estimait son suffrage glorieux. Aussi lui adressait-il son dernier
volume où se trouvait le nom de l'Empereur. «Je le mets partout,
disait-il, parce que je le vois partout. Si Votre Majesté m'a fait
l'honneur de lire ce que j'ai publié jusqu'ici, elle a pu remarquer qu'à
chacun de mes ouvrages mon admiration pour son illustre frère est de
plus en plus profonde, de plus en plus sentie, de plus en plus dégagée
de l'alliage royaliste de mes premières années. Comptez sur moi, Sire;
le peu que je puis, je le ferai pour l'héritier du plus grand nom qui
soit au monde. Je crois qu'il peut sauver la France. Je le dirai, je
l'écrirai, et, s'il plaît à Dieu, je l'imprimerai... 6 septembre
1831.--Victor HUGO.» Mais l'influence du poète, si grande qu'elle fût
déjà, ne parvint pas à déterminer une manifestation en faveur de
Napoléon II. Cette lettre ne fut qu'un beau morceau de plus pour la
littérature épistolaire.
Le duc de Reichstadt s'était retiré à Schœnbrunn, où il occupait les
chambres qui donnent à l'ouest sur le parc. C'est là que M. de Prokesch,
après sa courte mission à Bologne, vint le retrouver. Le prince lui
parut avoir assez bonne mine et un aspect plus calme. Devant les
désillusions de tout genre, ses ardeurs avaient quelque peu diminué. En
Pologne, l'insurrection n'était plus qu'une sédition; en Belgique, la
monarchie était faite; en Italie, les sociétés secrètes seules
s'agitaient encore, mais avec des intentions plus révolutionnaires que
napoléoniennes[516]. L'Autriche s'était rapprochée de la France, et le
général comte Sébastiani avait accepté la convention qui ramenait au
pied de paix les forces militaires des cinq grandes puissances. Le
principe de non-intervention, qui avait tant inquiété Metternich, était
lui-même abandonné, quoiqu'il eût suffi pour dissiper toute inquiétude
de le manier habilement, ainsi que l'avait proposé Talleyrand à Casimir
Périer: «Le principe de non-intervention n'est plus qu'une absurdité
quand on le regarde comme absolu... Ce principe est un moyen pour
l'esprit. C'est à lui à l'écarter ou à l'appliquer[517].» Donc le régime
de la monarchie de Juillet, contrairement à toutes les prévisions,
s'affermissait. Metternich seul était d'un avis contraire, car, le 14
octobre 1831, il prédisait encore la chute prochaine de Louis-Philippe
et la monarchie de Henri V.
Le duc de Reichstadt revit son ami avec joie. Il lui parla aussitôt de
ses pensées, de ses travaux, de ses observations sur les choses et sur
les hommes. Le lendemain,--c'était le 2 octobre,--il lui écrivit une
longue lettre qui montrera une fois de plus ce qu'était cette jeune et
haute intelligence. Le prince dépeignait d'abord à M. de Prokesch le
plaisir qu'il avait eu à le revoir et son étonnement en constatant
l'étendue de l'influence qu'il avait su prendre sur lui. «Que de choses,
disait-il, traversent mon cerveau par rapport à ma situation, à la
politique, à l'histoire, à notre grande science militaire qui consolide
ou détruit les États, à tant de choses qui auraient tant besoin de vos
lumières, de vos connaissances, de vos conseils et de votre jugement
pour atteindre leur complet développement! Que d'idées se pressent dans
mon esprit!...» Il voulait les refouler, mais à un ami comme lui qui
n'en blâmait pas la hardiesse, il aimait à les faire connaître. «Durant
votre absence, continuait-il, deux sujets m'ont occupé de préférence.
L'un, c'est l'examen de l'état politique de l'Europe et des mesures
qu'on aurait pu mettre en œuvre dans les conditions actuelles. Le bon
sens du commun des mortels en général doit être satisfait de la façon
dont les choses ont été conduites. Mais c'est là une mesure qui ne
m'inspire que de la méfiance quand mon regard se porte vers l'avenir, et
je suis plus que jamais animé de la conviction que l'ordre véritable qui
repose sur la sécurité de la propriété et du commerce ne saurait être
trop tôt obtenu, fût-ce même au prix des plus grands sacrifices. Le
second objet de mes méditations a été la religion, mais ce point demande
trop de temps pour le traiter ici.» Prokesch lui répondit aussitôt qu'il
avait ressenti le même plaisir à le revoir. Au contact de son amitié si
ardente, son cœur sentait refleurir sa jeunesse et renaître sa
confiance. «La Providence, disait-il gravement, pour laquelle il n'y a
pas de hasard, en faisant précisément que nous nous soyons rencontrés, a
peut-être en vue un but grand et glorieux. Puisse-t-il en être ainsi et
puissions-nous nous trouver prêts! Le nombre des hommes qui ont été
choisis pour parcourir le rude sentier de l'action n'est pas
considérable. Chez vous, prince, la naissance, le sort, les qualités,
l'initiative naturelle, la force de la volonté, en un mot le cœur et la
tête font voir que vous êtes marqué de ce sceau de prédestination.» Il
examinait ensuite les deux sujets dont parlait le duc de Reichstadt,
c'est-à-dire l'état politique de l'Europe et la question religieuse. Il
le voyait sur le chemin qui lui permettait de se rendre compte de l'un
et de l'autre. Il l'invitait seulement à se demander dans quelle mesure
il était possible de faire application du vrai, de rechercher «quelle
proportion d'alliage le pur argent de la vérité exigeait pour pouvoir
être frappé et avoir cours».
Le lendemain, Prokesch et son jeune ami s'entretinrent du grave sujet de
la religion. La nature sérieuse du prince le portait à en parler. «Il
avait été élevé dans les principes de la foi catholique la plus
orthodoxe, observait scrupuleusement les pratiques du culte, ne tournait
jamais en ridicule ni les cérémonies ni les doctrines religieuses. Il
témoignait, au contraire, un grand respect pour les unes et les autres,
ce qui prouvait la maturité de son jugement.» Les sophismes de quelques
ouvrages, la conduite de quelques personnes avaient pu inspirer parfois
à son esprit certains doutes, mais ceux qui l'ont connu ont tous attesté
que son âme était demeurée entièrement religieuse. S'il parlait parfois
de ces doutes, c'était en homme qui veut les combattre et les dissiper.
«Je ne puis nier, disait-il à Prokesch, que l'hypocrisie de ceux dont
les actions s'accordent si mal avec l'esprit de la religion, n'ait été
souvent pour moi une source de pensées affligeantes, mais, d'un autre
côté, je suis d'avis que la religion est notre bâton de pèlerin et que
nous ne pouvons nous appuyer sur un soutien plus solide dans notre
marche à travers la nuit de cette vie terrestre.» Prokesch avait publié
une relation de son voyage en Terre sainte. Le duc de Reichstadt en
parlait volontiers, et alors ce cœur si ferme semblait «un métal en
fusion et devenu malléable contre sa nature». Il disait à son ami qu'il
partageait l'avis de son père, qui avait hautement proclamé que la
religion était la base indispensable de tout édifice social. «Ce qui est
aussi nécessaire à la société humaine, ajoutait-il, ne saurait être en
dehors de la vérité. Ceci a parlé à ma raison... J'ai compris, j'ai
senti tout ce qu'il y avait de sublime dans la religion pouvant seule
éclairer la marche de l'homme au milieu des incertitudes et des ténèbres
qui l'entourent.» Prokesch était profondément ému de ce qu'il entendait.
«La chaleur extraordinaire de son langage, avoua-t-il plus tard à M. de
Montbel, qui le questionnait ardemment à ce sujet, m'avait électrisé. Je
lisais dans cette âme vivement exaltée toute cette force surnaturelle
qui, sans doute, l'a soutenue dans sa longue agonie. Peu communicatif de
sa nature, ne voulant pas surtout se montrer faible au moment de ses
plus grandes souffrances, alors qu'il voyait approcher son dernier jour,
il se sera réfugié dans l'intimité de sa pensée religieuse, comme dans
le sein d'un ami.»
Prokesch méditait les paroles graves prononcées avec tant de conviction
par le jeune prince, lorsque le duc de Reichstadt se leva
précipitamment, courut à sa bibliothèque, en tira un petit livre,
détacha la première page et la lui présenta, disant avec une grande
affection: «Vous allez juger de tout le prix que j'attache _à cette
heure_--et il souligna ces mots d'un air solennel--par le souvenir que
je veux vous en laisser.» Prokesch prit la page. Elle avait été placée
en tête des _Saintes Harmonies_ d'Albach. On y lisait de la main de
l'Empereur: «Dieu veuille, en toute grave circonstance de ta vie, dans
toutes les luttes, t'accorder lumière et force. C'est là le vœu de tes
aïeux qui te chérissent. François.» Et l'Impératrice avait mis son nom
«Augusta» à-côté de celui de l'Empereur. Ces lignes qui avaient pour lui
un prix inestimable, le duc les offrit à son ami. «Que ce que j'avais de
plus cher, dit-il, reste entre vos mains comme un monument de celui de
mes entretiens qui, à mes yeux, a le plus d'importance...» Heureux les
hommes qui font naître de telles amitiés et qui obtiennent des marques
de confiance et d'affection aussi précieuses!... Le chevalier de
Prokesch recevait, en cet instant si grave, un souvenir doublement sacré
et par les circonstances dans lesquelles il était offert et par les
paroles qui l'avaient précédé et accompagné. C'était comme le testament
mystique d'une jeune âme qui se sent prête à quitter la terre, mais qui
veut auparavant laisser une parcelle d'elle-même au plus fidèle et au
plus sûr de ses amis.
Dans ses confidences intimes à Prokesch, le duc de Reichstadt lui avoua
«avec une noble candeur comment, de toutes les femmes qu'il avait
rencontrées dans le monde, aucune n'avait fixé son attention au delà
d'une journée, aucune n'avait touché son cœur, ni même parlé à son
imagination juvénile». Il confiait toutes ses impressions à son ami
«avec le ton de la plus pure innocence[518]». L'un des fils de Neipperg,
issu du premier mariage du comte, avait voulu le mettre en relation avec
une artiste du théâtre de la Cour, une jeune et belle personne d'une
réputation irréprochable. Mais cette artiste eut tort de le recevoir
comme si elle se fût attendue à sa visite. Il s'offensa de cette
confiance exagérée en soi-même et ne retourna plus la voir. «La
malveillance cynique d'un monde qui, du portrait du fils du grand
Empereur, faisait dans ses moindres traits une caricature, a exploité
aussi à cet égard la crédulité publique et poussé la fausseté jusqu'à
attribuer sa mort prématurée à ses prétendues relations amoureuses.
Comme si les soucis de son existence n'eussent pas suffi à alimenter le
feu cruel qui le consumait[519]!...» On avait répandu également le bruit
qu'il fréquentait la célèbre danseuse Fanny Essler, qui avait débuté, à
quinze ans, sur le théâtre An der Wien. Le duc ne lui avait jamais dit
un mot. Ce qui avait donné naissance à ce bruit, c'est que le chasseur
du duc était venu parfois dans l'hôtel de Fanny Essler[520]. Mais ce
qu'on ne savait pas à Vienne, ou ce que peu de personnes savaient, c'est
que Prokesch se rencontrait parfois avec Gentz dans cet hôtel et que le
chasseur, sûr de l'y trouver, lui apportait là les invitations du duc à
venir le voir[521]. Aussi Prokesch a-t-il pu affirmer hautement que le
prince était «de mœurs vraiment honnêtes», et que ses goûts et ses
pensées graves ne laissaient point de place aux frivolités.
La maladie, dont le duc de Reichstadt se sentait déjà sérieusement
atteint, lui donnait des abattements fréquents. Il paraissait découragé,
attristé. M. de Prokesch s'ingéniait à le ranimer, à réveiller son
intérêt sur les grandes questions. Il lui conseillait la confiance en
lui-même et dans les autres. Il l'invitait à réfléchir sur ses qualités,
sur ses défauts et à se bien juger pour se rendre meilleur. Le duc lui
répondait par ce billet: «Votre aimable lettre d'hier matin m'a indiqué
un excellent moyen d'acquérir peu à peu une grande puissance sur moi et
de prendre l'habitude de suivre les conseils d'autrui. La connaissance
exacte de soi-même, des motifs qui vous guident et des résultats que
l'on attend, est la meilleure règle pour la réalisation de certaines
idées qui, sans cela, sont comme les enfants qui, après une parturition
pénible, viennent au monde sans vie. Création du cerveau, il manque à
ces idées la force vitale nécessaire qu'elles ne peuvent recevoir que de
leur application aux objets extérieurs. On apprend ainsi à accepter de
lourdes obligations et à supporter des critiques sévères, sans cependant
entreprendre l'impossible. Pour le travail auquel vous me conviez, ami,
il faut du temps, et la voix intérieure, qui doit jouer le principal
rôle dans mes occupations futures, me dit que ce temps me manque le plus
souvent dans mes nombreuses entreprises. Si vous pouviez venir
aujourd'hui à une heure et demie, ou ce soir à six heures, vous seriez
le plus aimable des hommes (9 octobre 1831)[522].» Un autre jour, M. de
Prokesch lui adressait un discours de M. Thiers sur la pairie, et il
l'engageait à lui indiquer ses réflexions à ce sujet. «Merci pour
l'envoi de votre intéressant journal, répondait le duc à la date du 13
octobre. Les raisons démonstratives de M. Thiers sur la noblesse sont
concluantes, parce qu'elles sont puisées dans le cœur humain, et
justifiées par l'histoire, parce qu'elles reposent sur certaines
qualités qui dirigent les actions de l'homme social. Mais, en ce qui
concerne la pairie, l'orateur ne me semble pas spécifier suffisamment
son but particulier, et ses arguments en faveur de l'hérédité ne me
paraissent pas toujours à l'épreuve de la contradiction. Avec mes
meilleurs souhaits du soir, je demeure pour toujours votre véritable
ami[523].»
On s'apercevait bien que le jeune prince n'avait plus la même vitalité,
le même enthousiasme. Une à une, ses illusions et ses espérances
disparaissaient. Il restait en face d'une réalité sombre, d'un avenir
sans issue. À part M. de Prokesch et son grand-père, il n'avait personne
pour faire un échange intéressant d'idées. Aussi lui prit-il envie
parfois de s'enfuir secrètement de Vienne et d'apparaître tout à coup en
France; mais ce n'était là qu'un caprice aussitôt évanoui, car il
sentait les liens de la captivité se resserrer plus étroits que jamais
autour de lui. Il savait, d'ailleurs, que personne ne le suivrait dans
cette fuite et que nulle puissance en Europe ne lui donnerait le moindre
appui. Aussi, de mélancolique était-il devenu irritable; la vie, avec
les maux physiques et les souffrances morales qui l'accompagnent,
commençait à lui peser. Il s'était réinstallé à la Hofburg, à Vienne,
pour y passer l'hiver au milieu de ses livres et des écrits publiés sur
son père. Il restait là souvent silencieux, les yeux fixés sur le
portrait de Napoléon, tête expressive et soucieuse que Gérard a peinte
dans les derniers jours de l'Empire, et dont le caractère grave
s'harmonisait tant avec ses pensées. Il se levait parfois pour regarder
dans la grande cour d'honneur l'arrivée ou le départ de la garde
montante, et les airs de la musique militaire, les drapeaux et la parade
distrayaient un peu son esprit chagrin. Mais, à l'idée qu'il était
éloigné de son régiment et qu'il ne le reverrait peut-être jamais, il
était repris de ses amertumes et de ses profondes tristesses[524].
La duchesse de Parme s'était remise de ses émotions. L'insurrection qui
avait troublé ses États était heureusement terminée. Tout en se
préoccupant du choléra et de ses horribles ravages à Vienne, tout en
manifestant «les plus cruelles angoisses» pour les siens et pour son
fils, elle demeurait paisiblement à Parme, occupée à de grandes
promenades à pied ou à cheval qui lui faisaient grand bien. Elle
s'inquiétait peu d'une maladie dont le docteur Malfatti lui avait
pourtant montré la gravité dans son rapport du 15 juillet 1830. Une
véritable mère eût pris peur et serait venue s'installer auprès de son
fils, pour lui prodiguer des soins qu'elle seule sait donner et qui
semblent à l'enfant qui les reçoit, les plus efficaces et les plus doux.
Elle eût pu recueillir ses tristes confidences, calmer ses amertumes,
atténuer ses déceptions. Mais non, le fils de Napoléon était abandonné à
lui-même et à sa pénible destinée. Il se voyait un perpétuel objet
d'inquiétude pour l'Autriche et pour la France. Suivant avec attention
les débats politiques de son pays, il constatait qu'on s'occupait autant
de lui que du monarque récemment détrôné.
Ainsi, au mois de mars 1831, le député Baude avait demandé à la Chambre
le bannissement de Charles X et de sa famille. Son collègue Marchal
voulait que l'article 91 du Code pénal, c'est-à-dire la peine de mort
visée par la loi du 12 juin 1816, fût appliqué à Charles X et à ses
descendants, en cas de retour en France, comme cela avait été décrété
contre Napoléon et les siens. Isambert désirait, au contraire, que cette
loi fût abrogée. On ne tint pas compte de la proposition d'Isambert ni
de celle de Marchal, et la loi de bannissement fut votée le 24 mars.
Deux jours après, le député Gaëtan Murat revenait à la charge et
réclamait encore une fois le retrait de la loi de 1816. M. Agier
appuyait sa proposition, mais il croyait devoir signaler l'existence
d'un parti qui se rattachait à l'un des membres de la famille Bonaparte
et qui se masquait derrière les républicains qui cherchaient un
dictateur. Il attaquait les hommes insensés qui ne remarquaient point
que Napoléon ne tenait point sa puissance de son nom, mais de son génie
et de ses hauts faits d'armes. «Ils ne réfléchissent pas, disait-il, que
le maître qu'ils iraient mendier à la cour de Vienne ne pourrait
franchir nos frontières, puisqu'il ne pourrait y arriver qu'escorté par
les baïonnettes autrichiennes, qui se sont si souvent abaissées devant
celles de nos soldats comme devant l'épée de son père.» (_Vive
sensation._) Et voulant rassurer la majorité, Agier s'empressait de
déclarer que les Français, satisfaits de la monarchie constitutionnelle,
repousseraient toujours le despotisme. Après cette courte discussion, la
Chambre prit à l'unanimité, moins une voix, la proposition en
considération. Le 14 avril, M. Abbatucci déposa un rapport qui concluait
à l'adoption définitive de cette proposition, laquelle supprimait la
disposition relative à l'application de la peine de mort aux membres de
la famille Bonaparte qui reparaîtraient en France, puisqu'on ne l'avait
pas votée pour Charles X et les siens.
Dans la nouvelle Chambre, élue le 6 juillet 1831, M. de Briqueville,
député de la Manche, proposa, le 14 septembre, d'autres mesures de
bannissement et de confiscation contre la famille de Bourbon. La prise
en considération en fut votée le 17 septembre, moins les voix de Berryer
et de Laugier de Chartrouse. Le rapport de M. Amilhau, à la date du 24
octobre, tendait au vote de cette proposition, qui par l'article 1er
édictait le bannissement de Charles X et de ses descendants et qui, par
l'article 2, appliquait la même mesure aux ascendants et descendants de
Napoléon[525]. Les quatre autres articles étaient relatifs à la vente
obligatoire des biens de ces deux familles. La discussion en commença le
15 novembre 1831 et donna lieu à d'intéressants débats qui se
prolongèrent jusqu'en mars 1832. À la Chambre des députés, les orateurs
qui se succédèrent à la tribune furent nombreux et ardents. M. Pagès
releva une curieuse contradiction entre les mesures de proscription et
certaines autres, qui avaient un caractère bien différent. «Vous avez
revendiqué les cendres de Napoléon, disait-il, vous voulez relever ce
colosse sur la colonne de la place Vendôme. Pouvez-vous, en même temps,
livrer sa race au bannissement?» De son côté, Portalis s'étonnait que
l'on confondît dans les mêmes proscriptions la famille de Bonaparte et
celle des Bourbons. Quel était donc le Bonaparte qui avait porté les
armes contre la France?... Il rappelait les victoires de Napoléon et
l'humiliation de l'Europe. «Et quand je parle de Napoléon,
s'empressait-il d'ajouter, ce n'est pas que je pense à son fils.
Napoléon, comme tous les grands capitaines, n'a eu de véritable
postérité que ses victoires. C'est ainsi qu'Épaminondas se vantait de
n'avoir que deux filles: Leuctres et Mantinée.» M. de Martignac, dans
une admirable harangue, une des plus belles qu'il eût jamais
improvisées, faisait comprendre, lui aussi, l'inutilité des
proscriptions: «En 1814, n'avons-nous pas vu la dynastie de Napoléon,
forte de jeunesse, brillante d'alliances, éclatante de victoires, fondée
à perpétuité au nom de la religion et par les mains de son ministre,
disparaître en un jour, en présence de l'ancienne race qui paraissait
oubliée par la génération contemporaine?» Il ajoutait aussitôt: «En
1815, n'avons-nous pas vu la tête de Napoléon, mise à prix, reparaître
ceinte de la couronne impériale? Et ces mêmes Bourbons, bannis à
perpétuité à la même époque, ne sont-ils pas rentrés quelques jours
après dans le palais de leurs ancêtres?...» Il condamnait ainsi toutes
les proscriptions: «Quand la loi ordonne et que l'honneur défend, en
France c'est toujours la loi qui succombe.»
M. Duvergier de Hauranne, qui était favorable à la loi de bannissement
appliquée à tous les prétendants, se raillait des républicains amis de
l'Empire: «Une tendresse si délicate, si susceptible pour la famille
Bonaparte, me paraît singulière de la part de ceux qui, plus que nous,
se disent amis de la liberté. J'ai cru un moment que les portes de la
France pouvaient, sans inconvénient, être ouvertes à la famille
Bonaparte. Je ne le crois plus!» M. de Rémusat ne craignait pas le fils
de Napoléon, car son père lui avait «laissé un nom impossible à porter».
Le rapporteur, Amilhau, tout en se félicitant de voir bientôt la statue
de Napoléon replacée sur la colonne Vendôme, se défendit d'avoir voulu
créer des proscriptions contre la famille du héros. «Ce n'est pas moi,
dit-il, qui en ai pris l'initiative; c'est la révolution de Juillet, ce
sont les législateurs qui nous précèdent.» Ainsi, en 1815, l'Acte
additionnel excluait les Bourbons, et, en 1816, Louis XVIII excluait
Napoléon. Guizot blâma également les mesures d'exception; il déclara que
la liberté était assez forte pour défendre le nouveau gouvernement, mais
il finit par se rallier au projet de la Commission. «Je dirai peu de
choses, ajoutait-il, du divorce de la France avec la dynastie de
Napoléon. Ce divorce est consommé depuis longtemps; il l'a été par le
fait même du chef de cette dynastie. Napoléon s'est perdu lui-même,
chacun le sait, et après lui, il ne restait plus rien, car Napoléon
était seul; après lui, rien, absolument rien!...» Guizot avait raillé un
orateur qui avait assuré qu'un membre de la Chambre avait tenu «pendant
vingt-quatre heures à sa disposition» la couronne de France. «Les pays
libres, dit-il avec force, n'appartiennent à personne! En juillet 1830,
chacun pouvait proposer son plan de gouvernement, amener son candidat au
concours. Eh bien, est-il vrai qu'à ce moment il ait été sérieusement
question un seul instant de Henri V, de Napoléon II, de la
République?...» Le peuple s'était soumis spontanément à la meilleure
solution, la seule nationale. Quant à ceux qui prétendaient avoir
conduit les affaires, Guizot répondait dédaigneusement: «C'est une
présomption étrange que de croire qu'on dirige de tels événements. La
Providence en a fait plus des trois quarts.»
À la Chambre des pairs, la discussion ne fut pas moins vive. Le duc de
Broglie, rapporteur de la commission, après avoir blâmé les révolutions,
même nécessaires, qui sont trop souvent des exceptions au droit commun,
se demanda si on pouvait qualifier ainsi l'éloignement de la dynastie
déchue. Ce n'était, à son avis, qu'un acte de prudence et de nécessité.
En 1815, la Restauration ne s'était point gênée. Elle avait conclu
délibérément à la déportation dans un autre hémisphère et à la captivité
rigoureuse du seul concurrent qui était à redouter. En 1816, elle avait
voté contre lui et les siens une loi draconienne... Or, en ce moment,
les membres de la branche aînée des Bourbons n'avaient pas renoncé à
leurs prétentions sur la couronne de France, puisqu'ils donnaient au duc
de Bordeaux le nom de Henri V. Les craintes du gouvernement étaient donc
fondées, et il avait le devoir de se défendre, comme l'avait fait le
régime précédent.