Suivant le prince de Dietrichstein, ce portrait donné par le jeune

prince au duc de Raguse devait être interprété par l'opinion comme un

nouveau témoignage d'amour du fils pour son père[494]. Dans ses

Mémoires, Marmont assure que le duc l'avait embrassé en lui déclarant

qu'il avait passé avec lui «les moments les plus doux qu'il eût encore

goûtés, depuis qu'il était au monde», et lui avait fait jurer de le

venir voir souvent. La scène qu'il décrit complaisamment n'a peut-être

pas été aussi démonstrative. Marmont affirme encore que le duc de

Reichstadt, ayant eu l'occasion de parler de lui, défendit sa conduite

avec autant de chaleur qu'il l'avait lui-même défendue. La vérité est

que le duc dit un jour à l'un de ses intimes: «Le maréchal est

certainement un homme doué de beaucoup de talent et de connaissances,

mais il est né sous une étoile funeste: spéculations, entreprises,

politique, rien excepté la guerre, rien ne lui a réussi...» En tout cas,

si le prince eût eu besoin de quelqu'un pour aider son retour, il n'eût

certes pas choisi le duc de Raguse. Bientôt même le maréchal lui devint

importun.

À la suite des événements qui avaient bouleversé l'hérédité en France et

fait succéder la monarchie constitutionnelle à la monarchie légitime,

l'Italie était entrée en fermentation. Beaucoup de patriotes avaient les

yeux tournés vers le fils de Napoléon et rappelaient qu'il était aussi

bien l'héritier de la couronne de fer que l'héritier de la couronne

impériale. Mais le prince de Metternich ne se souciait pas de voir

Napoléon II en Italie, parce qu'il redoutait que l'influence française

et libérale ne prédominât dans ce pays; parce qu'il savait aussi que le

prince ne serait pas un archiduc et n'agirait jamais en archiduc. Dans

ces mouvements, Metternich voyait un extrême danger, c'est-à-dire la

propagation des idées révolutionnaires. Ce que le ministre de François

II attendait du gouvernement de Louis-Philippe, c'était de ne point

faire de libéralisme en Italie, c'était enfin de ne point s'opposer à

l'action des Autrichiens, si elle y était nécessaire. Sinon, comme il le

disait à Appony, le cabinet autrichien se servirait contre

Louis-Philippe du duc de Reichstadt.

Le 15 février, le maréchal Maison écrivait à Sébastiani que, dans une

conversation avec Metternich, celui-ci lui avait affirmé que la

révolution italienne n'était faite que dans les intérêts bonapartistes.

Le chancelier voyait déjà Lucien et Jérôme Bonaparte prêts à y jouer un

rôle important. «Une preuve, avait-il dit dans une lettre à Appony, se

trouve dans la tranquillité qui règne encore dans le duché de Parme. Il

est évident que l'on ne veut pas y gêner la mère de Napoléon II.» Cette

tranquillité ne devait pas durer longtemps.

«Dans la position où je me trouve, rapportait le maréchal Maison à

Sébastiani,--et il citait ainsi les propres paroles de Metternich,--je

reçois les confidences de ce parti bonapartiste, comme celles du parti

carliste. Tous deux me considèrent comme leur _grand prêtre_, et, à ce

titre, je connais tous leurs projets. C'est la suite d'un même plan qui

portait le duc de Leuchtenberg au trône de la Belgique, qui met les

membres de la famille Bonaparte à la tête du mouvement de l'Italie et

qui maintient la tranquillité à Parme dont les fauteurs de troubles

menacent la souveraine. Mais nous nous refuserons à toute combinaison

qui tendrait au triomphe de ce parti qui cherche à nous entraîner en se

rattachant au duc de Reichstadt. Nous sommes ici _Philippe de la tête

aux pieds, et rien ne nous fera dévier de cette ligne!..._» Au moment où

il donnait ces belles assurances, le même Metternich écrivait à Appony:

«Si, d'après les calculs les plus simples, il y avait incompatibilité

entre son existence (celle de Louis-Philippe) et celle d'un membre

secondaire de la famille Bonaparte sur un trône voisin de la France,

trône faible et fragile, de combien cette incompatibilité ne serait-elle

pas plus réelle vis-à-vis de l'Italie placée sous le sceptre de Napoléon

II?...» Mais aussitôt venait cette menace significative: «Le jour où

nous serions forcés dans nos retranchements et où nous serions réduits à

n'avoir d'autre choix qu'entre les maux dont nous menace l'anarchie,

nous devrions choisir celui qui compromettrait le moins immédiatement

notre propre existence, et ce moyen, nous le tenons entre nos

mains[495].» Ce qui n'empêchait pas Metternich de dire au maréchal

Maison: «Que votre gouvernement s'entende avec nous! Il y va de son

intérêt autant que du nôtre, et il nous trouvera, sur tous les points,

disposés à le seconder et à l'appuyer.» Le maréchal Maison faisait

observer que les éléments lui manquaient pour juger ce qu'il y avait de

vrai ou de faux dans ces assertions; il comptait sur le cabinet de Paris

pour les apprécier à leur valeur. Il aurait pu s'en rendre compte

lui-même, car il lui était facile de savoir à quoi s'en tenir sur les

démonstrations du chancelier. Peut-être le savait-il, mais ne tenait-il

pas à le dire.

Le 16 février, il se hasardait à déclarer que l'on n'était pas sans

inquiétude à Vienne sur les sentiments que pouvait avoir le duc de

Reichstadt et sur les manœuvres qui se tramaient autour de lui. Il

aurait pu ajouter que l'empereur d'Autriche avait vu avec plaisir le

succès de son petit-fils auprès des deux maréchaux. M. de Prokesch

affirme à plusieurs reprises que François II n'était pas éloigné de

désirer que le duc montât sur le trône de France. «Il ne cesse de lui

parler, dit-il, comme si, à l'arrière-plan des événements, ce trône

l'attendait déjà selon toute vraisemblance.» Ainsi l'empereur d'Autriche

admettait-la possibilité d'une guerre. Il ne cachait pas son désir de

voir les affaires en France prendre une tournure qui permît de remplacer

le roi Louis-Philippe par le duc, son petit-fils. «Cela affermissait le

duc dans ses espérances, remontait son courage, entretenait son esprit,

pendant plusieurs jours, dans un état de joyeuse surexcitation et en

escapades de jeune homme.» Le maréchal Maison ignorait ou faisait

semblant d'ignorer ces détails et mandait, avec une confiance

inaltérable, à son ministre, que l'Autriche avait le désir de maintenir

l'ordre actuel de choses en France, désir fondé principalement sur

l'opinion où l'on était que les gens qui «affichaient le buonapartisme»

n'étaient que des anarchistes déguisés. Il ajoutait que, dans la

surveillance exercée par la maison militaire du duc de Reichstadt, on

pouvait voir une disposition bien prononcée de l'Empereur de ne se

prêter à aucune démarche tendant à mettre en avant la personne de son

petit-fils. Aussi Metternich avait-il raison d'écrire à Appony que le

maréchal répondait à sa confiance «par un noble abandon». Mais

Sébastiani se défiait quelque peu de ces pacifiques assurances, et,

prenant tout à coup un langage comminatoire, il écrivait que les

intérêts et la dignité de la France lui prescriraient de s'opposer à

toute intervention étrangère, en vertu du principe de

non-intervention[496]. C'était vouloir déchaîner la guerre et s'exposer

à voir l'Autriche, en cas de menaces réalisées, cesser de tenir «une

conduite correcte à l'égard de Napoléon II».

En Italie, les libéraux et les bonapartistes s'étaient réunis. À

l'avènement de Grégoire XVI, les États pontificaux avaient été le

théâtre de manifestations révolutionnaires. Un gouvernement provisoire

s'était établi à Bologne sous la direction du comte Pepoli, époux d'une

fille de Murat. Ferrare et Modène s'étaient également révoltées. On

répandait des proclamations où il était dit que le roi d'Italie

existait, qu'il sortait «du sang de l'immortel Napoléon». On invitait

les populations à écraser les Autrichiens, et, dans plusieurs endroits,

retentissait le cri fameux: «_Fuori i Tedeschi!..._» Le 19 février,

contrairement aux prévisions de Metternich, l'émeute gagnait Parme, et

Marie-Louise était réduite à s'enfuir à Casal-Maggiore. Cette nouvelle

préoccupait vivement le cabinet autrichien. Or, le même jour, M. de

Prokesch, ignorant les menées des bonapartistes, avait parlé à

Metternich du désir exprimé par le duc de Reichstadt de courir au

secours de sa mère. Il l'appuyait lui-même, en faisant valoir le

mouvement naturel et généreux d'un fils. L'empereur François, lui aussi,

n'avait pu cacher à Metternich combien une telle résolution l'avait

touché. Le chancelier, ayant été obligé de combattre chez son souverain

une sympathie très accentuée, avait cru trouver dans l'intervention

subite de Prokesch une connexité voulue, une sorte de concert préparé à

l'avance contre sa politique, ce qui était faux. Le 21 février,

l'Empereur revit le duc de Reichstadt et le complimenta de nouveau sur

son dévouement filial. Il se laissa même aller à exprimer encore une

fois son manque de confiance dans la solidité du gouvernement de

Louis-Philippe et à lui faire entrevoir sérieusement les plus hautes

destinées. «L'Empereur, rapporte Prokesch, se plut à parler au jeune

prince de la sensation que produirait, d'un bout à l'autre de la France,

son apparition sur les frontières de ce pays.» Le jeune prince

s'empressa de répéter ces paroles à son ami, et il ajouta que son

grand-père s'était même écrié: «François, que n'as-tu quelques années de

plus?» Ces confidences, ces réflexions excitaient cette jeune âme, mais

la faisaient plier ensuite comme sous un écrasant fardeau[497]. Pour une

nature aussi sensible, aussi délicate, c'était trop d'émotions. On

allait bientôt s'en apercevoir.

Le maréchal Maison prévenait, le 21 février, son gouvernement de

l'insurrection de Parme. Il donnait des éloges à la conduite de la

duchesse et à la fermeté avec laquelle elle avait refusé de prêter

l'oreille aux propositions de ses sujets insurgés. Les troubles de

Modène, de Bologne, de Ferrare, de Parme inquiétaient le maréchal. Il

voyait bien l'intérêt de Louis-Philippe à s'opposer à toute révolution

et à s'entendre avec le cabinet de Vienne, pour empêcher le mouvement de

s'étendre. Mais que deviendrait alors le principe sacré de

non-intervention? La guerre lui paraissait donc le seul dénouement

possible des questions qui venaient de compliquer la situation

européenne. Quelques jours après, il parlait de la non-intervention à M.

de Metternich, qui lui répondait nettement que, si la France posait ce

principe d'une manière absolue, c'était, en effet, la guerre qu'elle

allait déchaîner en Europe. Le maréchal Maison croyait pouvoir sortir

des difficultés en proposant à l'Autriche de n'agir que momentanément

sur le duché de Modène et de retirer ses troupes, dès que l'autorité du

duc serait rétablie. Mais il ne hasardait cette proposition qu'à titre

d'hypothèse. Ne croyant pas l'Autriche en état de faire utilement la

guerre, il affirmait que le gouvernement français ferait respecter le

principe de non-intervention partout où s'étendrait son influence.

Metternich opposait à ces menaces la personnalité, redoutable pour la

France, de Napoléon II. Il entrait avec Maison dans des détails

confidentiels et peu rassurants, sur la part que la faction bonapartiste

prenait aux affaires italiennes. «Il m'a dit, écrivait le maréchal à

Sébastiani, qu'un homme, récemment parti de Paris pour Livourne, lui

avait écrit de cette dernière ville une lettre dans laquelle cet

individu lui annonçait qu'une légion de douze mille hommes allait être

levée et organisée parmi les patriotes italiens; que le gouvernement

autrichien ne devait point s'en alarmer, parce que le but de cet

armement était dans les intérêts du petit-fils de l'Empereur et que

l'expédition n'était dirigée que contre le gouvernement actuel de la

France, où ce corps se porterait, dès qu'il se serait formé, pour y

proclamer Napoléon II. Pour toute réponse, l'invitation avait été

transmise au gouvernement toscan de faire arrêter le signataire de cette

lettre, dans les papiers duquel on a trouvé, suivant M. de Metternich,

tout le plan du mouvement contre notre gouvernement.» Le chancelier

avait pris occasion d'inviter le maréchal Maison à appeler l'attention

du cabinet des Tuileries «sur les intrigues buonapartistes tramées en

France, et sur lesquelles il prétendait avoir des notions qui ne

pouvaient laisser de doute sur leur existence». Il avait ajouté que,

«quant à l'insurrection libérale italienne, il était évident à ses yeux

qu'elle émanait de Paris et de ce qu'il appelle la _faction_; et, pour

répondre aux doutes que j'élevais sur la vérité de ses moyens, il me dit

qu'il en avait les preuves et qu'il me les fournirait en faisant

imprimer des pièces irrécusables qu'il avait entre les mains[498]».

Le duc de Reichstadt ne pouvait se consoler du refus qu'on lui avait

fait de le laisser aller au secours de sa mère à Parme. Il lui avait

adressé une lettre pleine de cœur où il expliquait les motifs

involontaires de son abstention. Il retourna auprès de son grand-père.

Il insista, mais en vain. Jamais Prokesch ne l'avait vu si tourmenté.

Des pleurs s'échappaient de ses yeux. Son ami, lui reprochant cette

fièvre maladive, cette ardeur exagérée, l'invita à triompher de lui-même

et à se remettre à ses études. «Le temps est trop court, répondit le

jeune prince. Il marche trop rapidement pour le perdre en longs travaux

préparatoires. Le moment de l'action n'est-il pas évidemment venu pour

moi?» Il croyait, en effet, que l'heure était arrivée d'agir à tout

prix. Il cherchait les moyens secrets de s'enfuir. Après l'échec de la

tentative faite pour maintenir la branche aînée des Bourbons, le fils de

l'Empereur n'offrait-il pas des garanties plus solides que le duc

d'Orléans? Et, en admettant que les puissances se fussent trouvées dans

la nécessité de faire à la Révolution cette concession, ne

savaient-elles pas elles-mêmes que cette concession était vaine? Puis,

de cette impatience d'agir au plus vite, le duc retombait aussitôt dans

un découragement complet, une extraordinaire défiance de lui-même. Ces

transitions si brusques de l'espérance à la désillusion, de la confiance

à l'abandon, le rongeaient, le minaient. Il aurait tant voulu se faire

connaître à tous, se révéler par des paroles et encore plus par des

actes! Mais il était prisonnier. La moindre de ses démarches était

surveillée et commentée. «J'avais le sentiment, dit Prokesch qui voyait

juste, que l'espèce de séquestration dans laquelle le prince de

Metternich, lié de son côté par les engagements contractés à l'égard des

puissances, tenait le duc, devait causer à celui-ci un chagrin décevant

et mortel.» La raison pour laquelle le chancelier n'avait pas voulu que

le duc allât à Parme, c'est qu'il redoutait que sa seule apparition ne

provoquât en sa faveur une manifestation immense. Les deux fils de Louis

Bonaparte s'étaient déjà jetés dans la mêlée, c'est-à-dire dans

l'insurrection des Romagnes. De nombreux partisans prêchaient et

soutenaient partout la cause napoléonienne. Si le fils de Napoléon eût

tiré l'épée, il eût été certainement proclamé empereur ou roi, sous le

nom de Napoléon II.

Le 5 mars, Metternich, qui voulait enrayer à tout prix un mouvement dont

il redoutait l'extension et les conséquences, dit au maréchal Maison que

la France et l'Autriche pouvaient, si elles le voulaient, devenir «les

médecins de l'Europe». Dissertant sur le caractère de la révolution

italienne, il persistait à la présenter comme faite dans des vues bien

plus bonapartistes que libérales. «Et, sur ce que je manifestais des

doutes à cet égard, il reprit avec force qu'il s'étonnait que je

voulusse contester une chose dont il avait les preuves les plus

évidentes.» «Que direz-vous, poursuivit-il, lorsque vous saurez que les

fils de Louis Bonaparte, appelés par les insurgés, se sont sauvés de

Florence malgré les prières et les supplications de leurs parents, pour

aller se mettre, à la tête du mouvement[499], et que nous avons ici des

envoyés bolonais qui nous demandent de leur donner le duc de Reichstadt

pour en faire un roi de Rome, ou de les réunir à la monarchie

autrichienne?--Ici, déclarait Maison à Sébastiani, j'arrêtai le ministre

pour lui dire que nous ne souffririons ni l'une ni l'autre de ces

combinaisons.--Cela peut être, me dit-il, mais nous n'en voulons pas

nous-mêmes. L'Empereur ne veut ni donner son petit-fils, ni s'agrandir

aux dépens du Souverain Pontife; il ne désire que la paix et le maintien

de ce qui est[500].» Une note, émanant de l'empereur d'Autriche et

adressée au comte Appony, constate, à la date du 18 mars, que l'exemple

de ce qui se passait alors en Belgique devait prouver à la France que,

par la conduite de l'Autriche en Italie, le souverain rendait non

seulement «le premier des services au repos du monde», mais un service

très direct au roi Louis-Philippe[501]. Un émissaire de Joseph

Bonaparte, le peintre Goubeaux, avait affirmé à Metternich, dès le mois

de janvier 1831, que l'armée et le ministère français étaient décidés à

agir en faveur du fils de Napoléon, et que si le duc se fût déclaré,

c'en était fait de Louis-Philippe. Le commandant de Strasbourg l'eût

aussitôt proclamé empereur. La mission de Goubeaux était d'enlever le

prince et de le conduire en France. Traqué, serré de près par la police,

il dut renoncer à son projet. Le chevalier de Prokesch était lui-même

l'objet de défiances sévères. Il fut question un moment de l'envoyer en

mission secrète auprès de Louis-Philippe, mais Metternich s'y opposa, de

crainte qu'à Paris il ne travaillât dans les intérêts du duc de

Reichstadt. Le chancelier en était si préoccupé qu'il n'avait consenti

aux relations de Marmont avec le duc que dans l'espoir de voir le

maréchal réagir contre une influence exclusive. Sans doute, Metternich

avait vu jadis quelques avantages à laisser le duc aspirer à l'Empire,

mais il avait pris des engagements rigoureux avec les alliés, et il

devait les tenir. Il n'ignorait pas qu'on discutait ouvertement dans les

salons de Vienne les chances du fils de Napoléon au trône; il faisait

semblant de ne pas le savoir, parce que toutes ces combinaisons

n'entraient pas dans sa politique.

On crut un moment que le duc de Reichstadt prendrait goût à la vie

mondaine et à ses distractions. L'accueil qu'il avait reçu au bal de

lord Cowley, à celui du prince de Metternich et dans d'autres réunions,

était fait pour le charmer et l'encourager. «Sa tournure pleine de

grâce, la beauté de ses traits, son esprit, l'aisance avec laquelle il

s'exprimait, rapporte Prokesch, l'élégance de ses manières et de ses

vêtements et, par-dessus tout, sa destinée attiraient à lui tous les

cœurs.» Les femmes de la cour lui témoignaient une bienveillance

particulière. On peut dire qu'il la méritait par sa courtoisie et sa

distinction. Le duc avait remarqué entre autres une charmante comtesse,

pleine d'esprit et de beauté. Elle l'avait un moment captivé, et il

s'était fait son chevalier. Le comte Maurice Esterhazy, brillant

secrétaire d'ambassade avec lequel il s'était lié, l'avait encouragé

dans ses idées un peu romanesques. Une mission à Naples enleva bientôt

le comte au duc de Reichstadt, ce qui les peina tous deux[502].

Le chevalier de Prokesch croyait que, dans la période orageuse de luttes

et de déceptions où se trouvait alors le prince, rien de plus heureux

n'aurait pu lui arriver qu'une liaison honorable avec une femme

spirituelle et d'âme élevée. Mais il s'opposa à son inclination pour la

belle comtesse, car il craignait que cette jeune femme, élevée dans les

boudoirs et les salons luxueux du grand monde, «au lieu de donner au

caractère du duc une trempe plus solide encore et de nourrir son esprit

de glorieux projets, ne le fît descendre jusqu'à la médiocrité, _cette

rouille de l'existence_...». Le prince se lassa vite de ce caprice et de

cette liaison, qui se bornaient à des badinages dans les bals et les

réunions. Elle ne donna lieu, de sa part, qu'à une petite escapade dont

le but était de prouver qu'il pouvait à l'occasion tromper une étroite

surveillance. Un soir, ayant pris un masque, il suivit secrètement, avec

le comte Esterhazy masqué lui-même, la comtesse à laquelle il dévouait

ses hommages. Lui et son compagnon pénétrèrent dans son hôtel, où se

donnait précisément un bal travesti. Ils s'amusèrent à y prendre part,

et, connus seulement de la maîtresse de la maison, ils demeurèrent pour

tous les invités de véritables énigmes.

Le comte de Dietrichstein avait reçu, vers cette même époque, une lettre

d'une jolie femme de la Cour, chanoinesse et d'origine polonaise, qui

s'était fort éprise du duc de Reichstadt. Elle lui disait qu'elle voyait

souvent, et avec un plaisir extrême, «un jeune homme auquel la nature

semblait avoir empreint l'aristocratie du génie. Esprit, profondeur,

finesse, raison, nobles sentiments, grâces extérieures, disait-elle,

voilà plus de qualités qu'il n'en faut à un héros de roman!» Elle

ajoutait seulement: «C'est un aigle élevé dans un poulailler», et, avec

une ironie plus cruelle: «Au reste, on ne comprend pas les aigles dans

le pays où vous êtes.» Elle appréciait sa réelle valeur: «Sa nature

généreuse l'empêchera de ramper. Il peut vivre encore longtemps dans une

cage, mais il ne se laissera jamais couper les ailes par qui que ce

soit.» Le jeune prince n'eut jamais connaissance de cette lettre[503],

et les gracieuses avances de la belle chanoinesse demeurèrent inaperçues

de lui. M. de Prokesch, auquel le duc communiquait toutes ses

impressions sur le monde et ses plaisirs, lui faisait d'ailleurs

considérer que des préoccupations médiocres le détourneraient de ses

devoirs et compromettraient son avenir. Il lui répétait que tout homme

qui aspire à remplir dignement un rôle élevé doit commencer par se

maîtriser lui-même. Et lui parlant le langage qui convenait à un prince,

il résumait ainsi très heureusement son impression sur sa personne: «Il

appartenait trop à l'histoire pour qu'il lui fût permis de faire du

roman.» Le duc approuva son ami et l'écouta.

Voilà simplement à quoi se réduisent les aventures du duc de Reichstadt.

Je n'ignore pas que d'autres bruits ont couru sur ce sujet et qu'on a

prêté au jeune prince des romans bien étranges[504]. On s'est trompé.

L'ambition, la gloire, telles ont été ses passions maîtresses. Ses goûts

ardents pour les splendeurs du trône et pour l'honneur des armes ne lui

laissaient guère le temps de songer à d'autres désirs. Son culte pour la

mémoire d'un père dont il voulait consacrer le nom par ses propres

exploits, le dédain des vulgarités et des banalités, enfin son amour

pour l'étude et sa raison déjà mûre l'avaient heureusement préservé de

la séduction et de l'ascendant des femmes frivoles.

CHAPITRE XVIII

LA MALADIE DU DUC DE REICHSTADT.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 34 / 45 段