lui faire croire qu'il s'entendait contre lui avec son
adversaire résolu. «Dans votre cœur comme dans le mien, s'écria vivement
le prince, il n'y a pas de place pour d'aussi misérables calculs[535]!»
Puis il se jeta dans ses bras, en le suppliant de le défendre partout où
il serait question de lui. Il lui remit sa propre épée, sur laquelle il
avait fait graver son nom. De son côté, Prokesch le pria d'accepter un
manteau arabe qu'il avait jadis rapporté d'un voyage en Égypte. Ils se
séparèrent, très émus l'un et l'autre. «J'étais loin cependant de
prévoir, dit Prokesch, que, dans ce moment, je lui disais un dernier, un
éternel adieu!»
Quelques jours après, le duc recevait de Marchand, le fidèle serviteur
de son père, une lettre écrite de Strasbourg[536]. «Prince, disait
Marchand, depuis plusieurs années je sollicite l'honneur de remettre à
Votre Altesse Impériale quelques objets tout de sentiment dont votre
auguste père, l'empereur Napoléon, m'a fait dépositaire dans ses
derniers moments à Sainte-Hélène. Persuadé que l'âme de Votre Altesse
doit aspirer à s'identifier avec eux et mes demandes ayant toujours été
sans réponse, je m'adresse à vous, Prince, avec l'espérance que vous me
ferez connaître vos ordres et que, conformément aux dernières volontés
de l'Empereur mon maître, j'aurai l'honneur d'être admis à vous remettre
moi-même le dépôt qui m'a été confié...» Cet honneur fut refusé à
Marchand. Metternich, toujours inexorable, n'admettait pas que l'un de
ceux qui avaient recueilli le dernier soupir de Napoléon fût autorisé à
parler à son fils[537]. Pourquoi cette cruauté nouvelle? Pourquoi
interdire au fils de Napoléon la joie de recevoir des legs aussi doux,
aussi précieux? pourquoi l'empêcher de s'entretenir avec le fidèle
serviteur de son père? De tels actes sont vraiment une tache pour la
mémoire de Metternich... Mais il semblait qu'aucune peine ne devait être
épargnée au jeune prince. Aussi sa pensée devenait-elle de plus en plus
sombre et mélancolique. Elle se tournait, dans ses angoisses, vers la
religion, qui seule offrait quelque adoucissement à sa captivité. On a
retrouvé, sur un portrait fait par Isabey, quatre vers écrits par le duc
dans ces tristes moments. Les voici dans leur simplicité touchante:
Heureux qui met en Dieu toute son espérance!
On a toujours besoin d'implorer sa bonté.
Il nous consolera dans les jours de souffrance,
Si nous l'avons servi dans la prospérité.
Au mois d'avril, le prince se trouva un peu mieux, grâce aux soins
assidus des docteurs Malfatti et Wiehrer. Mais il eut tort de sortir et
de braver les pluies et les fraîcheurs du printemps. Ses douleurs
chroniques se réveillèrent et lui occasionnèrent une toux pénible. Il
maigrissait de plus en plus. Cependant il tenait à montrer qu'il pouvait
dompter son corps, parce que des propos imprudents de Kutschera lui
étaient revenus. Ce général avait eu la maladresse de dire que le prince
manquait d'énergie. Ces paroles le blessèrent profondément. Il voulut
prouver que son âme était supérieure à son corps fragile, et il le fit
avec une audace inconsidérée. Il monta à cheval par un temps humide et
froid, et entreprit une course qui eût fatigué un homme robuste. Le
soir, il retourna en voiture au Prater et s'y fit promener jusqu'au
coucher du soleil. Tout à coup une roue de la voiture se brisa. Il
s'élança sur la route et tomba. Cette fois ses forces étaient vaincues.
Le lendemain, il était atteint d'une fluxion de poitrine, et cette
nouvelle répandait la consternation à la Cour. Dans la consultation qui
eut lieu avec Malfatti, les docteurs Vivenot, Wiehrer et Turckeim
avaient émis les plus graves pronostics[538]. Le maréchal Maison, qui en
avait été averti, informait le comte Sébastiani que la santé du duc de
Reichstadt paraissait si compromise qu'on avait dû prévenir sa mère.
Marie-Louise ne paraissait cependant pas trop préoccupée de la maladie
de son fils. Elle regrettait en ce moment pour les dames de sa Cour le
départ du régiment Esterhazy, parce qu'il s'y trouvait d'excellents
danseurs. Elle passait une revue de Croates et défilait à cheval avec
les généraux; elle recevait des visites, offrait de grands dîners,
allait au théâtre, puis déplorait la mort du général Frimont, parce
qu'elle lui rappelait «la mort de son bon général». Elle donnait des
bals et s'occupait des pièces destinées à son Opéra, comme la _Reine de
Golconde_, la _Straniera_, etc., car elle avait «une vraie passion pour
la musique». Elle croyait son fils déjà remis «de sa fièvre rhumatique».
Aussi était-elle heureuse d'apprendre à la comtesse de Crenneville
qu'elle s'était fort amusée à l'opéra de Ricci, _Il nuovo Figaro e la
modista_. Au moment même où son fils inspirait les plus vives
inquiétudes, elle se complaisait dans les plus grandes illusions. «Dieu
soit loué! écrivait-elle le 24 avril, les nouvelles sont toujours
meilleures. Mon fils reprend de l'appétit et n'est plus qu'ennuyé par
les ménagements qu'il doit prendre et qui, pour un jeune homme de son
âge, sont insupportables. Je crois que, pour sa toux, on lui fera
prendre cet été une cure d'eau minérale et les bains d'Ischl pour le
fortifier. Ce qui rendait mes inquiétudes d'autant plus cruelles, était
l'impossibilité absolue de me rendre cet été à Vienne. En général, cette
idée me peine souvent, et je n'ai pas encore eu le courage d'ôter cet
espoir à mon père. Il faudra que je m'y décide cependant un de ces
jours[539].» Toute autre mère, je le répète, en apprenant de quelle
affection mortelle son fils était atteint, fût accourue. Mais celle-ci
ne savait pas encore si elle se déciderait à venir à Vienne. Ce qu'elle
savait mieux, c'est que son Opéra avait réussi, que l'ensemble des
artistes était parfait et que «la Ferlotti chantait à ravir[540]». En
résumé, Marie-Louise ne devait arriver auprès du duc de Reichstadt que
le 24 juin, un mois à peine avant sa mort.