Malgré les énergiques déclarations de Maison et de Sébastiani, le

gouvernement de Louis-Philippe n'avait pas maintenu _sine quâ non_ le

principe de non-intervention dans les affaires d'Italie. Les Autrichiens

pénétrèrent dans les États pontificaux et dans le duché de Modène et

réprimèrent les tentatives d'insurrection. Marie-Louise revint sans

peine de Florence à Parme. Le mouvement qui aurait pu en Italie donner

le pouvoir à Napoléon II avait complètement avorté. Cela n'empêchait pas

M. de Metternich et certains de ses amis, comme M. de Dalberg, de blâmer

énergiquement Louis-Philippe de préparer à son insu une restauration

napoléonienne. Ainsi, le 12 avril 1831, M. de Dalberg reprochait à

Casimir Périer de rétablir la statue de Napoléon sur la colonne

Vendôme[505]. «Le parti bonapartiste, écrivait-il au prince de

Talleyrand, dirigé par les républicains et les anarchistes, va prendre

une nouvelle force. Il exigera la rentrée de toute la famille Bonaparte,

et elle servira à des intrigues dont le gouvernement ne sera pas le

maître...» Le duc de Dalberg déclarait que si Louis-Philippe avait

maintenu le principe de non-intervention dans les affaires d'Italie, «le

prince était prêt à se servir du duc de Reichstadt pour augmenter les

dissensions en France. Prenez cela pour positif[506]». Le 3 mai, le duc

de Dalberg était plus inquiet encore. Il affirmait que M. de Sémonville

croyait «au rappel du petit aiglon, qui ne tiendra pas plus, à ce qu'il

croit, mais qui laissera le champ libre à d'autres prétendants. J'ai la

presque certitude, ajoutait-il, que pendant qu'on menaçait l'Autriche

d'une guerre en Italie, le parti bonapartiste remuant avait obtenu des

assurances de secours.» Étant données les relations de Dalberg et de

Metternich, on peut croire maintenant que le chancelier était prêt à

jouer sa carte sur Napoléon II et que le gouvernement de Louis-Philippe

a risqué gros jeu. Le 10 mai, M. de Dalberg se montrait beaucoup plus

pessimiste. «Le bonapartisme, assurait-il, est à présent la couleur sur

laquelle on travaille. On s'en sert pour agir sur l'armée et sur les

classes inférieures... Le gouvernement a tort de ne pas mieux éclairer

l'opinion qu'elle ne l'est sur le régime impérial. Tout le monde se fait

bonapartiste, parce que le Palais-Royal et sa camarilla n'ont des égards

que pour ce parti. Il en résulte qu'il prend de la consistance. Mauguin

disait, il y a quelques jours, à un homme de qui je le tiens: «Il nous

faut un gouvernement provisoire et une régence au nom du duc de

Reichstadt[507].» Le prince de Talleyrand, alors ambassadeur à Londres,

témoignait de respectueux égards à la reine Hortense, qui était venue

lui demander un passeport pour traverser la France. Il le disait en ces

termes et avec ces réserves diplomatiques: «Si je crois maintenant,

comme en 1814, la politique napoléonienne dangereuse pour mon pays, je

ne peux pas oublier ce que je dois à l'empereur Napoléon, et c'est une

raison suffisante pour témoigner toujours aux membres de sa famille un

intérêt fondé sur la reconnaissance, mais qui ne peut avoir d'influence

sur mes sentiments politiques[508].» Seize ans avaient paru dissiper les

colères et les rancunes de Talleyrand, et c'est avec une douceur émue

qu'il parlait aujourd'hui de sa reconnaissance envers Napoléon.

Louis-Philippe, ainsi que plusieurs de ses partisans, n'étaient pas

moins respectueux que lui d'une si grande mémoire. Et cela exaspérait M.

de Dalberg, qui trouvait inexplicable le goût du Roi pour «ces gens»,

lui qui avait autrefois adulé l'Empereur comme le plus fervent de ses

courtisans.

«Le bonapartisme si vivace en 1820 et 1821, dit M. Thureau-Dangin, qui a

parfaitement élucidé ce point particulier[509], avait semblé s'assoupir

vers la fin de la Restauration. Les journées de Juillet le réveillèrent,

et l'on put se demander si la réapparition du drapeau tricolore ne

serait pas le signal de sa revanche. Il ne se trouva pas, sans doute,

assez organisé pour proposer son candidat au trône vacant; mais partout

ce fut comme une efflorescence de napoléonisme. On crut pouvoir d'autant

plus impunément le laisser se produire qu'aucun prétendant ne paraissait

en mesure d'en recueillir immédiatement le profit. La littérature grande

et petite cherchait là son inspiration, et Victor Hugo menait le chœur

nombreux et bruyant de l'impérialisme poétique, pendant que Barbier

demeurait à peu près seul à protester contre «l'idole». Il n'était pas

de théâtre où l'on ne mît en scène Napoléon, à tous les âges et dans

toutes les postures. Qui se fût promené dans Paris en regardant aux

vitrines des marchands de gravures ou de statuettes, en feuilletant les

brochures, en écoutant les chansons populaires ou les harangues de

carrefour, eût pu supposer que la révolution de 1830 venait de restaurer

la dynastie impériale... Dans cette effervescence bonapartiste,

l'opposition vit comme une force sans emploi, dont elle crut habile de

s'emparer. Elle s'en servit surtout dans les questions étrangères, ne

fût-ce qu'en humiliant, par les souvenirs impériaux, les débuts

nécessairement un peu timides de la nouvelle monarchie. Ses meneurs se

réclamaient des Cent-jours, au moins autant que de 1789 et de 1792; et

chez beaucoup d'entre eux, on serait embarrassé de dire ce qui

prévalait, de la prétention libérale ou de la dévotion napoléonienne.»

Les sentiments étaient les mêmes dans la presse. Une feuille qui avait

pour gérant M. Antony Thouret, la _Révolution_, soutenait, comme la

_Tribune_, la cause du fils de l'Empereur. «Elle demandait l'appel au

peuple et déclarait que Napoléon II serait seul capable de donner les

institutions républicaines promises dans le prétendu programme de

l'Hôtel de ville.» Le duc de Reichstadt ignorait l'action des

bonapartistes, car une surveillance rigoureuse empêchait, comme je l'ai

dit, les bruits du dehors de parvenir jusqu'à lui. Les nouvelles de

France surtout lui étaient cachées ou travesties. Le prince de

Metternich, qui ne supportait qu'avec une impatience manifeste la

présence de M. de Prokesch à Vienne et qui le soupçonnait d'exciter les

désirs du jeune prince, le fit appeler un jour et lui apprit que

l'Empereur tenait à lui confier une mission importante. Il s'agissait

d'aller à Bologne auprès du cardinal Oppizoni, gouverneur pontifical,

faire prévaloir l'influence et les volontés de l'Autriche. De son côté,

Prokesch, qui endurait mal les défiances de Metternich au sujet de ses

relations avec le fils de Napoléon, n'hésita pas à accepter cette

mission temporaire, afin de prouver une fois de plus qu'il était dévoué

à l'Empereur et à son pays. Il avertit son jeune ami de son prochain

départ. Le duc lui écrivit une lettre touchante. Les épreuves et le

malheur l'avaient réellement grandi et mûri. Ils lui avaient donné une

dignité, un sérieux remarquables. Cette lettre, que je tiens à citer en

entier, montrera combien le prince a été mal compris et mal jugé. Ce

n'est point d'un cerveau atrophié que sortent des pensées aussi graves:

«Depuis le commencement de notre amitié, écrivait le duc à la date du 31

mars 1831, c'est aujourd'hui pour la première fois que nous nous

séparons pour un temps considérable. Des jours riches en faits, pleins

de grands événements, s'écouleront peut-être avant le moment où nous

nous reverrons. Peut-être aussi, à mesure que je compterai les grains de

mon sablier, l'avenir viendra-t-il m'inviter à remplir de plus lourds

devoirs; peut-être encore les lois de l'honneur, la voix du destin

exigeront-ils de moi le plus cruel des sacrifices en m'imposant de

renoncer aux plus ardents désirs de ma jeunesse, au moment même où la

probabilité de leur réalisation m'apparaissait parée des plus brillantes

couleurs.» Mais, quelle que fût la situation que le sort lui réservait,

le duc priait son ami de compter toujours sur lui, car la reconnaissance

et l'affection l'attachaient à jamais à sa personne. «Le soin que vous

avez pris de mon instruction militaire, la loyauté de vos conseils, la

confiance que vous m'avez accordée, la sympathie qui existe entre nos

caractères, vous seront un gage de ces sentiments.» Il lui offrait, à

titre de souvenir, sa propre montre, où il avait fait graver son nom et

la date du jour de l'envoi. «L'amitié ne regarde pas à la valeur

matérielle d'un cadeau reçu en souvenir, mais uniquement à la valeur que

lui donne le cœur. Prenez donc cette montre. C'est la première que j'ai

portée; depuis six ans elle ne m'a jamais quitté. Puisse-t-elle marquer

pour vous des heures bien heureuses! Puisse-t-elle bientôt vous indiquer

le moment où sonnera l'heure de la gloire! Mais, en l'interrogeant,

souvenez-vous que vous fûtes le premier qui m'ayez fait connaître le

prix réel du temps et qui m'avez appris à savoir attendre.» Il lui

parlait, en homme et en connaisseur, de sa mission à Bologne, où il

s'agissait d'arrêter les mouvements séditieux qui devaient compromettre

le repos de toute l'Italie. «Si je comprends bien l'objet de la mission

que vous êtes appelé à remplir, il ne s'agit point ici d'un poste digne

de vos capacités. Quoi qu'il en soit, pour vous qui connaissez les

hommes et qui étudiez le monde, ce poste aura l'avantage de vous fournir

les moyens de pénétrer la véritable nature de ces mouvements

révolutionnaires et leur enchaînement, de juger des forces du pays dans

l'avenir.» Le prince laissait entendre ainsi à Prokesch qu'il était bon

de se renseigner sur les véritables aspirations de l'Italie et de savoir

si réellement elle faisait appel au fils de Napoléon et si elle était

capable de le soutenir. Il félicitait enfin son ami de fouler «ce sol

classique, berceau d'une puissance et d'une grandeur presque uniques

dans l'histoire». En traçant ces dernières lignes, il se souvenait

d'avoir reçu et d'avoir porté seul le nom de roi de Rome... Enfin, il

promettait à Prokesch d'écrire bientôt à sa mère avec tout

l'enthousiasme et toute la chaleur qu'il avait su lui inspirer. Telle

était cette lettre qui révèle la générosité et l'élévation de cette

jeune et poétique nature. M. de Prokesch, en lui faisant de tristes

adieux, lui offrit à son tour un fusil albanais que lui avait remis

autrefois Ibrahim-Pacha. Le duc ne voulut pas demeurer en reste et donna

encore à son ami un dessin de lui, un lavis au bistre, qui représentait

fidèlement un des chevaux arabes de son père[510]. Les deux amis se

séparèrent sans se promettre de s'écrire, car ils savaient qu'ils

n'avaient pas besoin du lien fragile de la correspondance pour demeurer

étroitement unis. M. de Prokesch quitta Vienne dans les premiers jours

d'avril, laissant le duc dans un état de santé assez précaire.

Au mois de mai de l'année précédente, le docteur Malfatti, un des

meilleurs médecins de Vienne, avait été appelé auprès du prince par le

comte de Dietrichstein, qui s'inquiétait de sa croissance, de légers

maux de gorge et d'une toux fréquente. Le docteur Staudenheim, qui

l'avait soigné plusieurs fois, lui trouvait une prédisposition à la

phtisie de la trachée artère. Le duc de Reichstadt n'avait point

d'appétit; il mangeait peu et digérait difficilement. Comme le prince,

ayant terminé son éducation, allait se consacrer à l'état militaire et

avait obtenu de son grand-père l'autorisation de commander un régiment,

le docteur Malfatti crut devoir prévenir François II et Marie-Louise des

dangers auxquels le jeune homme allait s'exposer à cause des variations

atmosphériques ou des efforts de voix nécessités par le service. Le

rapport confidentiel remis à Sa Majesté constatait que, par suite d'une

croissance extraordinaire et d'une disproportion remarquable dans le

développement physique, le duc était dans un état général inquiétant,

surtout à l'égard de la poitrine. Il fallait veiller au moindre

accident, car toute maladie accessoire serait dangereuse, soit pour le

présent, soit pour l'avenir. Le docteur conseillait donc au jeune malade

d'éviter les grands efforts et particulièrement ceux de la voix, et de

prendre garde aux refroidissements. Pour lui éviter tout péril, la

vigilance devait être très grande, car sa nature ardente était

naturellement difficile à modérer. L'Empereur tint compte des

observations si judicieuses du docteur Malfatti et différa de six mois

l'entrée au service militaire de son petit-fils. Grâce à des soins

assidus et intelligents, les symptômes inquiétants disparurent, et

l'hiver se passa sans accidents. Mais, au mois d'avril, le duc, se

croyant guéri, demanda à accomplir ses devoirs militaires. L'Empereur

eut tort d'accéder à sa demande, car le jeune lieutenant-colonel en

abusa aussitôt.

Dès ce moment,--c'est le docteur Malfatti qui le rapporte,--il rejeta

les conseils de l'art, et il se lança à corps perdu et comme un fou dans

tous les exercices de guerre, s'imposant un labeur excessif. Plus d'une

fois Malfatti le surprit à la caserne dans un état de fatigue extrême.

Un jour, il le trouva étendu sur un canapé, exténué et presque

défaillant. Comme il lui reprochait son imprudence: «J'en veux, dit le

duc, à ce misérable corps qui ne peut pas suivre la volonté de mon

âme!--Il est fâcheux, répliqua le docteur, que Votre Altesse n'ait pas

la faculté de changer de corps comme elle change de chevaux quand elle

les a fatigués; mais je vous en conjure, monseigneur, faites attention

que vous avez une âme de fer dans un corps de cristal et que l'abus de

la volonté peut vous être funeste.» Sa vie, comme le constatait

Malfatti, était un véritable procédé de combustion. Le prince dormait à

peine quatre heures; il ne mangeait presque pas. Il ne s'occupait que

d'exercices militaires. Ses organes, sauf cérébraux, qui étaient sains

et parfaitement développés, étaient comme frappés de caducité. Il

maigrissait et son teint devenait livide. Il allait être atteint bientôt

d'une forte fièvre catarrhale qui devait attrister ses parents et ses

amis.

Le duc faisait partie du régiment hongrois de Giulay, en garnison à

Vienne. Lieutenant-colonel, il dirigeait activement son bataillon à la

caserne et au champ de manœuvres. M. de Prokesch s'étonnait que l'on ne

s'inquiétât pas assez de sa santé précaire et que l'on ne remarquât pas

que parfois, dans les commandements, sa voix affaiblie se brisait tout à

coup[511]. Il est vrai qu'il n'était pas facile de faire plier la

volonté de ce fougueux adolescent. «Il s'irritait contre sa constitution

physique, voulait forcer son corps à lui obéir ni plus ni moins que les

chevaux qu'il domptait pendant les exercices d'équitation, auxquels il

donnait par jour plusieurs heures.» Aussi l'influence que le jeune

commandant exerçait sur ses soldats était-elle surprenante. Le capitaine

de Moll a raconté plus tard au chevalier de Prokesch que, passant un

jour en revue son bataillon, «l'air profondément grave de ses traits

juvéniles et son attitude martiale firent une si puissante impression

sur les troupes, accoutumées cependant à un silence complet, à une

immobilité absolue, qu'elles éclatèrent en acclamations bruyantes et

prolongées». Ce fut sa première et en même temps sa dernière joie

militaire. La fièvre le prit au mois d'août et préoccupa tellement

Malfatti qu'il en fit un nouveau rapport à l'Empereur. À ce moment même

le choléra régnait à Vienne, et, dans la situation critique du prince,

la moindre atteinte du mal pouvait le tuer. Ne craignant rien pour lui

et d'une bravoure à toute épreuve, le duc de Reichstadt ne voulait pas

s'éloigner de la caserne, lorsque François II, cédant enfin aux

avertissements du docteur, lui intima l'ordre de se rendre immédiatement

à Schœnbrunn. Le duc s'inclina, obéit, mais en s'éloignant dit à

Malfatti avec colère: «C'est donc vous qui me mettez aux arrêts!» Ce

repos obligatoire lui fit cependant le plus grand bien. Ses forces se

rétablirent au bout de deux mois. Il retrouva l'appétit et le sommeil.

Il reconnut lui-même que le docteur avait eu raison de lui imposer ce

régime, et il alla l'en remercier à Hietzing, où il demeurait, le priant

gracieusement d'oublier un moment de rancune. Malfatti aimait à causer

avec lui. Il l'observait, il étudiait ce jeune prince si intéressant. Il

avait découvert en lui, comme trait caractéristique, une aptitude

singulière à sonder le cœur de l'homme et à en faire jaillir la vérité,

grâce à d'habiles questions.

L'exactitude de ses jugements sur des personnes qui avaient cependant

grand soin de dissimuler leur caractère était merveilleuse. Le docteur

Malfatti avait en outre constaté de l'analogie entre son organisation

physique et son organisation morale: d'une part, sa charpente osseuse

était encore soumise à une maladie de l'adolescence, tandis que ses

organes cérébraux avaient acquis la régularité et le développement d'un

homme remarquablement constitué; d'autre part, ses joies et ses désirs

participaient aux joies et aux désirs de la jeunesse, tandis que ses

observations, faites avec froideur et désillusion, étaient plutôt d'un

âge mûr. Ces dispositions constituaient un dualisme très marqué[512].

Le docteur et le prince s'entretenaient souvent de littérature. D'un

naturel porté à la mélancolie, le duc de Reichstadt avait beaucoup de

goût pour les œuvres de Byron. Il n'avait d'ailleurs pas oublié son

fameux dithyrambe sur la _Mort de Napoléon_. «Il y a dans ce grand

poète, disait-il, un profond mystère, quelque chose de ténébreux qui

répond aux dispositions de mon âme. Ma pensée se plaît à s'identifier

avec la sienne.» Malfatti admirait, lui aussi, ce génie, mais il lui

trouvait trop de doute et de désespoir. Il considérait que Lamartine

avait mieux jugé l'homme et sa destinée et que, dans son _Épître à

Byron_, le poète français avait montré la beauté des plans divins, la

grandeur de leurs mystères, la nécessité de la souffrance. Il avait

détruit les paradoxes du poète anglais et dissipé tout ce que son

désespoir offrait d'artificiel et d'ambitieux. Il avait regardé l'œuvre

de Dieu et en offrait reconnu l'immensité sublime. Le duc demanda les

poésies de Lamartine, qu'il ne connaissait pas. Il les lut et les

admira. Il voulut même devant Malfatti relire l'épître à lord Byron,

mais lorsqu'il arriva au célèbre passage:

Courage, enfant déchu d'une race divine...

sa voix s'altéra et il s'émut... Malfatti l'encouragea cependant à se

nourrir de ces pensées grandioses et à élever son âme au contact de

pareilles œuvres.

Le duc aimait aussi à lire les chants d'Ossian, surtout par respect pour

la mémoire de son père, qui avait un culte pour le barde écossais. Il se

plaisait également dans la lecture du Tasse et savait par cœur des

fragments de la _Jérusalem délivrée_. Son précepteur, Mathieu Collin,

l'avait initié aux beautés des tragiques français et allemands. Le

prince appréciait en connaisseur le mâle génie de Corneille et les vers

harmonieux de Racine. Il affectionnait surtout la tragédie

d'_Andromaque_, se rappelant combien son père avait redouté pour lui le

triste sort d'Astyanax. Le duc savait que l'Europe avait peur de lui, et

que plus d'un prince daignait conspirer la mort d'un enfant. Il trouvait

une allusion vivante dans ce passage:

Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père.

Il a par trop de sang acheté leur colère!

Il cherchait en vain auprès de lui une mère, glorieuse du passé et

soucieuse de ses destinées futures; il ne relisait pas sans la plus vive

émotion les vers où Andromaque rappelle la dernière prière du héros qui

lui laissait son fils pour gage de sa foi et la suppliait de montrer à

cet enfant à quel point elle chérissait son père... Ces rapprochements

saisissants s'imposaient d'eux-mêmes à son esprit.

Ce qu'il tenait à trouver dans les œuvres placées sous ses yeux, c'était

tout ce qui se rapportait directement ou indirectement à son état, à sa

situation. Il était le premier à faire naître les allusions et à les

rechercher. Il avait cru un moment qu'il serait roi des Belges, car

toute autre destinée que celle d'un monarque lui semblait indigne du

fils de Napoléon. Des enthousiastes avaient songé à lui. Son nom, comme

je l'ai rappelé plus haut, avait été prononcé en France, en Autriche et

ailleurs. Mais le gouvernement de Juillet était disposé à la guerre

plutôt que d'accepter ce jeune prince comme roi des Belges. «Nous ne

souffrirons jamais, avait dit Casimir Périer, qu'un membre de la famille

Bonaparte règne aux portes de la France, ni que Bruxelles soit un foyer

de révolution.» La conférence de Londres, admise par l'Angleterre,

l'Autriche et la Russie, devait, après bien des vicissitudes, dénouer

une situation tendue, apaiser les menaces d'une guerre qui aurait

embrasé l'Europe, détruire les intrigues de certains agitateurs en

rapport avec les bonapartistes de Paris, écarter le choix du prince

d'Orange que soutenait le tsar en raison de sa parenté avec ce prince,

amener la séparation définitive de la Belgique d'avec la Hollande, grâce

à l'habileté de Talleyrand, qui négocia malgré les difficultés

incessantes amenées par le parti révolutionnaire, si bien qu'à tout

instant on lui demandait: «Votre gouvernement existe-t-il encore à

l'heure qu'il est[513]?» Enfin le Congrès belge, qui avait d'abord élu

le duc de Nemours, ce qui constituait une nouvelle menace de guerre,

choisit, après le refus de Louis-Philippe, le prince Léopold de

Saxe-Cobourg. Pour diminuer les regrets de ceux qui auraient voulu le

duc de Nemours, le prince épousa la fille aînée du roi des Français,

celui que M. de Dalberg appelait insolemment «le roi du jacobinisme».

C'en était fait de l'une des plus chères illusions du duc de Reichstadt.

Les manifestations parisiennes que relève encore à cette époque M.

Thureau-Dangin[514] n'aboutirent à aucun résultat sérieux. «Le 9 mai

1831, les républicains avaient organisé un banquet aux _Vendanges de

Bourgogne_, pour célébrer le récent acquittement de Godefroy Cavaignac

et de ses amis. Le repas terminé, les convives se dirigèrent

processionnellement, au chant de la _Marseillaise_, vers la place

Vendôme, entourèrent la colonne et se livrèrent, en l'honneur du grand

homme, à des danses patriotiques accompagnées de chants séditieux.

C'était, pour eux, un lieu habituel de pèlerinage. Quelques jours

auparavant, le 5 mai, anniversaire de la mort de l'Empereur, la grille

et la base du monument avaient été surchargées de couronnes; le

gouvernement les ayant fait enlever, à cause des attroupements qui en

résultaient, il y eut une tentative d'émeute où l'on acclama la

République, tout en distribuant des portraits du duc de Reichstadt. Lors

des émeutes de septembre, après la chute de Varsovie, on criait: «Vive

l'Empereur!» en même temps que: «Vive la République!» et «Vive la

Pologne!» Plusieurs chefs du parti républicain s'entendaient avec Joseph

Bonaparte pour entamer une lutte commune contre la monarchie de Juillet.

Le nom de Napoléon II n'était en réalité qu'un prétexte à émeutes, et le

duc de Reichstadt ne s'y trompait pas. Mais il ne voulait pas devoir son

élévation à des mouvements révolutionnaires.

Un poète, dont le nom commençait à devenir célèbre, avait foi dans

l'avenir du fils de Napoléon. Il écrivait, à cette époque, à Joseph

Bonaparte, qui s'était mis en relation avec lui par l'entremise d'un

sieur Poinnet, une lettre qui mérite d'être reproduite ici[515]:

«SIRE,

«Votre lettre m'a profondément touché. Je manque d'expressions pour

remercier Votre Majesté. Je n'ai pas oublié, Sire, que mon père a été

votre ami. C'est aussi le mot dont il se servait. J'ai été pénétré de

reconnaissance et de joie en le retrouvant sous la plume de votre

Majesté. J'ai vu M. Poinnet. Il m'a paru, en effet, un homme de réelle

distinction. Au reste, Sire, vous êtes et vous avez toujours été bon

juge. J'ai causé à cœur ouvert avec M. Poinnet. Il vous dira mes

espérances, mes vœux, toute ma pensée. Je crois qu'il y a dans l'avenir

des événements certains, calculables, nécessaires, que la destinée

amènerait à elle seule; mais il est bon quelquefois que la main de

l'homme aide un peu la force des choses. La Providence a d'ordinaire le

pas lent. On peut le hâter. C'est parce que je suis dévoué à la France,

dévoué à la liberté, que j'ai foi en l'avenir de votre royal neveu. Il

peut servir grandement la patrie. S'il donnait, comme je n'en doute pas,

toutes les garanties nécessaires aux idées d'émancipation, de progrès et

de liberté, personne ne se rallierait à cet ordre de choses nouveau plus

cordialement et plus ardemment que moi; et, avec moi, Sire, j'oserais

m'en faire garant en son nom, toute la jeunesse de la France, qui vénère

le nom de l'Empereur, et sur laquelle, tout obscur que je suis, j'ai

peut-être quelque influence. C'est sur la jeunesse qu'il faudrait

s'appuyer maintenant, Sire. Les anciens hommes de l'Empire ont été

ingrats ou sont usés. La jeunesse fait tout aujourd'hui en France. Elle

porte en elle l'avenir du pays, et elle le sait. Je recevrai avec

reconnaissance les documents précieux que Votre Majesté a l'intention de

me faire remettre par M. Presle. Je crois que Votre Majesté peut

immensément pour le fils de l'Empereur...»

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 35 / 45 段