chute du gouvernement de Charles X. Il crut un moment que les puissances
allaient ramener le Roi sur le trône, comme elles l'avaient fait pour
Louis XVIII, en 1814 et en 1815. Puis il songea--et il ne se trompait
pas--qu'elles pourraient bien, de crainte d'une trop grande agitation en
France, laisser à ce pays le soin de choisir lui-même son souverain. En
Suisse, il entendit pour la première fois prononcer le nom du duc
d'Orléans. À son retour, et passant par l'Allemagne, il recueillit des
vœux assez nombreux en faveur du fils de Napoléon. Après tout, l'Europe
ne pouvait faire une grande opposition à ce prétendant qui paraissait
plus que tout autre attaché à l'Autriche et présenter plus de garanties
que de dangers. Metternich était revenu précipitamment de Kœnigswart à
Vienne. L'un de ses premiers soins avait été de rayer le nom de Prokesch
de la liste présentée par le duc de Reichstadt pour former sa maison
militaire. Prokesch s'en étonna. Il devait en savoir un peu plus tard la
raison par le chancelier lui-même. À la prière du duc, Gentz intervint
auprès de Metternich. Celui-ci refusa formellement de l'écouter, parce
que Prokesch «mettait dans la cervelle du jeune prince des projets trop
vastes». Marie-Louise avait, à la demande de son fils, fait également
une démarche dans ce sens. Elle avait subi le même échec.
Le général Belliard vint à la fin d'août à Vienne, en qualité
d'ambassadeur extraordinaire, notifier à l'Autriche l'avènement de
Louis-Philippe. Quelques jours après, il désira voir le duc de
Reichstadt, mais le prince de Metternich lui objecta un refus poli[459].
Quelle était la raison de cette attitude? La voici, telle que Metternich
l'expliqua, après la mort du prince, à Prokesch lui-même: «Figurez-vous,
lui dit-il, que le général Belliard étant venu à Vienne pour me notifier
l'avènement de Louis-Philippe,--et lui et moi étant assis autour d'une
petite table dans mon cabinet de travail,--j'avais dans le tiroir de
cette même petite table, sans qu'il s'en doutât, l'original de la pièce
qui avait été signée par lui, par le maréchal Maison, par le commandant
de Strasbourg, par tous les généraux enfin, sous les ordres desquels
étaient les troupes échelonnées sur toute la ligne jusqu'à Paris,
document par lequel les conjurés s'engageaient à conduire le duc de
Reichstadt en triomphe à Paris[460].» Metternich aurait ajouté que cette
pièce confidentielle lui était parvenue par le duc d'Otrante, qui avait
entrepris de le décider à faciliter l'évasion du duc et qui avait juré
de le faire parvenir sain et sauf à Strasbourg. Comment Fouché, qui
était mort le 25 décembre 1820, aurait-il pu communiquer cette pièce en
1830 à Metternich? Il y a là certainement une erreur commise par
Prokesch dans la reproduction des paroles de Metternich. Il a dû, sans
doute, faire une confusion avec le fils de Fouché, le comte Athanase
d'Otrante, alors secrétaire à la légation de Suède, qui était venu à
Vienne dans l'intention de seconder la cause de Napoléon II et qui
paraissait être le porte-parole de Joseph Bonaparte en cette
occasion[461]. Toujours est-il que Metternich dit plus tard à Prokesch:
«On me pressa d'abord afin d'avoir par écrit l'assentiment du duc, et
voyant que je ne cédais pas, on me menaça de la République. Si je vous
avais, à ce moment, mis dans le secret, vous vous seriez enfui avec le
duc et, l'un et l'autre, vous auriez couru à votre perte, car ceux qui
contrecarraient les projets napoléoniens étaient positivement les plus
forts. Mais vous auriez placé l'Autriche dans une situation des plus
compromettantes vis-à-vis de l'Angleterre, de la Russie et de la
Prusse...» Prokesch fut contraint d'avouer que, si l'occasion de fuir
s'était présentée, la prudence eût eu peu de part dans leurs décisions.
Il convient de résumer ici en quelques lignes la politique de M. de
Metternich à cette époque. Le prince avait une terreur et une haine
profondes de la propagande révolutionnaire; c'est à sa répression qu'il
consacrait toutes ses pensées et tous ses efforts. Il avait mal reçu
l'envoyé extraordinaire de Louis-Philippe, regrettant hautement avec
François II «les tristes catastrophes de la fin de Juillet» et jugeant
le régime nouveau incapable de ramener la paix en France et de maintenir
la paix en Europe. Puis après avoir, pour ainsi dire, admonesté le
général Belliard, il faisait poliment écrire au roi Louis-Philippe que
François II désirait la stabilité et la prospérité de son règne. Ceci ne
l'empêchait pas de dire, quatre jours après, à Appony, qu'il y avait
«incompatibilité entre le nouveau gouvernement et le repos de l'Europe».
Un moment même, il pensa à l'intervention des puissances, puis il la
réduisit à la déclaration d'une solidarité commune et morale contre
l'anarchie, contre l'esprit de révolte qui menaçait particulièrement
l'Autriche. Dans les premiers jours qui suivirent la révolution de 1830,
il aurait désiré s'unir plus étroitement avec la Russie, sans partager,
cependant, l'état d'irritation de Nicolas, qui ne voulait pas
reconnaître le nouveau roi des Français. Au fond, Metternich était
satisfait de la tension subite des rapports entre la Russie et la
France, car il avait redouté, peu de mois auparavant, une alliance très
probable entre l'empire russe et la monarchie de Charles X. Il
affectait, malgré ses craintes pour le repos de la vieille Europe, une
sérénité et une impartialité absolues. Il avait un autre dessein qu'il
comptait accomplir à l'occasion: effrayer le gouvernement de Juillet et
le tenir en respect avec le duc de Reichstadt qu'il ferait tout à coup
apparaître à la frontière, si la Révolution relevait jamais sa tête
hideuse. Il laissait entendre, en effet, qu'il se rendrait aux désirs
des bonapartistes, plutôt que de tolérer la chute du pouvoir dans les
mains des anarchistes ou dans celles d'un roi disposé à reprendre
l'ancienne politique de conquêtes et de propagande. Ayant, en effet, la
bonne fortune de garder en otage un dangereux prétendant, il n'était pas
fâché de faire savoir de temps à autre qu'il oserait s'en servir. Il
n'ignorait pas que les bonapartistes, alliés aux révolutionnaires, ne
perdaient pas une minute pour agir contre la monarchie de Juillet et
s'apprêtaient à de plus rudes attaques. Sa politique cauteleuse pouvait
se résumer ainsi: persuader à Louis-Philippe qu'il faisait des vœux pour
sa stabilité et sa prospérité; laisser également croire à Charles X
qu'il désirait le rétablissement de la monarchie légitime avec le duc de
Bordeaux; faire entendre, enfin, aux partisans du duc de Reichstadt qu'à
l'occasion il saurait prendre en main les droits du jeune prince[462].
Tant de ruses, qui eussent été dignes d'un Fouché, lui donnaient en
apparence une valeur supérieure à celle des politiques de son temps. Or,
les hommes qui avaient intérêt à lui maintenir cette réputation étaient
ceux-là «qui admettaient, comme l'a si bien dit lord Holland, cette
maxime avilissante que le mépris de la vérité est utile et nécessaire
dans le gouvernement des hommes».
La situation en Europe était, à cette date, singulièrement troublée. La
Russie, redoutée de tous, convoitait le Bosphore; l'Autriche craignait
l'explosion de l'esprit révolutionnaire en Italie; la Prusse
s'inquiétait pour ses provinces de la rive gauche du Rhin, qui
subissaient mal sa domination; l'Angleterre, qui traversait une crise
très grave en raison de sa situation économique, se défiait des projets
de la Russie; l'Italie et la Belgique aspiraient à leur indépendance;
l'Espagne et le Portugal étaient en proie à des agitations sérieuses; la
Pologne et l'Irlande étaient prêtes à se soulever contre leurs
oppresseurs. La révolution, qui venait d'éclater en France, pouvait
donc, à un moment donné, embraser toute l'Europe.
Lorsque Prokesch revit le duc de Reichstadt, à son retour de Suisse, il
le trouva en compagnie du capitaine Foresti et se borna devant lui à
quelques termes d'une politesse aimable. Le comte de Dietrichstein, qui
survint, se plaignit du choix des personnes qui allaient composer la
maison militaire du prince et qui devaient être le général comte
Hartmann, le capitaine baron de Moll et le capitaine Standeiski.
C'étaient des officiers fort honorables sans doute, mais dont le
caractère froid devait fort peu sympathiser avec celui du duc de
Reichstadt. Le prince savait que Metternich avait rayé Prokesch en
disant: «Celui-là, non; j'en ai besoin pour moi-même», et avait pris
trois personnes au hasard, sans s'inquiéter si elles plairaient. Enfin,
Prokesch resta seul avec le duc, qui se jeta aussitôt dans ses bras et
l'entretint de l'événement du jour, c'est-à-dire de la révolution
survenue en France. «Répondez, dit-il, à cette question qui est pour moi
d'une importance capitale: Que pense-t-on de moi dans le monde?... Me
reconnaît-on dans cette caricature que font de moi tant de feuilles, qui
s'évertuent à me représenter comme un être à l'intelligence étiolée et
comme estropié à dessein par l'éducation?» Son ami le tranquillisa. Ceux
qui le voyaient--et ils étaient nombreux--pouvaient-ils croire à des
fables pareilles?... En Suisse, d'ailleurs, beaucoup de personnes
avaient parlé de lui avec sympathie. Ainsi, le célèbre historien Rotteck
lui avait affirmé à Fribourg en Brisgau que, dans sa conviction, le duc
de Reichstadt était l'unique gage de stabilité pour la France et de paix
pour l'Europe.
Le duc, qui l'avait écouté avec plaisir, revint bientôt à ses doutes
amers. «Tel que vous me voyez aujourd'hui, disait-il, suis-je digne du
trône de mon père? Suis-je capable de repousser loin de moi la
flatterie, l'intrigue, le mensonge? Suis-je capable d'agir?» Prokesch
lui fit comprendre que, malgré le peu de durée probable du règne de
Louis-Philippe, il aurait cependant assez de temps devant lui pour
envisager paisiblement les éventualités futures. Alors, revenant à la
question de sa maison militaire, le prince s'écria avec tristesse: «Je
ne vous aurai pas près de moi. Metternich l'a refusé à ma mère...» Puis,
avec une résolution subite et se redressant: «Mais un temps viendra où
il faudra aussi compter avec ma volonté!» Son grand-père avait parlé de
l'envoyer avec sa maison militaire à Prague. Ce projet lui plaisait. «Il
faut, disait-il, que je voie et que je sois vu.» Prokesch lui fit
observer que Prague n'était pas aussi fréquenté que Vienne, et qu'il
valait mieux pour lui demeurer dans cette capitale. Il lui conseillait,
avec l'autorisation de l'Empereur, de fréquenter les cercles
diplomatiques et les salons, de recevoir chez lui les hommes les plus
distingués de la Cour, les sommités de l'armée, des lettres et des
sciences. Prokesch aurait voulu surtout étendre la sphère d'action
militaire du prince. Il en parla à Gentz et fit l'éloge des aptitudes de
son jeune et noble ami. Il essaya même d'agir en ce sens sur l'esprit du
prince de Metternich. Mais celui-ci ne parut pas comprendre. Il prit un
air glacial devant les propositions de Prokesch et, après quelques
paroles banales, changea presque immédiatement de sujet. Sans craindre
de froisser le chancelier, ni de se créer à lui-même des difficultés,
Prokesch résolut de s'attacher ouvertement au duc de Reichstadt et
continua ses visites, au su et au vu de tous. Lorsque Prokesch voulut
savoir plus tard de Metternich la raison de son attitude si étrange à
son égard, celui-ci lui répondit: «Comme je vous connais et comme je
connaissais le duc, je voyais dans vos relations un danger pour vous et
pour lui. Je ne vous croyais assez forts, ni l'un ni l'autre, pour
résister à des tentations qui étaient soutenues par l'Empereur lui-même.
Je ne voulais pas, tandis que je prêtais l'oreille à vos confidences et
que je vous en faisais moi-même, vous placer dans la fausse position
d'un homme qui, tout en m'étant dévoué, n'en aimait pas moins
sincèrement le duc.»
Au mois d'août 1830, Prokesch ne soupçonnait donc pas les vrais motifs
de la conduite si réservée de Metternich à son égard, et, décidé à se
dévouer corps et âme au fils de Napoléon, il faisait semblant de ne
point s'apercevoir de sa froideur. Ni lui ni le duc ne savaient alors
qu'un parti assez puissant, représenté par des maréchaux comme Maison et
Marmont et par des généraux comme Belliard et autres était prêt à aider
la cause du duc de Reichstadt. Ils ignoraient qu'on avait affiché à
Paris des placards où l'on réclamait le retour de Napoléon II; où l'on
disait que cet enfant de Paris «était le chef de la grande nation, son
premier citoyen, et qu'avec lui la France redeviendrait invincible».
Le culte de Napoléon s'était maintenu après la mort de l'Empereur à
Sainte-Hélène, et sa fin tragique avait profondément ému les esprits.
Les bonapartistes avaient tiré parti de cet événement, et, grâce à leur
zèle et à leur propagande, l'image de Napoléon se trouvait dans la
chaumière du paysan, comme dans la mansarde de l'ouvrier. Ils s'étaient
alliés aux libéraux et aux républicains pour attaquer la Restauration
avec les fastes de l'Empire; unis dans le même assaut contre la
monarchie légitime, ils avaient pris une part décisive aux journées de
Juillet. Le préfet de police, Gisquet, a dit alors que si le duc de
Reichstadt avait pu agir, il aurait facilement rallié les débris
échappés aux désastres de l'Empire. Il savait que les bonapartistes,
même sans la coopération du prince, avaient associé à leurs intrigues
des officiers supérieurs et des réfugiés politiques, formé des comités,
agité les diverses classes de la population, secondé les moindres actes
d'hostilité contre le gouvernement de Louis-Philippe et essayé de
prouver que le respect du nouveau roi pour la mémoire de Napoléon
n'était qu'un artifice politique. Ils ne doutaient pas que le retour du
duc de Reichstadt en France ne fût qu'une question de temps, et ils
travaillaient avec ardeur à hâter cet événement[463].
Les journées de Juillet avaient inquiété Metternich, sans trop le
surprendre. Au mois de juin, il n'avait pas hésité à confier à M. de
Rayneval ses craintes sur la situation de la monarchie légitime. Il
avait écrit à Appony: «L'entreprise d'Alger pourra réussir; le
gouvernement cependant n'en périra pas moins.» Ce n'était pas qu'il
redoutât une révolution immédiate, mais l'affaiblissement du pouvoir
royal amené peu à peu par l'ascendant des doctrines subversives et la
licence de la presse. Toutefois, il croyait qu'il y aurait témérité à
risquer ce qu'on appelait un coup d'État. Il aimait les constitutions
légitimement données et loyalement pratiquées. Si jamais l'occasion s'en
offrait, il protégerait la Charte, comme il protégeait tout ce qu'il
trouvait régulièrement établi. Quelques mois après, la révolution de
1830 avait éclaté, et le prince de Metternich, sans penser à défendre
l'ancienne Charte, ainsi qu'on l'aurait pu croire[464], se préoccupait
d'étouffer l'esprit de faction et d'empêcher ses développements. Il
disait à l'Empereur qu'il voulait examiner avec la Russie une base
d'entente entre les membres de l'ancienne Quadruple Alliance, pour
donner de l'unité à leurs résolutions prochaines. Il voyait noir. Il
écrivait à Nesselrode que «la vieille Europe était au commencement de la
fin» et que, dût-il périr, il saurait faire son devoir. Les troubles de
Bruxelles venaient d'éclater, et, le 2 septembre, le général Belliard,
qui sortait de chez Metternich, écrivait à son gouvernement qu'une
manifestation de principe, dans cette circonstance, serait bonne et
donnerait une grande sécurité à toutes les puissances européennes. Il
espérait qu'aucune, même la Russie, ne voudrait montrer d'hostilité à la
France. Il avait cependant été assez mal accueilli par le ministre
autrichien, et ses protestations de paix et de bonne harmonie n'avaient
guère été écoutées. Metternich lui avait affirmé que l'Autriche ne se
mêlerait pas des affaires intérieures de la France, mais qu'elle ne
souffrirait pas une ingérence de la France dans ses propres affaires. Le
4, Belliard obtenait une audience de l'Empereur à Schœnbrunn[465]. Il
remettait ses lettres de créance, et il croyait pouvoir écrire à Paris
que, malgré les mauvaises dispositions de la Russie, le cabinet
autrichien était favorablement disposé. Il affirmait que des ordres
avaient été donnés pour la reconnaissance immédiate du gouvernement
nouveau. Toutefois, les Autrichiens--si l'on en croit le premier
secrétaire de l'ambassade française, qui était moins
optimiste--s'inquiétaient de l'influence de la révolution de Juillet en
Piémont, dans le duché de Modène et dans quelques parties des États du
Pape, si bien que Metternich avait donné des ordres pour renforcer les
troupes stationnées dans le royaume lombardo-vénitien. Mais, après
l'audience impériale, le ministre autorisa les attachés de l'ambassade
française à prendre la cocarde tricolore. Il laissa même entendre que la
Russie reviendrait sur ses dispositions hostiles et finirait par imiter
ses alliés en reconnaissant Louis-Philippe pour roi des Français.
Le 8 septembre, Metternich crut devoir dire en propres termes au général
Belliard, qui se disposait à rentrer à Paris: «L'Empereur abhorre ce qui
vient de se passer en France... Le sentiment profond, irrésistible de
l'Empereur est que l'ordre de choses actuel en France ne peut pas
durer... Que votre gouvernement se soutienne, qu'il avance sur une ligne
pratique, nous ne demandons pas mieux...» Puis, d'un ton menaçant:
«Jamais nous ne souffrirons d'empiétement de sa part. Il nous trouvera,
nous et l'Europe, partout où il exercerait un système de propagande!» Le
général Belliard protesta de toutes ses forces contre cette supposition.
Metternich voulut bien admettre alors la bonne volonté du gouvernement,
mais il ne craignit pas de mettre en doute sa capacité à dompter
l'anarchie menaçante[466]. Il aurait même déclaré à Belliard, dès la
première entrevue: «Je vous ai connu comme l'un des adhérents les plus
zélés de l'homme qui, sans contredit, était le prototype du pouvoir. Or,
vous qui avez connu Napoléon, croyez-vous que, placé dans la position du
gouvernement actuel, il se serait cru en possession des moyens de
gouverner nécessaires?» Belliard dut être assez embarrassé pour
répondre, d'autant plus qu'il avait osé offrir avec d'autres généraux de
conduire le duc de Reichstadt en triomphe à Paris. Ainsi, c'est l'envoyé
extraordinaire de Louis-Philippe, chargé d'annoncer l'avènement du
nouveau roi, c'est lui qui faisait partie de la conjuration tentée,
quelques semaines auparavant, pour proclamer Napoléon II!
La situation ne laissait pas d'être fort extraordinaire, et cette
affaire jetait un singulier jour sur la disposition des esprits à cette
époque. Le comte d'Otrante avait promis à Metternich que, si l'on
consentait à lui donner Napoléon II, la France fournirait toutes les
garanties possibles de paix et d'amitié. Les grands pouvoirs de l'État
devaient être constitués de telle façon que l'autorité serait efficace
et que l'anarchie disparaîtrait. Un projet de constitution impériale fut
même soumis au chancelier. On y faisait résider la souveraineté dans la
personne du nouvel empereur; on déclarait la religion catholique
religion de l'État. On proposait de faire voter le budget des dépenses
pour plusieurs années, afin d'enlever les finances au caprice des
Assemblées; on offrait de créer des pairs héréditaires, d'étendre la
capacité électorale à tous les Français jouissant des droits civils et
contribuant aux charges publiques, d'interdire les travaux forcés et la
mort civile pour les crimes politiques, de consacrer la liberté de la
presse comme un droit, en tant qu'elle ne léserait aucun intérêt général
ou privé. Metternich écouta toutes ces propositions et résuma
dédaigneusement son opinion sur ce projet: «C'est une feuille de papier,
et rien de plus!» D'autres émissaires du parti napoléonien étaient venus
lui demander aussi de leur confier le jeune prince. «Quelles garanties
donnerez-vous au duc de Reichstadt, touchant l'avenir qui l'attend?
demanda-t-il.--L'amour et le courage des Français, qui élèveront un
rempart autour de lui, lui fut-il répondu.--Mais six mois ne seront pas
écoulés qu'il sera au bord du précipice. Faire du bonapartisme sans
Bonaparte est impossible!» Et Metternich énuméra complaisamment les
difficultés. Ambitions, exigences, ressentiments, haines, tout se
dresserait contre le fils de l'Empereur. Ce qui avait fait réussir
Napoléon, c'était son génie, la lassitude des secousses
révolutionnaires, le besoin impérieux d'ordre et de sécurité. Ses
victoires incomparables avaient fasciné le peuple et lui avaient donné à
lui-même une confiance sans pareille. Les circonstances et les hommes
l'avaient aidé. Mais aujourd'hui, quelle différence! «Bonaparte
lui-même, ajoutait Metternich, serait-il en position d'accomplir quoi
que ce soit dans cette orageuse mêlée de gens dont la vanité grotesque
ne laisse pas intactes, vingt-quatre heures durant, les plus hautes
réputations, dans cette mêlée où tous les coryphées des partis, après
avoir survécu à leur propre popularité, jettent toute renommée en pâture
à la risée de la presse et où chaque acteur, salué à son entrée en scène
par des acclamations, est ensuite, que ce soit justice ou effet de
l'envie, sifflé à outrance? Napoléon avait reconstruit la nouvelle
société avec les débris de l'ancienne. La France met sa gloire à réduire
en poussière jusqu'aux débris qui jonchent son sol: c'est là sa
spécialité... Les hommes supérieurs se continuent rarement dans leurs
héritiers. Ils ont sur la société une grande influence, mais ils n'y
sont que de rares accidents[467]...»
Il faut reconnaître qu'il y avait beaucoup de vrai dans ces
appréciations. Le ministre exprimait en même temps les pensées de son
maître, car François II avait dit qu'il aimait trop son petit-fils pour
le livrer à des expériences hasardeuses. Toutefois l'Empereur avait
voulu savoir quel effet produiraient de telles propositions sur le duc,
et il lui en avait glissé quelques mots, dans une simple conversation.
Le duc en fit aussitôt part à son ami. «Tout son être était comme
enflammé, dit celui-ci. Ses rêves enfin prenaient corps et se
changeaient en espérances...» Elles ne durèrent qu'un instant.
Metternich se chargea de les dissiper. Le chancelier, ayant rencontré un
jour le duc de Reichstadt à la porte de l'Empereur, l'avait invité à le
venir voir. Le duc se rendit avec une certaine défiance chez lui. Il se
conduisit prudemment, ne s'avançant pas trop, ne confiant point toutes
ses pensées. Cependant, lorsqu'il revit Prokesch, il lui dit: «Je ne
puis paraître aux yeux du monde que comme le petit-fils de mon
grand-père. C'est aussi l'opinion du prince. Il faut que je cherche mon
avenir dans l'armée; moi-même, je suis de cet avis. D'abord, quant à la
France actuelle, on ne peut pas compter sur elle. Ensuite, il est
certain que là-bas, vu mon jeune âge, il me serait impossible de me
rendre maître des partis.» Il répétait ainsi les propres paroles de
Metternich[468] et paraissait convaincu de leur vérité. Les doutes que
le fils de Napoléon avait de lui-même et de sa valeur avaient subitement
reparu. Ils allaient se dissiper en d'autres incidents.