Un ambassadeur avait succédé à l'envoyé extraordinaire de

Louis-Philippe; c'était le maréchal Maison. Cet homme de guerre, qui

s'était illustré à Jemmapes, à Maubeuge, à Austerlitz, à Leipzig et dans

vingt autres batailles rangées, était devenu, en 1814, un homme

politique. Il avait, en se ralliant à Louis XVIII, fait, comme tant

d'autres, cette déclaration qu'il croyait irréprochable: «Nos serments

nous liaient à l'empereur Napoléon; les vœux de la nation nous en ont

relevés; nos devoirs sont remplis, notre honneur satisfait.» Pair de

France, gouverneur de Paris, grand-croix de la Légion d'honneur, il

s'éleva fortement, au retour de l'île d'Elbe, contre «le délire

ambitieux d'un homme qui avait soulevé les peuples contre nous, perdu

les anciennes conquêtes et ouvert à l'étranger le royaume et la capitale

elle-même»!... Il était, il se disait le serviteur de la vieille

monarchie. Il la servit jusqu'à la fin, car il fut l'un des trois

commissaires qui escortèrent Charles X, de Rambouillet à Cherbourg. Il

dressa même le procès-verbal de l'embarquement du Roi, dont il avait eu

«le bonheur» de déterminer la volonté. Il adhéra à la monarchie

constitutionnelle avec le même empressement qu'il avait témoigné à la

monarchie légitime, ne fit que passer un moment au ministère des

affaires étrangères, puis alla occuper le poste d'ambassadeur en

Autriche. On a fait observer que cette soumission aurait dû paraître

assez pénible à un homme que Napoléon avait comblé de ses bienfaits;

mais pour les courtisans, rien ne se perd ou ne s'altère si facilement

que le souvenir.

Arrivé à Vienne le 9 décembre, Maison alla voir M. de Metternich, qui

voulut bien reconnaître que les Bourbons avaient commis des fautes

inexcusables, qu'il les en avait avertis souvent, mais qu'on ne l'avait

point écouté: Quelques jours après, ils reprirent cet entretien. M. de

Metternich se répandit en affirmations chaleureuses sur son désir de

maintenir la paix en Europe. Il se déclara, une fois de plus, disposé à

soutenir le gouvernement de Louis-Philippe et à marcher d'accord avec

lui dans toutes les questions qui intéresseraient l'ordre public

européen. Examinant l'affaire de Belgique, qui paraissait aussi grave

qu'insoluble, il exprima cependant le désir que la royauté de ce pays

fût déférée au prince d'Orange. Il se gardait bien de prononcer le nom

du duc de Reichstadt devant le maréchal. Mais le 18 janvier, le

chancelier mandait à Appony, son ambassadeur à Paris: «Le bruit s'est

tout à coup répandu à Munich du choix du duc de Leuchtenberg[484] par le

congrès belge.» Il voyait là encore la main des bonapartistes. «Ce bruit

paraît être une affaire de parti. Comme tout dans ce monde est possible,

le gouvernement français reste-t-il ferme dans sa décision de ne pas

vouloir pour voisin un Bonaparte? Je crois qu'il aurait raison, car,

sans cela, gare à la dynastie d'Orléans!... L'idée n'est-elle encore

jamais venue à personne à Paris de nous savoir gré de notre conduite

correcte à l'égard de Napoléon II? Nous mériterions bien quelque éloge à

ce sujet.» Metternich n'en demandait certes pas, mais il ne se cachait

point pour déclarer à Appony que, si Louis-Philippe voulait garder «le

rôle de conquérant ou de président de la propagande révolutionnaire», il

se servirait du duc de Reichstadt. «Attaqués dans nos derniers

retranchements et forcés de nous battre pour notre existence, nous ne

sommes pas assez anges pour ne pas faire feu de toutes nos

batteries[485].» Cette phrase était claire.

Il est certain que si l'Autriche l'eût voulu, au cas où l'anarchie qui

régnait en France eût gagné ses États, elle eût pu susciter au

gouvernement issu de la révolution de 1830 les plus sérieuses

difficultés. Lorsque, au mois de février 1831, des mouvements

révolutionnaires éclatèrent à Modène et dans les États de l'Église,

Metternich leur reconnut aussitôt une couleur bonapartiste. «Le plan,

disait-il encore à Appony, est d'enlever au Pape son domaine temporel,

de former un royaume d'Italie sous le roi de Rome constitutionnel. La

nouvelle dynastie est toute trouvée, comme le prouve la proclamation qui

a été répandue à profusion dans tout le nord et le midi de

l'Italie[486].» Et, quelques jours après, il ajoutait que la position de

François II était vraiment extraordinaire: «Les bases sur lesquelles

repose notre gouvernement, remarquait-il, nous attirent les confidences

des amis de la légitimité; le fait des relations de famille entre la

maison impériale et feu Napoléon nous vaut celle des adhérents à

l'ancien Empire français. Le fils de Napoléon est à Vienne; les

adhérents du père, en jetant sur lui leurs regards, doivent tout

naturellement les élever vers le grand-père.» Mais, suivant le

chancelier, l'Autriche était décidée à combattre le mouvement

bonapartiste en Italie. C'était rendre service à Louis-Philippe, car sa

monarchie ne pourrait tenir en face de l'Italie, gouvernée par Napoléon

II. Cette éventualité était encore possible. «C'est à ce fait cependant,

disait-il, que va droit le parti anarchique, et c'est à lui que nous

résistons encore.» Toutefois, j'incline à croire qu'il n'y avait là

qu'une menace, car les alliés de l'Autriche, tant par horreur du nom de

Napoléon que par crainte de l'influence autrichienne, n'auraient pas

admis, sans une forte opposition, l'avènement du duc de Reichstadt à une

royauté ou à un empire quelconque. Metternich s'était servi--et il se

servira encore--du nom du jeune prince pour effrayer Louis-Philippe,

pour lui faire combattre la faction révolutionnaire et le faire renoncer

au principe de non-intervention dans les affaires d'Italie.

Pendant qu'à son insu on faisait de son nom un épouvantail, le duc de

Reichstadt se plaisait plus que jamais dans la société du chevalier de

Prokesch. Voici la lettre qu'il lui écrivait le 10 janvier 1831: «Un bal

d'enfants à la Cour m'empêche aujourd'hui, très cher ami, de travailler

avec vous. Voir sautiller quelques couples d'enfants est une maigre

compensation de deux heures de conversation militaire avec un homme

aussi spirituel que vous. En vous demandant de m'honorer de votre visite

mercredi, j'y ajoute une prière qui m'est aussi chère: dites-moi le

moyen de vous témoigner mon amitié par des actes; vous savez que, depuis

longtemps, ce vœu est un des plus chers à mon cœur. Malheureusement, je

ne puis aujourd'hui que vous donner l'assurance que, si jamais j'étais

assez heureux pour imaginer et faire aboutir une grande combinaison

stratégique, je vous attribuerais une grande partie de ma gloire,

attendu que c'est vous qui m'avez guidé le premier dans le champ des

grandes manœuvres de guerre.--Votre véritable ami[487].»

Le lendemain, il lui écrivait encore, et lui demandait des conseils sur

sa direction dans le monde. Puis, ayant écrit un travail que

malheureusement je n'ai pu retrouver, il lui demandait son avis par ce

billet pressant:

«Je vous prie, cher ami, de vouloir bien venir causer avec moi de ma

nouvelle œuvre littéraire, attendu que je dois la livrer à l'éditeur ce

soir, à cinq heures.

«De tout cœur,

«Votre ami pour la vie.

«_P. S._ J'espère, en tout cas, qu'aujourd'hui je jouirai de nouveau,

comme d'habitude, de votre conversation si agréable et si

instructive[488].»

* * * * *

Le 25 janvier 1831 fut une date mémorable pour le jeune prince. C'était

la première fois qu'il paraissait dans une soirée officielle. Il fit ses

débuts dans les salons de lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre. «Tous

les yeux se portèrent vers lui, rapporte Prokesch. Il était rayonnant de

beauté et de jeunesse. Le ton mat de son visage, le pli mélancolique de

sa bouche, son regard pénétrant et plein de feu, l'harmonie et le calme

de ses mouvements lui prêtaient un charme irrésistible...» Le maréchal

Marmont, qui était venu à cette soirée pour le rencontrer, le

contemplait avidement. Il lui trouva le regard de Napoléon. Les yeux, un

peu moins grands et plus enfoncés dans leur orbite, avaient la même

expression, la même énergie. «Son front aussi rappelait celui de son

père. Il y avait encore de la ressemblance dans le bas de la figure et

le menton. Enfin son teint était celui de Napoléon dans sa jeunesse, la

même pâleur et la même couleur de la peau, mais tout le reste rappelait

sa mère et la maison d'Autriche. Sa taille dépassait celle de Napoléon

de cinq pouces environ...[489].» Un autre maréchal examinait aussi le

prince avec curiosité et lui trouvait la même ressemblance avec

l'Empereur. C'était le marquis Maison, l'ambassadeur de Louis-Philippe.

J'ai sous les yeux la gravure qui représente le prince à cette époque,

dans son costume de lieutenant-colonel. Un uniforme élégant d'une

blancheur éclatante et sur lequel étincelait la plaque de Saint-Étienne,

faisait ressortir encore la pâleur étrange de sa physionomie. Ses

cheveux abondants et bouclés étaient séparés par une raie tracée sur le

côté gauche et venaient se jouer négligemment sur son front. Un col

blanc, se détachant de la bordure dorée du collet, accentuait l'ovale de

son visage. Sans l'épaisseur de la lèvre inférieure, il eût été l'image

même de son père. Ce qui frappe dans ce portrait fidèle, c'est la

profondeur, la pénétration, la gravité du regard.

Le jeune prince alla droit à Marmont et lui dit sans hésitation:

«Monsieur le maréchal, vous êtes un des plus anciens compagnons de mon

père, et j'attache le plus grand prix à faire votre connaissance.»

Prokesch, qui était à côté de lui, entendit Marmont lui répondre, non

sans émotion et avec le plus grand respect, «quelques mots que lui

suggéra une conscience troublée». Le duc lui dit encore qu'il avait

étudié avec une profonde attention les campagnes de son père et qu'il

aurait un grand nombre de questions à lui adresser, à lui qui avait

suivi Napoléon en Italie, en Égypte, en Allemagne. «Je suis à vos

ordres», répondit Marmont, et, profitant des allées et venues des

invités dans les salons, il se rapprocha de M. de Metternich, auquel il

fit part des désirs du prince, n'osant aller le voir sans la permission

du chancelier. Celui-ci répondit que le maréchal était libre de le voir

et de répondre à toutes ses questions. Ce soir-là, M. de Metternich

voulut bien reconnaître que Napoléon était un grand homme. Mais il

fallait,--comme il disait l'avoir fait lui-même,--en racontant ses

grandes actions, montrer aussi les excès et les suites funestes de son

ambition. Marmont revint alors auprès du duc de Reichstadt et l'informa

que rien ne s'opposait à leur entrevue, car il avait l'agrément du

chancelier. Ils convinrent de se voir le lendemain et d'adopter pour

leurs conférences le temps compris entre onze heures du matin et deux

heures. Cette conversation avait fort intrigué les spectateurs, qui,

sans rien entendre, avaient cependant remarqué l'aisance et la dignité

du duc. Aussi, les jours suivants, ne parlait-on à Vienne que des succès

du jeune prince; mais on croyait généralement qu'il avait reproché au

maréchal sa trahison envers son père, et que Marmont en avait été très

ému, ce qui était faux. La tenue parfaite du duc de Reichstadt n'inspira

que ce mot méchant à M. de Metternich: «Le duc est fort habile à jouer

la comédie.» En réalité, le fils de Napoléon avait médité toutes ses

paroles et fixé lui-même avec prudence l'attitude qu'il devait garder en

une circonstance aussi délicate. Il n'avait pas, en cela, joué la

comédie, beaucoup moins toutefois que les diplomates habitués, par

profession et par instinct, à la jouer en toute occasion.

Le duc allait bientôt parler à l'autre maréchal, au marquis Maison, et

celui-ci, comme Marmont, devait être immédiatement captivé par sa grâce

et sa haute intelligence. L'ambassadeur avait déjà, le 26 janvier,

informé le ministre des affaires étrangères, le comte Sébastiani, de sa

première rencontre avec le duc. Quelques jours auparavant, il avait été

reçu par l'empereur d'Autriche, qui s'était répandu en assurances

d'amitié à l'égard de la France, avait fait des vœux pour la

consolidation du gouvernement et témoigné toute sa satisfaction pour

l'heureuse issue du procès des ministres de Charles X. François II avait

rappelé avec quelle franchise et quel empressement il avait reconnu

Louis-Philippe: «Je ne me suis point fait prier, avait-il dit avec une

bonhomie qui devait le surprendre lui-même. Et je ne sais pourquoi _les

autres_ n'ont pas fait comme moi. Je le leur avais pourtant conseillé.»

Les dépêches secrètes de Metternich n'étaient pas tout à fait d'accord

avec ces protestations impériales si aimables. François II ne parlait

que de sincérité et de bonne foi[490]. «Le temps de la ruse et de la

finesse, disait-il, est passé.» Il se plaignait rétrospectivement de

l'aigreur, des chicanes et des tracasseries du gouvernement de Charles

X. Comme la conversation était tombée sur la révolution belge et sur la

candidature éventuelle de l'archiduc Charles au trône: «Cela peut être,

dit l'Empereur, mais c'est une chose qui ne sera jamais. Je ne

souffrirais pas qu'un tel exemple fût donné dans ma famille et qu'un

prince de ma maison acceptât un trône élevé par les mains du peuple.»

Devant ce propos, le maréchal fit la grimace, mais il ne crut pas devoir

le relever, car l'Empereur n'y avait probablement pas mis malice.

Écrivant donc à Sébastiani, au sujet du fils de Napoléon qu'il avait vu

au bal de lord Cowley, Maison dit qu'il avait, avec M. de Metternich,

amené la conversation sur la question de savoir quelle attitude la cour

d'Autriche tenait à faire prendre au jeune prince, au moment de ses

débuts dans le monde. Le chancelier avait répondu que, venant

immédiatement après les autres membres de la famille impériale, le duc

de Reichstadt «n'était autre chose que le premier sujet de

l'Empereur[491]». Il avait ajouté qu'il aurait déjà rejoint son régiment

à Brünn, si François II n'avait jugé que, pendant les troubles de

Pologne, il était préférable de le garder à Vienne. Le maréchal apprit

que le duc avait beaucoup de goût pour l'art militaire et le plus vif

intérêt pour tout ce qui venait de France, et il en informa son

gouvernement. Il fit, en même temps, l'éloge de l'attitude et des

manières du prince. «Sa figure, ajoutait-il, qui rappelle ses parents,

quoique empreinte d'un caractère particulier à la famille impériale

d'Autriche, annonce de l'esprit et du sens.» Maison déclarait enfin que

le prince, tout en désirant une guerre pour occuper son ardeur

militaire, avait juré qu'il n'y prendrait point part si la France devait

y jouer un rôle opposé à celui de l'Autriche. L'ambassadeur de

Louis-Philippe avait cru s'apercevoir que le fils de Napoléon aurait

voulu s'entretenir avec lui, et il réclamait à cet égard des

instructions spéciales.

Le maréchal recevait ensuite quelques confidences de Metternich,

confidences faites pour être répétées. On parlait encore de la

candidature du prince de Leuchtenberg au trône de Belgique, et le

chancelier y voyait toujours l'œuvre des bonapartistes: «Ces gens-là,

s'écriait-il, n'affichent le bonapartisme que pour mieux cacher leurs

sentiments véritables. Ce ne sont au fond que des révolutionnaires

déguisés qui ne cherchent qu'un moyen de créer des embarras à votre

gouvernement et, par suite, de jeter de nouveaux éléments de désordre en

Europe.» Metternich s'inquiétait en même temps des mouvements militaires

de la France vers la Savoie. Cependant, le 12 février, il paraissait

entièrement revenu des préventions antifrançaises, lorsque surgirent les

troubles d'Italie. L'Autriche, qui craignait une conflagration presque

générale sur le territoire italien, manifestait de nouveau son intention

de mettre fin à toute révolte. Sur ces entrefaites, Sébastiani répondit

à Maison qu'il ne devait voir dans le duc de Reichstadt qu'un membre de

la famille d'Autriche et faire pour lui ce que faisaient les autres

ambassadeurs. Dans l'intervalle de la dépêche de Maison et de la réponse

de Sébastiani, le maréchal avait rencontré le duc chez le prince de

Metternich, dans un bal donné le 28 janvier. Aux compliments de Maison,

le prince avait répondu: «Monsieur le maréchal, vous avez été sous mon

père un général distingué. C'est actuellement la circonstance qui se

présente à mon souvenir.» Puis il lui avait parlé longuement de la

campagne de 1814, et le maréchal avait été ravi de son intelligence et

de sa distinction. Le prince était de son côté fort heureux, car depuis

longtemps il avait cherché, avec Prokesch, les moyens de rencontrer et

de connaître quelques généraux de Napoléon.

«S'il accueillit et vit Marmont plusieurs fois, dit Prokesch, c'est que

ce tendre fils désirait apprendre les particularités peu connues de la

jeunesse de son père de la bouche même d'un ancien compagnon d'armes. Il

voulait ainsi gagner une voix qui pouvait retentir jusqu'en France et

aider à rectifier les fausses idées qu'on avait répandues sur son

éducation et son caractère[492].» Il avait réussi à merveille auprès des

deux maréchaux qu'un heureux sort avait amenés en quelque sorte pour lui

à Vienne. Maison, oubliant qu'il était ambassadeur de Louis-Philippe,

faisait si ouvertement l'éloge du prince qu'on le considéra comme un

partisan de Napoléon II, ce qui n'était pas tout à fait inexact, si l'on

se rappelle la pièce qui était tombée entre les mains de Metternich. Il

arriva même qu'un jour, dans les salons du chancelier, Maison se laissa

aller à regretter, devant Metternich et devant Gentz, que l'Autriche

n'eût pas renvoyé Marie-Louise et son fils à Paris après les Cent-jours,

ce qui eût évité à la France la seconde Restauration.

Le maréchal Marmont devait être au moins aussi enthousiaste. Le 28

janvier, trois-jours après le bal de lord Cowley, il vint voir le duc et

commença sa première conférence. Il lui parla d'abord avec force détails

de la capitulation d'Essonnes, et il essaya naturellement de l'expliquer

et de la justifier. Il fit entendre qu'il avait été obligé de faire

reculer le 6e corps sur la Normandie, parce que les nécessités de la

politique et le salut de la France l'exigeaient. Il tenta d'établir que

ses négociations avec Schwarzenberg, à Chevilly, avaient eu pour objet

de conserver à Napoléon «la vie et la liberté». Mais il ne disait pas

qu'au moment où il préparait sa défection, Alexandre avait réuni le

gouvernement provisoire pour lui proposer la régence de Marie-Louise.

Suivant le tsar, cela terminait tout et assurait à la France un

gouvernement capable de respecter les habitudes et les intérêts

nouveaux, «ayant d'ailleurs une garantie assurée dans le très vif

intérêt que l'Autriche ne pouvait s'empêcher de prendre à la dynastie

impériale[493]». Marmont ne disait pas non plus que, malgré l'opposition

formelle de Talleyrand, de Dalberg et du général Dessoles, le tsar avait

suspendu sa décision jusqu'au lendemain, et qu'à la nouvelle de la

défection du 6e corps, il s'était écrié: «C'est la Providence qui le

veut!» Dès lors, l'abdication conditionnelle de Napoléon avait été

rejetée. Il avait fallu qu'il se résignât à une abdication absolue,

l'idée de la régence étant abandonnée. Marmont cachait au prince

l'indignation de ses soldats et le coup terrible qu'il avait porté par

sa défection à la cause de l'Empereur et de sa dynastie.

Le duc de Reichstadt le laissa discourir sans lui opposer la moindre

objection, puis amena la conversation sur la campagne de 1796. La

mémoire du maréchal, pleine de faits et de détails, sa vivacité d'esprit

donnaient à son récit une valeur exceptionnelle. La conversation entre

Marmont et le prince était d'autant plus facile que le prince, ayant lu

la plupart des ouvrages historiques sur Napoléon, émettait des

observations aussi intéressantes que judicieuses. Ces entretiens

devinrent bientôt une sorte de cours d'histoire et de stratégie qui se

fit régulièrement deux ou trois fois par semaine et qui dura trois mois.

Les relations de Marmont avec Bonaparte remontaient à l'année 1790, date

à laquelle le futur empereur était lieutenant d'artillerie à Auxonne, et

Marmont occupé à terminer son instruction militaire à Dijon. Aussi le

duc, ayant devant lui un des hommes qui avaient vu naître et se

développer une aussi prodigieuse fortune, ne se lassait-il pas de le

questionner sur les faits et les journées les plus considérables de la

Révolution, du Consulat et de l'Empire. Le maréchal commença par

raconter au prince l'enfance de Napoléon, les circonstances qui

amenèrent ses succès, Toulon, le voyage à Gênes, le 13 vendémiaire, les

premières campagnes d'Italie, la campagne d'Égypte, le 18 brumaire, la

campagne de 1800, l'expédition tentée contre l'Angleterre, la campagne

de 1805, l'expédition en Dalmatie, la campagne de 1809, les affaires

d'Espagne, la guerre de Russie, les campagnes de 1813 et 1814. «Il m'est

impossible, affirme Marmont, d'exprimer avec quelle avidité il entendait

mes récits... Toutes ses idées étaient dirigées vers un père auquel il

rendait une espèce de culte.» Le duc écoutait donc le maréchal avec une

attention et une émotion profondes. Il comprenait tout. Il portait sur

les événements multiples de cette grande histoire les jugements les plus

sagaces. Marmont l'entretint aussi de l'époque de sa naissance et des

fêtes dont il avait été le témoin. Il remarqua que le prince «parlait de

cette prospérité éphémère avec le calme et la modération d'un

philosophe». Arrivant à 1814, le duc de Reichstadt fit ressortir

lui-même la grande faute d'avoir éloigné de Paris sa mère, dont la

présence aurait peut-être tout sauvé. Suivant lui, elle eût imposé aux

conspirateurs, provoqué la générosité d'Alexandre et maintenu le trône à

son fils. Le duc se trompait. Marie-Louise--et les événements l'ont

prouvé--était incapable de la moindre énergie morale.

Quoique le duc de Reichstadt admirât la vivacité d'esprit, la mémoire et

le talent d'exposition du maréchal, quelque chose lui disait de ne point

se fier entièrement à lui. Prokesch avait fait, de son côté, une juste

remarque. Suivant lui, le maréchal, en se rapprochant du prince

impérial, avait dû obéir à une pensée personnelle, c'est-à-dire à la

pensée d'exercer ainsi une sorte de pression sur Louis-Philippe, dont il

recherchait les faveurs, ou de s'assurer l'appui du prince, au cas où

l'Empire succéderait tout à coup à la monarchie de Juillet. Cette

dernière hypothèse n'était point invraisemblable, d'autant plus que

l'empereur d'Autriche ne cessait d'en parler à son petit-fils, comme si

la couronne de France lui était destinée un jour ou l'autre. François II

admettait même l'idée d'une révolution dont l'issue serait le retour du

duc sur le trône de Napoléon. Marmont ne l'ignorait pas et redoublait

d'attentions et de prévenances. Le duc le savait, lui aussi, mais il ne

s'en offensait point. Il trouvait ce qu'il avait voulu dans la personne

du maréchal, c'est-à-dire le moyen tant cherché de se faire connaître

aux Français. Cependant il s'était fait le serment, si la fortune lui

était favorable, de ne point se servir de Marmont. Évidemment, le

souvenir de 1814 dominait en lui, et l'histoire de la capitulation

d'Essonnes, quoique fort bien expliquée, ne lui en avait pas fait

oublier les conséquences. Il savait, par les récits qu'il avait lus, que

le maréchal avait été aussi néfaste à Charles X qu'à Napoléon. Au bout

de trois mois, le duc de Raguse avait épuisé les sujets de ses

conférences militaires. Il en prévint son élève. Celui-ci aurait

voulu--car rien ne l'intéressait davantage--que leurs entretiens

continuassent aussi régulièrement que par le passé. Mais Marmont lui fit

observer prudemment qu'on pourrait attribuer un autre motif à leurs

relations trop fréquentes. Il le pria de lui permettre de ne le voir que

tous les quinze jours. Alors le duc lui remit son portrait peint par

Daffinger, avec quatre vers de Racine, choisis par le prince de

Dietrichstein. Ces quatre vers, pris dans _Phèdre_, et dont le premier

seul était un peu modifié, étaient les suivants:

Arrivé près de moi par un zèle sincère,

Tu me contais alors l'histoire de mon père.

Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix,

S'échauffait au récit de ses nobles exploits.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 33 / 45 段