de leurs chefs, l'ex-roi d'Espagne, le prince Joseph Bonaparte, écrivait
d'Amérique à l'empereur François II que, s'il lui confiait le fils de
son frère, il garantissait le succès de l'entreprise. «Seul, disait-il,
avec une écharpe tricolore, Napoléon II sera proclamé[469].» Il mandait
en même temps à Metternich que les circonstances lui faisaient un devoir
de ne rien épargner pour assurer le bien-être de la France et la
tranquillité de l'Europe. «Napoléon II, rendu aux vœux des Français,
affirmait-il, peut seul produire tous ces résultats. Je m'offre à lui
servir de guide. Le bonheur de mon pays, la paix du monde seront les
nobles buts de mon ambition. Je déclare n'en avoir pas d'autres...» Il
ajoutait que Napoléon II empêcherait les ferments républicains de se
développer en France, en Italie, en Espagne et en Allemagne; enfin, que
l'Autriche serait sa seule alliance de famille et de politique avec le
continent. Il déclarait que les maisons d'Espagne et de Naples ne
pourraient faire opposition aux vues des maisons de France et d'Autriche
ainsi réunies, que l'Italie resterait dans le devoir, que la Prusse, la
Russie et l'Allemagne ne s'agiteraient pas, que le nouveau roi
d'Angleterre effacerait, par sa conduite, les honteux procédés de
l'ancien gouvernement envers Napoléon mourant. Il se laissait aller à
une sorte de lyrisme, voyant déjà les nuages, amoncelés sur la France et
l'Europe, se dissiper au souffle de la raison et de la justice.
Metternich le considéra comme un rêveur et ne lui répondit pas. Mais
cette lettre indiquait bien l'impression produite dans le monde par la
chute de Charles X et les espérances placées aussitôt sur la tête du
fils de Napoléon[470].
Au moment où l'on présentait Louis-Philippe aux acclamations populaires,
deux bonapartistes, Ladvocat et Dumoulin, hommes peu connus, avaient eu
la pensée de proclamer Napoléon II. Dumoulin parut en uniforme
d'officier d'ordonnance dans la grande salle de l'Hôtel de ville et
allait crier: «Vive Napoléon II!», lorsqu'un sieur Carbonnel le fit
enfermer et garder à vue dans une pièce voisine. Thiers et Mignet
avaient, paraît-il, conseillé ironiquement à Ladvocat de se hâter, car
la Fortune est une personne qui se livre seulement aux impatients.
«Ainsi, d'une part, dit Louis Blanc qui raconte le fait, l'étalage d'un
habit brodé, de l'autre une espièglerie d'enfant, c'est à cela que
devait se réduire la lutte entre le parti d'Orléans et le parti
impérial. Singularité historique dont le secret se trouve dans la
trivialité de la plupart des ambitions humaines!... Pourtant le souvenir
de l'Empereur palpitait dans le sein du peuple. Pour couronner dans le
premier de sa race l'immortelle victime de Waterloo, que fallait-il?
Qu'un vieux général se montrât à cheval dans les rues et criât, en
tirant son sabre: «Vive Napoléon II!...» Le général Gourgaud fit en vain
cette tentative. Le 29, on l'entendit protester à l'hôtel Laffitte
contre la candidature du duc d'Orléans, et, dans la nuit du 29 au 30, il
réunit chez lui quelques officiers pour aviser aux choses du lendemain.
Il ne trouva pas les partisans qu'il espérait. «Il semble que les luttes
civiles déconcertent les hommes de guerre, remarque encore Louis Blanc.
Napoléon, d'ailleurs, avait amoindri toutes les âmes autour de la
sienne. Le régime impérial avait allumé dans les plébéiens, qu'il
élevait brusquement à la noblesse, une soif ardente de places et de
distinctions. Le parti orléaniste se recruta de tous ceux à qui, pour
ressusciter l'Empire, il n'eût fallu peut-être qu'un éclair de
hardiesse, un chef et un cri... Ainsi, tout fut dit pour Napoléon, et,
quelque temps après, un jeune colonel au service de l'Autriche se
mourait au delà du Rhin, frêle représentant d'une dynastie qui vint en
lui exhaler son dernier souffle[471].»
Pour distraire son petit-fils de ses énervantes préoccupations, François
II l'emmena avec lui en Hongrie au couronnement du prince héritier,
Ferdinand[472]. Quand le duc revint, un mois après, à Vienne, la
Belgique était en révolution; plusieurs personnages disaient que le
jeune prince était le seul capable d'en occuper le trône et d'éviter à
l'Europe de nouvelles inquiétudes. On en parla à Metternich, qui, tenant
à rendre indépendante de l'influence française toute innovation dans les
Pays-Bas, laissa tomber de ses lèvres minces et dédaigneuses cet arrêt
sans appel: «Exclu une fois pour toutes de tous les trônes[473]!» Le
prince François de Dietrichstein, frère du comte Maurice, homme de
mérite et de savoir qui avait toujours apprécié le génie de Napoléon,
fit à cette époque la connaissance du duc de Reichstadt. Celui-ci,
sachant quelle était sa supériorité intellectuelle, alla le voir dans
son domaine situé à quelques lieues de Vienne et eut un long entretien
avec lui. Le prince de Dietrichstein s'exprima en toute franchise.
Examinant la situation de la France, il démontra que le parti
napoléonien n'était pas assez fort pour se grouper autour d'un chef
aussi jeune et aussi peu connu. Mais, sans imiter la sécheresse et
l'indifférence de Metternich, qui s'inquiétait peu des tortures morales
du fils de Napoléon, il lui rappela, lui aussi, le grand exemple
d'Eugène de Savoie. Il invita le jeune prince à répondre à l'attente du
plus grand nombre, à développer ses facultés, à accroître ses
connaissances politiques et militaires. Le duc de Reichstadt ne
demandait pas mieux. Partout où son épée aurait pu être utile, il se
serait précipité pour la tirer. Ainsi, à la première nouvelle des
troubles de Paris et avant la chute de la monarchie légitime, il s'était
généreusement écrié: «Je voudrais que l'Empereur me permît de marcher
avec ses troupes au secours de Charles X!» Mais François II, tout en
s'élevant contre l'usurpation de Louis-Philippe, ne voulait pas plus
offrir à Charles X son petit-fils qu'un seul de ses soldats. Il
consentait bien à donner asile au vieux roi dans ses États, à la
condition que sa présence ne contrariât pas un seul de ses alliés[474].
Quand on examine, à ce moment, la politique de l'Europe, on reconnaît
bien vite que les grands mots de solidarité et de fraternité entre les
monarques, comme ceux d'humanité, de droit primordial, de droit
préexistant, etc., ne sont en réalité que des mots. De loin, cette
phraséologie solennelle impose; de près, elle attriste.
Le jeune prince avait redemandé à Metternich l'autorisation d'attacher à
sa personne le chevalier de Prokesch. Metternich refusa encore une fois,
tout en laissant, jusqu'à nouvel ordre, le chevalier libre de fréquenter
le duc. Prokesch, sans se décourager et sans craindre une disgrâce,
profita amplement de l'autorisation. Il put ainsi se rendre compte des
souffrances de cette jeune âme si fière, si impétueuse, si désireuse
d'action et de gloire. Un soir, il trouva son ami méditant sur le
testament de son père, et spécialement sur le quatrième paragraphe de
l'article premier, où l'Empereur lui recommandait de ne jamais oublier
«qu'il était né prince français». Le fils de Napoléon avait fait de
cette recommandation suprême la règle de conduite de sa vie, quoique
cette règle rigoureuse lui causât parfois de vives inquiétudes. En
effet, des occasions auraient pu se présenter où l'action qu'il
cherchait se serait offerte; mais alors il eût manqué de fidélité au
testament impérial, et, pour lui, c'eût été comme s'il eût désobéi à son
père lui-même. Il était donc voué à l'inaction, et il s'en désolait.
Cent fois, il repassait dans son esprit toutes les éventualités
possibles; il n'en trouvait pas qui répondît entièrement à ses désirs.
Il cherchait vainement «une éclaircie dans le ciel sombre»; le ciel
restait fermé. Si l'on veut connaître l'origine de la maladie lente qui
le rongea et finit par le détruire, c'est là qu'il faut la chercher. Le
duc essaya alors de distraire ses tristes et obsédantes pensées par les
promenades à pied, par les courses à cheval. Il en abusa. Sa santé en
souffrit. Une croissance anormale et les fatigues qu'elle lui causait
furent aggravées par l'équitation trop prolongée. Le prince aimait à
monter plusieurs heures de suite des chevaux différents et, de
préférence, des chevaux fougueux qui exigeaient un développement
excessif de forces. Puis il se rejeta sur un travail absorbant, sur des
études historiques ou stratégiques. Il tint à lire tout ce qui
paraissait sur son père[475]. Il écrivit lui-même, quoiqu'il préférât la
réflexion à la rédaction, quelques essais sur des sujets d'art
militaire. Il annota César, Montecuccoli, Jomini, Ségur, Norvins et
d'autres auteurs.
Peu à peu, certains efforts des partisans de la cause impériale lui
furent connus et suscitèrent dans son âme «un incendie qui enflamma
toute l'ambition qu'il avait réprimée jusqu'alors. Ils contribuèrent
beaucoup à abreuver d'amertume les dernières années de sa vie[476].» Une
impatience fiévreuse, une tristesse croissante, d'ardentes illusions
remplacées presque aussitôt par un morne découragement, le dégoût des
distractions futiles, telles étaient ses dispositions habituelles. S'il
eût trouvé le moyen de partir pour la France, il eût certainement alors
tenté un coup hasardeux. Mais autant il avait le vif désir de s'emparer
du pouvoir suprême, autant il se montrait peu pressé de répondre à ceux
qui parcouraient les rues de Paris en se servant de son nom comme d'un
cri séditieux[477]. Le 2 octobre 1830, un curieux incident s'était
produit à la Chambre des députés. Heulard de Montigny avait lu un
rapport sur une pétition du lieutenant Harrion et du colonel Dolesone,
qui demandaient le retour des cendres de Napoléon et leur dépôt sous la
colonne Vendôme. «Le règne de Napoléon, disait le rapporteur,
s'identifie avec l'époque la plus brillante de notre histoire. Son nom
se prononce avec une sorte de culte et d'enthousiasme sous la chaumière
du soldat redevenu laboureur.» Montigny, tout en faisant l'éloge de la
grandeur de Napoléon, disait qu'il n'y avait rien à craindre d'une
puissance qui n'était plus. Le sentiment attaché à sa personne ne
pourrait jamais se rattacher à aucun membre de sa famille.
«Rappelons-nous, ajoutait-il, que, dans ces journées à jamais mémorables
où le trône de Charles X s'est trouvé vacant, il ne vint à la pensée de
qui que ce soit de proposer, pour l'occuper, l'élève de la politique
étrangère, l'héritier décoloré d'un grand nom.» Le général Lamarque mit
fin à l'éloge de Louis-Philippe qui terminait ce discours, en demandant
que Paris, nouvelle Athènes, nouvelle Sicyone, reçût les cendres d'un
autre Thésée, d'un autre Aratos. Le colonel Jacquemont l'appuya
vigoureusement, mais, grâce à l'opposition de M. de Lameth, qui déclara
que Napoléon _avait foulé aux pieds la Charte_ et amené l'invasion de
son pays, la Chambre n'adopta pas le renvoi de la pétition au ministre
des relations extérieures.
Un soir de novembre, le duc de Reichstadt allait passer quelques
instants chez le baron d'Obenaus, un de ses maîtres. Au moment où il se
disposait à entrer chez lui, il se rencontra avec une jeune femme très
belle qui lui prit vivement la main et la porta à ses lèvres avec
l'expression de la plus grande tendresse. Avant que le prince fût revenu
de sa surprise, le baron d'Obenaus apparut: «Que faites-vous, madame?
Quelle est votre intention? demanda-t-il vivement.--Qui me refusera,
répondit la jeune femme avec exaltation, de baiser la main du fils de
mon Empereur?» Puis elle s'éloigna. Le prince monta rapidement
l'escalier et ne fit d'abord aucune observation. Il se perdait en mille
conjectures. Il apprit enfin que cette personne, dont il avait reconnu
les traits sans pouvoir la nommer, était la comtesse Camerata, fille de
la princesse Élisa Bacciochi, sœur de Napoléon. Cousine germaine du duc
de Reichstadt, mariée à un riche seigneur italien, elle était renommée
pour son adresse à monter à cheval et même à manier les armes. Elle se
trouvait à Vienne depuis peu de jours seulement, et elle avait aperçu le
duc au Prater. Quelque temps après cet incident, le 24 novembre, le
domestique du baron d'Obenaus apporta au duc une lettre de la comtesse,
datée du 17, et où celle-ci lui affirmait qu'elle lui écrivait pour la
troisième fois. Elle lui demandait nettement s'il voulait agir en
archiduc ou en prince français. Elle espérait cependant qu'il prendrait
ce dernier parti. «Au nom des horribles tourments auxquels les rois de
l'Europe ont condamné notre père, disait-elle dans un style enflammé,
songez que vous êtes son fils, que ses regards mourants se sont arrêtés
sur votre image; pénétrez-vous de tant d'horreurs et ne leur imposez
d'autre supplice que de vous voir assis sur le trône de France!» Elle
déclarait que tous les obstacles céderaient devant une volonté calme et
forte. Elle avait confiance en lui. Mais si le duc se servait de sa
lettre pour la perdre, l'idée d'une telle lâcheté la ferait plus
souffrir que toutes les violences.
Le duc redouta d'abord un piège. Il lui semblait impossible que la
police n'eût point eu connaissance de cette lettre comme des
précédentes. Ne voulait-on pas le mettre à l'épreuve et savoir s'il ne
serait pas prêt à profiter de la première occasion venue pour s'échapper
de Vienne[478]?... Le duc avait encore d'autres doutes. Était-il
possible de voir dans cette démarche autre chose que des illusions
exaltées? Quelles étaient donc les forces rassemblées pour réussir dans
une pareille tentative? Où étaient les preuves de l'existence d'un parti
assez fort en France pour appuyer le fils de Napoléon?... D'accord avec
Prokesch, il rédigea un billet par lequel il se déclarait touché et
reconnaissant des sentiments que la comtesse lui exprimait. Il n'avait
pas reçu les deux premières lettres dont elle lui parlait, mais il lui
affirmait qu'il allait brûler la troisième et qu'il garderait le secret
absolu sur ce qu'elle contenait. Il la priait enfin de ne plus lui
écrire. Le duc raconta ensuite ces divers incidents au baron d'Obenaus,
en le chargeant d'en faire part au comte de Dietrichstein, lequel en
parla à son frère. Celui-ci se contenta d'approuver ce qui avait été
fait et dit simplement au duc: «À votre âge, prince, j'eusse agi comme
vous. Au mien, j'aurais lu la lettre, et, après avoir pris note de son
contenu, je l'aurais brûlée sans mot dire.» Puis, sur le désir du duc,
M. de Prokesch alla voir la comtesse Camerata à l'_Hôtel du Cygne_, où
elle demeurait. Il lui fit observer que son imprudence aurait pu être
préjudiciable au prince impérial et nuire à sa liberté. Il attesta, à
son grand étonnement, qu'il était très au courant de l'histoire de son
père, et qu'il lisait avec passion tout ce qui était venu de
Sainte-Hélène. La comtesse l'écouta avec une satisfaction visible. Mais
lorsque M. de Prokesch lui demanda de lui faire connaître les forces
réelles du parti prêt à seconder le fils de Napoléon, elle ne put
répondre péremptoirement. Après cet entretien, la comtesse Camerata
partit pour Prague, et tout fut dit.
Si le duc de Reichstadt n'avait pas voulu avoir d'entrevue personnelle
avec sa cousine germaine, la fille d'Élisa Bacciochi, il désira, au
contraire, voir le maréchal Marmont, duc de Raguse, qui était venu à
Vienne après la révolution de Juillet, pour s'assurer de sa rente sur le
gouvernement autrichien, seul moyen d'existence pour lui. Le maréchal
était arrivé à Vienne le 18 novembre et avait été rendre visite au
prince de Metternich, qui lui témoignait beaucoup d'intérêt. Le prince
reconnut que les Bourbons avaient été renversés par le manque absolu
d'esprit et de calcul politiques. L'Empereur, que Marmont vit quelques
jours après, blâma également les ministres de Charles X et les
Ordonnances[479]. On vint à parler du duc de Reichstadt. François II fit
l'éloge de son esprit et de son caractère. Il ajouta que le duc lui
avait exprimé de l'intérêt pour la cause des Bourbons et lui avait même
assuré qu'il serait heureux de la défendre, si l'Autriche le voulait.
Puis le duc aurait dit, lors de l'avènement de Louis-Philippe: «Puisque
ce ne sont pas les Bourbons légitimes qui règnent, pourquoi n'est-ce pas
moi? Car, moi aussi, j'ai ma légitimité!»
Un intérêt de curiosité--le duc de Raguse ose ajouter
d'affection--devait faire vivement souhaiter au maréchal de voir le fils
de Napoléon. Comme le prince ne fréquentait pas encore le monde, il
était difficile de l'approcher. Le maréchal ne l'avait aperçu qu'une
fois, à l'Opéra. Il ne se doutait pas qu'une sorte d'intimité allait
bientôt s'établir entre eux. Prokesch raconte que Marmont était devenu
l'ami de la comtesse Moly Zichy, qui fut plus tard la belle-mère de
Metternich. La société du maréchal, conteur très agréable, plaisait à ce
prince, qui, profitant de ses connaissances variées, s'entretenait
souvent avec lui. Prokesch rapporte que, le 26 novembre, dînant chez la
comtesse Zichy avec Metternich, la conversation présenta un entrain
extraordinaire. Le maréchal, qui était là, parla de l'Égypte, puis de
Napoléon. «Entre autres choses il raconta, pour égayer la société, qu'il
y avait des moments où l'Empereur se plaignait, en plaisantant, de ne
pouvoir ni se croire une origine céleste, ni se donner pour un envoyé
d'en haut!...» Prokesch savait que Marmont était très désireux de
connaître le duc de Reichstadt, mais il estimait, pour sa part, que le
prince ferait une maladresse en consentant à le recevoir. Le duc de
Reichstadt, le comte Maurice et le prince, son frère, n'étaient pas de
cet avis. Ils croyaient, au contraire, que ce serait une occasion unique
de connaître, par un tel personnage, l'état réel des esprits en France.
Déférant alors à leur désir, Prokesch demanda confidentiellement au duc
de Raguse pourquoi il n'allait pas voir le duc de Reichstadt. Le
maréchal voulut aussitôt savoir s'il serait favorablement accueilli. «Le
duc ne verra en vous, répondit Prokesch, que le plus ancien compagnon
d'armes de son père.» Et le lendemain, il fit savoir au maréchal qu'il
pourrait rencontrer le prince chez la duchesse de Sagan ou chez la
comtesse Zichy, ou dans le salon de Metternich. En entendant ce dernier
nom, Marmont déclara qu'il ferait connaître, sans retard, au premier
ministre de François II son désir de voir le duc. Espérant qu'on
répéterait ses paroles, il jura «que, dans tout le cours de sa vie, il
n'avait aimé aucun homme autant que Napoléon, mais que son devoir avait
été d'aimer encore plus la France». Cette formule, très commode, est
connue, et l'on sait ce qu'il faut en penser.
Tout en paraissant s'ouvrir à Prokesch, le maréchal lui cacha
soigneusement l'importance numérique et l'énergie du parti napoléonien,
d'accord sans doute en cela avec M. de Metternich. Il laissait entendre
que l'issue favorable du procès des ministres de Charles X consoliderait
la monarchie constitutionnelle. Le duc de Reichstadt connaissait déjà le
caractère faible de Marmont et ne s'y fiait guère, mais il était avide
d'entendre les récits de la jeunesse de son père par un de ses plus
anciens compagnons d'armes. Il espérait également que ses relations avec
un homme aussi considérable produiraient quelque retentissement en
France. Il osait croire que le maréchal, séduit par sa franchise,
affirmerait hautement ses capacités et mettrait fin, pour sa part, aux
calomnies répandues par l'esprit de parti contre sa valeur réelle et ses
sentiments d'affection pour la France. Les événements de Pologne, qu'on
apprit à Vienne au mois de décembre, la lutte d'abord heureuse de tout
un peuple contre ses oppresseurs, avaient rallumé en lui des espérances
et des ambitions ardentes. Une partie de la société de Vienne parlait
hautement de faire du duc de Reichstadt un roi de Pologne. Elle
cherchait à profiter de cette occasion pour s'opposer à l'ambition de la
Russie et élever un rempart contre elle. Mais, devant les Polonais comme
devant les Belges ou les Grecs, qui n'auraient pas demandé mieux que
d'avoir pour monarque le fils de Napoléon, se dressait toujours M. de
Metternich[480]. Ne croyant pas devoir enfreindre de solennels
engagements pris avec l'Europe, quelles que fussent d'ailleurs ses
sympathies apparentes pour la Pologne[481], et ne tenant pas compte des
désirs et des tourments d'un jeune prince avide de gloire, il avait
déclaré dans les cercles politiques, où il passait pour un oracle, que
le duc de Reichstadt resterait ce que sa politique voulait qu'il fût: un
prince autrichien.
CHAPITRE XVII
LE DUC DE REICHSTADT ET LES MARÉCHAUX.
Marie-Louise avait été séjourner à Vienne et à Schœnbrunn en 1830, du
mois de mai au mois de novembre. Elle avait bien voulu trouver ce temps
très court, et, dans une lettre à la comtesse de Crenneville, elle se
disait enchantée de son fils sous tous les rapports. «C'est un charmant
jeune homme. Je crois qu'il partira pour sa garnison avant la fin de
l'année; ce qui l'enchante plus que moi, l'entrée dans le monde étant
pour un jeune homme un moment bien décisif pour son caractère et son
avenir.» Elle apprenait à son amie que le duc de Reichstadt était
lieutenant-colonel dans le régiment de Nassau-infanterie[482]. Elle
avait eu beaucoup de joie à retrouver ses deux autres enfants, et, grâce
à la cure excellente à laquelle elle s'était soumise, ses jambes
commençaient à reprendre de l'élasticité. Si elle n'avait pas eu
trente-neuf ans, elle aurait pu--c'est elle qui l'assure
gaiement--«valser encore cet hiver». Elle s'affligeait seulement
d'apprendre que son fils Alfred fût assez léger pour vendre le cheval du
général de Neipperg, son père. Telle était la sensibilité de cette
pauvre femme. Un peu d'affection pour ses enfants, un goût encore vivace
pour les distractions mondaines et de la compassion pour les animaux,
voilà ce qui distinguait Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche,
duchesse de Parme, ex-impératrice des Français... Quelle influence
pouvait avoir cette créature frivole sur un être aussi fortement doué
que le fils de Napoléon?
Celui-ci ne pensait qu'à son avenir, non pas à cet avenir de bel
officier dont rêvait sa mère, mais à celui qui s'était déroulé aux yeux
de son père dans la fumée du canon de Lodi, à la gloire et au pouvoir
suprême, le seul digne de lui. Dans les premiers jours de l'année 1831,
le jeune prince confia à son ami Prokesch quelques paroles échappées à
l'Empereur: «Si le peuple français te demandait, lui avait dit François
II, et si les alliés y consentaient, je ne m'opposerais pas à te voir
monter sur le trône de France.» Cette déclaration l'avait bouleversé.
C'était à la fois une consolation et un tourment pour lui[483]. Que
devait-il espérer? Que devait-il craindre? Il ignorait absolument
l'importance du parti napoléonien. Metternich l'avait si bien séquestré
que nul bruit du dehors ne parvenait jusqu'à lui. Sans aucun doute, il
devait avoir des partisans; mais que faisaient-ils? Où étaient-ils
réunis? Quel était leur nombre? Si un coup de hasard rétablissait tout à
coup la monarchie impériale, pouvait-on compter qu'elle durerait,
qu'elle résisterait, mieux que la monarchie de Louis-Philippe, aux
assauts sans cesse renouvelés de l'anarchie? Le duc consulta de nouveau
le prince de Dietrichstein qui venait de parcourir la France. Il en
reçut l'assurance que son parti était assez bien organisé, mais il fut
averti aussi que le moment favorable pour agir n'était point arrivé. De
telle sorte qu'après un rayon de soleil éclatant, les ombres ne
faisaient que s'épaissir davantage autour de lui... Il fut bientôt
question de l'entrée du prince dans le monde, et M. de Metternich
chargea le général Hartmann de rédiger une sorte de programme qui lui
servît de direction pratique. Hartmann en conversa avec le duc, qui
proposa d'en dresser lui-même les bases et ne perdit pas de temps à
s'acquitter de sa tâche. «Dans cet écrit semé d'aperçus piquants,
rapporte Prokesch, il considérait sa position dans ses rapports avec la
France et l'Autriche. Il signalait les écueils qui l'entouraient, les
moyens de le préserver de ces dangers, les ressources dont on pouvait
avantageusement se servir pour influer sur son esprit et sur son
caractère, pour combattre ses défauts et pour le préparer enfin à un
avenir honorable en accord avec le rang où la Providence l'avait
placé...» Le duc de Reichstadt y exposait avec précision ses chances
d'arriver au trône. Prokesch, auquel il soumit ce plan, lui prouva
rapidement qu'il ne conviendrait ni à M. de Metternich, ni au général
Hartmann. Le duc le reconnut. Il le revisa avec les conseils de
Prokesch, puis il remit son travail définitif à Hartmann, qui, très
embarrassé, en référa au comte Maurice de Dietrichstein. Celui-ci
supplia Prokesch de retirer le projet, et Prokesch le déchira. Lorsqu'il
informa le duc de ce qu'avaient pensé ses gouverneurs: «Voilà donc les
hommes dont on m'entoure! s'écria le prince attristé. Et c'est à leur
école que je dois me former, c'est d'eux que je dois prendre
exemple!...» Toutes les notes qui avaient servi à son travail furent
brûlées. Prokesch le regretta plus que personne, car le duc y avait
tracé «un portrait exactement ressemblant de son moral où il n'avait
oublié ni ses défauts, ni ses qualités».