Louis-Philippe; c'était le maréchal Maison. Cet homme de guerre, qui
s'était illustré à Jemmapes, à Maubeuge, à Austerlitz, à Leipzig et dans
vingt autres batailles rangées, était devenu, en 1814, un homme
politique. Il avait, en se ralliant à Louis XVIII, fait, comme tant
d'autres, cette déclaration qu'il croyait irréprochable: «Nos serments
nous liaient à l'empereur Napoléon; les vœux de la nation nous en ont
relevés; nos devoirs sont remplis, notre honneur satisfait.» Pair de
France, gouverneur de Paris, grand-croix de la Légion d'honneur, il
s'éleva fortement, au retour de l'île d'Elbe, contre «le délire
ambitieux d'un homme qui avait soulevé les peuples contre nous, perdu
les anciennes conquêtes et ouvert à l'étranger le royaume et la capitale
elle-même»!... Il était, il se disait le serviteur de la vieille
monarchie. Il la servit jusqu'à la fin, car il fut l'un des trois
commissaires qui escortèrent Charles X, de Rambouillet à Cherbourg. Il
dressa même le procès-verbal de l'embarquement du Roi, dont il avait eu
«le bonheur» de déterminer la volonté. Il adhéra à la monarchie
constitutionnelle avec le même empressement qu'il avait témoigné à la
monarchie légitime, ne fit que passer un moment au ministère des
affaires étrangères, puis alla occuper le poste d'ambassadeur en
Autriche. On a fait observer que cette soumission aurait dû paraître
assez pénible à un homme que Napoléon avait comblé de ses bienfaits;
mais pour les courtisans, rien ne se perd ou ne s'altère si facilement
que le souvenir.
Arrivé à Vienne le 9 décembre, Maison alla voir M. de Metternich, qui
voulut bien reconnaître que les Bourbons avaient commis des fautes
inexcusables, qu'il les en avait avertis souvent, mais qu'on ne l'avait
point écouté: Quelques jours après, ils reprirent cet entretien. M. de
Metternich se répandit en affirmations chaleureuses sur son désir de
maintenir la paix en Europe. Il se déclara, une fois de plus, disposé à
soutenir le gouvernement de Louis-Philippe et à marcher d'accord avec
lui dans toutes les questions qui intéresseraient l'ordre public
européen. Examinant l'affaire de Belgique, qui paraissait aussi grave
qu'insoluble, il exprima cependant le désir que la royauté de ce pays
fût déférée au prince d'Orange. Il se gardait bien de prononcer le nom
du duc de Reichstadt devant le maréchal. Mais le 18 janvier, le
chancelier mandait à Appony, son ambassadeur à Paris: «Le bruit s'est
tout à coup répandu à Munich du choix du duc de Leuchtenberg[484] par le
congrès belge.» Il voyait là encore la main des bonapartistes. «Ce bruit
paraît être une affaire de parti. Comme tout dans ce monde est possible,
le gouvernement français reste-t-il ferme dans sa décision de ne pas
vouloir pour voisin un Bonaparte? Je crois qu'il aurait raison, car,
sans cela, gare à la dynastie d'Orléans!... L'idée n'est-elle encore
jamais venue à personne à Paris de nous savoir gré de notre conduite
correcte à l'égard de Napoléon II? Nous mériterions bien quelque éloge à
ce sujet.» Metternich n'en demandait certes pas, mais il ne se cachait
point pour déclarer à Appony que, si Louis-Philippe voulait garder «le
rôle de conquérant ou de président de la propagande révolutionnaire», il
se servirait du duc de Reichstadt. «Attaqués dans nos derniers
retranchements et forcés de nous battre pour notre existence, nous ne
sommes pas assez anges pour ne pas faire feu de toutes nos
batteries[485].» Cette phrase était claire.
Il est certain que si l'Autriche l'eût voulu, au cas où l'anarchie qui
régnait en France eût gagné ses États, elle eût pu susciter au
gouvernement issu de la révolution de 1830 les plus sérieuses
difficultés. Lorsque, au mois de février 1831, des mouvements
révolutionnaires éclatèrent à Modène et dans les États de l'Église,
Metternich leur reconnut aussitôt une couleur bonapartiste. «Le plan,
disait-il encore à Appony, est d'enlever au Pape son domaine temporel,
de former un royaume d'Italie sous le roi de Rome constitutionnel. La
nouvelle dynastie est toute trouvée, comme le prouve la proclamation qui
a été répandue à profusion dans tout le nord et le midi de
l'Italie[486].» Et, quelques jours après, il ajoutait que la position de
François II était vraiment extraordinaire: «Les bases sur lesquelles
repose notre gouvernement, remarquait-il, nous attirent les confidences
des amis de la légitimité; le fait des relations de famille entre la
maison impériale et feu Napoléon nous vaut celle des adhérents à
l'ancien Empire français. Le fils de Napoléon est à Vienne; les
adhérents du père, en jetant sur lui leurs regards, doivent tout
naturellement les élever vers le grand-père.» Mais, suivant le
chancelier, l'Autriche était décidée à combattre le mouvement
bonapartiste en Italie. C'était rendre service à Louis-Philippe, car sa
monarchie ne pourrait tenir en face de l'Italie, gouvernée par Napoléon
II. Cette éventualité était encore possible. «C'est à ce fait cependant,
disait-il, que va droit le parti anarchique, et c'est à lui que nous
résistons encore.» Toutefois, j'incline à croire qu'il n'y avait là
qu'une menace, car les alliés de l'Autriche, tant par horreur du nom de
Napoléon que par crainte de l'influence autrichienne, n'auraient pas
admis, sans une forte opposition, l'avènement du duc de Reichstadt à une
royauté ou à un empire quelconque. Metternich s'était servi--et il se
servira encore--du nom du jeune prince pour effrayer Louis-Philippe,
pour lui faire combattre la faction révolutionnaire et le faire renoncer
au principe de non-intervention dans les affaires d'Italie.
Pendant qu'à son insu on faisait de son nom un épouvantail, le duc de
Reichstadt se plaisait plus que jamais dans la société du chevalier de
Prokesch. Voici la lettre qu'il lui écrivait le 10 janvier 1831: «Un bal
d'enfants à la Cour m'empêche aujourd'hui, très cher ami, de travailler
avec vous. Voir sautiller quelques couples d'enfants est une maigre
compensation de deux heures de conversation militaire avec un homme
aussi spirituel que vous. En vous demandant de m'honorer de votre visite
mercredi, j'y ajoute une prière qui m'est aussi chère: dites-moi le
moyen de vous témoigner mon amitié par des actes; vous savez que, depuis
longtemps, ce vœu est un des plus chers à mon cœur. Malheureusement, je
ne puis aujourd'hui que vous donner l'assurance que, si jamais j'étais
assez heureux pour imaginer et faire aboutir une grande combinaison
stratégique, je vous attribuerais une grande partie de ma gloire,
attendu que c'est vous qui m'avez guidé le premier dans le champ des
grandes manœuvres de guerre.--Votre véritable ami[487].»
Le lendemain, il lui écrivait encore, et lui demandait des conseils sur
sa direction dans le monde. Puis, ayant écrit un travail que
malheureusement je n'ai pu retrouver, il lui demandait son avis par ce
billet pressant:
«Je vous prie, cher ami, de vouloir bien venir causer avec moi de ma
nouvelle œuvre littéraire, attendu que je dois la livrer à l'éditeur ce
soir, à cinq heures.
«De tout cœur,
«Votre ami pour la vie.
«_P. S._ J'espère, en tout cas, qu'aujourd'hui je jouirai de nouveau,
comme d'habitude, de votre conversation si agréable et si
instructive[488].»
* * * * *
Le 25 janvier 1831 fut une date mémorable pour le jeune prince. C'était
la première fois qu'il paraissait dans une soirée officielle. Il fit ses
débuts dans les salons de lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre. «Tous
les yeux se portèrent vers lui, rapporte Prokesch. Il était rayonnant de
beauté et de jeunesse. Le ton mat de son visage, le pli mélancolique de
sa bouche, son regard pénétrant et plein de feu, l'harmonie et le calme
de ses mouvements lui prêtaient un charme irrésistible...» Le maréchal
Marmont, qui était venu à cette soirée pour le rencontrer, le
contemplait avidement. Il lui trouva le regard de Napoléon. Les yeux, un
peu moins grands et plus enfoncés dans leur orbite, avaient la même
expression, la même énergie. «Son front aussi rappelait celui de son
père. Il y avait encore de la ressemblance dans le bas de la figure et
le menton. Enfin son teint était celui de Napoléon dans sa jeunesse, la
même pâleur et la même couleur de la peau, mais tout le reste rappelait
sa mère et la maison d'Autriche. Sa taille dépassait celle de Napoléon
de cinq pouces environ...[489].» Un autre maréchal examinait aussi le
prince avec curiosité et lui trouvait la même ressemblance avec
l'Empereur. C'était le marquis Maison, l'ambassadeur de Louis-Philippe.
J'ai sous les yeux la gravure qui représente le prince à cette époque,
dans son costume de lieutenant-colonel. Un uniforme élégant d'une
blancheur éclatante et sur lequel étincelait la plaque de Saint-Étienne,
faisait ressortir encore la pâleur étrange de sa physionomie. Ses
cheveux abondants et bouclés étaient séparés par une raie tracée sur le
côté gauche et venaient se jouer négligemment sur son front. Un col
blanc, se détachant de la bordure dorée du collet, accentuait l'ovale de
son visage. Sans l'épaisseur de la lèvre inférieure, il eût été l'image
même de son père. Ce qui frappe dans ce portrait fidèle, c'est la
profondeur, la pénétration, la gravité du regard.
Le jeune prince alla droit à Marmont et lui dit sans hésitation:
«Monsieur le maréchal, vous êtes un des plus anciens compagnons de mon
père, et j'attache le plus grand prix à faire votre connaissance.»
Prokesch, qui était à côté de lui, entendit Marmont lui répondre, non
sans émotion et avec le plus grand respect, «quelques mots que lui
suggéra une conscience troublée». Le duc lui dit encore qu'il avait
étudié avec une profonde attention les campagnes de son père et qu'il
aurait un grand nombre de questions à lui adresser, à lui qui avait
suivi Napoléon en Italie, en Égypte, en Allemagne. «Je suis à vos
ordres», répondit Marmont, et, profitant des allées et venues des
invités dans les salons, il se rapprocha de M. de Metternich, auquel il
fit part des désirs du prince, n'osant aller le voir sans la permission
du chancelier. Celui-ci répondit que le maréchal était libre de le voir
et de répondre à toutes ses questions. Ce soir-là, M. de Metternich
voulut bien reconnaître que Napoléon était un grand homme. Mais il
fallait,--comme il disait l'avoir fait lui-même,--en racontant ses
grandes actions, montrer aussi les excès et les suites funestes de son
ambition. Marmont revint alors auprès du duc de Reichstadt et l'informa
que rien ne s'opposait à leur entrevue, car il avait l'agrément du
chancelier. Ils convinrent de se voir le lendemain et d'adopter pour
leurs conférences le temps compris entre onze heures du matin et deux
heures. Cette conversation avait fort intrigué les spectateurs, qui,
sans rien entendre, avaient cependant remarqué l'aisance et la dignité
du duc. Aussi, les jours suivants, ne parlait-on à Vienne que des succès
du jeune prince; mais on croyait généralement qu'il avait reproché au
maréchal sa trahison envers son père, et que Marmont en avait été très
ému, ce qui était faux. La tenue parfaite du duc de Reichstadt n'inspira
que ce mot méchant à M. de Metternich: «Le duc est fort habile à jouer
la comédie.» En réalité, le fils de Napoléon avait médité toutes ses
paroles et fixé lui-même avec prudence l'attitude qu'il devait garder en
une circonstance aussi délicate. Il n'avait pas, en cela, joué la
comédie, beaucoup moins toutefois que les diplomates habitués, par
profession et par instinct, à la jouer en toute occasion.
Le duc allait bientôt parler à l'autre maréchal, au marquis Maison, et
celui-ci, comme Marmont, devait être immédiatement captivé par sa grâce
et sa haute intelligence. L'ambassadeur avait déjà, le 26 janvier,
informé le ministre des affaires étrangères, le comte Sébastiani, de sa
première rencontre avec le duc. Quelques jours auparavant, il avait été
reçu par l'empereur d'Autriche, qui s'était répandu en assurances
d'amitié à l'égard de la France, avait fait des vœux pour la
consolidation du gouvernement et témoigné toute sa satisfaction pour
l'heureuse issue du procès des ministres de Charles X. François II avait
rappelé avec quelle franchise et quel empressement il avait reconnu
Louis-Philippe: «Je ne me suis point fait prier, avait-il dit avec une
bonhomie qui devait le surprendre lui-même. Et je ne sais pourquoi _les
autres_ n'ont pas fait comme moi. Je le leur avais pourtant conseillé.»
Les dépêches secrètes de Metternich n'étaient pas tout à fait d'accord
avec ces protestations impériales si aimables. François II ne parlait
que de sincérité et de bonne foi[490]. «Le temps de la ruse et de la
finesse, disait-il, est passé.» Il se plaignait rétrospectivement de
l'aigreur, des chicanes et des tracasseries du gouvernement de Charles
X. Comme la conversation était tombée sur la révolution belge et sur la
candidature éventuelle de l'archiduc Charles au trône: «Cela peut être,
dit l'Empereur, mais c'est une chose qui ne sera jamais. Je ne
souffrirais pas qu'un tel exemple fût donné dans ma famille et qu'un
prince de ma maison acceptât un trône élevé par les mains du peuple.»
Devant ce propos, le maréchal fit la grimace, mais il ne crut pas devoir
le relever, car l'Empereur n'y avait probablement pas mis malice.
Écrivant donc à Sébastiani, au sujet du fils de Napoléon qu'il avait vu
au bal de lord Cowley, Maison dit qu'il avait, avec M. de Metternich,
amené la conversation sur la question de savoir quelle attitude la cour
d'Autriche tenait à faire prendre au jeune prince, au moment de ses
débuts dans le monde. Le chancelier avait répondu que, venant
immédiatement après les autres membres de la famille impériale, le duc
de Reichstadt «n'était autre chose que le premier sujet de
l'Empereur[491]». Il avait ajouté qu'il aurait déjà rejoint son régiment
à Brünn, si François II n'avait jugé que, pendant les troubles de
Pologne, il était préférable de le garder à Vienne. Le maréchal apprit
que le duc avait beaucoup de goût pour l'art militaire et le plus vif
intérêt pour tout ce qui venait de France, et il en informa son
gouvernement. Il fit, en même temps, l'éloge de l'attitude et des
manières du prince. «Sa figure, ajoutait-il, qui rappelle ses parents,
quoique empreinte d'un caractère particulier à la famille impériale
d'Autriche, annonce de l'esprit et du sens.» Maison déclarait enfin que
le prince, tout en désirant une guerre pour occuper son ardeur
militaire, avait juré qu'il n'y prendrait point part si la France devait
y jouer un rôle opposé à celui de l'Autriche. L'ambassadeur de
Louis-Philippe avait cru s'apercevoir que le fils de Napoléon aurait
voulu s'entretenir avec lui, et il réclamait à cet égard des
instructions spéciales.
Le maréchal recevait ensuite quelques confidences de Metternich,
confidences faites pour être répétées. On parlait encore de la
candidature du prince de Leuchtenberg au trône de Belgique, et le
chancelier y voyait toujours l'œuvre des bonapartistes: «Ces gens-là,
s'écriait-il, n'affichent le bonapartisme que pour mieux cacher leurs
sentiments véritables. Ce ne sont au fond que des révolutionnaires
déguisés qui ne cherchent qu'un moyen de créer des embarras à votre
gouvernement et, par suite, de jeter de nouveaux éléments de désordre en
Europe.» Metternich s'inquiétait en même temps des mouvements militaires
de la France vers la Savoie. Cependant, le 12 février, il paraissait
entièrement revenu des préventions antifrançaises, lorsque surgirent les
troubles d'Italie. L'Autriche, qui craignait une conflagration presque
générale sur le territoire italien, manifestait de nouveau son intention
de mettre fin à toute révolte. Sur ces entrefaites, Sébastiani répondit
à Maison qu'il ne devait voir dans le duc de Reichstadt qu'un membre de
la famille d'Autriche et faire pour lui ce que faisaient les autres
ambassadeurs. Dans l'intervalle de la dépêche de Maison et de la réponse
de Sébastiani, le maréchal avait rencontré le duc chez le prince de
Metternich, dans un bal donné le 28 janvier. Aux compliments de Maison,
le prince avait répondu: «Monsieur le maréchal, vous avez été sous mon
père un général distingué. C'est actuellement la circonstance qui se
présente à mon souvenir.» Puis il lui avait parlé longuement de la
campagne de 1814, et le maréchal avait été ravi de son intelligence et
de sa distinction. Le prince était de son côté fort heureux, car depuis
longtemps il avait cherché, avec Prokesch, les moyens de rencontrer et
de connaître quelques généraux de Napoléon.
«S'il accueillit et vit Marmont plusieurs fois, dit Prokesch, c'est que
ce tendre fils désirait apprendre les particularités peu connues de la
jeunesse de son père de la bouche même d'un ancien compagnon d'armes. Il
voulait ainsi gagner une voix qui pouvait retentir jusqu'en France et
aider à rectifier les fausses idées qu'on avait répandues sur son
éducation et son caractère[492].» Il avait réussi à merveille auprès des
deux maréchaux qu'un heureux sort avait amenés en quelque sorte pour lui
à Vienne. Maison, oubliant qu'il était ambassadeur de Louis-Philippe,
faisait si ouvertement l'éloge du prince qu'on le considéra comme un
partisan de Napoléon II, ce qui n'était pas tout à fait inexact, si l'on
se rappelle la pièce qui était tombée entre les mains de Metternich. Il
arriva même qu'un jour, dans les salons du chancelier, Maison se laissa
aller à regretter, devant Metternich et devant Gentz, que l'Autriche
n'eût pas renvoyé Marie-Louise et son fils à Paris après les Cent-jours,
ce qui eût évité à la France la seconde Restauration.
Le maréchal Marmont devait être au moins aussi enthousiaste. Le 28
janvier, trois-jours après le bal de lord Cowley, il vint voir le duc et
commença sa première conférence. Il lui parla d'abord avec force détails
de la capitulation d'Essonnes, et il essaya naturellement de l'expliquer
et de la justifier. Il fit entendre qu'il avait été obligé de faire
reculer le 6e corps sur la Normandie, parce que les nécessités de la
politique et le salut de la France l'exigeaient. Il tenta d'établir que
ses négociations avec Schwarzenberg, à Chevilly, avaient eu pour objet
de conserver à Napoléon «la vie et la liberté». Mais il ne disait pas
qu'au moment où il préparait sa défection, Alexandre avait réuni le
gouvernement provisoire pour lui proposer la régence de Marie-Louise.
Suivant le tsar, cela terminait tout et assurait à la France un
gouvernement capable de respecter les habitudes et les intérêts
nouveaux, «ayant d'ailleurs une garantie assurée dans le très vif
intérêt que l'Autriche ne pouvait s'empêcher de prendre à la dynastie
impériale[493]». Marmont ne disait pas non plus que, malgré l'opposition
formelle de Talleyrand, de Dalberg et du général Dessoles, le tsar avait
suspendu sa décision jusqu'au lendemain, et qu'à la nouvelle de la
défection du 6e corps, il s'était écrié: «C'est la Providence qui le
veut!» Dès lors, l'abdication conditionnelle de Napoléon avait été
rejetée. Il avait fallu qu'il se résignât à une abdication absolue,
l'idée de la régence étant abandonnée. Marmont cachait au prince
l'indignation de ses soldats et le coup terrible qu'il avait porté par
sa défection à la cause de l'Empereur et de sa dynastie.
Le duc de Reichstadt le laissa discourir sans lui opposer la moindre
objection, puis amena la conversation sur la campagne de 1796. La
mémoire du maréchal, pleine de faits et de détails, sa vivacité d'esprit
donnaient à son récit une valeur exceptionnelle. La conversation entre
Marmont et le prince était d'autant plus facile que le prince, ayant lu
la plupart des ouvrages historiques sur Napoléon, émettait des
observations aussi intéressantes que judicieuses. Ces entretiens
devinrent bientôt une sorte de cours d'histoire et de stratégie qui se
fit régulièrement deux ou trois fois par semaine et qui dura trois mois.
Les relations de Marmont avec Bonaparte remontaient à l'année 1790, date
à laquelle le futur empereur était lieutenant d'artillerie à Auxonne, et
Marmont occupé à terminer son instruction militaire à Dijon. Aussi le
duc, ayant devant lui un des hommes qui avaient vu naître et se
développer une aussi prodigieuse fortune, ne se lassait-il pas de le
questionner sur les faits et les journées les plus considérables de la
Révolution, du Consulat et de l'Empire. Le maréchal commença par
raconter au prince l'enfance de Napoléon, les circonstances qui
amenèrent ses succès, Toulon, le voyage à Gênes, le 13 vendémiaire, les
premières campagnes d'Italie, la campagne d'Égypte, le 18 brumaire, la
campagne de 1800, l'expédition tentée contre l'Angleterre, la campagne
de 1805, l'expédition en Dalmatie, la campagne de 1809, les affaires
d'Espagne, la guerre de Russie, les campagnes de 1813 et 1814. «Il m'est
impossible, affirme Marmont, d'exprimer avec quelle avidité il entendait
mes récits... Toutes ses idées étaient dirigées vers un père auquel il
rendait une espèce de culte.» Le duc écoutait donc le maréchal avec une
attention et une émotion profondes. Il comprenait tout. Il portait sur
les événements multiples de cette grande histoire les jugements les plus
sagaces. Marmont l'entretint aussi de l'époque de sa naissance et des
fêtes dont il avait été le témoin. Il remarqua que le prince «parlait de
cette prospérité éphémère avec le calme et la modération d'un
philosophe». Arrivant à 1814, le duc de Reichstadt fit ressortir
lui-même la grande faute d'avoir éloigné de Paris sa mère, dont la
présence aurait peut-être tout sauvé. Suivant lui, elle eût imposé aux
conspirateurs, provoqué la générosité d'Alexandre et maintenu le trône à
son fils. Le duc se trompait. Marie-Louise--et les événements l'ont
prouvé--était incapable de la moindre énergie morale.
Quoique le duc de Reichstadt admirât la vivacité d'esprit, la mémoire et
le talent d'exposition du maréchal, quelque chose lui disait de ne point
se fier entièrement à lui. Prokesch avait fait, de son côté, une juste
remarque. Suivant lui, le maréchal, en se rapprochant du prince
impérial, avait dû obéir à une pensée personnelle, c'est-à-dire à la
pensée d'exercer ainsi une sorte de pression sur Louis-Philippe, dont il
recherchait les faveurs, ou de s'assurer l'appui du prince, au cas où
l'Empire succéderait tout à coup à la monarchie de Juillet. Cette
dernière hypothèse n'était point invraisemblable, d'autant plus que
l'empereur d'Autriche ne cessait d'en parler à son petit-fils, comme si
la couronne de France lui était destinée un jour ou l'autre. François II
admettait même l'idée d'une révolution dont l'issue serait le retour du
duc sur le trône de Napoléon. Marmont ne l'ignorait pas et redoublait
d'attentions et de prévenances. Le duc le savait, lui aussi, mais il ne
s'en offensait point. Il trouvait ce qu'il avait voulu dans la personne
du maréchal, c'est-à-dire le moyen tant cherché de se faire connaître
aux Français. Cependant il s'était fait le serment, si la fortune lui
était favorable, de ne point se servir de Marmont. Évidemment, le
souvenir de 1814 dominait en lui, et l'histoire de la capitulation
d'Essonnes, quoique fort bien expliquée, ne lui en avait pas fait
oublier les conséquences. Il savait, par les récits qu'il avait lus, que
le maréchal avait été aussi néfaste à Charles X qu'à Napoléon. Au bout
de trois mois, le duc de Raguse avait épuisé les sujets de ses
conférences militaires. Il en prévint son élève. Celui-ci aurait
voulu--car rien ne l'intéressait davantage--que leurs entretiens
continuassent aussi régulièrement que par le passé. Mais Marmont lui fit
observer prudemment qu'on pourrait attribuer un autre motif à leurs
relations trop fréquentes. Il le pria de lui permettre de ne le voir que
tous les quinze jours. Alors le duc lui remit son portrait peint par
Daffinger, avec quatre vers de Racine, choisis par le prince de
Dietrichstein. Ces quatre vers, pris dans _Phèdre_, et dont le premier
seul était un peu modifié, étaient les suivants:
Arrivé près de moi par un zèle sincère,
Tu me contais alors l'histoire de mon père.
Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix,
S'échauffait au récit de ses nobles exploits.