La nature généreuse du duc de Reichstadt, qui avait un besoin ardent de

se confier et d'aimer et qui avait dû trop souvent se dissimuler avec

des êtres incapables de la comprendre, s'était élancée avec une ardeur

naïve au-devant de cette âme si franche qu'elle sentait déjà sienne.

Chose extraordinaire, c'est un étranger, un ancien adversaire du

despotisme napoléonien qui, à défaut des Français écartés par la

défiance de Metternich, apparaît tout à coup pour faire renaître chez le

jeune prince l'intérêt, la confiance et l'attachement. «En me parlant,

raconte Prokesch, il semblait que son cœur cherchait à s'épanouir, et il

m'expliquait le sentiment qu'il éprouvait alors, en me disant que

j'étais pour lui un homme entièrement de son choix.»

Dès le premier entretien, le chevalier se sentit impressionné par

l'esprit, les connaissances et le jugement du duc de Reichstadt. Il

l'écrivit aussitôt au comte de Dietrichstein: «Quand on porte un aussi

grand nom, disait-il, et que, dès l'enfance, on se sait appelé à de si

hautes destinées; quand, en outre, on est aussi bien doué que Son

Altesse et que l'on vit dans des temps pareils aux nôtres, c'est qu'on

est désigné par la Providence pour de grandes choses.» À l'appréciation

équitable du caractère et des aptitudes du jeune duc, Prokesch ajoutait

particulièrement la franchise. Il donna en effet à son ami, dès le

premier jour, des avis sincères. Il se plut à l'avertir de ses

imperfections, à l'habituer à se vaincre dans ses désirs, à triompher

enfin des obstacles qui pouvaient nuire à son développement moral et

intellectuel. Heureux les princes qui peuvent et qui veulent avoir de

tels conseillers!... Le comte Maurice de Dietrichstein, qui était très

satisfait de voir se former un pareil courant de sympathie entre son

élève et le chevalier de Prokesch,--car il comptait sur lui pour l'aider

à parfaire son éducation,--lui écrivit le lendemain, 24 juin, une lettre

dont voici la traduction: «Très cher ami, le prince a été si enchanté de

votre entretien d'hier qu'il considère comme une des choses les plus

désirables pour lui de le renouveler aussi souvent que possible pendant

notre séjour ici. Il vous prie, en conséquence, de venir le voir demain,

à neuf heures du matin, moment où nous ne serons pas dérangés (seulement

en frac). Que peut-il y avoir de plus agréable et de plus utile pour un

jeune homme plein d'avenir, appelé aux plus hautes destinées, sur lequel

le monde a ses regards fixés, que la conversation d'un homme que

distinguent les plus brillants avantages du cœur et de l'esprit?

Personne ne partagera plus amicalement et plus sincèrement ces vœux que

votre ami dévoué[442].»

Le chevalier de Prokesch se rendit aussitôt à cette aimable invitation,

et il fut très chaleureusement reçu par le prince. Tous deux, devant le

gouverneur, causèrent aussitôt avec un abandon familier. Ils parlèrent

encore de l'Égypte. «Quel souvenir y a-t-on conservé de mon père?

demanda le duc.--On ne s'en souvient que comme d'un météore qui a passé

sur ce pays, en l'éblouissant.--Mais le peuple, qui eut alors à

supporter les malheurs de la guerre, n'en a-t-il pas conservé un profond

ressentiment?--L'inimitié des habitants contre Napoléon a fait place à

d'autres inimitiés. Il n'est resté pour son souvenir qu'une grande

admiration...» Le duc s'en étonna. Il comprenait bien que des esprits

élevés eussent pu former un pareil jugement; mais la multitude? À son

avis,--et l'on conviendra que ce n'était pas celui d'un jeune homme,--la

multitude devait considérer le héros «comme elle regarde un beau

tableau, sans pouvoir se rendre compte de ce qui constitue son

mérite[443]». Puis, le duc aborda un sujet qui l'intéressait beaucoup

aussi, c'est-à-dire des devoirs et des qualités du commandant en chef.

Il en parlait avec animation, l'œil brillant, les joues en feu.

Le hasard voulut que le comte de Dietrichstein vînt à sortir un instant.

Les deux interlocuteurs restèrent seuls. Aussitôt le prince saisit la

main de Prokesch et lui demanda avec une confiance et une vivacité

charmantes: «Parlez-moi franchement! Ai-je quelque mérite et suis-je

appelé à un grand avenir? Ou n'y a-t-il rien en moi qui soit digne qu'on

s'y arrête? Que pensez-vous, qu'espérez-vous de mon avenir? Qu'en

sera-t-il du fils du grand Empereur? L'Europe supportera-t-elle qu'il

occupe une position indépendante quelconque?» Cette fois, c'était bien

le fils de Napoléon qui parlait. C'en était fait du duc de Parme, du duc

de Reichstadt et des autres titres étrangers dont on l'avait affublé.

L'adolescent timide avait disparu. Nul, excepté Prokesch, ne l'avait

encore compris. À la Cour, on le jugeait froid et taciturne. Ne se

sachant pas deviné, il semblait élever de lui-même des barrières autour

de ses idées. Il avait fallu qu'il rencontrât un véritable ami pour

qu'il lui ouvrît son âme. Sans doute, il avait dit plus d'une fois à

l'Empereur, son grand-père, le seul auquel il voulût bien se confier:

«Comment concilier mes devoirs de Français avec mes devoirs

d'Autrichien?» Mais jamais il ne s'était exprimé avec la candeur, avec

l'effusion qu'il venait de témoigner à Prokesch.

On a vu le combat qui se livrait dans son esprit. Fallait-il qu'il se

prononçât un jour entre sa patrie réelle et sa patrie d'adoption? «Si la

France m'appelait, ajoutait-il, non pas la France de l'anarchie, mais

celle qui a foi dans le principe impérial, j'accourrais, et, si l'Europe

essayait de me chasser du trône de mon père, je tirerais l'épée contre

l'Europe entière[444]. Mais y a-t-il aujourd'hui une France impériale?

Je l'ignore.» On lui cachait les nouvelles extérieures. Il savait bien

cependant qu'il y avait eu quelques manifestations; mais fallait-il

compter là-dessus? «Des révolutions aussi graves méritent et exigent des

bases plus solides.» Il l'avait dit un jour devant Metternich lui-même:

«Je manquerais aux devoirs que m'impose la mémoire de mon père, si je

devenais le jouet des factions et l'instrument des intrigues... Jamais

le fils de Napoléon ne pourra consentir à descendre au rôle méprisable

d'un aventurier[445].» Puis, examinant le cas où il ne pourrait pas

rentrer en France, il voulait devenir pour l'Autriche un autre prince

Eugène. Cependant, il ne cachait point que l'Autriche avait méconnu son

père et méconnu ses intérêts à elle. En l'abandonnant, elle avait,

suivant lui, fait le jeu des Russes. Prokesch lui répondit: «Vous avez

un noble but devant vous. L'Autriche est devenue votre patrie

d'adoption. Vous pouvez, par vos talents, vous préparer à lui rendre

dans l'avenir d'immenses services.--Je le sens comme vous, répondit-il.

Mes idées ne doivent pas se porter à troubler la France... Ce serait

déjà pour moi le but d'une assez noble ambition que de m'efforcer de

marcher un jour sur les traces du prince Eugène de Savoie; mais comment

me préparer à un si grand rôle[446]?... Je désire pouvoir trouver autour

de moi des hommes dont les talents et l'expérience me facilitent le

moyen de fournir, s'il est possible, cette honorable carrière.» Puis

fixant Prokesch il s'écria: «Ah! si vous restiez auprès de moi!... Mais

devant vous s'ouvre une voie semée de riantes perspectives, capable de

vous tenter!» Prokesch le rassura en lui disant: «Nous parlerons de cela

plus tard.» Et ils se séparèrent après s'être embrassés[447].

Ces deux entretiens montrent dans le duc de Reichstadt un prince que

l'on n'a pas connu. Le poème du _Fils de l'Homme_ avait fait croire à la

France et à l'Europe que le fils de Napoléon était étiolé, que son

intelligence était faible ou abrutie. On voit, d'après ce qui précède,

combien cela était faux. On avait dit aussi--on le répète encore

aujourd'hui--que son instruction était nulle. Or, l'esprit, le jugement

et les connaissances du prince avaient immédiatement frappé Prokesch.

Plus d'une fois le duc de Reichstadt avait lu ces méchancetés et ces

calomnies dans les journaux étrangers, et il en avait souffert. Puis, il

s'était juré de donner un démenti formel à la triste réputation que des

pamphlétaires ennemis avaient osé lui faire, et il avait redoublé de

travail et d'énergie[448]. Il se serait fait tuer pour défendre la

mémoire de son père. «Il aimait son père, il l'adorait, dit une autre

relation de Prokesch écrite après la mort du prince[449]. Il étudiait en

lui l'histoire entière, le passé, le présent et l'avenir. À cet amour

passionné pour Napoléon il ajoutait une réelle affection pour son

grand-père. Le combat long et acharné qu'ils se livrèrent tous deux, et

la chute de l'un causée par l'autre, n'égarèrent pas ses sentiments. Il

vit cela et adora la main toute-puissante qui conduit les rois et

anéantit les peuples et les empires.» Mais Prokesch ajoutait: «Il

alliait ainsi dans son cœur deux éléments opposés dont le choc, selon ma

conviction, hâta puissamment sa mort.» Ce n'était donc pas un énervé, un

indifférent que ce jeune homme à l'âme ardente, au cœur franc et clair

comme la lame d'une épée. Sa fougue, sa vivacité d'esprit, son

enthousiasme devant les grandes pensées et les grands devoirs, ses

réflexions profondes sur les importantes questions militaires et

politiques, sur l'état des divers empires, leurs forces, leurs

ressources, leurs tendances et leurs relations, ses connaissances

étendues en histoire et en géographie, en philosophie et en littérature,

en statistique et en art militaire, en mathématiques et en langues

étrangères, tout cela prouvait suffisamment qu'il était un des jeunes

princes les plus instruits de son époque. Il avait, en effet, su tirer

profit des nombreuses leçons qu'on lui avait libéralement données. De

plus, quoiqu'il eût été éloigné de son pays dès l'âge de quatre ans,

quoiqu'il eût été séparé des compatriotes qu'il aimait et que son

instruction eût été faite par des maîtres autrichiens, il était

entièrement resté Français. Ceux qui lui reprochaient d'avoir été élevé

par Metternich au milieu de tous les préjugés qui devaient lui rendre la

France odieuse et de partager ces préjugés, ceux-là mentaient ou se

trompaient. S'il avait un air mélancolique qui surprenait tous ceux qui

l'apercevaient, c'est que son intelligence avait été assez précoce pour

comprendre les malheurs qui, dès l'enfance, avaient fondu sur lui. Le

premier des trônes de l'Europe renversé après des luttes gigantesques,

le plus glorieux des pères mort en captivité, une mère faible et

coupable, une patrie si éloignée de lui qu'il osait à peine espérer la

revoir, mille obstacles suscités entre lui et ceux qui auraient pu lui

parler de cette France toujours si aimée, le souci poignant d'une

destinée inquiète, exposée aux contradictions et aux périls de tout

genre, comment veut-on qu'avec des pensées et des préoccupations aussi

sévères, la pâleur et les soucis ne se fussent point gravés sur son

front? Il est inutile d'aller chercher ailleurs d'autres explications.

Celles-là suffisent. «Avec un calme au-dessus de son âge et une

impartialité au-dessus de sa position, dit encore Prokesch, il suivait

la lutte des partis dans les journaux et les brochures qu'il lisait avec

avidité, et il assignait à chacun le temps de sa durée et le terme de

ses intrigues.»

Le prince concluait de cet état de choses «qu'il devait prendre pour

règle de se préparer sans repos et sans relâche». Aussi, sans s'adonner

aux plaisirs de son âge, sauf aux exercices militaires et à

l'équitation, le fils de Napoléon se préoccupait avec ardeur, à dix-neuf

ans, de son avenir[450]. Il savait qu'il avait à remplir une très haute

destinée, et il y consacrait tous ses efforts, lisant, étudiant,

méditant... Qu'on s'étonne, après cela, si son air grave a frappé ses

contemporains! Mais telle est la légèreté et la médisance des Cours

qu'on attribuait à la faiblesse constitutionnelle de sa nature ou à des

plaisirs excessifs ce qui n'était que le résultat de ses labeurs et de

ses préoccupations. «Une anxiété sans pareille, continue son ami, le

tourmentait au milieu des rêves si pardonnables d'un avenir de gloire.

Il jetait un regard sur lui-même, sur sa jeunesse, sur son inexpérience.

Il tremblait que le temps ne pût le porter à la tête des affaires avant

de l'avoir mûri.» C'est pourquoi il s'efforçait fiévreusement de combler

toutes les lacunes de son instruction. Il lisait les campagnes des

grands généraux; il allait apprendre les manœuvres sur le terrain; il

augmentait ses connaissances en histoire[451]. Il étudiait «tout ce qui

paraissait de nature à le préparer à une grande mission dans le monde».

Il n'était pas de ces princes qui n'attendent que du hasard ou de

l'intrigue le succès de leurs espérances. Il voulait gagner, il voulait

mériter amplement le trône qu'il ambitionnait, et il se tenait prêt.

«Dans ses études il ne laissait rien échapper de tout ce qui avait

rapport à l'art de la guerre sans l'approfondir.» Il aimait la guerre en

elle-même, non point pour la fièvre des combats, l'aiguillon des périls,

la passion de l'orgueil et de la gloire. Il la considérait comme un

fléau nécessaire, mais aussi comme propre à révéler les hommes, leur

sang-froid, leur capacité, leur vaillance[452]. Il s'était imposé une

tâche difficile, et ce détail précis étonnera bien ceux qui ne

connaissent de lui que son nom: l'histoire stratégique des campagnes de

son père. Il avait commencé à la travailler avec le plus grand soin;

«mais, comme nous l'apprend Proskesch lui-même, il ne voulait la publier

que lorsqu'il en serait assez content pour pouvoir la mettre au jour,

sans s'exposer aux reproches de présomption et de plagiat[453]». Une

troisième entrevue avec Prokesch succéda peu de jours après aux deux

premières. Le comte de Dietrichstein, qui eût voulu trouver en Prokesch

un appui pour réformer le caractère impétueux du jeune prince, était

venu se plaindre de l'obstination de son élève à préférer l'art

militaire à toute autre étude. Il paraît, entre autres, que le duc de

Reichstadt s'amusait à arranger l'orthographe allemande à sa fantaisie.

C'était une petite vengeance de sa part contre une langue qu'il avait

plutôt subie qu'aimée. Mais cette offense à la langue allemande semblait

au comte un véritable acte de rébellion. Prokesch en parla au jeune

prince, qui sourit et promit de ne plus taquiner son gouverneur. Il le

considérait comme un excellent homme, incapable toutefois d'apprécier

les pensées et les désirs qui le tourmentaient. Dietrichstein eût bien

voulu favoriser l'ambition de son élève, mais il redoutait fort M. de

Metternich, et la crainte de déplaire au puissant chancelier l'emportait

sur ses bonnes intentions[454].

Le duc de Reichstadt parlait souvent au chevalier de Prokesch de son

attachement pour son grand-père, car il en recevait des consolations et

quelques bons conseils. Il s'exprimait avec autant de franchise sur la

Cour, dont il appréciait peu les manières et l'esprit. Le duc était du

petit nombre de ceux qui savent apprécier les qualités d'un homme, sans

être aveuglé sur ses défauts. Parmi les rares personnes qu'il estimait,

il plaçait au premier rang l'archiduc Jean. Prokesch ne dit pas si le

prince, dans ses diverses confidences, l'entretînt jamais du comte de

Neipperg. Il est vrai que le chevalier a déclaré que les aveux intimes

du prince étaient la propriété de son cœur et que, se regardant comme un

confesseur, il ne les révélerait pas. On ne peut donc qu'estimer une

pareille réserve. Quant à sa famille, à ses oncles et tantes, le duc de

Reichstadt comptait peu sur leur dévouement. Il avait plus de confiance,

une confiance résolue, dans la bonté de sa cause, et il croyait

certainement qu'elle finirait par s'imposer, comme une nécessité, à la

France et à l'Europe. Il voulait savoir--et c'était chez lui une sorte

d'impatience fébrile--ce que pensait alors cette Europe de la France et

de son gouvernement. On était à la veille de la chute de Charles X, et

quoique le chevalier de Prokesch la considérât comme inévitable, il ne

soupçonnait pas qu'elle serait aussi rapide. Il dit cependant au duc

qu'un changement de gouvernement lui paraissait probable tôt ou tard,

mais qu'il serait précédé par une période anarchique. Que sortirait-il

de ces troubles? Peut-être la restauration de l'Empire. Il n'osait

toutefois l'affirmer. Mais, en sage conseiller, il invitait le prince à

se préparer à toutes les éventualités, à se rendre compte de la

situation exacte des différentes puissances, à faire valoir sa personne

dans l'armée, dans le monde et parmi les diplomates, à s'éclairer sur

l'état réel de la France et sur l'histoire exacte de son père. Aussitôt

le duc de Reichstadt lui montra sa bibliothèque personnelle, qui

comptait déjà plusieurs centaines de volumes d'œuvres historiques et de

Mémoires sur Napoléon, ainsi que sur les guerres de la République, du

Consulat et de l'Empire. Il tenait cette précieuse bibliothèque au

courant, et il convient de répéter qu'à cet égard il n'avait trouvé

aucun obstacle. «Son père était l'axe du monde de ses pensées. L'œil

fixé sur le portrait peint par Gérard, il réfléchissait souvent pendant

des heures entières sur les événements présents et il s'efforçait de les

déduire du passé[455]...»

Prokesch lui promit de compléter ses réflexions par les siennes, de le

traiter en tout comme un ami dévoué. Il l'engagea à ne concevoir que des

désirs réalisables, mais à ne les perdre jamais de vue. Ces paroles

ravirent le prince à tel point qu'il appela Prokesch son «Posa». Le duc

de Reichstadt faisait ainsi allusion à la tragédie de Schiller, _Don

Carlos_, et à la scène fameuse où le prince dit au marquis de Posa:

«Laisse-moi pleurer, pleurer sur ton cœur des larmes brûlantes, mon

unique ami! Je n'ai personne, personne... sur cette grande et vaste

terre, personne! Aussi loin que s'étend la domination de mon père, aussi

loin que les navires portent notre pavillon, il n'est aucune place,

aucune, où je puisse me soulager de mes larmes, aucune, hors celle-ci.

(_Il se jette sur sa poitrine._) Oh! Rodrigue, par tout ce que nous

espérons un jour dans le ciel, ne me bannis pas de cette place!

Persuade-toi que je suis un orphelin que ta compassion a recueilli

auprès d'un trône! Car enfin je ne sais pas ce que signifie le mot

_père_... et je suis fils de roi!...» Ces plaintes avaient frappé le

prince, car il avait aussitôt découvert entre le héros de Schiller et

lui une étrange ressemblance. «Je serai votre Posa, répondit Prokesch, à

la condition que vous n'imiterez pas don Carlos; je le serai pour toute

votre vie et, je l'espère, pour une vie glorieuse.» Le duc attendri se

jeta dans ses bras, et, dès cette heure, leur affection fut scellée

comme par un pacte solennel.

Le lendemain, le duc fit rappeler le chevalier de Prokesch, parce que

l'Empereur allait quitter Gratz avec lui. Il raconta à son ami qu'il

avait après son départ, et pendant plusieurs heures, lu des pages de

Plutarque et de César. Il paraissait avoir envisagé si nettement sa

situation que Prokesch, se rappelant qu'il avait plusieurs fois émis la

pensée de devenir un autre prince Eugène, lui conseilla encore une fois

de se dévouer aux intérêts de sa seconde patrie. L'Autriche n'avait

suscité partout que des indifférences ou des hostilités. À la mort de

François II, des temps difficiles pourraient surgir, et l'occasion ne

manquerait pas pour le jeune prince de se distinguer. Le duc lui

répondit que s'il voulait marcher sur les traces du prince Eugène,

c'était pour qu'on lui ouvrît la carrière des armes, la seule qui

convînt au fils de Napoléon. Si jamais il acquérait quelque gloire

militaire, il aurait fait un pas de plus vers le trône de France, et,

une fois assis sur ce trône, il pourrait prêter à son pays adoptif un

appui autrement efficace. Donc, pour l'instant, il fallait qu'il devînt

capable de commander une armée. «Je ne négligerai rien, ajouta-t-il

gravement, rien de ce qui peut conduire à ce but. On n'apprend pas la

guerre dans les livres, dit-on; mais est-ce que toute conception

stratégique n'est pas un modèle propre à éveiller les idées? Est-ce que

chaque résolution à laquelle s'arrête un grand capitaine dans une

situation critique n'est pas un enseignement? Est-ce qu'en se

familiarisant avec les récits historiques on n'établit pas des rapports

réels et vivants non seulement avec les écrivains, mais avec les acteurs

mêmes du drame de l'histoire[456]?» Telles étaient les pensées sérieuses

qui agitaient ce cerveau impressionnable. Si les partisans du fils de

Napoléon avaient pu le connaître et savoir quel homme était déjà ce

jeune prince de dix-neuf ans, ils auraient eu plus de confiance en sa

cause et son avenir. Mais M. de Metternich veillait. Il empêchait toutes

relations du prince avec le dehors. Il s'opposait froidement à ses

désirs comme à ses rêves.

Le bruit s'était répandu à ce moment que la Pologne était prête à se

soulever. Le duc de Reichstadt, lisant cette nouvelle dans un journal,

s'écria aussitôt: «Si la guerre générale vient à éclater, si la

perspective de régner en France s'évanouit pour moi, si nous sommes

appelés à voir surgir du sein de ce cataclysme l'unité de la Pologne, je

voudrais qu'elle m'appelât. Il serait temps encore de réparer une des

plus grandes iniquités du passé.» Le fils de Napoléon se rappelait alors

la faute de son père engageant une guerre formidable avec la Russie pour

le seul prétexte d'une ambition impossible à assouvir, alors que la

cause de la reconstitution de la Pologne l'eût rendue légitime et

peut-être victorieuse[457]. Tout en faisant la part d'un enthousiasme

juvénile, Prokesch se garda bien de décourager son jeune ami. Il

trouvait, au contraire, dans cette hypothèse le moyen naturel de

développer ses facultés et de grandir encore son caractère. Lorsque la

Pologne se fut soulevée, le duc se sentit plus que jamais désireux

d'aller l'aider en personne. «Il aimait ce peuple, affirme Prokesch,

pour ses qualités militaires et pour l'attachement dont il avait fait

preuve envers son père. Il aurait accompli des prodiges de valeur à la

tête de ce peuple... Chaque nouvel orage qui menaçait d'éclater en

Orient et en Occident, venait soulever dans son âme mille flots

tumultueux.» Mais il était obligé devant son entourage de dissimuler ses

impressions. Il avait heureusement un grand empire sur lui-même. «Sur

son beau et pâle visage, aucun homme ne lut quoi que ce fût des tempêtes

qui bouleversaient son cœur, mais nous n'étions pas plus tôt seuls qu'il

ouvrait les journaux pour y lire le récit des efforts que tentait la

Pologne. Puis il regardait en frémissant les quatre murs de sa chambre.

Souvent aussi, dans un accès de désespoir, il se laissait tomber sur un

canapé, maudissant la situation et les ténèbres impénétrables de

l'avenir[458]...» Il aurait alors perdu toute confiance en lui-même, si

Prokesch ne fût venu à son secours et ne l'eût réconforté par

d'énergiques conseils. Les deux amis devaient se séparer bientôt, mais

pour quelque temps seulement. Le duc allait suivre son grand-père à

Vienne; Prokesch se rendait en Suisse, avec le dessein de revenir

ensuite au château de Kœnigswart, où Metternich lui avait donné

rendez-vous. Il offrit en signe d'affection à son jeune ami une belle

médaille antique d'Alexandre le Grand qu'il avait rapportée de son

voyage en Grèce. Le jeune prince la suspendit à son cou, comme s'il se

fût agi d'une médaille bénite. C'est qu'elle était pour lui la marque

heureuse de sa première et de sa plus précieuse amitié.

CHAPITRE XVI

LE DUC DE REICHSTADT ET LA RÉVOLUTION DE 1830.

Le Roi de Rome (1811-1832) · 第 30 / 45 段