Après diverses vicissitudes à la Chambre des députés et à la Chambre des

pairs, la proposition fut définitivement votée le 20 mars 1832, mais

avec le retrait de l'article 4 de la loi de 1816, qui appliquait

l'article 91 du Code pénal à la famille Napoléon, au cas où l'un de ses

membres se serait présenté sur le territoire français.

M. de Chateaubriand, dans une brochure qui avait excité les

susceptibilités ironiques de M. Viennet[526], contesta aux Chambres le

droit de bannir. Les journées de Juillet advenues, que pouvait-on

établir? La République ou l'Empire avec le fils de Napoléon, la

monarchie légitime avec le duc de Bordeaux ou la monarchie élective avec

la branche cadette. Si le gouvernement républicain fût sorti de la

révolution de 1830, il aurait, suivant Chateaubriand, mis à l'aise bien

des consciences. En lui prêtant serment, on n'aurait rien trahi, car

c'eût été un changement de principes, et non un roi substitué à un roi.

Il n'y eût pas eu usurpation, mais création d'un autre ordre de choses.

Chateaubriand l'eût préféré «à une monarchie bâtarde, octroyée par je ne

sais qui». D'autre part, le choix du duc de Bordeaux eût éloigné toute

chance de guerre civile ou étrangère. «Proclamé par le gouvernement,

avec les changements nécessaires à la Charte, Henri V eût été reconnu

dans toute la France.» Enfin Chateaubriand envisageait le choix du duc

de Reichstadt, «héritier d'un grand homme». L'opinion qu'il en émettait

dut plaire au jeune prince, qui eut bientôt connaissance de cette

éloquente brochure, répandue dans toute l'Europe. «Ce que l'antiquité

conférait au duc de Bordeaux, le duc de Reichstadt le puisait dans

l'illustration paternelle. Napoléon avait marché plus vite qu'une

lignée: haut enjambé, dix ans lui avaient suffi pour mettre dix siècles

derrière lui. Le duc de Reichstadt présentait, en outre, aux hommes de

religion et à ceux que le préjugé du sang domine, ce qui complaisait à

leurs idées: un sacre par les mains du Souverain Pontife; la noblesse

par une fille des Césars. Je l'ai dit ailleurs, sa mère lui donnait le

passé, son père l'avenir. Toute la France était encore remplie de

générations qui, en reconnaissant Napoléon II, n'auraient fait que

revenir à la foi qu'ils avaient jurée à Napoléon Ier. L'armée eût reçu

avec orgueil le descendant des victoires.»

Chateaubriand disait encore que le drapeau eût été emporté de nouveau

par les aigles qui planèrent sur tant de champs de bataille «et qui ne

prêtent plus leurs serres et leurs ailes à cet étendard humilié. Le

royaume, redevenu empire, eût retrouvé une puissante alliance de famille

en Allemagne et d'utiles affinités en Italie.» Venaient ensuite les

objections, qui attristèrent certainement le prisonnier de Vienne. «Mais

l'éducation étrangère du duc de Reichstadt, les principes d'absolutisme

qu'il a dû sucer à Vienne, élevaient une barrière entre lui et la

nation. On aurait toujours vu un Allemand sur un trône français,

toujours soupçonné un cabinet autrichien au fond du cabinet des

Tuileries; le fils eût moins semblé l'héritier de la gloire que du

despotisme du père[527].» Le duc de Reichstadt eût été, au contraire,

bien Français et eût pratiqué une politique française, car il n'aimait

pas Metternich, et sa première pensée, une fois débarrassé de sa

surveillance, eût été de se conformer aux indications libérales du

testament paternel. La certitude d'être si peu connu et si mal jugé

était une des choses qui causaient toujours le plus de tourments au

jeune prince. On ne savait pas que la principale règle de sa jeunesse

était de ne jamais oublier, comme l'avait conseillé son père, «qu'il

était né prince français». On ne savait pas qu'il avait dit à son

grand-père qu'il ne mettrait les pieds sur le sol français que rappelé

par l'armée française. Mais la constatation de Chateaubriand: «Sa mère

lui donnait le passé, son père l'avenir», l'avait consolé. Elle

répondait à ses propres observations, car, pénétré de son bon droit, il

avait prononcé un jour devant Prokesch ces fières paroles: «Le fils de

l'Empereur, de celui que toute l'Europe avait reconnu, le fils de

l'archiduchesse Marie-Louise n'offrait-il pas aux puissances des

garanties autrement solides que le fils de Philippe-Égalité?...» Et

cette prédiction finale le faisait frissonner: «La France ne dormira pas

toujours. Comme au héros du Tasse, il suffira de lui présenter un

bouclier pour la tirer du sommeil!» Enfin le duc de Reichstadt trouvait

que Chateaubriand était le seul écrivain qui eût su parler de son père.

Quel autre, en effet, eût mieux répondu aux ultras qui lui disaient, en

1814, que pour gouverner la France il suffisait de changer les draps du

lit de Buonaparte et d'y coucher Louis XVIII: «Vous oubliez, messieurs,

que les draps du lit de Buonaparte étaient des drapeaux et qu'il y

dormait avec la Gloire!...»

Le duc connaissait le caractère généreux de l'ancien ministre de Charles

X, le seul qui eût osé écrire, à propos du bannissement des membres de

la famille impériale: «Ce sont les alliés qui ont provoqué ce

bannissement. Des conventions diplomatiques, des traités formels

prononcent l'exil des Buonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux

qu'ils doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un

ambassadeur des cinq puissances de délivrer seul un passeport aux

parents de Napoléon. Le visa des quatre autres ministres ou ambassadeurs

des quatre autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang des

Napoléon épouvantait les alliés!... Grâce à Dieu, je ne fus jamais

soumis à ces mesures: avant qu'un ministre de Louis-Philippe allât voir

un enfant et une femme, j'avais délivré, sans conseiller personne, en

dépit des traités et sous ma propre responsabilité, comme ministre des

affaires étrangères, un passeport à Mme la comtesse de Survilliers,

alors à Bruxelles, pour venir à Paris soigner un de ses parents malade.

Vingt fois j'ai demandé le rappel de ces lois de persécution; vingt fois

j'ai dit à Louis XVIII que je voudrais voir le duc de Reichstadt

capitaine de ses gardes et la statue de Napoléon replacée au haut de sa

colonne!» Chateaubriand ne faisait que répéter ce qu'il avait dit dans

une précédente brochure, parue au mois de mars: «C'est ainsi que je

comprenais largement la monarchie légitime; il me semblait que la

Liberté devait regarder la Gloire en face[528].» Cette noblesse de

langage et d'attitude n'étonnera pas ceux qui ont pratiqué

Chateaubriand.

À la fin des réflexions que lui inspira la nouvelle proposition relative

au bannissement de Charles X et de sa famille, l'illustre écrivain

disait: «Pourquoi envelopper les Bonaparte dans la destinée des

Bourbons? Pourquoi frapper du même coup ce qui, depuis vingt ans, nous a

donné gloire et liberté? Pourquoi interdire l'entrée de la France aux

parents du dominateur des mers et l'ouvrir à ses cendres? Les dernières

sont bien plus à craindre, leur conspiration bien plus redoutable à la

monarchie nouvelle que le retour et les complots supposés de quelques

individus arrachés à l'exil. Elles s'agiteront à chaque anniversaire de

leurs victoires. Tous les jours, sous leur colonne, elles diront à la

quasi-légitimité passante: «Qu'as-tu fait de l'honneur français[529]?»

Chateaubriand faisait ainsi allusion à la pétition d'un sieur Lepayen

qui demandait qu'on déposât les cendres de Napoléon sous la colonne de

la place Vendôme. À la séance du 13 septembre 1831, le député Martin du

Nord, rapporteur de la pétition, concluait à l'ordre du jour. Il

admettait que Napoléon avait été un génie, mais il rappelait qu'il avait

confisqué toutes nos libertés. «Nous avons un roi-citoyen, disait-il. Ne

troublons pas la marche de son gouvernement en rappelant trop souvent

des souvenirs que des imprudents pourraient considérer comme des

regrets. Laissons les cendres de Napoléon à Sainte-Hélène. Elles y

serviront de leçon aux rois qui seraient tentés d'opprimer les peuples

et de lasser la fortune.» Las Cases demanda le renvoi de la pétition au

président du conseil. Levesque de Pailly combattit cette proposition.

Coulmann la défendit en faisant remarquer qu'il n'y avait là aucun péril

à redouter. «La France constitutionnelle de 1831, disait-il, n'ira pas

plus chercher des prétendants à la couronne à la cour d'Autriche qu'à la

cour d'Holy-Rood. Elle ne veut plus de restauration, pas plus du

petit-fils de Henri IV que du fils de Napoléon.» Après des conclusions

contraires de Benjamin Levraud, le général Lamarque, dans une forte

harangue, dit que les malheurs de Napoléon avaient expié ses torts.

«L'Angleterre, ajouta-t-il au bruit des applaudissements, doit être

pressée de rendre un dépôt qui lui rappelle l'hospitalité violée et la

honte de ses ministres.»

M. de Lameth reconnut que Napoléon avait comprimé l'anarchie, «mais il

ne serait pas nécessaire, ajouta-t-il,--et ses paroles firent

sensation,--que ses cendres vinssent aujourd'hui pour l'appuyer encore».

Le général Bertrand soutint que c'était une question d'honneur national,

et le renvoi au président du conseil fut voté par la majorité, ce qui

détermina une vive et longue agitation dans la Chambre. Cet hommage,

rendu à la mémoire de son père, causa une profonde émotion au duc de

Reichstadt. Il y vit comme un encouragement pour son avenir. Mais ce qui

le minait sourdement, c'était la crainte d'arriver trop tôt, à cause de

son inexpérience des choses et de son peu de savoir, quoiqu'il fût, en

connaissances diverses, bien supérieur à beaucoup de princes. Il avait

pris pour lui--avec le dessein de les réaliser--les conseils de

Chateaubriand, dans la brochure éloquente que je viens d'analyser,

conseils qui étaient destinés au duc de Bordeaux: «Qu'il devienne le

jeune homme le plus éclairé de son temps, qu'il soit au niveau des

sciences de l'époque, qu'il joigne aux vertus d'un chrétien du siècle de

saint Louis les lumières d'un chrétien de notre siècle! Que des voyages

l'instruisent des mœurs et des lois; qu'il ait traversé les mers,

comparé les institutions et les gouvernements, les peuples libres et les

peuples esclaves; que, simple soldat, s'il en trouve l'occasion à

l'étranger, il s'expose aux périls de la guerre, car on n'est point apte

à régner sur des Français sans avoir entendu siffler le boulet!»

L'ardeur intellectuelle, l'activité matérielle, les études, les voyages

et la guerre, la guerre surtout, c'était ce que désirait le fils de

Napoléon, et le feu de ces désirs brûlait, dévorait son âme. Là où le

hasard des combats l'aurait appelé, il eût tenu encore une fois à se

montrer digne du grand nom qu'il portait. Il eût voulu courir au secours

des Grecs ou des Italiens, au secours de sa mère menacée par

l'insurrection de Parme, au secours des Polonais luttant contre les

Russes, partout enfin où l'on se battait; mais toujours l'impitoyable

main de Metternich le rejetait dans une froide inaction qui allait le

tuer plus sûrement et plus rapidement que la maladie ou les balles

ennemies.

CHAPITRE XIX

LA MORT.

La santé précaire du duc de Reichstadt lui avait fait interdire pendant

un certain temps les occupations et les exercices militaires. Se

trouvant mieux au commencement de l'année 1832, il retourna à son

quartier. Le 2 janvier, par une journée très froide, il assista aux

funérailles du général Siegenthal. Colonel en second du régiment de

Wasa, il voulut commander ses troupes et fut pris d'une subite

extinction de voix. Il fut contraint encore une fois de s'arrêter[530].

Il chercha à se distraire de la privation des travaux militaires par des

études historiques. Il écrivait au commencement de janvier à son ami

Prokesch: «Je viens de quitter mon bureau où j'ai élaboré un long

rapport, et je me repose en vous écrivant. Depuis quelques jours

j'entends parler beaucoup d'un ouvrage du professeur Iarke (éditeur

inconnu) sur l'Histoire de la révolution de 1830, traitée au point de

vue de la question d'État. Le connaissez-vous? Qu'en pensez-vous? J'ai

besoin de votre amicale conversation. Pouvez-vous venir aujourd'hui? Je

vous attends à partir de sept heures[531].» Le duc était plus que jamais

dévoué à cet ami fidèle. Il s'était occupé de lui assurer l'avancement

de lieutenant-colonel qu'il méritait et dont parle la lettre suivante,

si affectueuse: «J'ai fait la commission dont, mon cher ami, vous avez

bien voulu me charger. Hier matin, je me suis rendu auprès du général

d'artillerie Kutschera. Il vous connaît. Il parla de vous

avantageusement et promit de soumettre à l'Empereur la proposition

touchant votre avancement. C'est un surcroît d'affaires qui l'a empêché

de s'en occuper plus tôt. Je compte, dès lors, vous saluer prochainement

comme mon camarade.» M. de Prokesch avait, de son côté, rendu au duc un

petit service pour une famille à laquelle il s'intéressait. «Merci pour

l'exécution de ma demande, ajoutait le duc. Veuillez être mon interprète

auprès du conseiller aulique Kiefewetter. Défendre les veuves et les

orphelins fut toujours une jouissance pour les cœurs solides de vos

ancêtres; combien cela doit être agréable à votre cœur si sensible!...

Mon opinion sur vous est invariable; elle n'avait pas besoin de la

lettre du Colonel Kavanagh que je vous renvoie ci-jointe. Le prix que

vous attachez à la manière de voir du colonel m'est un garant de la

sienne, et sa lettre m'a surtout intéressé à cause des aperçus exacts

qu'elle contient sur notre marine. Il serait trop long de vous

communiquer mes avis sur les deux articles de l'_Allgemeine Zeitung_. Je

vais l'écrire et je vous en soumettrai la substance. Le comte de

Dietrichstein me quitte à l'instant. Il m'a beaucoup entretenu de ce

fait que l'opinion publique ne m'est pas favorable et que je passe pour

une tour de Babel!... À qui m'adresser pour savoir la vérité? À vous...

Assurez-moi par quelques lignes que je ne suis pas tout à fait perdu et

si, sans me trahir, vous pouvez apprendre du comte ce que l'on dit de

moi, ce serait là une nouvelle preuve de votre amitié[532].» Prokesch

lui répondait presque aussitôt: «Laissez le comte de Dietrichstein, avec

les préoccupations dévorantes de son amour quasi paternel, accumuler les

blâmes contre vous!... Je me réjouis de lire votre pensée sur les deux

articles précités, ne serait-ce que pour le style. Savoir écrire bien et

clairement est un grand avantage, et la récompense se trouve dans la

peine que l'on se donne pour y arriver. Aucune voie n'est meilleure pour

vous apprendre à penser justement et à distinguer les conditions

nécessaires d'une action droite et correcte. Le style de votre illustre

père est l'expression fidèle de son génie. Imaginez-vous que je suis au

loin et écrivez-moi sur tout ce qui vous frappe et qui semble devoir

vous être de quelque utilité. Je vous promets de répondre loyalement et

franchement et, s'il le faut, de critiquer à l'occasion.» Dans le

_post-scriptum_ de cette lettre, Prokesch lui disait: «Vous savez sans

doute qu'il y a quelques jours une douzaine de gazettes allemandes ont

annoncé comme un fait accompli vos fiançailles avec la fille de

l'archiduc Charles[533].» Ce n'était là qu'un bruit sans consistance. Le

prince était trop souffrant, trop affaibli pour qu'on pût songer en ce

moment à des fiançailles. Et cependant, tout malade qu'il était, il

n'écoutait aucun conseil; il multipliait imprudences sur imprudences, ce

qui désespérait le docteur Malfatti à tel point que celui-ci s'écria un

jour: «Il semble qu'il y ait dans ce malheureux jeune homme un principe

actif qui le pousse à se suicider. Tous les raisonnements, toutes les

précautions échouent contre une fatalité qui l'entraîne.» Le 21 janvier,

Prokesch le trouva fort agité. Le maréchal Maison l'avait invité à un

bal pour le soir du 21,--date, entre parenthèses, assez mal choisie. Le

prince avait demandé à son grand-père s'il devait s'y rendre. François

II l'avait laissé libre. «Je n'ai aucun motif de me plaindre du

maréchal, remarqua le duc, mais décemment il est impossible que je me

trouve chez l'ambassadeur de Louis-Philippe, au moment même où son

gouvernement dirige contre moi un arrêt de bannissement et de

proscription.» Déjà, à l'arrivée de Maison à Vienne, le duc de

Reichstadt avait montré de la répugnance à aller chez le maréchal,

objectant à son grand-père qu'il ne pouvait voir le représentant de

Louis-Philippe, «parce que ce prince avait moins de droits que lui-même

et qu'il ne voyait pas pourquoi il irait rendre hommage à un

usurpateur[534].» Profitant de nouvelles complications en Italie, le

prince de Metternich, qui supportait mal la présence de M. de Prokesch

auprès du duc de Reichstadt, lui confia une nouvelle mission

diplomatique à Rome. Le chancelier connaissait pourtant bien l'état réel

du jeune malade. Il n'aurait pas dû l'aggraver délibérément, en

éloignant le seul être que le duc aimât tendrement et auquel il se

plaisait à confier toutes ses pensées. Une telle séparation en des

moments aussi douloureux, à la veille d'une solution fatale, était

presque un acte de barbarie.

Le dernier entretien qu'eurent les deux amis fut grave, comme le

voulaient les circonstances. Le fils de Napoléon déclara une fois de

plus que son devoir filial et sa mission providentielle le poussaient

irrésistiblement vers la France. Ses espérances, disons le mot, ses

illusions--et dans la cruelle maladie dont il était frappé, les

illusions sont plus tenaces que dans toute autre--étaient revenues. Mais

il se défendait de songer à quelque aventure. Il ne s'en serait pas,

d'ailleurs, senti la force. Il consentait donc à attendre avec patience

l'instant propice où il lui serait permis de ressaisir le pouvoir

impérial. Il croyait encore, comme Metternich lui-même, au peu de durée

du règne de Louis-Philippe, et il s'abusait sur les sympathies que

devaient inspirer les souvenirs glorieux de l'Empire. Prokesch le

remercia avec émotion de la confiance qu'il lui avait toujours

témoignée. Il le félicita de n'avoir jamais écouté les personnes qui, le

voyant en rapports fréquents avec le premier ministre de François II,

auraient pu lui faire croire qu'il s'entendait contre lui avec son

adversaire résolu. «Dans votre cœur comme dans le mien, s'écria vivement

le prince, il n'y a pas de place pour d'aussi misérables calculs[535]!»

Puis il se jeta dans ses bras, en le suppliant de le défendre partout où

il serait question de lui. Il lui remit sa propre épée, sur laquelle il

avait fait graver son nom. De son côté, Prokesch le pria d'accepter un

manteau arabe qu'il avait jadis rapporté d'un voyage en Égypte. Ils se

séparèrent, très émus l'un et l'autre. «J'étais loin cependant de

prévoir, dit Prokesch, que, dans ce moment, je lui disais un dernier, un

éternel adieu!»

Quelques jours après, le duc recevait de Marchand, le fidèle serviteur

de son père, une lettre écrite de Strasbourg[536]. «Prince, disait

Marchand, depuis plusieurs années je sollicite l'honneur de remettre à

Votre Altesse Impériale quelques objets tout de sentiment dont votre

auguste père, l'empereur Napoléon, m'a fait dépositaire dans ses

derniers moments à Sainte-Hélène. Persuadé que l'âme de Votre Altesse

doit aspirer à s'identifier avec eux et mes demandes ayant toujours été

sans réponse, je m'adresse à vous, Prince, avec l'espérance que vous me

ferez connaître vos ordres et que, conformément aux dernières volontés

de l'Empereur mon maître, j'aurai l'honneur d'être admis à vous remettre

moi-même le dépôt qui m'a été confié...» Cet honneur fut refusé à

Marchand. Metternich, toujours inexorable, n'admettait pas que l'un de

ceux qui avaient recueilli le dernier soupir de Napoléon fût autorisé à

parler à son fils[537]. Pourquoi cette cruauté nouvelle? Pourquoi

interdire au fils de Napoléon la joie de recevoir des legs aussi doux,

aussi précieux? pourquoi l'empêcher de s'entretenir avec le fidèle

serviteur de son père? De tels actes sont vraiment une tache pour la

mémoire de Metternich... Mais il semblait qu'aucune peine ne devait être

épargnée au jeune prince. Aussi sa pensée devenait-elle de plus en plus

sombre et mélancolique. Elle se tournait, dans ses angoisses, vers la

religion, qui seule offrait quelque adoucissement à sa captivité. On a

retrouvé, sur un portrait fait par Isabey, quatre vers écrits par le duc

dans ces tristes moments. Les voici dans leur simplicité touchante:

Heureux qui met en Dieu toute son espérance!

On a toujours besoin d'implorer sa bonté.

Il nous consolera dans les jours de souffrance,

Si nous l'avons servi dans la prospérité.

Au mois d'avril, le prince se trouva un peu mieux, grâce aux soins

assidus des docteurs Malfatti et Wiehrer. Mais il eut tort de sortir et

de braver les pluies et les fraîcheurs du printemps. Ses douleurs

chroniques se réveillèrent et lui occasionnèrent une toux pénible. Il

maigrissait de plus en plus. Cependant il tenait à montrer qu'il pouvait

dompter son corps, parce que des propos imprudents de Kutschera lui

étaient revenus. Ce général avait eu la maladresse de dire que le prince

manquait d'énergie. Ces paroles le blessèrent profondément. Il voulut

prouver que son âme était supérieure à son corps fragile, et il le fit

avec une audace inconsidérée. Il monta à cheval par un temps humide et

froid, et entreprit une course qui eût fatigué un homme robuste. Le

soir, il retourna en voiture au Prater et s'y fit promener jusqu'au

coucher du soleil. Tout à coup une roue de la voiture se brisa. Il

s'élança sur la route et tomba. Cette fois ses forces étaient vaincues.

Le lendemain, il était atteint d'une fluxion de poitrine, et cette

nouvelle répandait la consternation à la Cour. Dans la consultation qui

eut lieu avec Malfatti, les docteurs Vivenot, Wiehrer et Turckeim

avaient émis les plus graves pronostics[538]. Le maréchal Maison, qui en

avait été averti, informait le comte Sébastiani que la santé du duc de

Reichstadt paraissait si compromise qu'on avait dû prévenir sa mère.

Marie-Louise ne paraissait cependant pas trop préoccupée de la maladie

de son fils. Elle regrettait en ce moment pour les dames de sa Cour le

départ du régiment Esterhazy, parce qu'il s'y trouvait d'excellents

danseurs. Elle passait une revue de Croates et défilait à cheval avec

les généraux; elle recevait des visites, offrait de grands dîners,

allait au théâtre, puis déplorait la mort du général Frimont, parce

qu'elle lui rappelait «la mort de son bon général». Elle donnait des

bals et s'occupait des pièces destinées à son Opéra, comme la _Reine de

Golconde_, la _Straniera_, etc., car elle avait «une vraie passion pour

la musique». Elle croyait son fils déjà remis «de sa fièvre rhumatique».

Aussi était-elle heureuse d'apprendre à la comtesse de Crenneville

qu'elle s'était fort amusée à l'opéra de Ricci, _Il nuovo Figaro e la

modista_. Au moment même où son fils inspirait les plus vives

inquiétudes, elle se complaisait dans les plus grandes illusions. «Dieu

soit loué! écrivait-elle le 24 avril, les nouvelles sont toujours

meilleures. Mon fils reprend de l'appétit et n'est plus qu'ennuyé par

les ménagements qu'il doit prendre et qui, pour un jeune homme de son

âge, sont insupportables. Je crois que, pour sa toux, on lui fera

prendre cet été une cure d'eau minérale et les bains d'Ischl pour le

fortifier. Ce qui rendait mes inquiétudes d'autant plus cruelles, était

l'impossibilité absolue de me rendre cet été à Vienne. En général, cette

idée me peine souvent, et je n'ai pas encore eu le courage d'ôter cet

espoir à mon père. Il faudra que je m'y décide cependant un de ces

jours[539].» Toute autre mère, je le répète, en apprenant de quelle

affection mortelle son fils était atteint, fût accourue. Mais celle-ci

ne savait pas encore si elle se déciderait à venir à Vienne. Ce qu'elle

savait mieux, c'est que son Opéra avait réussi, que l'ensemble des

artistes était parfait et que «la Ferlotti chantait à ravir[540]». En

résumé, Marie-Louise ne devait arriver auprès du duc de Reichstadt que

le 24 juin, un mois à peine avant sa mort.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 37 / 45 段